20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 10:28

Bloc-notes actualité
Pédagogie officielle ou liberté pédagogique ?
François Hollande a choisi

En ligne le 20 mai 2012


En attendant (peut-être) des jours plus sombres, Mezetulle se fait plaisir avec la technique bien connue de la citation choisie et de la lecture au pochoir : je ne veux voir pour le moment que ce qui m'arrange ! Le discours d'hommage rendu par François Hollande à Jules Ferry le 15 mai s'y prête assez bien.

On peut toujours faire la fine bouche ; c'est vrai qu'on aurait préféré un hommage à Condorcet, véritable inventeur de l'instruction publique, mais F. Hollande s'est d'emblée expliqué sur le choix d'un législateur dont l'oeuvre fut votée et réalisée. Et le point épineux de la formation des maîtres permet de craindre le pire (je veux dire le rétablissement pur et simple des IUFM), mais rien que l'emploi du mot maître en meilleure place que dans le titre trompeur de ces instituts et de manière réitérée y apporte un certain correctif. Sans parler de cette superbe déclaration qui, si je comprends bien, en proclamant la liberté pédagogique du maître, devrait faire obstacle à toute pédagogie officielle dans les écoles de la République. On la trouve à 10 minutes 48 dans la vidéo diffusée par le site de l'Elysée (c'est moi qui souligne - lien vers la vidéo à la fin de l'article) :
Certes depuis Jules Ferry, tant de choses ont changé ; la société n'est plus la même, les conditions de l'enseignement non plus, mais les principes, eux, demeurent. Les conditions de travail de l'enseignant, les comportements des élèves, l'irruption de la technologie numérique dans nos vies dans nos classes, tout cela bouleverse ; la pédagogie, les manières d'apprendre, mais une chose est pérenne, une chose est éternelle : si le savoir n'est pas le monopole du maître, celui-ci - le maître, le professeur, l'enseignant - doit garder la responsabilité d'en ordonner le sens.
N'oublions pas, également, qu'il existe un obstacle légal peu connu à l'installation d'une pédagogie officielle : c'est l'obligation d'instruction. En effet, contrairement à ce qu'on entend souvent, il ne s'agit pas de l'obligation d'aller à l'école (1). Les parents qui souhaitent instruire eux-mêmes leurs enfants ou confier cette tâche à un précepteur ont le droit de le faire : ils doivent dans ce cas se soumettre au contrôle public s'agissant de l'instruction, ce qui suppose l'existence et le maintien de programmes nationaux. Paradoxalement, c'est donc aussi la possibilité d'une éducation totalement privée, notamment sous la forme du préceptorat, qui garantit la liberté pédagogique de tous les maîtres et qui maintient l'instruction au coeur de l'éducation nationale.

Allez, on continue à se faire plaisir avec une deuxième citation issue de l'hommage à J. Ferry (10 minutes sur la vidéo) :
Les années qui viennent doivent être celles d'une nouvelle hiérarchie de valeurs au sommet de laquelle se situera la science, l'intelligence, la recherche, la volonté d'apprendre et de transmettre. Voilà les vertus qui seront les mieux reconnues et les plus respectées, bien davantage que l'argent.

 

1 - La formule habituelle « école primaire gratuite laïque et obligatoire » est en effet trompeuse et a besoin d'une précision sur la nature de cette obligation. Quoique j'aie très clairement traité la question de la liberté de l'enseignement dès 1984 dans le chap. V de mon Condorcet, l'instruction publique et la naissance du citoyen et que j'aborde régulièrement ce sujet dans mes conférences publiques (ainsi que sur Mezetulle : par ex. ici réponse au commentaire n°3), j'ai moi-même laissé échapper une formule analogue page 47 de mon Qu'est-ce que la laïcité ? (Vrin) et Jean Baubérot s'est régalé à me remonter les bretelles p. 69 de son Laïcités sans fontières (Seuil, 2012, en collab. avec M. Milot), qu'il en soit remercié !

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par Catherine Kintzler - dans Bloc-notes actualité
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commentaires

Jean-Michel Muglioni 21/05/2012 18:08


Les bonnes intentions sociales font de l’école un enfer



Les nouvelles que des amis me donnent d’une école primaire sont toujours aussi désolantes. On fait du théâtre au cours préparatoire et les heures de théâtre sont prises sur les enseignements
fondamentaux. Il n’est évidemment pas question d’apprendre par cœur quoi que ce soit, surtout pas un texte  assez beau. On improvise. Donc les tables à peine apprises sont oubliées… du moins
par les enfants dont les parents ne s’occupent pas. Et le professeur de cette école limite la lecture pour ne pas favoriser ceux qui ont des livres chez eux – sic !



Il y a dans cette attitude une obéissance servile aux ordres des pédagogues qui détruisent l’enseignement primaire depuis plus de quarante ans. Et il est vrai qu’on ne peut exiger d’un corps
qu’il se révolte contre sa hiérarchie. Tant qu’on considérera que l’école est faite non pas d’abord pour instruire, mais pour servir d’ascenseur social, ces monstruosités seront inévitables :
elles ne sont pas des accidents, mais découlent nécessairement du primat du rôle social de l’école. Ainsi on soutient encore qu’il ne faut pas donner de travail à la maison aux enfants, car ce
serait favoriser ceux qui peuvent trouver de l’aide chez eux. En conséquence, les parents avertis ou bien paient des cours privés (en chèques emploi-service déductibles des impôts, ce qui suppose
qu’ils paient des impôts), ou bien font faire eux-mêmes des exercices à leurs enfants. J’ai dû il y a vingt cinq ans apprendre ses tables d’addition et de multiplication au fils de ma femme de
ménage. J’ai vu il y a plus longtemps encore un instituteur de qualité ne pas tenir compte des fautes d’orthographe en dehors des dictées, de telle sorte que les élèves écrivaient n’importe quoi
lorsqu’il s’agissait d’histoire ou de mathématiques. Et chaque fois j’ai les plus grandes peines du monde à faire comprendre aux parents de l’élève abandonné par l’école que ce n’était pas dû à
la paresse ou à la bêtise de l’instituteur mais à son sérieux : au fait qu’il obéissait aux directives officielles imposées par les pédagogues et les associations de parents d’élèves, avec
l’assentiment des journalistes (certains aujourd’hui commencent à se rendre compte de la catastrophe).



Il faut que l’institution aide les élèves qui ne trouvent pas d’aide chez eux, et qu’enfin ce ne soit plus en renonçant à toute exigence. Que par exemple on ose organiser de vraies études du soir
et pourquoi pas du week-end, qu’on ouvre les écoles les jours fériés et pendant les vacances (à condition qu’ainsi les élèves ne soient pas définitivement abrutis par trop de travail). La peur
d’être élitiste, comme on dit, et trop exigeant pour les enfants du peuple, fait s’accroître les différences sociales. Si l’on n’apprend pas à l’école les bases du calcul, la chronologie, la
carte de France, etc., les familles les plus sensées (qui ne sont pas toujours les plus riches) le feront. Qu’on ne dise pas que l’école reproduit les inégalités sociales : c’est l’absence
d’école qui infailliblement en assure la reproduction. L’école reproductrice stigmatisée par Bourdieu (qu’elle ait ou non correspondu à une réalité historique ou qu’elle y corresponde ou non
aujourd’hui), l’école qui méprise le boursier, qui parle un langage convenu et sélectionne sur un implicite et comme sur un code secret, cette école n’est pas une école, c’est le contraire d’une
école.



Et par conséquent la tâche du nouveau ministre est immense : j’attends pour ma part la preuve qu’il a conscience ou même un commencement de conscience du problème et de sa gravité, c’est-à-dire
de sa nature : la mise en œuvre systématique dans tout le pays du refus d’instruire sous couvert de considérations sociales et psychologiques. Et je le sais, ce serait trop lui demander que de
retrouver l’ancien intitulé de son ministère et de refonder l’instruction publique.


 


(1) Je l’ai déjà dit dans ce blog, la terreur de l’élitisme est une maladie qui frappe les plus sincères. L’oppression et le mépris dont les élites sociales et savantes sont en effet coutumiers à
l’égard des plus humbles et des moins instruits est le terreau d’une haine de l’instruction et de la culture. Au lieu d’élever les élèves, il faudrait donc tenir compte de leur culture (on ne
voit pas qu’ici le mot a changé de sens), par exemple au lieu de leur apprendre la musique, on leur fera écouter « leur musique », etc. Dès lors toute exigence, toute hiérarchie esthétique et
intellectuelle est bannie : le relativisme et le refus d’instruire vont de pair. Allez revoir La journée de la jupe

Mezetulle 21/05/2012 18:20



Merci à Jean-Michel Muglioni pour ce commentaire.


Je me permets de donner les liens vers quelques-uns de ses articles consacrés à l'école, en ligne sur Mezetulle:


L'éducation par l'instruction


Ecole et société


Instituer l'école


L'école reflet de la
société


Quelques
remarques sur la discipline


 


Sur La Journée de la jupe, on relira l'article de Tristan
Béal. Et ce que dit J.-Muglioni, particulièrement au début de son commentaire, est illustré par l'article de Marie Perret sur le film Entre les murs.



Grégory Cales 20/05/2012 22:10


L'éloge initial de la loi, le rappel de la liberté pédagogique et la hiérarchisation des valeurs ne sont pas les seuls motifs d'optisme. Au début de son discours, François Hollande définit
l'école comme "lieu d'émancipation" par le savoir. C'est une nouveauté chez les socialistes plus habitués à y voir "un lieu de vie" et de "socialisation". Cela entre en consonnance avec son
rappel du principe de laïcité (voir vidéo 5'50'').

Il Rève 20/05/2012 20:15


Que vos deux citations de François Hollande me confortent dans les convictions que j'ai du bien fondé des principes sur lesquels peut se fonder l'education et de leurs mises en oeuvre
(l'organisation du sens des connaissances par l'enseignant. La science l'intelligence la recherche comme méthodes et objectifs) . Que j'ai regretté aussi que Condorcet ne soit pas même cité
par le nouveau président, ce qui aurait permis de comprendre qu'il s'agissait maintenant de "rendre la raison populaire". Il m'est difficile de comprendre votre opposition aux IUFM dont un des
objectifs était de préparer les jeunes enseignants à investir et à s'investir dans ce métier sensible et instable ("impossible" pour certains). Dont la mission était de permettre notamment à ces
jeunes fonctionnaires de l'école de la République de comprendre qu'ils étaient les doubles héritiers des Lumières (science, recherche, savoir, intelligence) et des principes constitutionnels
(république laïque, une, indivisible). Autant de choses qu'ils ont apprises lors de leur scolarité mais bien souvent comme connaissances décontextualisées d'une implication directe, celle de
l'enseignant qu'ils ont choisi d'être et qui nécessite la construction d'une éthique professionnelle relative aux lignes de conduite à respecter. Les IUFM ont beaucoup été critiqués. Souvent à
tord et sans réelle connaissance, ni des méthodes de formation utilisées, ni des contenus de formation précisément définis par les équipes de formateurs. Les erreurs commises et qui bien souvent
étaient corrigées lors des analyses et des réflexions appuyées sur les éléments de la recherche ne doivent pas être recommencées. Il est fort probable que les nombreux formateurs d'enseignants en
IUFM encore en exercice sauront éviter certains pièges du début des IUFM.

Mezetulle 21/05/2012 11:41



Sur les IUFM : c'est vrai qu'il y avait "à boire et à manger" et que le tableau est plus contrasté que je ne le dis en une formule rapide, mais il y a eu aussi beaucoup trop de "à décerveler" !
J'en sais quelque chose par les anciens étudiants... mais je ne peux raconter ici le détail qui doit rester sous le sceau du secret professionnel. Et il ne manque pas de témoignages publics pour
se faire une idée de la forte tendance à une pédagogie officielle voyez par exemple le forum Neoprofs
qui en relate nombre de retombées.


De toute façon ce serait à mon avis une erreur de reconduire les choses telles quelles. Un recadrage sur la véritable finalité de l'école - instruire - est indispensable et pas seulement pour
panser les plaies laissées par 30 ans de "pédagogisme".



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