Un nom impérissable - Israël..
Sur le livre de G. Bensoussan
par Edith Bottineau-Fuchs
Le livre de Georges Bensoussan Un nom impérissable - Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (1933-2007) Paris : Seuil, 2008, se penche sur la « frénésie mémorielle » qui accompagne Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d'Europe depuis 1933 sous l'angle des
pratiques, des représentations sociales, de la culpabilisation idolâtre à la banalisation en passant par l'instrumentalisation du génocide dont il révèle les profondes parentés
imaginaires.
« En soulignant combien la substitution de l’idolâtrie à la dénégation méprisante fait obstacle à toute conscience éclairée, l’auteur nourrit la réflexion critique,
seule à même de saisir combien le lien de la "mémoire" à l’identité relève d’un imaginaire dangereusement replié sur soi.»
Il est plus « long » de faire court que long : cet adage s’applique à l’ouvrage de G. Bensoussan. C’est que l’immense culture de cet historien, dont l’abondante bibliographie est
bien connue, est investie dans ce nouvel objet : Un nom impérissable. Le sous-titre d’ailleurs souligne combien cet objet désigne, en vérité, un champ multiple, miné de surcroît, de
divergences, polémiques et conflits sans fin : Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe. Loin que l’énormité historique, géographique et polémique du domaine ainsi
envisagé conduise l’auteur à schématiser et à simplifier, la lecture embarque au contraire dans l’enchevêtrement de complexités multiples. Là gît la première leçon de portée générale : ne
pas reculer devant les méandres paradoxaux et contradictoires de l’existence sociale.
Comme en témoignent le sous-titre et la référence au travail de Hilberg, il ne s’agit pas de revenir sur l’historique de la « destruction des Juifs d’Europe ». Quant à l’histoire du
sionisme, elle est rappelée, depuis ses débuts, en filigrane : ces trois objets - Israël, sionisme, destruction, ne sont considérés ni pour eux-mêmes ni selon leurs relations
événementielles, mais sous l’angle du « Nom impérissable », c’est-à-dire sous l’angle des pratiques et croyances mémorielles.
C’est donc en historien des pratiques et mentalités sociales que Georges Bensoussan travaille. Il en cherche la réalité dans un riche matériau, extrêmement divers : textes officiels,
journaux bien sûr, écrits et paroles publics, non seulement de dirigeants politiques mais aussi d’innombrables organisations et personnalités politiques, religieuses ou civiles. Une place de
choix est octroyée à la littérature, promue ainsi autant à une fonction critique qu’à celle de révélateur des courants et tensions profonds dont l’existence sociale est traversée, le plus souvent
sans le savoir. Cette attention à la production littéraire engage, là encore, une conviction de méthode de portée générale qui consiste à présupposer que les croyances et préjugés lisibles
dans les comportements sociaux s’enracinent dans des émotions et passions que la littérature, mieux que tout autre discours, sait porter à la présence.
Il y a encore une autre raison de voir dans cet ouvrage une portée qui transcende largement l’analyse de la sensibilité et des perceptions propres aux sionismes, puis à la société israélienne :
l’auteur retrace en somme, de 1933 à 2007, la naissance d’une sorte de frénésie mémorielle, obsession récente dont la pathologie ne se cantonne pas aux frontières de cet Etat contesté.
Partout le « mémoriel » est monté sur une scène idolâtrée. Quant à l’extermination des Juifs par le IIIe Reich, c’est de façon quasi mondiale qu’elle nourrit l’imaginaire social, y
compris quand elle est niée.
L’auteur s’attache donc aux voies qui ont conduit le sionisme initial à inverser ses positions : l’« homme nouveau », dont la figure énergique se dessinait dans les divers
nationalismes régénérateurs de l’Europe du XIXe siècle, hantait à sa façon l’imaginaire sioniste des émigrants du Yishouv. Cet « homme nouveau » prit finalement la forme de l’Hébreu
nouveau, dont la renaissance allait fermer la parenthèse de l’Exil tant abominé, pour s’inscrire dans la continuité des anciens Hébreux. Homme nouveau - renaissance des Hébreux - glorification
des héros victorieux de la guerre d’indépendance et de l’instauration de l’Etat : tout cela allait coaguler pour rejeter dans l’opprobre la figure du Juif de la diaspora, mais avec lui aussi
celle du Juif exterminé comme celle du rescapé. Il convenait de ne pas confondre les Israéliens avec les Juifs.
Georges Bensoussan retrace les voies sinueuses et ambivalentes qui ont conduit, en particulier par le procès Eichmann en 1961, la guerre des six jours, puis celle de Kippour, à un retournement
des conduites et des imaginations. Du mépris initial pour tous ceux qui se seraient laissés massacrer « comme des moutons », à une véritable religion civile de la mémoire, du
rejet des Juifs de « là-bas », au culte mémoriel et à l’obsessionnel enseignement de la Shoah, la connaissance, et de l’histoire juive , et de l’histoire politique de
l’Europe depuis la Révolution française , est demeurée royalement absente. En soulignant combien la substitution de l’idolâtrie à la dénégation méprisante fait obstacle à toute conscience
éclairée, l’auteur nourrit la réflexion critique, seule à même de saisir combien le lien de la « mémoire » à l’identité relève d’un imaginaire dangereusement replié sur soi.
Cet imaginaire identitaire conduit comme par la main à des fantasmagories historiques, qui entrent en relation circulaire avec pratiques et convictions politiques. Or, le grand préjugé que
démonte le livre dont nous parlons travaille, en des directions souvent antagonistes, une bonne part de la planète : la Shoah serait la cause efficiente de la création d’Israël ; par
là, l’Occident se serait déchargé du poids de sa culpabilité, au détriment des peuples arabo-musulmans, que leur tolérance immémoriale rendait pourtant particulièrement innocents.
S’il est, à soi seul, majeur de démonter la triple et quadruple illusion à l’œuvre dans cette prétendue causalité, historiquement et politiquement fantasmasgorique, il est méthodologiquement non
moins important de ruiner l’usage de causalités aussi simplifiantes. A la place de ces abstractions faussement évidentes que sont l’ « Occident » et sa supposée culpabilité, les
peuples arabo-musulmans et leur tolérance, à la place de « l’erreur » historique qui daterait l’installation juive en Palestine de 1948 sans se soucier du XIXe siècle - l’auteur dessine
un réseau enchevêtré de paradoxes et de contradictions.
Or, dans les cercles qui nouent entre elles les mœurs, les pratiques, les croyances répandues dans une société à une période de son histoire, beaucoup de travaux majeurs (structuralistes,
généalogiques, archéologiques) nous ont en quelque sorte habitués à circuler en de vastes abstractions , telles que par exemple la Morale classique, l’Occident- et avec lui la Raison, la
Métaphysique, la Technique, la Science qui lui seraient consubstantielles. Plus exiguë sans doute, la « banalité du Mal » de Hannah Arendt a acquis la majesté d’une conviction presque
unanime (même de la part de ceux qui n’ont nulle propension à appréhender l’éthique en termes de Bien et Mal). Hé bien, éloigné de toute éloquence méta-historique, la persévérance de G.
Bensoussan à suivre les détours qui ont jalonné le renversement évoqué il y a instant - du rejet dénégateur à l’idolâtrie mémorielle - donne un sentiment de salutaire attention au réel; entendons
à la réalité ambivalente des croyances et passions antagonistes qui animent les pratiques morales et politiques d’une société.
Des années 50 à nos jours, tout se passe comme si la société israélienne avait été la proie à la fois d’un étrange phénomène « d’après-coup » et d’un dangereux « retour du
refoulé ». Si on poursuivait le fil de ces analogies psychanalytiques, qu’arriverait-il ? De même que la réappropriation de sa propre histoire fait tomber, pour l’analysé-analysant,
l’illusoire protection du symptôme ; de même, seule une connaissance historique assumée pourrait déloger les abus mémoriels. A notre sens, c’est en ce point que le livre de G. Bensoussan est
le plus incisif : il ruine la contemporaine et incessante confusion de l’histoire avec la mémoire, aussi radicalement que l’identification de la mémoire avec les rites mémoriels. L’auteur
sape cette double illusion en se gardant autant de l’attaque polémique que de l’admonestation. Il souligne pourtant avec force les dangers de l’usage politique qui « instrumentalise »,
comme on dit, l’histoire, pour la commuer en religion civile de la mémoire destinée à jouer le rôle de ciment identitaire, mais ce qui l’intéresse, ce sont les multiples bégaiements du rapport au
temps. Ainsi, par exemple, le présent brûlant est-il aussitôt rejeté dans un irréel passé en 41-42, lorsque les nouvelles des massacres nazis arrivent dans l’impuissant Yishouv, frappé d’horreur.
A l’inverse, le futur proche est-il figuré comme lointain passé dans le retour contemporain du « syndrome » de Massada. L’auteur écrit : « La place de plus en plus importante
accordée à la Shoah dans la vie culturelle et politique de l’Etat juif ne relève ni d’une banale manipulation du statut de victime, ni d’une cynique instrumentalisation du génocide. Cette
centralité traduit d’abord la difficulté à affronter des « douleurs fantômes » qui ne passent pas. Un authentique sentiment de la persécution par les fantômes du passé détermine la
présence massive du traumatisme dans le vécu israélien ». Douleurs réelles des amputés dans leurs jambes désormais fantômes...
Ce n’est pourtant pas la nostalgie d’un « Monde disparu » qui anime les dernières lignes, mais bien plutôt celle de l’historien : « sur les plans déployés des touristes, le
nom de Yad Vashem, à côté de la Knesset et du Mur occidental, se détache, bien visible, comme le cœur historique de la nation » tandis que « le bâtiment des archives sionistes se love
discrètement derrière un rideau d’arbres ». C’est dire qu’il y a loin de l’imaginaire mémoriel à l’histoire.
Faut-il croire Freud quand il écrivait que « la voix de la raison est faible, mais elle finit par se faire entendre » ? A quel « prix » ?
© Edith Bottineau-Fuchs et Mezetulle, 2008
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Le 25 février à Beauvais (20h30, Théâtre du Beauvaisis) sera créée la dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.
Avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris
dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.
Eric Perré : Jean-Jacques Rousseau, Eric Péron : Jean d'Alembert.
Chorégraphie : Isabelle Dufau
Mise en scène et dramaturgie d'Eric Perré.
Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.
Cinq représentations auront lieu : Beauvais 25 février, Méru 12 mai, Pont Saint- Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.
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