3 août 1970 1 03 /08 /août /1970 10:07

Sur la réception d'un livre de Sylvain Gouguenheim
par André Perrin (1)
En ligne le 28 mars 2009

Le livre de Sylvain Gouguenheim Aristote au Mont Saint-Michel (Seuil), publié au printemps 2008, a déclenché une affaire médiatique. André Perrin revient sur les conditions d’une réception orageuse, qui a même conduit certains universitaires à pétitionner en employant des étiquettes infamantes et en attribuant à l’auteur des « fréquentations douteuses ». En examinant de façon détaillée, au sujet de cette affaire, la question apparemment anecdotique des bonnes mœurs intellectuelles, ce texte pose la question de l’état actuel de la liberté de l’esprit.
Il ne s’agit pas en effet ici de savoir si les thèses de S. Gouguenheim sont discutables, mais de voir comment elles ont été discutées et de s’interroger sur ce que cela signifie des conditions du débat intellectuel en France. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec la réception du livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau consacré à la traite négrière.
Il est navrant et inquiétant, comme lors de « l’affaire Redeker », d’avoir à rappeler qu’il appartient à la justice de juger des délits par la seule référence aux lois en vigueur, et à l'opinion critique de débattre du vrai et du faux sans appeler à des sanctions étrangères à cette opération critique elle-même. La confusion des deux fonctions est une des bases de la méthode inquisitoriale.

Les lecteurs s’étonneront peut-être d’une publication aussi tardive. C’est que le texte d’André Perrin, écrit dès le début de l'été 2008, avait notamment été accepté par une revue qui l'a ensuite « mis sous le coude » pendant de longs mois, différant d'abord la date de sa parution, puis suggérant à l'auteur de fournir une contribution de nature différente, avant de le refuser enfin, au mépris de la parole donnée.  La publication en a de ce fait été considérablement retardée. Mezetulle s'honore de l'accueillir.



Sommaire de l'article

Les lignes qui suivent n’ont pas pour objet les thèses soutenues par Sylvain Gouguenheim dans Aristote au Mont Saint-Michel (2) mais l’accueil qui a été réservé à cet ouvrage. Son auteur a-t-il, comme l’en accusent ses détracteurs, sous-estimé les aspects positifs de la domination musulmane ? De l’importance respective des filières orientales et occidentales, chrétiennes et islamiques, latines et byzantines, dans la diffusion et la transmission du savoir grec, il appartient aux médiévistes de discuter, et l’on peut gager que les meilleurs d’entre eux ne le feront pas sous forme de pétitions. Ce qui ne laisse pas de surprendre, ou sinon de surprendre, hélas, du moins d’inquiéter, c’est la violence des réactions suscitées par la publication d’un ouvrage qui, tout en s’adressant à un public plus large que celui des spécialistes, appuie sur une solide et vaste érudition un propos qui ne ressortit pas au genre polémique, à moins, comme l’indique l’auteur dans son avant-propos, qu’on ne considère comme polémique le simple souci de défendre ce qui nous paraît vrai contre ce qui nous paraît faux.
C’est pourtant ce qui est donné à croire aux lecteurs de Télérama : le livre de Gouguenheim est un « pamphlet » (3), affirme le journaliste Thierry Leclère, un « fumeux pamphlet » (4), précise M. Youssef Seddik. Le lecteur d’Aristote au Mont-Saint-Michel aura pourtant bien du mal à trouver ce qui justifie cette infamante qualification, que ce soit dans le contenu de l’ouvrage ou dans le ton adopté par son auteur. Celui-ci vise davantage une opinion communément répandue que les travaux scientifiques, naturellement moins grossiers, qui ont pu contribuer à l’accréditer et peu nombreux sont les universitaires qui sont nommément mis en cause. Lorsqu’ils le sont, comme Alain de Libera dès les premières lignes de l’introduction, c’est à travers des formules qui ne dérogent jamais aux règles de la courtoise controverse académique : « c’est cette « évidence » que je crois pourtant possible de discuter » (5). Ou plus loin : « je ne peux suivre Alain de Libera qui crédite l’Islam d’avoir effectué la « première confrontation de l’hellénisme et du monothéisme » - oubliant les Pères grecs ! » (6). Ou encore : « c’est pourquoi je ne suis pas ici D. Jacquart et F. Micheau qui, s’appuyant sur ce verset, jugent que … » (7). Ou derechef : « la position adoptée conduit M. Detienne à porter des jugements contestables … » (8).

La réplique d’Alain de Libera publiée par Télérama se situe dans un registre passablement différent : le sous-titre de l’ouvrage de Gouguenheim y est qualifié d’ « insidieux » (9) tandis qu’y sont stigmatisées « l’islamophobie ordinaire » et la « double amnésie nourrissant le discours xénophobe » (M. de Libera se cite alors lui-même dans Le Monde diplomatique) avant que soit rejetée avec dégoût une Europe qui serait celle du « ministère de l’immigration et de l’identité nationale » et des « caves du Vatican » (10).
De son côté M. Max Lejbowicz n’est pas en reste de formules affables : « titre accrocheur », « compagnonnages inavoués », « insuffisances manifestes », « toupet », « désinvolture » (11). Pour leur part, MM. Martinez-Gros et Loiseau dénoncent une « démonstration suspecte » et des « fréquentations intellectuelles […] pour le moins douteuses » (12), rejoignant sur ce terrain 56 « chercheurs » qui ont trouvé chez Gouguenheim un « projet idéologique aux connotations politiques inacceptables » et du « racisme culturel » (13). M. Blaise Dufal, « doctorant » à l’EHESS inscrit le livre de Sylvain Gouguenheim dans le courant d’une « pensée catholique « néo-conservatrice » et estime qu’il n’aurait pas dû être publié « par un éditeur de référence » (14). M. Thierry Leclère, le journaliste déjà cité de Télérama, flétrit dans cet hebdomadaire les « propos islamophobes » et les « inepties » (15) de Sylvain Gouguenheim tandis que M. Youssef Seddik, toujours dans Télérama, ne mâche pas ses mots : « répugnant dessein […] réduction raciste » […] il est stupide qu’un historien […] » (16).     [ Retour au sommaire de l'article ]


Universitaires et pamphlétaires

Pour peu qu’il prenne la peine de lire Aristote au Mont-Saint-Michel, et pas seulement les tribunes qui accablent son auteur, le lecteur verra bien de quel côté se trouve le ton du pamphlet. Il en va de même si l’on a égard au contenu de l’ouvrage qui, se cantonnant dans un terrain strictement historique, ne comporte guère de références à l’actualité et ne s’aventure pas dans ce « va-et-vient entre le passé et le présent » (17) qu’Alain de Libera revendique pour lui-même dans Penser au Moyen Âge, s’exposant ainsi à illustrer ce que Paul Ricœur appelait le « moi pathétique » (18).
La comparaison des deux livres est éclairante. Dans le sien, Alain de Libera ferraille avec Le Pen, « le paladin de la Trinité (sur-Mer) » (19), blâme la spéculation immobilière et la concentration de la main d’œuvre dans des cités-dortoirs, ironise sur la messe en latin et fulmine une sentence contre le « racisme vestimentaire » (20) qui a présidé, selon lui, à la querelle du foulard islamique :
Est-il si difficile d’admettre qu’une jeune musulmane refuse de s’affubler d’un « 501 déchiré aux genoux, aux cuisses ou aux fesses » ?  Est-il interdit de penser que le port universel du jean produit des hommes-sandwiches, qu’il transforme l’individu en support de marques « sponsorisant » un rêve que l’on achète, qu’il impose une nouvelle forme d’usure : celle du vêtement inusable, à la fois monnaie d’échange et valeur refuge, uniforme de vies interchangeables autant que premier signe visible de l’identité sociale ? L’école n’a pas à prescrire un look, mais à accueillir tout le monde …  (21)
On reste un peu ébahi devant cette étourdissante rhétorique qui laisse entendre que la commission Stasi a débouché sur une loi dont la scélératesse aurait consisté non seulement à proscrire le port de signes religieux à l’école, mais encore à prescrire celui du jean à tout le monde et celui du « 501 troué aux fesses » aux jeunes musulmanes… Entendons-nous bien : il n’y a rien de honteux à désapprouver la loi sur les signes religieux, même si on peut le faire sans traiter de « racistes » ceux qui l’approuvent ; il n’y a rien de blâmable à dénoncer la spéculation immobilière, même si, ce faisant, on ne s’expose guère à rencontrer la contradiction ; il n’y a rien de déshonorant à vitupérer Le Pen et feu Mgr Lefebvre, même si on court ainsi moins de risques qu’à vitupérer Mahomet ou l’intégrisme islamiste. On comprend mal en revanche que si ces considérations ont leur place dans un ouvrage à prétention « scientifique », le livre de Gouguenheim ait pu être qualifié de « pamphlet » et l’on ose à peine imaginer ce qu’auraient dit les journalistes de Télérama et les pétitionnaires de l’ENS-LSH, soucieux de la réputation scientifique de leur école, si Gouguenheim s’était permis ce que se permet Alain de Libera.   [ Retour au sommaire de l'article ]


La race des signeurs

Partons de la pétition de l’ENS-LSH : on pourra ainsi prendre la mesure de l’amour de la science qui anime les pétitionnaires. Ceux-ci considèrent le livre de Sylvain Gouguenheim comme « inattendu et iconoclaste », au rebours des 56 chercheurs pour lesquels « ce qui est présenté comme une révolution historiographique relève d’une parfaite banalité ». Cette distorsion tient peut-être à ce que les historiens ne sont pas légion parmi les pétitionnaires : à peine 27 sur plus de 200 (2 professeurs, 10 maîtres de conférences, 7 ATER, 1 PRAG, 2 enseignants, 3 élèves, et 2 anciens élèves). Ce déficit explique peut-être que l’une des signataires, professeur de philosophie, prenne soin de préciser qu’elle est elle-même la veuve d’un autre ancien élève, historien lui, lequel se trouve ainsi, par alliance et à titre posthume, enrôlé dans la troupe des pétitionnaires. Pour en finir avec les détails cocasses, signalons que les auteurs de la pétition affirment que c’est de son appartenance à l’ENS-LSH que Sylvain Gouguenheim « tire pour bonne part sa légitimité ». On fera observer à tous ces élèves et à la plupart de ces anciens élèves que M. Gouguenheim tire avant tout sa légitimité des travaux universitaires qui lui ont permis d’accéder au grade de professeur des universités et aux fonctions de professeur à l’ENS-LSH tandis que c’est eux, au contraire, qui, faute d’avoir fait leurs preuves, n’ont, pour le moment, d’autre légitimité que la qualité d’élève ou d’ancien élève dont ils excipent complaisamment.

L’essentiel est ailleurs : n’ayant rien à dire sur le livre de Gouguenheim, ils s’émeuvent de ce que celui-ci « sert actuellement d’argumentaire à des groupes xénophobes et islamophobes qui s’expriment ouvertement sur internet ». Pire encore, on aurait trouvé sur le site Occidentalis un commentaire signé Sylvain G. Tout en convenant que « rien de ce qui circule sur internet n’est a priori certain », les pétitionnaires réclament « une enquête approfondie » et, davantage, «une enquête informatique approfondie ». Mais qui donc va diligenter cette enquête ? Quel juge d’instruction ? Saisi par qui ? Sur la base de quel délit ? Toujours est-il que l’idée de créer un tribunal de l’inquisition informatique pour juger un médiéviste est une bien belle idée, et qui a au moins le mérite de réconcilier tradition et modernité. Ce n’est pas en vain que le contribuable finance les études des normaliens.   [ Retour au sommaire de l'article ]


Liaisons dangereuses sur internet

Que les thèses d’Aristote au Mont-Saint-Michel soient favorablement évoquées sur « certains sites internet extrémistes » (22) est un des plus itératifs arguments utilisés contre son auteur : on le retrouve aussi bien dans la diatribe des 56 chercheurs que dans celle de MM. Martinez-Gros et Loiseau. On pourrait s’étonner de rencontrer semblable argument sous la plume d’universitaires dont la plupart jugeraient probablement du dernier vulgaire qu’on imputât à Nietzsche, par exemple, les conceptions de tous ceux qui se sont placés sous son patronage.
Cependant puisque c’est d’internet qu’il s’agit, il est peut-être utile d’aller voir ce que l’on trouve sur les sites en question. Occidentalis recommande la lecture des derniers livres de Chahddortt Djavann et du général Bigeard, ce qui ne permet peut-être pas de subodorer de fortes affinités intellectuelles entre ces deux auteurs. Mais il y a plus étonnant : non seulement le premier livre de Chahddortt Djavann, Bas les voiles, avait fait l’objet d’une recension favorable dans le journal L’Humanité en date du 9 octobre 2003, mais le second, Ce qu’Allah pense de l’Europe, celui-là même que recommande le site Occidentalis, est également vanté sur le site Débat militant. Lettre publiée par des militants de la LCR dans les termes suivants : « son livre est un outil indispensable pour les révolutionnaires et les progressistes qui militent contre le racisme, pour l’unité des opprimés et veulent combattre pour la démocratie ». (Lettre 59 du 11 février 2005). Que de fréquentations intellectuelles douteuses pour Chahddortt Djavann ! On ne sait pas trop si elle est compromise avec l’extrême droite ou avec l’extrême gauche, mais ses accointances avec l’extrémisme ne font, elles, pas de doute …

Poursuivons notre enquête. Dans la rubrique Cinéma du site des Identitaires figurent des critiques louangeuses de La vie des autres, Les chiens de paille, L’empire des sens, Le feu follet, Dogville, tandis que dans la rubrique Livres on recommande la lecture de Malek Chebel et de Slavoj Zizek. Le site du Groupe Sparte recense élogieusement L’avènement de la démocratie de Marcel Gauchet et Impasse Adam Smith de Jean-Claude Michéa. Et que dire du site de L’esprit européen où des textes de Régis Debray, Michel Jobert, Emmanuel Todd, Jean Baudrillard et Georges Corm voisinent avec ceux de Jean Cau et d’Alain de Benoist ? En voilà des compagnonnages inavoués !

Si l’internaute n’est pas fatigué, qu’il se rende alors sur le site officiel de Tariq Ramadan : dans la rubrique « Coups de cœur » il y trouvera, à côté d’autres textes, celui de la chanson L’aigle noir de Barbara. Faut-il en conclure que Barbara aurait réclamé un « moratoire » sur la lapidation des femmes réputées infidèles ? On rétorquera peut-être que Barbara n’est plus là pour protester contre sa présence sur le site de Frère Tariq. Soit, mais Alain de Libera est, lui, bien vivant. Dans son article de Télérama il écrit : « Je pourrais m’indigner du rapprochement indirectement opéré dans la belle ouvrage entre Penser au Moyen Âge et l’œuvre de Sigrid Hunke, « l’amie de Himmler » » (23). Monsieur le Professeur ordinaire à l’Université de Genève aurait pu s’indigner du rapprochement beaucoup moins indirect (24) opéré sur le site oumma.com qui célèbre les « excellents travaux » d’Alain de Libera (5 juillet 2006) et le « merveilleux ouvrage » de l’idéologue nazie (10 février 2004).    [ Retour au sommaire de l'article ]


La méthode de l’omelette

Il est vrai qu’on ne reproche pas seulement à Sylvain Gouguenheim la présence de son livre sur des sites extrémistes, mais encore les remerciements qu’il a adressés à un auteur « proche de l’extrême droite » (25), M. René Marchand. Les qualités d’ancien élève de l’Ecole Nationale des Langues Orientales et d’arabisant de ce dernier ne sont jamais mentionnées, les opinions politiques qu’on lui prête suffisant manifestement à le disqualifier et, par ricochet, à discréditer le travail de Gouguenheim. Les 56 chercheurs écrivent : « On n’est alors plus surpris de découvrir que Sylvain Gouguenheim dit s’inspirer de la méthode de René Marchand (page 134), auteur, proche de l’extrême droite … » (26).
Que le lecteur se reporte donc à la page 134 pour découvrir quelle est la méthode de René Marchand dont Sylvain Gouguenheim s’inspire coupablement. L’auteur y écrit ceci, et seulement ceci : « Il faut, selon les mots de R. Marchand, « détecter la réalité derrière le vernis de l’histoire recomposée » ». Chercher à détecter la réalité derrière les apparences de l’histoire recomposée serait donc une méthode d’extrême droite ? Ce qui veut dire que les historiens qui n’appartiennent pas à ce courant politique ne soupçonnent pas que la légende puisse se mêler à l’histoire ? Qu’ils accueillent les témoignages fournis par les documents sans les critiquer ? Qu’ils n’imaginent pas que les faits rapportés dans les récits ont pu être déformés, volontairement ou involontairement, par les intérêts, les passions ou les illusions de ceux qui les ont rapportés ? On aimerait que cette méthodologie de l’histoire pour le moins inattendue fût explicitée. En attendant on conseillera à ceux qui tiennent que l’omelette de la mère Poulard nécessite, pour être réussie, l’usage d’une poêle à long manche et un feu de bois bien vif, de s’assurer que cette méthode n’a pas été préconisée par des cuisiniers d’extrême droite.  [ Retour au sommaire de l'article ]


Etes-vous un raciste culturel ?

Inusable procédé, la reductio ad hitlerum a encore de beaux jours devant elle, d’autant qu’elle se redouble aujourd’hui de ce qu’on pourrait appeler une reductio ad contemptionem generis. L’ouvrage de Gouguenheim est en effet accusé par les 56 chercheurs de déboucher sur un « racisme culturel ». Un « racisme culturel », c’est-à-dire, si les mots ont encore un sens, un racisme qui n’a rien à voir avec la notion de race : l’important pour nos chercheurs n’est pas de trouver le mot juste, mais le mot qui tue. Les chercheurs ont cherché, et ils ont trouvé qu’à notre époque l’imputation de racisme est l’arme absolue qui permet de discréditer un adversaire qu’on n’a ni le courage ni le talent d’affronter loyalement.
Examinons cependant ce qui, dans le cas d’espèce, justifie cette imputation :
L’ouvrage débouche alors sur un racisme culturel qui affirme que « dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots, de leurs assonances et de leur résonances, alors que dans une langue indo-européenne, il viendra d’abord de l’agencement de la phrase, de sa structure grammaticale. […] Par sa structure, la langue arabe se prête en effet magnifiquement à la poésie […] Les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles qu’elles défient presque toute traduction » (27).
Les langues étant assimilées à des races, le racisme consisterait ici à soutenir qu’elles ne sont pas équivalentes et que certaines sont plus propres que d’autres à exprimer telle ou telle forme ou tel ou tel contenu de pensée. Notons tout d’abord que Lorenzo Minio-Paluello, cité par Gouguenheim (28), jugeait la langue arabe peu adaptée au discours philosophique : son « racisme culturel » avait-il été dénoncé par les 56 chercheurs ou ceux-ci ne l’avaient-ils pas lu ?
Que le lecteur se plonge maintenant dans un ouvrage intitulé La poésie arabe classique : il pourra y lire que « la langue arabe, au niveau morphologique semble avoir partie liée avec sa poésie. […] la langue arabe favorise des interférences entre le son et le sens » (29).
Qu’il se fasse maintenant internaute et se rende sur le site Les débats (journal hebdomadaire algérien d’information et d’analyse). Il y trouvera, semaine du 5 au 11 avril 2006, un entretien d’Amine Essegui avec l’anthropologue Ahmed Amine Dellaï. A la question qui lui est posée de savoir si la langue du pays (l’arabe algérien) pourrait devenir un vecteur de savoir et aspirer à une reconnaissance académique, l’anthropologue répond : « Non, absolument pas, dans le cas du monde arabe. Pour le savoir et la connaissance scientifique, c’est déjà un grand problème pour la langue arabe classique, alors la langue populaire … ». Passons sur ce « racisme culturel » à l’endroit des langues populaires qui contrevient au principe sacré de l’égale dignité de toutes les langues … Mais M. Ahmed Amine Dellaï ne se borne pas à dire, comme Gouguenheim, que la langue arabe se prête magnifiquement à la poésie, ni, comme Minio-Paluello, qu’elle est peu adaptée au discours philosophique : il va jusqu’à soutenir que l’arabe classique a des difficultés à se faire le vecteur de la connaissance scientifique.

Le détecteur de « racisme culturel » n’est pourtant pas au bout de ses peines – ou de ses plaisirs. En effet, l’un des pourfendeurs de Gouguenheim, M. Martinez-Gros, cosignataire de l’article intitulé "Une démonstration suspecte", a publié en 2006 un ouvrage intitulé Ibn Khaldûn et les sept vies de l’Islam. On en trouve une recension dans La presse littéraire en date du 25 septembre 2006 où on peut lire ceci :
Gabriel Martinez-Gros insiste, comme A. Cheddid, sur l’importance de l’appartenance à l’Islam et de l’usage d’une langue commune, l’arabe, qui grâce à ses subtilités et ses glissements de sens réels, est l’outil idéal pour s’attaquer à l’histoire universelle.
Si ce compte rendu est fidèle, on ne pourra pas ne pas se demander ce qui, en dehors des passions idéologiques, permettrait de considérer qu’il est raciste de dire que « par sa structure, la langue arabe se prête […] magnifiquement à la poésie », mais qu’il n’est pas raciste d’affirmer que « grâce à ses subtilités » elle est « l’outil idéal pour s’attaquer à l’histoire universelle ».    [ Retour au sommaire de l'article ]


Iconographie de l’islamophobie ordinaire

Cependant la passion inquisitrice ne s’arrête pas à scruter ce qui, dans le texte de Sylvain Gouguenheim, pourrait permettre de lui imputer des arrière-pensées inavouables. Ainsi M. Lejbowicz commence-t-il par s’en prendre à l’illustration qui orne la première de couverture de son ouvrage. Qu’un livre intitulé Aristote au Mont-Saint-Michel soit illustré par une enluminure représentant le Mont-Saint-Michel pourrait paraître assez naturel au profane. Malheureusement sur celle-ci le Mont est surmonté d’un ciel où l’archange saint Michel affronte un dragon. M. Lejbowicz imagine tout d’abord que c’est Aristote qui est déguisé en saint Michel : « Faut-il penser qu’en éduquant l’Europe latine un Aristote exempt d’arabismes a rejoint la milice céleste ? » (30). Dans une longue note M. Lejbowicz précise que l’enluminure est extraite des Très riches heures du duc de Berry, qu’il faut la dater de 1411-1416 et non pas de 1402-1416 et il la situe en près de 200 mots dans le contexte historique de sa genèse. Puis il conclut :
 Il n’y a pas d’image innocente, aussi belle soit-elle. En valoriser une, sans prendre la précaution de préciser les conditions de sa création ni le sens que ses créateurs (les frères Limbourg) et son commanditaire (Jean de Berry, l’un des frères de Charles V) lui ont attribuées [sic], conduit à s’abstraire de l’histoire et à ouvrir les vannes de la mythologie (31).
Ici on serait tenté de suggérer au lecteur de parcourir les rayons de sa propre bibliothèque afin d’y dénombrer les ouvrages dont la quatrième de couverture satisfait à ces réquisits lorsque la première comporte une illustration, mais pour lui faire gagner du temps nous l’inviterons simplement à examiner la couverture de Penser au Moyen Âge, d’Alain de Libera, dans la collection Essais des éditions du Seuil. Elle représente un oriental barbu occupé à déchirer un manuscrit. La quatrième de couverture indique qu’il s’agit d’un détail d’une fresque de S. Maria Novella dont l’auteur est Andrea Bonaiuti, mais ne donne pas son titre, encore moins évidemment les circonstances de sa création ni les intentions de son commanditaire. Tenu dans cette ignorance, le lecteur va-t-il spontanément supposer que cette image, pas du tout « innocente », représente un hérétique repenti ? Ne risque-t-il pas plutôt d’y voir le symbole de la destruction d’une bibliothèque sur l’ordre d’un calife réputant inutiles les livres qui sont en accord avec le Coran et pernicieux ceux qui ne le sont pas ? Et en ce cas, M. de Libera n’aura-t-il pas ouvert « les vannes de la mythologie » ? Eu égard à la vigilance dont font preuve M. Lejbowicz, les 56 chercheurs et tous les autres, on peut se demander comment Alain de Libera a pu échapper à l’accusation d’ « islamophobie ordinaire » et on peut supposer que c’est pour cette même raison qui a permis à M. Martinez-Gros d’éviter celle de « racisme culturel ».

Outre la reductio ad hitlerum sous ses diverses formes, deux autres procédés sont utilisés de façon récurrente contre le livre de Gouguenheim. L’un consiste à dénoncer des erreurs de détail (il dit par exemple que Jean de Salisbury a commenté Aristote dans son Metalogicon alors que cet ouvrage n’est pas un « commentaire ») ou des défauts insignifiants qui ne changent rien à l’essentiel de ses thèses, mais qui visent à disqualifier son auteur et à éviter ainsi de discuter ses thèses en ce qu’elles ont d’essentiel. L’autre consiste, en lui faisant dire ce qu’il ne dit pas, à déceler chez lui des contradictions imaginaires. Nous examinerons le premier de ces procédés tel qu’il est exemplairement mis en œuvre dans l’article de M. Lejbowicz et le second dans le texte des 56 chercheurs.  [ Retour au sommaire de l'article ]


Ignoratio elenchi(32)

M. Lejbowicz a soigneusement épluché la bibliographie sélective de 15 pages qui clôt l’ouvrage. Il fait apparaître que dans cette bibliographie (qui comporte quelque 275 titres), l’indication des première et dernière pages des articles ou contributions n’est pas donnée, contrairement à l’usage, pour six d’entre eux, et peut-être plus comme le suggère un « etc. ». Pire encore : Gouguenheim mentionne les trois auteurs de l’Histoire culturelle de la France (Boudet, Guerreau-Jalabert et Sot) selon l’ordre alphabétique de leur nom et non, comme il se doit, en commençant par celui de M. Sot, qui a dirigé l’ouvrage. Sylvain Gouguenheim n’est-il pas ainsi bien réfuté ? Semblable cuistrerie prêterait à sourire, si on ne redoutait qu’elle n’impressionnât les « amateurs ».

Que trouve-t-on  d’autre dans cet article ? D’une part un long développement qui se rapporte à une dizaine de lignes de la page 184 de l’ouvrage. Gouguenheim y écrivait que la « répugnance à faire œuvre individuelle, caractéristique de la chrétienté médiévale » (33) a pu conduire certains penseurs « à taire leur originalité et à attribuer leurs découvertes à autrui » (34). A l’appui de cette hypothèse il citait un passage d’Adélard de Bath dans lequel celui-ci affirme que les préventions de ses contemporains à l’égard des nouveautés le conduisent à attribuer ses idées personnelles à d’autres et plus particulièrement à faire croire qu’il les a tirées de ses études arabes. M. Lejbowicz s’évertue à montrer que cette ruse n’a de sens que si les savoirs arabes et les savants arabophones sont prisés à l’époque. Cela va de soi, mais comme cette évidence n’est pas contestée dans le texte de Gouguenheim, ce verbeux et laborieux développement relève de ce que les logiciens appellent, en deux mots et en latin, ignoratio elenchi.

Tout le reste de l’article de M. Lejbowicz est consacré à établir, à propos de l’arithmétique, de l’analyse et de l’astronomie, que le niveau atteint par les mathématiciens arabophones et, grâce à eux, par les médiévaux latins, était nettement supérieur à celui des Grecs de l’Antiquité. C’est probablement vrai, et il est possible que Gouguenheim ait sous-évalué ce niveau, mais si c’est le cas, cela ne touche pas à ce qui est au cœur de sa thèse, celle du « filtrage » du savoir grec par l’Islam. Celui-ci, écrit Gouguenheim, « soumit le savoir grec à un sérieux examen de passage où seul passait à travers le crible ce qui ne comportait aucun danger pour la religion » (35). Il est évident que pour la religion, et plus particulièrement dans le cas d’une « Eglise-Etat » (36), l’arithmétique représente un moindre danger que la politique et la théologie, ce qui est précisément la thèse de Gouguenheim : « si des savants arabes ou persans ont produit des ouvrages de mathématique ou d’optique, la pensée islamique écarta de sa réflexion théologique, politique ou juridique le logos des Grecs » (37). C’est ainsi l’ensemble de l’article de M. Lejbowicz qui est fondé sur l’ignoratio elenchi.   [ Retour au sommaire de l'article ]


Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas lire

La tribune publiée dans Libération par « un collectif international de 56 chercheurs en histoire et philosophie du Moyen Âge » est intéressante à plus d’un titre. Comme Jacques Le Goff l’a fait observer, elle n’a été signée que par « peu des principaux médiévistes » (38). On peut en effet se demander si c’est parce qu’ils sont internationalement connus comme « chercheurs en histoire et philosophie du Moyen Âge » que Sylvain Auroux et Barbara Cassin figurent au nombre des signataires … Passons là-dessus car il y a plus grave. Les membres du collectif écrivent :
[...] contrairement aux affirmations de l’auteur, le fameux Jacques de Venise figure aussi bien dans les manuels d’histoire culturelle, comme ceux de Jacques Verger ou de Jean-Philippe Genet, que dans ceux d’histoire de la philosophie, tel celui d’Alain de Libera, La Philosophie médiévale ….
Gouguenheim aurait donc affirmé que Jacques de Venise ne figurait ni dans les manuels des historiens, ni dans ceux des philosophes ? Que le lecteur prenne la peine de se reporter aux pages 20, 106, 235 et 236 de son livre. Page 20 Sylvain Gouguenheim écrit : « Un autre phénomène est de nos jours largement ignoré, bien qu’il ait eu ses historiens : la vague de traductions de l’œuvre d’Aristote, effectuées directement à partir des textes grecs à l’Abbaye du Mont-Saint-Michel … ». Page 106 il dit de Jacques de Venise : « Si les philosophes ont reconnu son importance, grâce aux travaux de L. Minio-Paluello, les historiens ne lui consacrent guère d’attention ».  Pages 235-236 une note précise à propos de Jacques de Venise : « Son nom ne se rencontre guère dans les manuels. Signalons la remarque dubitative de B. Laurioux et L. Moulinier (Education et cultures …, op. cit. p.24) : on attribue à Jacques de Venise la traduction … ».
On est ainsi fondé à se poser plusieurs questions. Alain de Libera ne figure-t-il pas au nombre des philosophes qui ont pu, grâce aux travaux de Minio-Paluello, reconnaître l’importance de Jacques de Venise ? Est-ce que « guère » signifie, en français, « pas du tout » ? Est-ce que « largement » est synonyme de « totalement »? La distinction du général et de l’universel serait-elle inconnue de tous les maîtres de conférences de philosophie médiévale qui ont signé ce libelle ? Et enfin est-ce que « bien qu’il ait eu ses historiens » peut vouloir dire « parce qu’il n’a pas eu ses historiens »?   [ Retour au sommaire de l'article ]


Fallacia secundum quid et simpliciter(39)

A ne pas lire ce qui se trouve chez Gouguenheim, et à lire ce qui ne s’y trouve pas, on n’est évidemment pas en peine de déceler chez lui des « contradictions ». Les 56 chercheurs croient pouvoir en dénoncer deux. A supposer qu’elles fussent réelles, elles seraient insignifiantes par rapport à l’objet de son livre, mais ce n’est évidemment pas ce qui importe à ses détracteurs, décidés qu’ils sont à faire feu de tout bois. Il vaut toutefois la peine de les examiner toutes les deux.

La première est celle-ci : « Charlemagne est crédité d’une correction des Evangiles grecs, avant que l’auteur ne rappelle plus loin qu’il sait à peine lire ». Les pages incriminées ne sont pas indiquées, mais le lecteur trouvera p. 35 la première des propositions réputées constitutives de la contradiction : « Le biographe de Louis le Pieux (814-840), Thégan, note que, à la veille de sa mort, Charlemagne lui-même corrigeait le texte des Évangiles avec l’aide de Grecs et de Syriens présents à sa cour ». En poursuivant sa lecture jusqu’à la page 56, le lecteur tombera sur la seconde proposition : « Lui-même (Charlemagne) voulut apprendre à lire et à écrire – et réussit la première étape. Il assura à ses enfants une éducation élémentaire, qui servit la réputation de Louis le Pieux, une fois arrivé au pouvoir en 814. Sans être des princes lettrés, les souverains carolingiens s’entourent d’intellectuels, clercs et laïcs, et valorisent leurs compétences ».
C’est sans doute le moment de rappeler ici la formulation aristotélicienne du principe de contradiction au livre Γ de la Métaphysique : « Il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport » (40). Le lecteur de bonne foi peut-il comprendre, en lisant Gouguenheim, que c’est « en même temps », en l’occurrence à la veille de sa mort, que Charlemagne corrigeait (seul, sans l’aide d’intellectuels grecs et syriens) le texte des Évangiles et qu’il était toujours quasi analphabète ? Le lecteur de bonne foi, non, mais les 56 chercheurs, si.

Passons à la seconde contradiction présumée : « la science moderne naît tantôt au XVIe siècle, tantôt au XIIIe ». Or Sylvain Gouguenheim avait écrit ceci : « Ce que nous appelons de nos jours « science » s’est développé à partir du XVIe siècle, bien que les premiers pas aient été accomplis dès le XIIIe siècle » (41). La nature de ces premiers pas est précisée page 69 : un naturalisme qui « cherche à mettre en lumière les causes des phénomènes », l’abandon dès le XIIe siècle de l’explication symbolique au profit de « la recherche des lois auxquelles obéit le monde », ainsi que page 199 : pratique de dissections par Albert le Grand, correction par Campanus de Novare de certaines erreurs de Ptolémée, étude du magnétisme par Pierre de Maricourt, construction de miroirs paraboliques et calcul des angles de réfraction en fonction des angles d’incidence des rayons lumineux à travers l’eau, l’air et le verre par Witelo, prise de distance avec Aristote chez Roger Bacon et les franciscains d’Oxford. Quant à ce qui manquait pour que la science moderne naquît véritablement, c’était clairement indiqué page 69 : « Il ne manque à cette démarche que la pratique expérimentale pour s’ériger en science ».
C’est sans doute le moment de rappeler une fois encore la formulation aristotélicienne du principe de contradiction au livre Γ de la Métaphysique : « Il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport » (42). Le lecteur de bonne foi peut-il comprendre, en lisant Gouguenheim, que c’est sous le même rapport que l’attribut « moderne » appartient et n’appartient pas au sujet «  science du XIIIe siècle » ? Y a-t-il dans le propos de Gouguenheim davantage de contradiction qu’entre Socrate est blanc et sous un certain rapport Socrate n’est pas blanc ? Tous les maîtres de conférences de philosophie médiévale qui ont signé ce texte – et Alain de Libera soi-même – seraient-ils si peu frottés d’aristotélisme qu’ils ignorent qu’en y dénonçant une contradiction ils se rendent coupables « du paralogisme connu au Moyen Âge sous le titre de fallacia secundum quid et simpliciter » (43) ?

Si l’on répond par la négative à ces trois questions, une quatrième s’impose irrésistiblement : est-il vraisemblable que ces 56 chercheurs aient réellement lu le livre de Gouguenheim avant de signer leur tribune ? On trouvera un premier élément de réponse en apprenant dans Télérama (44)  qu’un certain nombre d’entre eux ont réclamé le livre de Sylvain Gouguenheim à Laurence Devillairs, directrice de la collection L’Univers historique aux éditions du Seuil, alors qu’ils avaient déjà signé leur manifeste. On trouvera un second élément de réponse, analogique celui-là, en lisant dans Le Figaro (45) que l’un des initiateurs de la pétition de l’ENS-LSH, M. Zancarini, a admis que ses collègues s’étaient contentés de faire confiance aux organisateurs.   [ Retour au sommaire de l'article ]


Libera nos a malo

Il est impossible, et il serait fastidieux, de reprendre un à un tous les « arguments » qui ont été accumulés, de façon allusive et désordonnée, contre le livre de Sylvain Gouguenheim (46) . Ce n’est pas non plus nécessaire. S’il y avait de bons arguments à lui opposer, pourquoi lui en avoir opposé tant de mauvais ? Encore une fois, il ne s’agit pas ici de savoir si ce livre est contestable : contestable, quelle œuvre humaine ne l’est pas ? Il ne s’agit pas de savoir si ses thèses sont discutables, mais de voir comment elles ont été discutées et de s’interroger sur ce que cela signifie des conditions du débat intellectuel en France.
Est-il conforme à la démarche scientifique et à la déontologie de l’historien, dont pourtant ils se réclament, que des dizaines d’universitaires aient osé condamner un ouvrage qu’ils n’avaient pas lu dans un texte débutant par ces mots : « Historiens et philosophes,  nous avons lu avec stupéfaction l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim … » ? Quel crédit le non-spécialiste, qui n’est pas en mesure de faire lui-même œuvre d’historien, pourra-t-il leur accorder désormais ? Peut-on dénoncer l’idéologie au nom de la science à travers une démarche qui bafoue les règles élémentaires de la probité scientifique et que seul le parti-pris idéologique peut rendre intelligible ?
La réception du livre de Sylvain Gouguenheim aura mis en évidence le climat délétère d’intimidation intellectuelle qui règne aujourd’hui. Celui-ci laisse peu d’espace au dialogue et peu de chances à la liberté de l’esprit.   [ Retour au sommaire de l'article ]

© André Perrin et Mezetulle, 2009


Notes [NB : les références en ligne ont été ajoutées par Mezetulle ]
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1.    Agrégé de philosophie, ancien professeur de classes préparatoires, inspecteur d'Académie-inspecteur pédagogique régional de philosophie à Montpellier.
2.    Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, Paris, Seuil, 2008. S. Gouguenheim est professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.
3.     Thierry Leclère  "Polémique autour d’un essai sur les racines de l’Europe"  Télérama  2 mai 2008. [ajout de Mezetulle: accessible en ligne ici]
4.     Youssef Seddik  "Grecs et arabes : déjà d’antiques complicités"  2 mai 2008. [ accessible en ligne ici ]
5.     Sylvain Gouguenheim  Aristote au Mont-Saint-Michel, p. 11.
6.     Ibid. p. 140.
7.     Ibid. p. 246 note 40.
8.     Ibid. p. 255 note 16.
9.     Alain de Libera  "Landerneau terre d’Islam" Télérama  28 avril 2008. [ accessible en ligne ici ]
10.    On pourrait évidemment se demander si cette dernière référence ne relève pas de la « christianophobie ordinaire », seule forme d’anticléricalisme tolérée, voire même bien portée, dans le débat intellectuel contemporain.
11.     Max Lejbowicz  "Saint-Michel historiographe. Quelques aperçus sur le livre de Sylvain Gouguenheim",  Revue internationale des livres et des idées dans  Cahiers de recherches médiévales n° 16  2009. [ accessible en ligne ici ]

12.     Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau  "Une démonstration suspecte",  Le Monde des Livres  25-04-2008. [accessible en ligne ici ]
13.     Un collectif international de 56 chercheurs en histoire et philosophie du moyen âge  "Oui, l’Occident chrétien est redevable au monde islamique"  Libération  30 avril 2008. [le lien ne fonctionne plus sur le site de Libération, le texte a été repris sur ce site ]
14.     Blaise Dufal  "Choc des civilisations et manipulations historiques. Troubles dans la médiévistique." 11 mai 2008.  M. Dufal est "doctorant" à l’EHESS et représentant élu de « Sud étudiant ». Il signe son texte sans faire état d’aucune de ces deux qualités et en se bornant à indiquer qu’il appartient à l’EHESS. [ article repris sur Mediapart ]
15.     Thierry Leclère art. cit.
16.     Youssef Seddik  art. cit.
17.     Alain de Libera  Penser au Moyen Âge  Seuil  « Essais » p. 25.
18.     Paul Ricoeur  Histoire et vérité  Seuil 1955 p. 34.
19.     Alain de Libera  op.cit. p. 91.
20.     Ibid. p. 108.
21.     Ibid.
22.     Un collectif international de 56 chercheurs … art. cit. [ On trouvera le texte de la pétition ENS en ligne ici ]
23.     Alain de Libera " Landerneau terre d’Islam"  art. cit.
24.     Beaucoup moins indirect car si oumma.com loue sur le même ton les travaux d’Alain de Libera et ceux de Sigrid  Hunke, Sylvain Gouguenheim, lui, ne les met pas sur le même plan. De Le soleil d’Allah illumine l’Occident, Gouguenheim écrit : "L’ouvrage mériterait d’être étudié page par page tant il déforme les faits, ment par omission, extrapole sans justifications et recourt au besoin à la tradition ésotérique". (Aristote au Mont-Saint-Michel, op. cit. p. 203). Il ne dit évidemment rien de tel de Penser au Moyen Âge.
25.     Un collectif international de 56 chercheurs … art. cit.
[cliquer ici pour fermer la fenêtre des notes et revenir à l'appel]    [ Retour au sommaire de l'article ]
26.     Ibid.
27.     Ibid. Le texte de Gouguenheim cité se trouve p. 136-137.
28.     Sylvain Gouguenheim op. cit. p. 185-186
29.     Odette Petit et Wanda Voisin  La poésie arabe classique  Publisud 1989 p. 8-9.
30.     Max Lejbowicz  art. cit.
31.     Ibid.
32    Littéralement : ignorance du sujet. Désigne un sophisme qui consiste à démontrer ou à réfuter autre chose que ce dont il est question.
33.     Sylvain Gouguenheim  op. cit. p. 184.
34.     Ibid.
35.     Sylvain Gouguenheim  op. cit. p. 137.
36.     Nous empruntons cette expression à Maxime Rodinson "De la tolérance en terre d’Islam" in Méditerranéennes N° 06 MSH Paris février 1994
37.     Sylvain Gouguenheim  op. cit. p. 164.
38.     Jacques Le Goff  L’Express 15 mai 2008. Indigné par la véhémence des attaques dont Sylvain Gougenheim a fait l’objet, Jacques Le Goff l’a invité, à titre de soutien,  le 2 juin 2008, à son émission "Les lundis de l’histoire".
39     Paralogisme ou sophisme (fallacia = tromperie, supercherie) qui consiste à réputer contradictoires deux propositions qui ne le sont pas parce que l'une est prise au sens absolu (simpliciter) et l'autre en un sens relatif (secundum quid).
40.     Aristote  Métaphysique  Γ, 3, 1005 b 20  C’est nous qui soulignons.
41.     Sylvain Gouguenheim  op. cit. p. 22-23.
42.     Aristote  op. cit  Ibid.  C’est encore nous qui soulignons.
43.     Alain de Libera  Penser au Moyen Âge  op. cit. p. 371.
44.     Thierry Leclère  art. cit.
45.     Paul-François Paoli "L’historien à abattre"  Le Figaro  15-07-2008. [accessible en ligne ici ]
46.     Deux d’entre eux méritent toutefois d’être mis en rapport. On fait grief au livre de Gouguenheim d’énoncer des thèses d’une "parfaite banalité" et de faire prendre "de vieilles lunes pour des étoiles nouvelles". Qu’Alain de Libera et quelques autres n’aient rien appris en lisant un livre qui se présente dans son avant-propos (p. 10) comme un ouvrage de vulgarisation, c’est, somme toute, assez normal. En revanche il est faux de prétendre que les légendes et la vulgate auxquelles s’en prend Sylvain Gouguenheim soient inexistantes ou inventées de toutes pièces pour être aisément réfutées. Pour s’en tenir au seul exemple d’Averroès, voici ce qu’on peut trouver sur le site Sciences buissonnières à l’article "La bibliothèque d’Alexandrie" : "La plupart des connaissances de l’antiquité ayant été transmises à l’occident par les traductions arabes telles celles d’Averroès". Dès lors le reproche adressé à Gouguenheim d’avoir utilisé le procédé du "deux poids, deux mesures" en "reprochant" à Avicenne et à Averroès de n’avoir pas su le grec, mais pas à Abélard ou à Thomas d’Aquin tombe de lui-même parce qu’il relève d’une fausse symétrie : je n’ai, pour ma part, jamais rencontré personne qui créditât Abélard ou Thomas d’Aquin d’avoir traduit Aristote du grec, mais j’ai dû plusieurs fois détromper des élèves de classes préparatoires qui en attribuaient le mérite à Averroès.
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commentaires

épistémè. 22/07/2010 11:05




Je découvre la réponse de M. Perrin. Il est vrai qu'au bout d'une semaine, ne voyant rien paraître, mon attention s'est détourné du sujet. C'est par un hasard fortuit que je l'ai découverte hier
soir, plus d'un an après sa parution.






Je constate M. Perrin qu'à l'image de Gouguenheim dont vous vous faites un ardent défenseur, vous êtes amateur du grand jeu de la lecture sélective. La probité intellectuelle n'est donc plus à
l'ordre du jour ?


Plutôt que de se lancer dans de grands discours, citons Gouguenheim. Oh, nul besoin d'aller chercher bien loin les preuves qui gisent dès l'avant-propos (pages 9 et 10) :


« Les « âges sombres » du Moyen Âge sont de retour. L'histoire culturelle de l'Europe, pourtant éclairée depuis plusieurs décennies par les travaux de nombreux médiévistes, fait
l'objet d'une révision. S'impose désormais l'image biaisée d'une chrétienté à la traîne d'un « Islam des Lumières », auquel elle devrait son essor, grâce à la transmission d'un savoir
grec dont l'époque médiévale avait perdu les clés. On parle d'un « héritage oublié », dont il faudrait rendre conscient les Européens.


La thèse n'aurait en soi rien de scandaleux, si elle était vraie. Il reste qu'elle repose sur un certain nombre de raccourcis ou d'approximations, et qu'elle fait l'économie d'une série
d'éléments historiques pourtant bien établis. Elle relève ainsi, malgré les apparences, plus du parti pris idéologique que de l'analyse scientifique. On oublie en effet la permanence de l'attrait
pour la Grèce antique au cours des premiers siècles du Moyen Âge, ainsi que les composantes culturelles grecques de la religion chrétienne. On oublie aussi que la Grèce survivait en partie au
sein de la vaste construction politique et civilisationnelle qu'était l'Empire byzantin, empire que l'on évacue de l'histoire européenne. De la sorte, on laisse sous silence les échanges
culturels, la circulation des manuscrits et des lettrés entre Byzance et l'Occident, ainsi que le rôle des traducteurs du grec en latin, authentiques passeurs de savoir. Au coeur de ces divers
processus se situe l'oeuvre immense réalisée au début du XII° siècle par Jacques de Venise et les moines du Mont-Saint-Michel, encore trop ignorée – ou occultée. Également
absents de nombreux livres ou publications, les chrétiens d'Orient, les savants nestoriens, qui, par un immense et séculaire effort de traduction du grec au syriaque puis du syriaque en arabe,
conservèrent le savoir grec, pour finir par le transmettre à leurs conquérants musulmans. »






Alain de Libera, nommément mis en cause, l'une des têtes pensantes des thèses que Gouguenheim entend réfuter devrait donc répondre au schéma qu'il développe. Jacques de Venise, ignoré, occulté ?
Comment expliqué l'extrait suivant alors :


« En dehors des traducteurs de Tolède, trois Latins hellénistes ont traduit des textes directement à partir du grec. Le premier de ces traducteurs qui ont vraisemblablement rassemblé leurs
matériaux à Byzance, voire en Sicile, lors de séjours plus ou moins prolongés, est Jacques de Venise. Traducteur d'Aristote, il était présent à Constantinople en 1136, lors du débat ayant opposé
Anselme de Havelberg à l'archevêque de Nicomédie. Il traduisit les Seconds analytiques, les Réfutations sophistiques, une partie de la Métaphysique (la Metaphysiqua
vetus) et la plupart des textes composant les Parva naturalia. » (in La philosophie médiévale pages 348-349 de la première édition Quadrige). Jacques de Venise est cité à
d'autres reprises. Il suffit de se reporter à l'index des noms et des titres en fin de volume.






Les chrétiens d'Orient, les savants nestoriens, absents ?


« Beaucoup de traducteurs ne sont pas musulmans : on compte parmi eux des chrétiens nestoriens ou jacobites. » (in Penser au Moyen Âge, p.101 de l'édition Point au Seuil.)


On pourrait multiplier les exemples, cités de larges extraits du manuel de Libera pour voir à quel point la thèse de Gouguenheim est fabriquée de toute pièce en ne retenant que ce qui la sert et
en prenant grand soin d'évacuer tout élément qui vient en amoindrir l'impact. A qui ne lit que Gouguenheim, trouver par exemple dans les ouvrages de Libera des phrases telles que celles ci-dessus
devrait être impossible.






Je m'interroge donc fortement sur la probité intellectuelle de M. Gouguenheim dont l'ouvrage est de systématiquement minimiser l'apport arabe au profit d'un apport endogène a contrario
systématiquement mis en avant. Sa thèse, loin de permettre un rééquilibrage ne fait que renverser la tendance qu'il dénonce.






Il aurait très bien pu écrire qu'il estime que les traductions provenant de l'arabe sont surévaluées, rejoignant ainsi Rémi Brague (auquel il se réfère abondamment au demeurant), tenter de
démontrer que l'apport de Jacques de Venise est sous estimé. Cela ne m'aurait nullement choqué. Non, ce que je trouve inadmissible, c'est de monter de toute pièce une prétendue idéologie que l'on
ne retrouve pas chez ceux qu'il critique, tristes hères qui occulteraient (sic!) des années d'un patient labeur de médiévistes ignorés.


Par contre, vous ne semblez pas choqué par ses références à des personnes résolument hostiles à l'Islam en tant que civilisation, que ce soit Delcambre, Marchand ou encore Bat Yeor (auteur pour
cette dernière du très utilisé concept d'Eurabia). La lecture sélective a vraiment de beaux jours devant elle...


 










André Perrin 28/07/2010 22:03



Réponse de l'auteur reçue par Mezetulle.


 


Le commentaire d’Épistémè comporte trois arguments (ou procédés, le lecteur en jugera) que je reprends dans l’ordre où ils se présentent.

1 – Ayant cité un large extrait de l’avant-propos d’Aristote au Mont-Saint-Michel (p. 9-10), Épistémè affirme qu’Alain de Libéra y est « nommément mis en cause », puis il
entreprend de laver celui-ci de l’accusation d’avoir ignoré ou « occulté » Jacques de Venise ainsi que les chrétiens d’Orient et les savants nestoriens, accusation qui aurait été portée
contre lui par Sylvain Gouguenheim.

Épistémè pourra aisément constater en se relisant qu’Alain de Libéra n’est pas « nommément mis en cause » dans le passage qu’il cite, ni page 9, ni page 10. En revanche la note 1 page 9
renvoie à la mention, page 217, de deux ouvrages, celui de M.-R. Menocal, The Arabic Role in Medieval Literary History. A Forgotten Heritage, et celui d’Alain de Libera, Penser au
Moyen-Âge, « notamment p. 98-142 ». Cette note 1 prend place à la fin de la phrase suivante : « On parle d’un « héritage oublié », dont il faudrait rendre
conscients les Européens ». Les pages 98-142 de Penser au Moyen-Âge sont celles qui constituent la totalité du chapitre 4 de cet ouvrage, chapitre intitulé « L’héritage
oublié » et « A Forgotten Heritage », sous-titre de l’ouvrage de Maria Rosa Menocal signifie en anglais « Un héritage oublié ». Ce qui est donc « reproché » à
Alain de Libéra ce n’est nullement d’avoir ignoré Jacques de Venise ou les savants nestoriens, mais d’avoir utilisé la notion d’ « héritage oublié ». Et cette notion est en effet
contestable. Elle est par exemple contestée par Rémi Brague dans l’article dont j’avais conseillé la lecture à Épistémè : « cet héritage a été oublié par qui ? L’homme de la rue ne
l’a jamais oublié, pour la bonne raison qu’il ne l’avait jamais su. Mais les gens un peu cultivés ? ». Et Rémi Brague de montrer que les générations d’orientalistes qui se sont succédé
depuis le XVIe siècle ont tout au contraire mis en évidence le rôle des Arabes dans la transmission du savoir antique.

Nulle part dans son ouvrage Sylvain Gouguenheim n’accuse Alain de Libéra d’avoir ignoré Jacques de Venise ou les chrétiens d’Orient. A propos de Jacques de Venise il écrit à l’inverse :
« Si les philosophes ont reconnu son importance, grâce aux travaux de L. Minio-Paluello … » (Aristote au Mont-Saint-Michel p. 106). Par ailleurs la phrase « Également
absents de nombreux livres ou publications, les chrétiens d’Orient, les savants nestoriens … » ne peut être  interprétée comme signifiant  « Également absents de tous les
livres … » et pas davantage « Également absents des livres d’Alain de Libéra », du moins au regard des exigences ordinaires de la probité intellectuelle.


2 – Épistémè n’aurait été « nullement choqué » si Gouguenheim s’était contenté de rejoindre les conceptions de Rémi Brague. Il trouve en revanche « inadmissible de monter de toute
pièce [sic] une prétendue idéologie  que l’on ne retrouve pas chez ceux qu’il critique ». Là encore, si Épistémè avait pris le soin de lire Rémi Brague, il n’aurait pu tenter
de l’opposer à Gouguenheim sur ce point. Voici en effet ce que Rémi Brague écrit dans l’article dont j’avais conseillé la lecture à Épistémè :

« Si […] on pense au non-spécialiste qui cherche à s’informer dans la presse ou dans les médias, force est de constater que la légende qui y domine actuellement, « la thèse la plus
médiatisée », est bien celle contre laquelle s’élève Sylvain Gouguenheim, lequel ne prétend pas faire plus que « donner à un public aussi large que possible […] des éléments
d’information et de comparaison issus des travaux de spécialistes, souvent peu médiatisés ». […] On a en tout cas un peu vite fait de dire que Sylvain Gouguenheim s’en prendrait à des
moulins à vent, que « personne » n’adhérerait à la légende rose que j’ai dite. Car encore une fois, si l’on veut dire : personne parmi les spécialistes, la cause est entendue. Si
l’on veut dire en revanche : personne parmi ceux qui font l’opinion, on se trompe lourdement. »


3 – Épistémè considère que je devrais être « choqué » par les références de Gouguenheim à « des personnes résolument hostiles à l’Islam en tant que civilisation, que ce soit
Delcambre, Marchand ou encore Bat Yeor ». Je ne connais guère M. Marchand, mais il semblerait qu’il soit ancien élève de l’École nationale des langues orientales ; quant à Anne-Marie
Delcambre, elle est agrégée d’arabe et docteur en civilisation islamique. Que voilà de curieux cursus universitaires pour des personnes hostiles à l’Islam en tant que civilisation ! Mais
quand bien même ce serait le cas ? Je lis régulièrement, sous la plume d’intellectuels huppés et politiquement corrects, des diatribes contre la civilisation occidentale et les méfaits de la
tradition judéo-chrétienne : devrais-je en être choqué ? Puisque Épistémè a pu extraire trois auteurs hostiles à l’Islam en tant que civilisation d’une bibliographie qui comporte
quelque 275 titres, je lui suggère de se livrer au même exercice avec la liste des quelque 280 pétitionnaires anti-Gouguenheim et de vérifier qu’il n’y en a pas trois parmi eux qui puissent être
soupçonnés d’être « résolument hostiles » à la Chrétienté comme civilisation.



DM 17/01/2010 12:42


On ne peut en effet qu'être atterré du fait que des étudiants et des universitaires demandent sérieusement que l'on fasse une « enquête informatique approfondie »... pour régler un simple
problème d'opinion, tout au plus un différend scientifique. Normalement, de telles enquêtes sont réservées aux crimes et délits! cf
http://david.monniaux.free.fr/dotclear/index.php/post/2008/05/08/185-petition-a-ens-lsh La manière normale de réagir à un article ou un livre dont on désapprouve les conclusions scientifiques est
de publier un autre article ou un autre livre démontant ces conclusions, ou éventuellement d'interpeller l'auteur dans un colloque.


Casata 30/05/2009 13:44

Au niveau strict de la transmission du savoir grec dans le monde oriental (pré-islamique et post-islamique) les nestoriens ont joué un rôle prépondérant. C'est pourtant peu reconnu, or, on ne fait que peu référence à ces savants qui étaient parfois des clercs ou des élèves de clercs (c'était une autre époque). Mr Raymond Le Coz (voir en bas) explique très bien ce sujet, dans de très beau livre et très documentés. Sans eux, de fins traducteurs, ceux qui ont mis en avant le savoir de la médecine et son importance dans la vie religieuse, les arabes (terme inexact car plusieurs nestoriens étaient des arabes) et l'occident n'auraient pas eu accès en ces temps à des auteurs grecs de l'époque. Ce n'est pas uniquement par Byzance que le savoir a été transmis, l'Empire
Perse a contenu pas mal d'écoles et de savants.

Concernant Aristote là encore ils étaient de ceux qui appréciaient et on promeut son travail.

Voici les deux livres qui mettent en lumière l'importance de ces chrétiens, considérés par erreur comme "hérétiques" dans la transmission du savoir grec dans le monde arabe et aussi occidental puisque plusieurs de leurs écrits ont été reprit en Occident :
http://www.amazon.fr/exec/obidos/search-handle-url?_encoding=UTF8&search-type=ss&index=books-fr&field-author=Raymond%20Le%20Coz

PS : utiliser des grands mots comme inquisition etc pour parler de choses contemporaines qui sont, relativement sans importances (par rapport à la portée de ces mots..,) est une façon d'écrire présentant peu d'intérêts, bien que les médias se plaisent à utiliser ces grands mots "croisade, jihad" à tout va pour attirer le lecteur.

Cordialement.

André Perrin 01/06/2009 10:44


Réponse de l'auteur reçue par Mezetulle :

Sylvain Gouguenheim écrit ceci : « Que l’Islam ait conservé, grâce aux chrétiens syriaques, arabes ou arabisés, une grande partie du savoir grec est indiscutable. Que l’Occident en ait
bénéficié est exact, même si ce ne fut pas l’unique canal par lequel il redécouvrit ce savoir ». (Aristote au Mont-Saint-Michel p.183). Dire que l’Islam ne fut pas l’unique canal de
la transmission du savoir grec ne revient pas à dire que c’est uniquement  par l’intermédiaire de  Byzance que ce savoir a été transmis. Dès la première page de son livre Gouguenheim
écrit : « On oublie aussi que la Grèce survivait en partie au sein de la vaste construction politique et civilisationnelle qu’était l’empire byzantin … ». (Op.cit. p.9).
« En partie » ne veut pas dire « en totalité ». Quant à la méconnaissance du rôle des nestoriens, Gouguenheim la déplore quelques lignes plus loin : « Également
absents de nombreux livres ou publications, les chrétiens d’Orient, les savants nestoriens, qui, par un immense et séculaire effort de traduction du grec au syriaque puis du syriaque en arabe,
conservèrent le savoir grec, pour finir par le transmettre à leurs conquérants musulmans ». (p.10) Il met au premier rang des savants syriaques qui méritent d’être présentés le chrétien
nestorien Jean Mésué (Yuhanna ibn Masawayh) pages 99 et 100 de son ouvrage. En ce qui concerne le livre de Raymond Le Coz  Les médecins nestoriens. Les maîtres des Arabes, il est cité
et mentionné à plusieurs reprises dans Aristote au Mont-Saint-Michel : page 85, page 143, page 231 notes 21 et 23, page 232 note 32, page 233 note 51, page 234 note 62, page 243 note
7.

PS  Je ne sais pas si « inquisition » est un bien grand mot en regard d’« islamophobie », « xénophobie » ou « racisme ». N’oublions pas qu’il s’agit ici
d’universitaires qui réclament à cor et à cri contre un de leurs collègues une enquête (c’est le sens du mot inquisition) dont le but non dissimulé est de ruiner sa carrière, opposant ainsi à sa
pensée des moyens autres que ceux de la pensée.


Jean Louis 19/04/2009 09:54

Bonjour Madame Kinztler, Merci de votre réponse. Je la comprends et la partage sous certains angles, et jusqu'à un certain point.Il convient de s'interroger personnellement sur la zone frontière au delà de laquelle son opinion ne veut pas, ne peut pas se permettre, ou n'a pas les moyens, de suivre pas celle de l'autre. Bien à vousJean Louis

Jean Louis 13/04/2009 13:40

Bonjour Madame Kintzler, j'ai lu vos règles de modérations. Et ne sais pas comment me positionner, sinon dans la rubrique "harcèlement"? Un mail de vous, suffit, et je ne posterai plus, je l'ai déjà signifié. Toujours le même thème. Si un phénonème social, est plus important que d'autres parce qu'il constitue un bouleversement à venir, primordial de votre Monde et de votre culture, il semble normal, qu'il occupe une bonne part des réflexions, sous divers angles. Cet article est un archétype du mal Français et Européen. Il consiste à se tourner vers le faux débat pour ignorer voire nier, le vrai débat. Sous l'action castratrice de la Loi sur le racisme religieux, culturel, on se tourne vers ce qu'on peut pour désigner le sujet. Parfois, en parlant autour d'un sujet "tabou" involontairement on le circonscrit. Il ne s'agit pas de savoir pourquoi ce qui fonda les racines de l'Europe chrétienne, est si polémique aujourd'hui, mais plutôt de signifier clairement l'enjeu de ce conflit aujourd'hui. Cette interrogation intervient pour une raison actuelle précise : quel est l'avenir culturel de l'Europe? Je suis peu surpris, Joaquim Véliocas défend effectivement les racines grecques de l'Occident dans un but culturel, évident. http://fr.wikipedia.org/wiki/Pays_musulman Le monde comme représentation : http://fr.wikipedia.org/wiki/Harbi harbi = non musulman = hostile à l'islamhttp://www.bivouac-id.com/2009/04/03/la-television-americaine-sinterroge-bruxelles-sera-t-elle-la-premiere-capitale-musulmane-de-la-vieille-europe/ http://www.bivouac-id.com/2009/04/09/le-choc-des-chiffres-aux-pays-bas-52-des-jeunes-damsterdam-sont-dorigine-non-occidentale/ Il me semble que les règles élémentaires de la prudence, ont été oubliées depuis longtemps par l'Europe qui ne contrôle plus rien. C'est être objectif en disant que ce genre de phénomène est un bouleversement culturel de l'Europe, dont la balkanisation est tranquillement en cours. Elle est bien inquiétante, quoi qu'on en pense. J'ai vu que l'Inde termine la construction du plus grand mûr de scission du Monde pour se protejer du Bangladesh. L'Hindouisme n'est pas spécialement fondamentaliste et sert plutôt d'intégrateur religieux. Il faudrait peut être chercher à analyser certains signes et leurs causes profondes, un peu partout dans le Monde. En France tout va bien, on ne dispose d'aucun chiffres. L'avantage, c'est que votre site (philosophie, laïcité), comme tant d'autres secteurs, serviront de témoins de l'avancée des choses. Rien à dire, certains refrains prennent avec le temps, du volume, sans avoir à participer aux vocalises : et de plus en plus vite. Au fond, est ce la reflexion sur le fait qu'une autre culture puisse lentement prendre le pas pas démographique, sur une culture hôte?Bien à vous Jean Louis B.

Catherine Kintzler 15/04/2009 11:42


[Le commentaire précédent s'adressant non à l'auteur mais à l'éditeur de l'article, il n'a donc pas été envoyé à l'auteur pour examen et réponse, mais traité directement par CK]

Cher Jean-Louis,

Vous avez bien compris que je n'adhère pas à ce qui de près ou de loin ressemble à une problématique de "choc des cultures". Parler d'une opposition des cultures, c'est les réduire à ce qu'elles
ont de particulier, de villageois, d'identitaire - A mon sens en effet, c'est à l'intérieur d'elle-même et vis-à-vis d'elle-même qu'une culture doit éprouver la division, le choc, qu'elle doit se
fâcher avec elle-même si elle veut être plus qu'une culture : une civilisation.. Et c'est pourquoi je ne souscris pas à cette logique de l'invasion que vous suggérez et que vous caractérisez comme
un malheur, à mon avis le malheur c'est d'être envahi par la notion même "d'identité" en tant qu'elle suppose une obligation d'appartenance. C'est pourquoi dans ce blog et ailleurs je soutiens tout
ce qui me semble aller dans le sens de la pensée critique, de l'installation et du maintien d'un espace critique, lesquels me semblent nécessaires et accessibles à tous, mais qui supposent du
travail...


Mezetulle 07/04/2009 15:49

Les commentaires sont transmis à l'auteur de l'article. Merci de bien vouloir patienter.Rappel : les commentaires sans adresse mél valide (non visible sur le blog) ne sont pas pris en considération.Les règles observées par Mezetulle en matière de modération des commentaires sont exposées ici.

épistémè. 05/04/2009 11:12

M. Perrin,Cette affaire Gouguenheim ne semble devoir jamais cesser. Autant je trouve également que le ton inquisitorial de ses détracteurs était déplacé et insupportable, autant l'ouvrage de M. Gouguenheim m'a laissé un goût amer une fois refermé. Chaque camp s'accuse d'être plus soucieux d'idéologie que de science. C'est ce qu'écrit Gouguenheim dès l'avant-propos et ce que lui reprochent ses détracteurs. Bref, un partout, balle au centre !Mais j'attends toujours un texte juste sur cette affaire qui ne fusse pas une prise de position uniiatérale, pro ou anti. L'ouvrage de Gouguenheim contient en lui-même une charge polémique indéniable et une mauvaise foi certaine pour qui s'est un tant soit peu intéressé au sujet.A ce titre, il s'appuie pour critiquer De Libéra sur son essai (est-il besoin de rappeler ce qu'est un essai ?) et non sur son manuel. Dès qu'il s'agit de se référer à un manuel (page 12), on prendra soin de citer un obscur manuel (Laurioux et Moulinier) destiné à la préparation de la question inscrite aux concours d'enseignement qui avait cours en histoire médiévale à la fin des années 90. On se gardera bien de signaler que le manuel recommandé dans la majeure partie des universités était celui de Colette Beaune et par suite de s'y référer.Vous reprochez aux détracteurs de Gouguenheim de se livrer à une reductio ad hitlerum. Certes, mais pour qui a lu l'ouvrage de Gouguenheim et quoi que vous en pensiez, difficile de ne pas y voir de même via la référence à Ingrid Hunke dont le crime n'est pas seulement d'avoir écrit n'importe quoi mais d'avoir été une nazie. Gouguenheim fait in fine des Libéra et alii les héritiers de Hunke. A mon sens, Gouguenheim a écrit un mauvais livre. Il a eu le malheur de le faire paraître dans une prestigieuse collection pour tout amateur ou professionnel en histoire. Il ne manquait plus que la recension élogieuse d'un Roger Pol-Droit et d'une doxa universitaire à la pétitionnite facile pour obtenir le résultat que l'on sait.Le débat historique n'y aura nullement gagné en clarté et en ressort plus politisé qu'apaisé.

André Perrin 21/04/2009 10:34


Mezetulle a reçu la réponse suivante de André Perrin.


Si je comprends bien Epistémé, Gouguenheim n'aurait pas dû contester certaines affirmations d'Alain de Libera dans Penser au Moyen Age parce que celui-ci a écrit par ailleurs un "manuel"
intitulé La philosophie médiévale. J'avoue ne pas bien saisir la portée d'un argument qui, si on le prenait au sérieux, soustrairait à la critique toute proposition qu'un auteur avance
dans un ouvrage dès lors que cet auteur a publié d'autres ouvrages où cette proposition ne figure pas. Je veux croire au contraire qu'Alain de Libera assume la responsabilité de tous les textes
qu'il signe. En ce qui concerne la reductio ad hitlerum, il ne me semble pas qu'on puisse mettre sur le même plan des pétitions et des libelles qui mettent en cause nommément Sylvain
Gouguenheim, qui lui imputent du "racisme culturel" et de l'"islamophobie", qui l'accusent explicitement d'entretenir des liens avec l'extrême droite, et l'annexe consacrée au livre de Sigrid Hunke
dont Gouguenheim dit seulement qu'il "façonne l'air du temps", mais en aucune manière qu'Alain de Libera ou quelque autre universitaire de renom s'en serait inspiré.
Epistémé attend un "texte juste" sur cette affaire. Je lui suggère de lire celui que Rémi Brague lui a consacré dans la revue Commentaire sous le titre : "Grec, Arabe, Européen. A propos
d'une polémique récente".


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