Réforme du Lycée : les implicites du discours présidentiel
par Guy Desbiens

En ligne le 5 novembre 2009

Après l'analyse de Marie Perret et de Romain Couderc sur la réforme des Lycées, Mezetulle accueille cet article de Guy Desbiens,  avec l'aimable autorisation des revues L'Agrégation (n° 442, nov. déc. 2009) et La Quinzaine universitaire (n° 1318 du 14 nov. 2009)  - qu'elles en soient remerciées.

Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il présenté lui-même le nouveau projet de réforme de l’Éducation nationale alors que, comme il l’a souligné lui-même, « jamais auparavant, au cours de la Ve République, un président de la République n’avait consacré un seul discours au Lycée » ? En fait, ce n’est pas tant la valeur et « l’importance » du projet que l’extrême urgence de l’imposer qui justifie l’intervention inattendue du Chef de l’État. La réforme du Lycée avait pourtant déjà provoqué, sous le ministère de M. Xavier Darcos, l’indignation et le mécontentement de l’ensemble de la communauté éducative, à tel point qu’elle dut être provisoirement suspendue. Le nouveau projet, en dépit de quelques renoncements apparents, en conserve malheureusement le principe essentiel : l’objectif est encore de diminuer les horaires disciplinaires et de modifier les missions et les statuts du corps enseignant pour, contrairement aux propos tenus, réaliser des économies budgétaires. C’est pourquoi il est du plus grand intérêt de démonter les procédés et la rhétorique du discours présidentiel afin d’en comprendre les non-dits.

«  La République, c’est la sélection par le mérite, par le travail et par
l’effort et si vous refusez cette sélection vous avez la sélection la pire :
celle par l’argent, celle par le statut social, celle par la chance… »
Nicolas Sarkozy, Emission « A vous de juger » du 30 novembre 2006, France 2

« Orientation ne rimera plus avec sélection ».
Nicolas Sarkozy Discours sur la réforme du Lycée du 13 octobre 2009, Palais Présidentiel


Le président de la République a présenté, le 13 octobre 2009, les grandes lignes du prochain projet de réforme de l’enseignement secondaire, dans un discours apparemment consensuel, parfois laudatif lorsqu’il s’agit d’évoquer le prestige des origines du Lycée et parfois démagogique, lorsqu’il s’agit d’en dénoncer les insuffisances et d’en appeler à une profonde mutation de l’institution scolaire.
Un fait est que les « convictions » de Nicolas Sarkozy s’inspirent, comme il l’a lui-même annoncé, des préconisations présentées dans le Rapport élaboré par Richard Descoings, suite à la consultation qu’il dirigea de janvier à juin 2009, qui constituent ainsi l’implicite du discours présidentiel : c’est ce qui nous semble impératif de préciser et d’analyser pour mesurer les dangers qui menacent aujourd’hui l’avenir du Lycée.


1 - Une rhétorique républicaine au service d’une destitution du Lycée

Le discours présidentiel s’inscrit dans un système d’argumentation qui consiste à déplorer que l’idéal républicain, qui était à l’origine le fondement de l’École, se trouve contredit  par l’inadéquation de celle-ci aux réalités sociales et économiques actuelles.

C’est ainsi que la référence, inaugurale, à la création du Lycée napoléonien en 1802, se convertit en argument historique sommaire pour en disqualifier l’héritage (1) : le Lycée actuel ne répondrait plus au principe de justice et devrait renoncer à son paradigme fondateur pour assurer autrement ses missions. Les déficiences du système éducatif – l’échec massif des bacheliers en supérieur, les redoublements, le renforcement des inégalités sociales dans l’accès aux grandes écoles – s’expliqueraient ainsi par l’incapacité du Lycée actuel à faire face à la « massification » et à la « diversité du public » qu’il doit accueillir. Le sous-entendu est assez évident : le Lycée serait aujourd’hui trop élitiste et ne serait fait que pour « ceux qui réussissent » ! Le raisonnement est évidemment fallacieux et se base sur un amalgame et un anachronisme. Ce raccourci historique se fonde en fait sur une double impasse : d’abord, la création de l’Ecole républicaine par Jules Ferry, qui était à la fois égalitaire et élitiste (comme en témoignait la dualité primaire-professionnel/secondaire-supérieur) ; et, ensuite, l’instauration du Collège unique, qui a sacrifié l’élitisme républicain au point de devenir anti-démocratique (les réformes qui ont visé à rendre l’Ecole plus juste ont provoqué l’effet inverse). Ainsi, l’accusation d’élitisme, réel ou imaginaire, ne constitue absolument pas un argument pour justifier une réforme du Lycée !

Certes, le Président de la République exige une réforme profonde du Lycée au nom de l’égalité républicaine tout en refusant catégoriquement, ce qui est fort bien, de « se résigner à un abaissement du niveau d’exigence » : mais il ne dit pas, paradoxalement, que ce fut là le principe qui a prévalu dans la plupart des réformes et il ne dit rien des problèmes posés par le Collège unique. Nombreux sont les professeurs qui déplorent qu’à chaque niveau de scolarité une proportion non négligeable d’élèves ne disposent pas des connaissances nécessaires pour suivre les cours du cycle dans lequel ils ont été admis. Mais il faudra un jour reconnaître que ce sont les réformes elles-mêmes qui ont organisé l’échec en cherchant constamment à augmenter artificiellement les taux de réussite, à tel point que chaque niveau d’enseignement doit désormais suppléer aux déficiences des nivaux antérieurs. Or le rôle du Lycée n’est sûrement pas, contrairement à ce que pensent les réformateurs, de remédier aux carences du collège ni de préparer aux études supérieures. Le double constat relatif aux insuffisances des collégiens parvenant en classe de seconde et à l’incapacité des Lycéens à poursuivre des études supérieures, devrait plutôt alerter les pouvoirs publics sur les dysfonctionnements généraux du système éducatif du point de vue de ses structures, de ses fondements et de ses objectifs.

Il nous semble que c’est le cœur du problème : par son existence même, le choix de réformer exclusivement le Lycée est inéluctablement l’envers d’un renoncement et se présente comme la réponse à un fait imposé. Plus globalement, on peut douter très sérieusement des ambitions du Président pour l’Ecole de la Nation. Certes, on ne peut qu’approuver la volonté exprimée de revaloriser des filières technologiques et professionnelles, de « sauver la série littéraire », de « créer un enseignement culturel et artistique de haut niveau », etc. Mais les diverses préconisations renvoient à un modèle pédagogique qui a déjà montré ses limites. Ainsi, le discours présidentiel consiste à reconnaître certaines vérités : l’échec scolaire, la dévalorisation de la voie professionnelle, les problèmes liés à l’orientation… mais c’est pour justifier les mêmes fausses solutions : orientation choisie, tutorat et accompagnement individuel, interdisciplinarité, pédagogie du projet, etc.
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2 - Le Lycée comme « lieu de vie »

On peut retenir des diverses recommandations présentées par le propos présidentiel trois axes essentiels : la redéfinition de l’orientation, la promotion d’une pédagogie personnalisée et la volonté de décloisonner le Lycée pour y favoriser l’apprentissage de l’autonomie.

Il s’agirait, d’abord, de passer d’une orientation « subie » à une orientation « choisie », « progressive et réversible ». Or, contrairement aux apparences, avec le système d’orientation, c’est bien la nature – voire l’existence ? – des filières qui risquent d’être bouleversée, par la reconnaissance du « droit à l’erreur », par l’intégration de « stages passerelles » de remise à niveau « pendant les vacances scolaires », favorisant le passage d’une série à l’autre et limitant le redoublement à être une « exception ». On conçoit mal comment les conseils de classe pourraient, en fonction de ces nouveaux critères, demeurer - ou plutôt redevenir - souverains. Les « goûts et compétences » des élèves pourront-ils encore être évalués en fonction de leur niveau de connaissances, quand on sait que le Rapport Descoings, duquel s’inspirent ces propos, dénonce bassement la prédominance d’une évaluation «  à l’aune du seul bulletin scolaire » (p.28). On peut exprimer aussi quelques suspicions sur l’efficacité de stages ponctuels dans l’acquisition et la maîtrise de connaissances rigoureuses requises pour changer de filière. Le risque est grand de provoquer au nom du choix des élèves ce « gâchis humain » que les réformateurs attribuent au redoublement !

Ensuite, l’orientation ne peut être redéfinie sans l’instauration de nouveaux types d’apprentissage : la réforme devrait ainsi conserver la tripartition des enseignements complémentaires en modules de « soutien » (remise à niveau), « d’approfondissement » (spécialisation) et « d’orientation » (projet personnel de l’élève), telle que l’exposent les Rapports Apparu (2) et Descoings. Mais le Président a aussi précisé, comme on pouvait s’y attendre, que ce nouveau dispositif pédagogique « ne peut s’ajouter purement et simplement à l’offre actuelle de cours, sous peine d’alourdir encore un emploi du temps excessivement chargé »… La réforme devrait aussi mettre en place une classe de Première plus généraliste et une Terminale plus spécialisée en fonction des études supérieures. On ne peut écarter l’hypothèse d’un système comportant un tronc commun de disciplines obligatoires avec des modules de découvertes (en Première) et de spécialisation (en terminale) ; ce qui permettrait, dans un cas comme dans l’autre, de réduire le volume global des horaires d’enseignements ! Même l’éloge de la culture, à laquelle il conviendrait de redonner toute sa place au Lycée, permet de justifier une « réécriture des programmes des disciplines fondamentales » pour rendre possible, évidemment, un « enseignement transversal ».

Enfin, pour passer à un Lycée allégé en horaires disciplinaires, en programmes et en cours magistraux, il faudrait admettre qu’il n’est pas simplement le lieu où les élèves apprennent, mais « le lieu où ils vivent ». Et où ils devraient être reconnus dans leurs qualités humaines : « le charisme, l’attention aux autres, le sens du travail en équipe, la capacité à prendre des responsabilités ». Les élèves devraient être associés à la prise de décision au sein de leur Etablissement, même si celle-ci relève de certaines compétences professionnelles : « la restauration scolaire, l’aide sociale, la discussion sur l’aménagement des espaces ». Voilà donc le fameux « apprentissage de l’autonomie » qui a quelque chose d’assez dérisoire : il repose sur l’idée naïve qu’il suffit de donner aux élèves des responsabilités pour qu’ils deviennent spontanément plus responsables ! Mais surtout il relègue l’enseignement proprement dit au rang d’auxiliaire.

Ouvrir l’École sur la vie… Voilà un impératif pour le moins ambigu : la formation générale de l’esprit fait aussi partie de la vie. Qu’en restera-t-il encore ? 
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3 - « Nouvelles missions » ou démission ?

Le Président de la République se veut rassurant : « nous faisons la réforme dans l’intérêt des élèves, pas pour économiser de l’argent. Mais à moyens constants, il est clair que de nouveaux équilibres doivent être imaginés ». Il s’agit pourtant d’inscrire dans l’offre scolaire l’accompagnement personnalisé, le soutien, l’aide à l’orientation, la découverte du monde professionnel, les activités pédagogiques interdisciplinaires, les nouveaux apprentissages relatifs à la conquête de l’autonomie, etc. Outre le fait que les professeurs dénoncent depuis longtemps le gâchis et l’inanité que représentent ce genre d’innovations pédagogiques, beaucoup d’entre eux s’inquiètent et s’interrogent sur les conditions dans lesquelles ils pourront encore assurer leurs enseignements à l’avenir.

Certes Luc Chatel a précisé que les nouveaux dispositifs se limiteraient à 2h dans l’emploi du temps des élèves. Mais précisément, le Président s’est adressé au Ministre pour trouver « un système qui laisserait à nos Établissements des marges de décision, afin qu’ils puissent organiser l’accompagnement au mieux de l’intérêt de leurs élèves » dans le cadre de la « déconcentration ». Il faut bien comprendre cette allusion à l’autonomie des établissements scolaires qui risquent d’obtenir de plus en plus de liberté dans la gestion de leur dotation horaire et qui pourraient même, à l’avenir, diminuer les horaires disciplinaires en fonction de leurs besoins et de leur projet pédagogique. Cette mesure a déjà été mise en place, depuis la rentrée 2009, pour les Lycées professionnels (Arrêté du 10 février 2009).
 
Et, surtout, ces mesures sont impensables sans la redéfinition des missions et même des statuts (3) du corps enseignant. Car ce sont évidemment les professeurs qui seraient chargés d’assurer les cours de soutien, l’aide à l’orientation, l’accompagnement dans l’autonomie, les cours de remise à niveau pendant les vacances, et même les fonctions liées au tutorat. Le Président entend bien multiplier les partenariats pour les Lycées et envisagent de déterminer pour les enseignants des services partagés avec l’enseignement supérieur et une formation par des stages en entreprises ! Si donc la réforme «  doit être, aux dires de Nicolas Sarkozy, l’occasion de mieux reconnaître la qualité de leur engagement individuel et collectif au service des élèves » c’est surtout qu’elle fait reposer sur les professeurs tout le poids de l’effort qu’il faudra accomplir. Rappelons à cet égard que le Rapport Apparu, rendu également public au même moment que le Rapport Descoings, préconisait quant à lui la modification du service hebdomadaire des enseignants avec, pour les certifiés, 15h par semaine d’enseignement et 3h d’activités pédagogiques et, pour les agrégés, 14h par semaine d’enseignements et 3h d’accompagnement : soit en fait une augmentation de deux heures du service des agrégés (4) !

Nous touchons là, plus généralement, à un présupposé essentiel : c’est le corps enseignant, dont on mésestime en fait le dévouement quotidien, qui aurait à remédier aux carences du système éducatif. Nous déplorons cependant la démission de l’institution elle-même : une réforme authentique devrait surtout rétablir les principes fondamentaux permettant de réinstituer l’École.
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© Guy Desbiens, L'Agrégation, La Quinzaine universitaire, 2009

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  1. C’est pourtant la création du Lycée qui fait dire aux historiens  que Napoléon était un homme des Lumières (cf. Napoléon et les lycées, sous la direction de Jacques-Olivier Boudon).
  2. Rapport d’information déposé par la commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée nationale, sur la réforme des Lycées, présenté par M. Benoist Apparu le 27 mai 2009. http://www.assemblee-nationale.fr/13/pdf/rap-info/i1694.pdf
  3. Le Rapport Descoings préconise à cet égard de « moderniser un statut, vieux de presque 60 ans » (p.76). http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/fichiers_joints/Rapport_Descoings-Reforme_du_lycee_02-06-09.pdf
  4. Rapport Apparu, pp.35-36
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Lire l'article de Marie Perret et Romain Couderc sur les rapports Apparu et Descoings]

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