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Identités flouées : sur Steven Cohen
par François Frimat (1)
En ligne le 26 nov. 2007

Mezetulle remercie François Frimat pour ce texte sur le chorégraphe-performeur Steven Cohen au sujet de la constitution des "identités". Sortant d'une position subjective identitaire confortablement revendicative, manichéiste et bienpensante à laquelle nous ont accoutumés les Gender Studies, Steve Cohen interroge la constitution de l'identité comme un ensemble de données qui écrivent notre histoire à notre insu et qui exigent d'être pensées et représentées dans toute leur ambivalence.
On peut voir en ligne une vidéo intéressante pour se rendre compte de l’impact visuel des performances de Steven Cohen et du discours qu’il tient sur son travail.



Le travail de Steven Cohen, qui commence à connaître une certaine audience sur les scènes nationales depuis que Régine Chopinot l’a accueilli  au Ballet de l’Atlantique, ne cesse d’intriguer et de provoquer des réactions contradictoires. On l’a vu se faire expulser de la cour de l’IEP de Lyon alors qu’il s’y tenait devant la plaque commémorant le souvenir des martyrs juifs, transporter des publics, émus, avec sa pièce Chandelier qu’il termine en s’élevant dans les airs au son d’un chant sacré yiddish et qu’il avait d’abord expérimentée au cœur même des bidonvilles de Johannesburg. Je me souviens également de la colère qu’avait inspirée à Lille sa prestation auprès de certains, qui n’y avaient vu que de la provocation, dans la confrontation de son corps nu, harnaché et exploré par une caméra médicale face aux images d’un Hitler poussant ses harangues anti-sémites.

Cohen travaille sur la question de l’identité. Cela n’est pas original. Citoyen d’Afrique du Sud, il se définit lui-même au départ comme blanc, juif et homosexuel. Ces données identitaires, il en hérite du système culturel dont il relève qui l’inscrit dans une histoire et un patrimoine de difficultés et de souffrances. Il faut se souvenir qu’en Afrique du Sud, le système politique en vigueur lors de la jeunesse de Cohen avait pour finalité de défendre les privilèges des blancs et un système patriarcal, hétérosexuel et militariste. Quant à l’identité juive, il lui a fallu du temps pour être tolérée par le mouvement afrikaner qui, en raison de ses sources nazies, lui est a priori hostile. Mais ce qui fait l’intérêt et l’originalité de son travail semble aussi être à l’origine de ce qui provoque parfois le malaise dans sa réception par le public.
Depuis l’influence des Gender Studies américaines initiées par Judith Buttler, beaucoup d’artistes se limitent à travailler la question de l’identité selon des techniques de déconstruction pour s’enfermer dans une revendication subjective de leur droit à être ceci ou cela. Bref, il s’agit toujours un peu simplement d’affirmer la supériorité d’un mouvement strictement intime de constitution de l’identité contre tous les appareils culturels d’Etat ou autres.
Le propos de Cohen est bien plus subtil. Il s’agit pour lui d’admettre initialement des données identitaires reçues qui constituent une base pour s’expérimenter au contact de différents systèmes de valeurs et de reconnaître ainsi que, si la constitution identitaire ne saurait être figée, elle participe autant de paramètres extérieurs que d’un mouvement interne propre au sujet. Il explique qu’il « est sans doute difficile pour un Européen de prendre conscience de ce qu’est être blanc dans un contexte où cela ne vous impose pas un marquage social vis-à-vis duquel il y a à prendre position. En Europe, vous avez à vous poser des questions si vous êtes noir, beur mais pas si vous êtes blanc. En Afrique du Sud, il en va évidemment autrement ». De même, signale Cohen, être juif à New York ne fait pas singularité comme, selon lui, cela peut le faire en France.

On se dit alors que, loin de  mettre en cause un sentiment anti-sémite refoulé chez le spectateur, ou de développer une thèse identitaire, son travail éclaire que c’est l’agitation, parfois brouillonne, des discussions autour de la judaïté ou du mot « juif » qui finit par constituer ce paramètre objectif constitutif d’une judaïté problématique. Du coup, une performance au cours de laquelle Cohen se fixe une grande étoile de David sur la tête, ou encastre ce même signe dans sa poitrine ou autour de son sexe, ne résonne pas de la même manière à New York ou à Paris. Son jeu avec les symboles de la judaïté vise à  mettre à jour l’idéologie dans la construction de l’identité également. Il semble nous dire : ai-je vraiment besoin d’un appareil idéologique pour être ce que je suis ? Ceux-ci sont tout autant affichés que détournés dans ses pièces. C’est ainsi que si l’étoile de David est souvent autour de son sexe, c’est autant pour rappeler le brit milah, l’alliance du juif avec le Dieu de la Genèse par la circoncision qui le démarque du gentil, que pour dénoncer cette douleur salutaire infligée au lieu même du plaisir célébrée par Maimonides et pour souligner l’ambivalence d’une réglementation qui opprime la sexualité tout en désignant le lieu du plaisir comme tel.

En fait, mettant en œuvre en un sens le programme de Pasolini, Cohen « jette son corps dans la bataille » en laissant deviner comment une politique identitaire réduite aux seuls arcanes de la subjectivité se floue elle-même et que le chantier identitaire exige l’expérience de la variabilité des paramètres autant internes qu’externes.


© Mezetulle et François Frimat, nov. 2007

1 - François Frimat est professeur de philosophie en classes préparatoires. Président du Festival de danse Latitudes contemporaines, il a déjà publié sur ce blog "La demi-véronique de Francis Wolff".

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publié dans : Musique, opéra, danse par François Frimat
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