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Une petite fille dans un monde de brutes ?
Les trois temporalités au rugby
par Catherine Kintzler

En ligne le 17 février  2008

Lors d'une soirée de Top 14 (Auch-Toulouse 25 janvier 08), alors qu'une petite fille traverse (par erreur ?) le terrain où le match s'achève, trois temporalités surgissent et soulignent le caractère festif et théâtral d'un sport de combat civilisé. Et dire qu'il y a encore des gens qui parlent d'un "sport de brutes"...


Sous la lumière crue des projecteurs, une petite fille hors d'haleine traverse à toutes jambes un terrain où s'affrontent des grands garçons autour d'un ballon.... Apeurée ? Esseulée et abandonnée par des parents indignes sur une pelouse de brutes où elle n'a que faire - et en nocturne en plus? Mais non, vous n'y êtes pas : on est à Auch, sur un terrain de rugby, ne vous faites pas de mauvais sang, elle ne risque même pas de recevoir une bouteille en plastique vide. La question que pose sa présence un peu irrélle est ailleurs et pour cela il faut raconter un peu les choses.

C'est la fin du match, les supporters (de Toulouse ? d'Auch ? ah voilà bien encore une question de f.. ooteux...) envahissent le terrain, ils se trémoussent, on va faire la fête, même ceux dont l'équipe est perdante. Mais voilà : le match n'est pas vraiment fini, l'aire sacrée du jeu vient d'être violée par ces enthousiastes profanes peu regardants sur les règles. Ce devrait être le moment de tous les dangers, d'autant plus que l'équipe qui reçoit subit une large défaite - le moment, où, sur d'autres terrains, des projectiles plus lourds qu'une bouteille en plastique vide commencent à atterrir, où les bras d'honneur bourgeonnent obscènement. Voilà ce qu'on ne devrait pas montrer aux petits enfants.

Sauf que c'est du rugby, et que c'est comme au théâtre, comme au concert, comme à l'opéra : il y a un temps formel et un temps objectif et parfois ça s'emmêle un peu les pinceaux en un moment qui, redoutable en principe, est ici délicieux. Le temps formel, celui des chronos, est épuisé : la sirène a annoncé la fin des 80 minutes. Toulouse a largement gagné de toute façon : 27 contre 3, qu'est-ce que vous voulez de plus ? Mais le temps objectif, celui de l'action, est en cours : l'arbitre n'a plus d'yeux que pour devenir spectateur, pour subir à son tour la loi du jeu, de ce qui se passe vraiment. Car l'action en marche, comme toujours, est grosse d'un essai, elle n'est pas finie et elle est désormais seule maîtresse du temps, jusqu'au bout. Ce moment d'après la 80e, est celui où le temps du jeu s'impose comme le seul temps réel, celui qui ressemble à une temporalité de théâtre conduite non par l'horloge et sa vide scansion, mais par l'action... qui prend les choses en main et qui finit non pas parce que "c'est fini", mais de l'intérieur,  faute d'aliment, faute de combattants : par exhalaison pure. Une fin digne de ce nom, allusion magnifique à la vraie fin, celle dont on meurt "de sa belle mort".

L'arbitre et les spectateurs n'ont plus les yeux sur le chrono mais attendent la rupture d'action, comme on attend à l'opéra que le souffle du chanteur mette de l'intérieur le point final à la dernière note par extinction naturelle, et le temps est distendu : il n'en finit pas de chanter, de pousser sa note ; on voit sur l'écran tv défiler les minutes : 80, 81...
Et voilà-t-il pas justement que l'essai d'après-dernière minute est marqué par les visiteurs ! Alors maintenant, 32 à 3 : la messe est archi-dite, non ? Comme les auditeurs enthousiastes d'un concert qui n'attendent pas le silence après la dernière note pour applaudir, une partie du public envahit le terrain. Notons bien que c'est pour applaudir les visiteurs victorieux et les vaincus qui se sont si bien défendus, et les petites filles ne sont pas les dernières dans cet exercice chaleureux. Mais attendez, tout de même, pour achever l'action il y a la transformation ; même ultra-facile, elle pourrait être manquée et le score final en dépend. Le score au rugby n'est pas si brutal : c'est un décompte, et ce n'est pas la même chose de gagner en marquant 34 qu'en marquant 32. D'ailleurs ce 32 ne sera parfait que si la transfo est manquée, sinon il se perfectionnera en 34... Et il faut, comme au théâtre, que l'action soit parfaite, achevée.

Le moyen de vider un terrain de jeu de balle collectif de ses supporters indiscrets et hâtifs ? Appeler la police ? Mais non, vous n'y êtes pas, on est à Auch, sur un terrain de rugby, tout le monde est content, et il y a des petites filles qui sautillent sur la pelouse, c'est normal. Il n'y a qu'à leur dire : attendez, ce n'est pas fini, il y a la transfo, poussez-vous un peu. Quelques index pointés avec le sourire suffiront, tout le monde comprend au quart de tour et pivote à toute vitesse pour rentrer en courant dans le monde profane, au-delà de l'enceinte sacrée encore quelques secondes.
Le temps de cette course ajoute une troisième temporalité à celles que j'ai déjà repérées ; à quoi se mesure ce troisième temps de l'emmêlage des pinceaux, hors temps, délicieusement suspendu entre le profane et le sacré ? A la vitesse des jambes d'une petite fille de six ans, folle de joie, traversant un terrain de rugby dans sa longueur pour ne pas transgresser la règle plus longtemps... et pour voir cette transfo qui, manquée ou réussie, marquera la fin du match.

Merci au cameraman de Canal+ d'avoir montré ce moment à la fois dérisoire, drôle et édifiant pour nous en faire partager la merveilleuse suspension : après cela, qu'on ne vienne plus me dire que le rugby est un sport de brutes.
Au fait, l'essai d'après-dernière minute fut transformé. Voilà pourquoi on attend toujours un peu avant de frapper au but, dans le moment d'après-dernière minute où tout est pourtant déjà joué : pour que les petites filles de six ans terminent leur course.


© Catherine Kintzler,  2008

Une version de cet article a été publiée sur le blog La Choule.

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publié dans : Mélanges, sport par Catherine Kintzler
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