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Programmes scolaires et culture républicaine (1)
les "programmes Darcos" en porte-à-faux
par Catherine Kintzler

En ligne le 19 mars  2008

Les programmes scolaires présentés le 20 février par X. Darcos vont dans le bon sens... cela nous change du jargon opaque des Diafoirus de la "pédagogie moderne" auquel on était habitué, mais pas résigné!
Mais, au-delà du problème des moyens "constants" et des réductions d'horaire, se pose la question de la compatibilité de cette politique républicaine avec celle, antirépublicaine, que l'Elysée s'acharne à proclamer à grand bruit. Se pose aussi, à gauche, celle d'un discours authentiquement républicain et laïque qui rompe avec la "laïcité ouverte" et avec le discours pédagogiste qui règne sur l'école depuis bientôt trente ans.

 

On se lève quand le professeur entre en classe, on sait chanter La Marseillaise, on connaît la devise de la République....  Mais commençons par le commencement. L'école maternelle a pour finalité "d'aider chaque enfant à devenir autonome en s'appropriant des connaissances qui le prépareront à la maîtrise de la lecture, de l'écriture et du calcul". Bien sûr l'enfant y établit des relations avec autrui, mais "l'objectif essentiel [y] est l'acquisition d'un langage oral riche, organisé et compréhensible par l'autre". A cet effet "l'enseignant veille à offrir constamment à ses jeunes élèves un langage dont toute approximation est bannie ; c’est parce que les enfants entendent des phrases correctement construites et un vocabulaire précis qu’ils progressent dans leur propre maîtrise de l’oral." Et c'est précisément parce que le maître, en respectant la langue et la construction d'un savoir émancipateur, respecte et déploie en l'enfant la liberté humaine et l'aide à devenir élève, c'est-à-dire à s'élever, qu'il imposera et obtiendra le respect : aussi, on se lève quand le professeur entre en classe...
Ainsi les éléments, objets de l'école élémentaire, sont placés en condition de possiblité de l'émancipation. De façon pratique et sans effets de manche prétentieux on rappelle que l'instruction, qui suppose l'acquisition des disciplines, est aussi en elle-même une éducation. Et c'est pourquoi, fort logiquement, on ne jugera pas les professeurs sur leurs méthodes mais, rompant avec l'ordre moral pédagogiste qui érige une norme a priori et indifférente au contenu, on les appréciera sur les résultats des élèves.

Les quelques citations qui précèdent ne sont pas extraites d'un texte signé par les ci-devant ministres de l'Education nationale Chevènement 1985 ou Bayrou 1994, mais du projet de programmes pour l'école maternelle et primaire présenté le 20 février par Xavier Darcos (dont on peut télécharger l'intégralité sur le site du ministère).
Lisibles par tous comme le voulait expressément le ministre, ces programmes sont écrits dans une langue bannissant non seulement l'ambiguïté mais aussi le jargon opaque qui inonde la "littérature" officielle de l'Education nationale depuis bientôt trente ans et que bien des maîtres, en quittant l'IUFM, s'efforcent de désapprendre pour pouvoir faire la classe. Est réaffirmée en chaque point, de la maternelle au CM2, la profonde liberté qui suit en toutes choses de l'ordre raisonné accessible à tous. L'ordre raisonné éduque parce qu'il ne se replie jamais sur l'intime, sur le proche. Son mouvement consiste à élargir l'horizon non par une vaine curiosité, mais par une maîtrise qui va du connu vers l'inconnu, du familier vers l'étrange - en commençant par la langue qu'on sortira bien vite de sa maternité. Tout en se régalant à la lecture de ce texte, on se demande au passage comment Xavier Darcos s'accommode de la proximité affective brandie par le président de la République pour imposer un "devoir de mémoire" aux écoliers de CM2. On se demande aussi comment il réussira à installer ces mesures de bon sens en diminuant l'horaire des cours, en marginalisant le temps scolaire à 4 jours hebdomadaires, et en réduisant considérablement le nombre des postes... Il y a là un grand écart avec la politique de destruction des services publics devant lequel on reste plus que perplexe. On souhaite enfin qu'il prolonge son sillon dans le terrain autrement difficile du collège et du lycée.

Mais aujourd'hui, devant ces réaffirmations de l'élargissement raisonné qui sous-tend toute école et toute culture républicaine, quelque chose a bougé dans l'opinion. Il n'y a plus guère que Ségolène Royal pour s'indigner et s'effaroucher, avec quelques Diafoirus de la pédagogie "moderne", devant ce qu'elle appelle "de vieilles recettes" (dont ne font sûrement pas partie les internats militarisés qu'elle prônait naguère). On se souvient pourtant que, devant les mêmes intentions, il était naguère du devoir de tout progressiste de crier à la ringardise et à la mise au pas ; il était de bon ton de dénoncer l'arrogance française drapée dans trois couleurs qui devaient devenir honteuses et ternes au point d'être sifflées sur un terrain de football en présence d'un premier ministre impassible. C'est que les temps ont changé et que les "incivilités" non seulement se sont répandues hors des tribunes de supporters, mais qu'elles ont été identifiées à leur racine, laquelle consiste précisément à exalter en chacun les "racines" dans ce qu'elles ont de plus étroit et à l'y crucifier en lui déniant tout rapport à l'universel humain : ce que l'école a réussi à faire ces 30 dernières années en devenant "lieu de vie".

On soulignera alors un paradoxe. Alors que Nicolas Sarkozy, par des déclarations imprudentes pour lesquelles il persiste et signe, s'acharne à ruiner la laïcité politique et resoude de ce fait miraculeusement un camp laïque hier profondément divisé et miné de l'intérieur par une "laïcité nouvelle" pas tellement éloignée de la "laïcité positive" avancée par l'Elysée, son ministre de l'Education nationale, renouant ouvertement avec une conception rationnelle du rapport entre savoirs et liberté, pose de nouveau un jalon majeur qui soutient la laïcité scolaire. Celle-ci, en effet, ne se réduit pas à des règles symboliques que la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux a opportunément clarifiées et prescrites. Elle reste vide si elle ne s'articule pas à une construction de la liberté par le détour encyclopédique et les humanités, lesquels supposent la mise à l'écart des certitudes toutes faites - et donc la distinction non seulement du cultuel et du culturel, mais aussi celle du culturel et de la culture. Elle est bafouée si chacun, invité à rester ce qu'il est par une "culture de proximité", reste prisonnier d'une fausse liberté.
Image inversée de ce paradoxe: de l'autre côté, une certaine gauche, profitant de l'aubaine que lui offre le président de la République, refait l'unité pour défendre la laïcité politique menacée. Mais elle continue cependant à se crisper sur une conception de l'école qui, sous prétexte d'accueillir les enfants "tels qu'ils sont", fige cet état en essence intouchable, s'interdit de les promouvoir en élèves, négocie avec eux toute forme de discipline, installe le brouhaha comme une forme d'expression et organise l'anesthésie générale en les laissant passer automatiquement dans la classe supérieure.
Ce double paradoxe montre que l'unification du discours laïque ne peut pas s'effectuer sur un replâtrage politicien : la "vieille recette" consistant à soutenir tout ce que "l'ennemi" attaque et à attaquer tout ce qu'il soutient ne sert qu'à évacuer les principes et à faire obstacle à la pensée.

© Catherine Kintzler et Marianne en ligne, 2008

1 - Une version de cet article est publiée par Marianne en ligne le sous le titre Darcos entre l'affect Sarkozien et les "vielles recettes".

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publié dans : Politique, société par Mezetulle
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