5 avril 1970 7 05 /04 /avril /1970 01:00

De quoi la danse me délivre-t-elle?
Praxis, chorégraphie de Lionel Hoche
par Catherine Kintzler    (en ligne le 14 mars 2006)

Toute de virtuosité dans la maladresse de corps qui se cherchent, une pièce sur la tristesse de l'extrême jeunesse et le tourment des promesses qu'on n'est pas sûr de pouvoir tenir.

Pour commencer, ce sont des courses, des poursuites, une bousculade puérile entre les trois - faut-il dire danseurs ? non, pas encore. Car ils courent, marchent, trébuchent, se poussent, se frôlent, se frottent, se cognent comme de très jeunes adolescents qui n'ont pas encore trouvé leurs dimensions. Mais sur le mode ordinaire, celui de la marche, de la course, du trottinement, du trébuchement, du jeu: la prose ordinaire du mouvement ou, si l'on voulait comparer avec l'opéra, du récitatif. Je dis récitatif parce que celui-ci, à l'opéra, est l'ensemble des moments où la voix chantée signifie l'émission de la voix parlée. Ils bougent sur un plateau de danse quand même - donc par définition c'est de la danse - mais cette danse représente l'ensemble des bougés qui ne dansent pas. Des bougés gratuits cependant, où l'on bouge pour bouger, où l'on court pour courir, où l'on percute l'autre pour le plaisir, pour l'ennui, pour l'épreuve de la rencontre, pour voir où commencent les corps et où ils n'en finissent pas. Une presque danse.
L'espace qu'ils parcourent dans cette modalité inachevée, intermédiaire, est lui aussi inachevé, esquissé, pas entièrement investi (ils s'en tiennent au fond de scène) : comme s'il ne pouvait se livrer qu'à l'éclosion dansée.
Alors on attend que ça commence vraiment, la danse. Qu'on passe de la prose au vers, du récitatif à l'air, du mouvement gratuit bousculé couru marché au mouvement gratuit dansé : car même si ce dernier, en danse contemporaine, séjourne dans le premier, il ne le fait qu'à la manière de la prose romanesque investissant, reprenant, exaltant, désavouant et révélant la prose de tous les jours.
On attend que ça commence vraiment, comme si on attendait une éclosion, une libération de ces jeux adolescents : qu'ils grandissent, qu'ils se saisissent d'eux-mêmes, qu'il magnifient jusqu'à leur maladresse.

Alors oui, ça commence peu après. On voit tout de suite qu'on danse. La bienfaisante rupture qui tout à la fois apaise et remue le spectateur est là, comme toujours. L'espace est pris, entièrement. Alors, on va voir ce qu'on va voir ?
Seulement c'est pire.
Loin de les libérer, la danse en remet, elle les charge, elle les enfonce dans leur quête, dans leur ignorance de ce corps qu'ils ont et dont ils ne savent ni les dimensions, ni le volume, dont ils cherchent anxieusement les limites, les forces, les appuis, les épuisements, dont ils semblent étrangement à la fois virtuoses (ils font des choses inouïes, à bien y penser, des trucs qui me donneraient un lumbago pour des mois - à supposer même que j'y parvienne...) et prodigieusement encombrés. On oscille sans cesse entre trop d'habileté et trop d'inadéquation, c'est toujours à côté de la plaque, y compris et surtout dans les moments où l'extraordinaire maîtrise technique du danseur n'est employée que pour renvoyer à l'extrême malaise kinésique du personnage qu'il danse. Comme si leurs corps leur étaient donnés pour un essai, comme on essaie une voiture trop puissante, trop volumineuse, trop reluisante : on perd les pédales, on fait hurler le moteur et couiner les pneus, on fait des bosses et des éraflures. Je vérifie la pensée de Descartes : ce bon cavalier savait bien qu'on n'est pas dans son corps comme un pilote en son navire. Mon corps ça ne se conduit pas, ce qu'il faudrait c'est une véritable conduite intérieure. Phaéton conduisant le char du Soleil est grisé par cette magnifique voiture de sport et elle le submerge, elle prend le dessus. Mais ici, on ne va même pas jusqu'à l'accident, jusqu'à la superbe catastrophe. Non : on reste dans le registre du "pas encore", on n'a même pas droit à la vulgaire délivrance du tragique.

Deux garçons et une fille. Je passe sur les essais d'échange, les jeux de jalousie feinte, les couples aussitôt défaits que formés : toutes les figures imposées des anciennes pastorales compliquées et velléitaires. Est-ce une fratrie, les deux frères et la soeur ? est-ce un groupe de "salut les copains" ? Tourmentés par la différence des sexes qu'ils s'évertuent à effacer, mais qui est pourtant bien sensible dans l'échelle des maladresses. Pendant assez longtemps, sentant un décalage, j'ai cru que la danseuse était moins "dans le coup", moins en forme que les deux autres. Mais non, elle n'est pas mauvaise du tout, ce n'est pas cela : c'est que, étant déjà une femme, elle n'est pas si poignante dans la maladresse, elle est maladroite de ne pas pouvoir être aussi maladroite que les garçons. Elle n'a pas la sublimité de la maladresse et de l'encombrement, ayant déjà par moments atteint l'aisance de l'ajustement... Elle a déjà accepté son corps, ce qui est aussi une forme de tourment et d'ennui. Finalement on ne sait plus à quel saint se vouer, ni sur quel pied danser : être niais de son corps (je ne sais pas quoi en faire) comme les jeunes hommes, ou en être rebuté (je le connais par coeur) comme les jeunes filles ? A moins d'en être immensément ennuyé, comme les (toujours) jeunes dieux des deux sexes ?

Ils évoluent, un peu perdus et pourtant avec une sorte de souveraineté, dans ce qui me fait penser à un salon des années soixante - probablement parce que ce sont les années de ma propre adolescence -  meublé par le Jacques Tati de Mon oncle et livré aux "surboums" et aux jeux douteux, déserté exprès par les adultes trop sûrs d'eux, trop élégants, écoeurants d'aisance, détestables. La scène est balisée par des objets oblongs, parallélipidédiques, blancs, "clean", creux, éclairés de spots colorés, non identifiables ; un mobilier minimaliste rectiligne, tantôt boîte à juke-box, tantôt table, tantôt comptoir de bar auquel on s'accoude en se donnant des airs blasés, tantôt sofa, canapé, tantôt boîte pour jouer à cache-cache avec les autres et avec soi-même.
Par moments, un éclair, une échappée, une grâce, une immobilité heureuse : on voit ce qu'ils pourront être, mais ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne deviendront pas là sous nos yeux. Car la pièce se termine en se bouclant sur elle-même : retour (retombée ?) au récitatif du jeu d'enfant pas content de lui-même, disparaissant en fond de théâtre dans la bousculade, les courses gratuites et les jeux de mains. On a bien essayé d'en sortir, on a fait des choses dont on ne soupçonnait pas qu'on était capable, mais décidément ce n'est pas encore pour aujourd'hui. Cela viendra peut-être, mais nous ne serons pas là pour le voir. Praxis - transformation qu'on obtient par un travail sur soi-même - indiquée, nécessaire, désirée, mais non accomplie.
Une pièce sur la tristesse de l'extrême jeunesse et le tourment des promesses qu'on n'est pas sûr de pouvoir tenir. Ce n'est pas si facile d'avoir la vie devant soi.

© Catherine Kintzler, 2006

Vu au Centre national de la danse le 30 janvier 2006

Chorégraphie : Lionel Hoche
Conseil artistique : Germana Civera
Musique originale : "Scanner" Robin Rimbaud
Scénographie : Philippe Favier
Lumières : Lucy Carter
Costumes : Lazare Garcin
Danseurs : Diane Peltier, Lionel Hoche, Cédric Lequileuc

Site de la Compagnie Lionel Hoche


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