La misonomie, ou haine des institutions
par Jean-Michel Muglioni
En ligne le 17 février 2008
Lorsque la loi s'efface, elle laisse le champ libre au déploiement des "forces libres". Il faut lutter contre les lois injustes et les institutions destinées à installer et à perpétuer
l'oppression, mais réclamer par principe l'effacement de toute loi et déclarer par principe que toute institution est mauvaise, c'est faire le jeu des pouvoirs - ceux qui nous oppriment à
l'extérieur et ceux qui nous gouvernent à notre insu de l'intérieur. Eclairées par le rappel de ce principe, la "transparence" et la confusion entre vie privée et vie publique dont on fait en ce
moment grand bruit révèlent leur férocité.
L’institution
Instituer, c’est transformer l’impulsion éphémère des appétits en volonté ; c’est s’engager pour l’avenir, c’est fonder une tradition, par exemple un hôpital, une école, un Etat. Au lieu
qu’abandonnée à elle-même la volonté se disperse ou s’affole, elle se donne ainsi la règle qui la rend capable d’aller jusqu’au bout de ce qu’elle veut, elle s’oblige vis-à-vis des autres comme par
un serment. L’institution, c’est aussi le bâtiment, qui donne une réalité extérieure à la volonté et ainsi la soutient. L’intérêt qu’un peuple accorde à une institution se voit à la nature des
édifices qu’il lui consacre. Pour le comprendre, il suffit de comparer les bâtiments scolaires et universitaires édifiés avant 1958 et ceux que la Cinquième République a bâtis au moment de sa plus
grande richesse, à l’époque que les historiens appellent sans ironie les trente glorieuses. Il n’y a pas d’humanité sans instituteurs ni sans monuments. Il faut qu’en l’enfant l’homme soit institué
et qu’adulte il soit sans cesse rappelé à lui-même – monument, moniteur, admonestation, c’est le même mot. Le modèle du centre commercial s’imposant sur toute la planète, l’architecture perd sa
fonction politique ; en même temps la loi et les institutions perdent leur autorité et l’humanité sa colonne vertébrale.
La loi limite le pouvoir
Spinoza rappelle qu’Ulysse, pour échapper à la séduction du chant des sirènes, s’est fait attacher au mat de son navire, qu’il a interdit à ses matelots de le délier et leur a bouché les oreilles.
Qui n’est pas lié par la loi deviendra fou. Il nous faut des institutions pour nous garantir d’abord contre nous-mêmes. Et si la loi ne l’emporte pas sur les désirs, si donc les hommes règlent
leurs conflits sans la médiation d’institutions, alors le plus fort l’emporte. Ainsi le mépris des institutions en général fait le jeu des pouvoirs. Rêver d’un marché sans loi où chacun peut
satisfaire immédiatement ses moindres désirs fait un moment l’affaire des marchands. La jeunesse enfin libérée de l’école est transformée en clientèle. Pour la même raison, on dit que l’estrade,
qui place le professeur au-dessus de ses élèves, porte atteinte à l’égalité. Le copain remplace le maître, la classe devient un lieu de vie. Et une fois l’institution scolaire ruinée, les
entreprises de location de précepteurs sont cotées en bourse.
Le mensonge de la transparence
Il importe aux puissances et d’abord aux puissances d’argent de faire passer la dignité des fonctions politiques pour le reste désuet d’un ancien temps. Tout signe extérieur de respect doit
paraître hypocrite, tout cérémonial ridicule. Un chef de l’Etat répond dans la rue aux injures du premier venu et sur le même ton. Il préfère les hôtels de luxe aux palais de la République. Il
revendique le droit au bonheur. Il s’affiche comme personne privée, pour se montrer comme tout le monde. Son épouse paraît dans le plus simple appareil en première page d’un journal. Aucune
autorité de la République n’impose plus la distinction des genres : il n’y plus de séparation entre l’homme et le président. Telle est donc l’essence de la transparence tant désirée : le
refus de marquer extérieurement une différence entre l’homme et sa fonction, entre les dignitaires de l’Etat et les citoyens, comme entre le maître et l’élève, n’est que l’apparence de la
sincérité. Elle est la plus rusée des ruses de l’hypocrisie : l’homme de pouvoir transparent, libéré du ridicule qu’il y a à se draper dans sa dignité, n’est plus retenu par les institutions.
Sa devise : non pas servir mais jouir.
Soixante huit et le refus des médiations
Sans doute soixante huit ne se réduit-il pas à la haine des institutions. Mais on confondait alors l’autorité de la loi en vertu de laquelle un homme est chargé d’une fonction de commandement et le
pouvoir qu’un homme ou un groupe d’hommes exerce sur d’autres. On confondait la nature des institutions et les abus que la soif de pouvoir fait commettre aux hommes malgré elles. De même on
confondait la relation qu’il y a entre le maître (magister qui a donné magistral) et ses élèves avec celle de maître (dominus qui a donné domination) à esclave, comme si
l’autorité d’un savant dans sa science était despotique. On se moquait de la séparation bien claire du maire et de Montaigne. La mauvaise passe de la République aujourd’hui tient à cet esprit
soixante-huitard dont les plus hautes autorités de l’Etat sont d’autant plus profondément affectées qu’elles croient s’y opposer.
La liberté comme pouvoir de faire ou pouvoir de vouloir
La confusion est considérable. Elle provient d’une méprise sur la notion de liberté. Ainsi les stoïciens distinguaient la liberté de satisfaire ses désirs, et la liberté intérieure, absolue. La
première en effet est nécessairement limitée et ne peut que nous opposer les uns aux autres. Elle nous fait dépendre des hommes qui peuvent nous donner ou nous ôter ce que nous souhaitons. Aucun
pouvoir ne pouvait rien contre Socrate ou Epictète qui ne désiraient ni ne craignaient rien de ce que les hommes ont coutume de désirer et de craindre. La maîtrise de leurs désirs, ou puissance de
vouloir comme il faut, pouvoir tout intérieur, dépendant d’eux seuls, les rendait indifférents à la limitation de la liberté entendue comme puissance de faire ce qu'on veut, dont on dit justement
qu’elle s’arrête là où commence celle des autres. La liberté intérieure accorde au contraire d’autant plus les hommes entre eux qu’elle est plus grande, parce qu’elle accorde chacun avec lui-même.
Leurs théoriciens ayant au XVIII° siècle décrété que seul l’intérêt personnel mobilise les hommes, nos sociétés sont fondées sur l’idée que la liberté consiste dans le pouvoir de faire ce qu’on
désire : le salut public réside dans le libre jeu des passions et la sagesse est un obstacle à la croissance. Il y a donc entre le libéralisme économique et le spontanéisme soixante-huitard
une parenté profonde. Le « si ça me plaît » est très rigoureusement ce que Marx appelait une idéologie : le reflet et la justification des conditions matérielles d’existence. Telle
est l’origine commune du mépris soixante-huitard et libéral du droit.
© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2008
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publié dans :
Politique, société
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