5 juin 1970 5 05 /06 /juin /1970 11:21

Programmes scolaires et culture républicaine (1)
les « programmes Darcos » en porte-à-faux
par Catherine Kintzler

En ligne le 19 mars  2008


Les programmes scolaires présentés le 20 février par X. Darcos vont dans le bon sens... cela nous change du jargon opaque des Diafoirus de la "pédagogie moderne" auquel on était habitué, mais pas résigné!
Mais, au-delà du problème des moyens "constants" et des réductions d'horaire, se pose la question de la compatibilité de cette politique républicaine avec celle, antirépublicaine, que l'Elysée s'acharne à proclamer à grand bruit. Se pose aussi, à gauche, celle d'un discours authentiquement républicain et laïque qui rompe avec la "laïcité ouverte" et avec le discours pédagogiste qui règne sur l'école depuis bientôt trente ans.
 

On se lève quand le professeur entre en classe, on sait chanter La Marseillaise, on connaît la devise de la République....  Mais commençons par le commencement. L'école maternelle a pour finalité "d'aider chaque enfant à devenir autonome en s'appropriant des connaissances qui le prépareront à la maîtrise de la lecture, de l'écriture et du calcul". Bien sûr l'enfant y établit des relations avec autrui, mais "l'objectif essentiel [y] est l'acquisition d'un langage oral riche, organisé et compréhensible par l'autre". A cet effet "l'enseignant veille à offrir constamment à ses jeunes élèves un langage dont toute approximation est bannie ; c’est parce que les enfants entendent des phrases correctement construites et un vocabulaire précis qu’ils progressent dans leur propre maîtrise de l’oral." Et c'est précisément parce que le maître, en respectant la langue et la construction d'un savoir émancipateur, respecte et déploie en l'enfant la liberté humaine et l'aide à devenir élève, c'est-à-dire à s'élever, qu'il imposera et obtiendra le respect : aussi, on se lève quand le professeur entre en classe...
Ainsi les éléments, objets de l'école élémentaire, sont placés en condition de possiblité de l'émancipation. De façon pratique et sans effets de manche prétentieux on rappelle que l'instruction, qui suppose l'acquisition des disciplines, est aussi en elle-même une éducation. Et c'est pourquoi, fort logiquement, on ne jugera pas les professeurs sur leurs méthodes mais, rompant avec l'ordre moral pédagogiste qui érige une norme a priori et indifférente au contenu, on les appréciera sur les résultats des élèves.

Les quelques citations qui précèdent ne sont pas extraites d'un texte signé par les ci-devant ministres de l'Education nationale Chevènement 1985 ou Bayrou 1994, mais du projet de programmes pour l'école maternelle et primaire présenté le 20 février par Xavier Darcos (dont on peut télécharger l'intégralité sur le site du ministère).
Lisibles par tous comme le voulait expressément le ministre, ces programmes sont écrits dans une langue bannissant non seulement l'ambiguïté mais aussi le jargon opaque qui inonde la "littérature" officielle de l'Education nationale depuis bientôt trente ans et que bien des maîtres, en quittant l'IUFM, s'efforcent de désapprendre pour pouvoir faire la classe. Est réaffirmée en chaque point, de la maternelle au CM2, la profonde liberté qui suit en toutes choses de l'ordre raisonné accessible à tous. L'ordre raisonné éduque parce qu'il ne se replie jamais sur l'intime, sur le proche. Son mouvement consiste à élargir l'horizon non par une vaine curiosité, mais par une maîtrise qui va du connu vers l'inconnu, du familier vers l'étrange - en commençant par la langue qu'on sortira bien vite de sa maternité. Tout en se régalant à la lecture de ce texte, on se demande au passage comment Xavier Darcos s'accommode de la proximité affective brandie par le président de la République pour imposer un "devoir de mémoire" aux écoliers de CM2. On se demande aussi comment il réussira à installer ces mesures de bon sens en diminuant l'horaire des cours, en marginalisant le temps scolaire à 4 jours hebdomadaires, et en réduisant considérablement le nombre des postes... Il y a là un grand écart avec la politique de destruction des services publics devant lequel on reste plus que perplexe. On souhaite enfin qu'il prolonge son sillon dans le terrain autrement difficile du collège et du lycée.

Mais aujourd'hui, devant ces réaffirmations de l'élargissement raisonné qui sous-tend toute école et toute culture républicaine, quelque chose a bougé dans l'opinion. Il n'y a plus guère que Ségolène Royal pour s'indigner et s'effaroucher, avec quelques Diafoirus de la pédagogie "moderne", devant ce qu'elle appelle "de vieilles recettes" (dont ne font sûrement pas partie les internats militarisés qu'elle prônait naguère). On se souvient pourtant que, devant les mêmes intentions, il était naguère du devoir de tout progressiste de crier à la ringardise et à la mise au pas ; il était de bon ton de dénoncer l'arrogance française drapée dans trois couleurs qui devaient devenir honteuses et ternes au point d'être sifflées sur un terrain de football en présence d'un premier ministre impassible. C'est que les temps ont changé et que les "incivilités" non seulement se sont répandues hors des tribunes de supporters, mais qu'elles ont été identifiées à leur racine, laquelle consiste précisément à exalter en chacun les "racines" dans ce qu'elles ont de plus étroit et à l'y crucifier en lui déniant tout rapport à l'universel humain : ce que l'école a réussi à faire ces 30 dernières années en devenant "lieu de vie".

On soulignera alors un paradoxe. Alors que Nicolas Sarkozy, par des déclarations imprudentes pour lesquelles il persiste et signe, s'acharne à ruiner la laïcité politique et resoude de ce fait miraculeusement un camp laïque hier profondément divisé et miné de l'intérieur par une "laïcité nouvelle" pas tellement éloignée de la "laïcité positive" avancée par l'Elysée, son ministre de l'Education nationale, renouant ouvertement avec une conception rationnelle du rapport entre savoirs et liberté, pose de nouveau un jalon majeur qui soutient la laïcité scolaire. Celle-ci, en effet, ne se réduit pas à des règles symboliques que la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux a opportunément clarifiées et prescrites. Elle reste vide si elle ne s'articule pas à une construction de la liberté par le détour encyclopédique et les humanités, lesquels supposent la mise à l'écart des certitudes toutes faites - et donc la distinction non seulement du cultuel et du culturel, mais aussi celle du culturel et de la culture. Elle est bafouée si chacun, invité à rester ce qu'il est par une "culture de proximité", reste prisonnier d'une fausse liberté.
Image inversée de ce paradoxe: de l'autre côté, une certaine gauche, profitant de l'aubaine que lui offre le président de la République, refait l'unité pour défendre la laïcité politique menacée. Mais elle continue cependant à se crisper sur une conception de l'école qui, sous prétexte d'accueillir les enfants "tels qu'ils sont", fige cet état en essence intouchable, s'interdit de les promouvoir en élèves, négocie avec eux toute forme de discipline, installe le brouhaha comme une forme d'expression et organise l'anesthésie générale en les laissant passer automatiquement dans la classe supérieure.
Ce double paradoxe montre que l'unification du discours laïque ne peut pas s'effectuer sur un replâtrage politicien : la "vieille recette" consistant à soutenir tout ce que "l'ennemi" attaque et à attaquer tout ce qu'il soutient ne sert qu'à évacuer les principes et à faire obstacle à la pensée.

© Catherine Kintzler et Marianne en ligne, 2008

1 - Une version de cet article est publiée par Marianne en ligne le sous le titre Darcos entre l'affect Sarkozien et les "vielles recettes".


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commentaires

pédagogo 14/04/2008 22:31

"On se lève quand le professeur entre en classe"Cette phrase m'a malheureusement rendue suspecte tout le reste de votre argumentation.En effet, elle prouve de prime abord votre parfaite méconnaissance du système éducatif en France, car elle suppose que des élèves scolarisés à l'école primaire auraient pu être laissés, ne serait-ce que quelques instants, sans surveillance, le professeur n'étant pas dans la classe.Bien sûr, vous pourrez me rétorquer qu'il ne s'agissait en fait en l'espèce que d'un exemple, visant à démontrer le manque actuel de respect qu'un élève doit à son enseignant. Il est particulièrement mal choisi, parce qu'inexistant dans les faits."La Marseillaise" ? Tous les élèves de toutes les écoles dans lesquelles j'exerce actuellement la connaissent dès le CE2.D'autres détracteurs du soi-disant "pédagogisme" s'étaient également insurgé il y a quelques mois du tutoiement qui serait d'après eux de rigueur de la part des élèves de primaire envers leurs enseignants.Ce tutoiement n'a jamais existé que dans leur imagination.Je suis particulièrement déçu, appréciant auparavant votre "blog" (je mets le mot blog entre parenthèses, n'étant pas certain qu'il apparaisse dans le dictionnaire Larousse ou autre, et m'en voulant de me mettre d'ores et déjà en porte à faux vis à vis de certains détenteurs de la pureté de la langue française que sont Marc Le Bris ou Jean-Paul Brighelli), que vous vous engagiez sur un terrain que vous semblez méconnaître.Prendre comme référence en la matière, comment vous l'avez déjà fait ici même, des personnages comme Marc Le Bris ou le groupuscule SLECC, dont les accointances d'extrême gauche pour Le Bris ou d'extrême droite pour le SLECC dont connues, me prouve malheureusement que votre adhésion au projet de programmes 2008 est surtout politique, ou au pire la preuve de cette méconnaissance que j'évoquais plus haut.Quant au contenu des programmes, vous me permettrez de considérer qu'avant de maîtriser le plus-que-parfait, un élève doit auparavant être capable d'en faire de même pour l'imparfait et le passé composé.Si se poser la question de savoir pourquoi un élève qui arrive au CM2 ne maîtrise toujours pas ces deux dernières conjugaisons (et ce malgré toute l'énergie qu'ont pu y mettre les collègues des classes précédentes), c'est être un "pédagogo", comme nous appellent Marc Le Bris ou autre Brighelli, alors j'admets être un pédagogo.

Mezetulle 15/04/2008 17:38



Je pourrais vous retourner la méthode de lecture qui s'arrête au premier obstacle et le prend pour prétexte afin de discréditer tout ce qui suit.
Alors moi aussi je vais commencer par vous faire le coup du soupçon.


Le terme « système éducatif » a envahi le vocabulaire du Ministère de l'Education nationale depuis une bonne vingtaine d'années. Il est
significatif d'une conception qui a abandonné explicitement l'école et l'instruction publique, suremployé par ceux que les contenus de savoir irritent et qui ont en son temps prôné « l’ouverture
de l’école » avec les conséquences que l’on sait. Il a été notamment imposé à l'époque du pire moment des théories « ultra-pédagogiques », sous le ministère Savary dont une responsable a dit à
des professeurs: « lorsque vous passez une heure en bibliothèque, vous la volez aux enfants » - en effet passer du temps en bibliothèque pour approfondir une discipline, c’est se soustraire au «
système éducatif » : c’est faire passer l’amour d’une discipline avant la dévotion obligée aux « enfants ». Cet emploi spontané, non critique, du terme « système éducatif » montre que les choses
sont bien installées...notamment grâce aux IUFM.


Je rappellerai que j'ai enseigné pendant 22 ans en Lycée et 15 ans en Université: faut-il en conclure que Lycée et Université ne font pas partie
du « système éducatif » puisque selon vous je n’y connais rien ? Ou alors je n'ai aucune expérience, et 37 ans d'enseignement n'ont fait que « parfaire » ma méconnaissance de l'éducation
nationale ? Moi aussi je peux faire le coup du « terrain »!


Mais au diable les a priori de lecture, ils ne servent qu'à se boucher les yeux et les oreilles. Chassons les soupçons préliminaires et
entrons dans le détail de vos critiques.


- « On se lève quand le professeur entre en classe ». Bien sûr cela correspond à mon expérience en secondaire, où le professeur rejoint le plus
souvent une classe déjà installée dans une salle. Mais en primaire cela vaut aussi : on se lève quand un professeur d'une autre classe, ce qui arrive parfois, entre ; on se lève lorsque le
directeur de l'école entre ; on se lève lorsqu'un professeur spécialisé entre (par ex. musique - ah oui, je sais il n'y en a plus depuis qu'on a un « système éducatif » mais il y a encore
heureusement quelques municipalités qui tiennent à ces corps spécialisés et qui continuent !). Et je crois qu’il y a aussi des « intervenants extérieurs » : on ne se lève pas pour les saluer ?...
Conclure de cela ma « parfaite méconnaissance » de l'école, c'est avouer qu'on est de parti-pris : vous avez déjà décidé que je n'y connais rien !


- Je suis très contente de ce que vous dites au sujet de La Marseillaise, à la bonne heure ! J'avais entendu bien des doléances
relatives aux « paroles guerrières » d'un chant « assoiffé de sang », notamment lorsque Chevènement a parlé de l’enseigner, mais j’ai peut-être rêvé ! On ne peut enseigner ce chant séparément de
son histoire qui est celle d'une guerre de défense et de libération, ni en faisant l'impasse sur les autres couplets.


- Le tutoiement ? Je n'ai jamais parlé de cela...


- Les références ? Permettez-moi d’en ajouter dans les mauvaises fréquentations et de remonter un peu plus haut. A mon sens le meilleur livre sur
le glissement de l'école vers le « système éducatif » et sur l'acharnement des politiques (qui peuvent se situer aussi bien à droite qu'à gauche) à décourager l'acte élémentaire d'enseigner,
c'est De l'école de Jean-Claude Milner (Seuil, 1984). Je me permets aussi de rappeler que j'ai moi-même écrit sur le sujet toute seule comme une grande, notamment Condorcet,
l'instruction publique et la naissance du citoyen (1984) et quelques chapitres de La République en questions (1996) (sans compter quelques articles publiés sur ce blog). Ces livres
sont déjà anciens et n'ont rien perdu de leur actualité... malheureusement ! Je pourrais aussi vous citer Danièle Sallenave, Hélène Huot, Jacqueline de Romilly, Jacques Muglioni, Marc Fumaroli,
et plus récemment le beau livre de Cécile Adjali Mauvaise langue, parmi bien d’autres et de nombreux ouvrages collectifs : ce sont de mauvaises lectures, trop politisées ?


- Tout cela est politique, bien entendu ; là je suis d'accord, c'est du politique, car ce sont les affaires de la cité. Mais ce n'est pas de la
politique au sens où vous semblez l’entendre ; du reste je ne me suis pas gênée pour critiquer à plusieurs reprises la réduction d’horaires et de postes annoncée par X. Darcos. Soyez rassuré, je
ne prends aucun ordre en haut lieu, ni en aucun lieu d’ailleurs. Dans la politique générale de suspicion à l'égard des savoirs qui règne depuis 25 - 30 ans, droite et gauche ont rivalisé et se
sont brillamment succédé. Par ex. et pour revenir à l'histoire ancienne : le « rapport Legrand sur les collèges » brandi par la gauche dans les années 80 était un remake du même rapport
destiné à Fontanet... en 72! Inversement la défense de l'école comme lieu d'instruction populaire a rallié des personnes de gauche et de droite. Cette division de chaque « camp » n'est pas
nouvelle: j'ai assez étudié la question pour savoir qu'elle existait dès les Rapports sur l'instruction publique pendant la Révolution française, traversant Montagnards et Girondins.


- Je ne vois aucun passage dans tout ce que j'ai écrit qui soutienne qu'il faut commencer par le plus-que-parfait et de manière générale qu'il
faut commencer par ce qui est complexe. J'ai dit exactement le contraire : vous êtes assez connaisseur de ce blog pour savoir que, étant cartésienne, je souscris à l'ordre des raisons ! Je vous
renvoie notamment à l'article A quoi sert le passé antérieur? où j'expose le principe du commencement.


- Je crois que tout le monde se pose la question de savoir pourquoi un élève ne maîtrise pas la conjugaison (entre autres), pourquoi même des
étudiants très avancés font des fautes énormes de grammaire, de syntaxe, de ponctuation, et cela malgré les efforts des professeurs et instituteurs. Mon hypothèse est que quelque chose, malgré
ces efforts, empêche l'école d'être une école ; le « système éducatif » qui l'a supplantée est une grande réussite !


- Je soulignerai enfin que le pseudo « pédagogo » a été choisi par vous : je ne crois pas avoir employé ce terme dans ce que j'ai publié sur le
sujet ! J'ai utilisé ironiquement "pédago" au début de l'article "A quoi sert le passé antérieur?", reprenant un terme familier passé dans l'usage. Je n'ai pas visé principalement les
instituteurs et les professeurs en exercice, mais des instances qui prétendent les représenter et des "autorités" qui énoncent des théories sur la bonne manière d'enseigner. J'ai parlé des «
Diafoirus de la pédagogie », visant des pseudo-théoriciens et non les enseignants qui sont dans leur classe et qui n'en peuvent mais…



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