26 août 1970 3 26 /08 /août /1970 22:23
Le Quinault de Buford Norman
Histoire d'un amour-désamour - finalement le classique c'est chic !
par Catherine Kintzler
En ligne le 22 août 2009

Avec Quinault, librettiste de Lully. Le poète des Grâces (1), Buford Norman, éminent spécialiste américain (et amoureux) de la littérature française du XVIIe siècle, signe la version française d'un ouvrage paru en 2001, Touched by the Graces : the Libretti of Philippe Quinault in the Context of French Classicism (2).


Cette publication vient combler une lacune puisque Quinault n'avait pas fait l'objet d'une étude aussi ample et fouillée en langue française depuis le livre d'Etienne Gros en 1926 (3). Les spécialistes, étudiants, chercheurs et amateurs éclairés trouveront tout ce qu'ils peuvent souhaiter dans un ouvrage qui s'impose comme une référence indispensable.


Mais, outre un monument universitaire, c'est aussi un vrai livre, qui peut se lire comme une histoire et sans qu'on ait besoin à chaque moment d'éplucher notes de bas de page, bibliographies, annexes et index de rigueur (tous fort bien faits et souvent lisibles pour eux-mêmes). C'était déjà vrai pour la version en langue anglaise ; mais cette fois, les Grâces de Quinault viennent nous toucher, ou plutôt nous poindre, là peut-être où on ne les attendait pas. En passant au français, elles parlent de nous et de notre rapport ambivalent à un moment qui est à la fois révolu et présent, étranger et familier, publiquement dénigré et secrètement révéré.


Pour prendre la mesure de l'intérêt, de la minutie et de la portée de cette version traduite, « revue et augmentée », on se contentera de mettre en vis-à-vis deux passages du début de l'introduction.


S'agissant de la méconnaissance des tragédies en musique écrites par Quinault et mises en musique par Lully, Buford Norman écrivait dans l'édition en langue anglaise, avec une sorte de détachement :

Why has literary history tended to neglect them, and the lyric stage in general, to the point that the standard account of neoclassical esthetics and of French culture during the reing of Louis XIV is seriously incomplete? (Touched by the Graces : the libretti of Philippe Quinault in the context of French classicism, p. 1)


Ce qui donne, traduit en français, augmenté et revu (et comment !) :

Pour quelles raisons, par exemple, l'histoire littéraire a-t-elle eu tendance à les négliger ? pourquoi la scène lyrique les a-t-elle délaissées si longtemps ? et, par voie de conséquence, en quoi notre connaissance actuelle de l'esthétique néoclassique et de la culture française pendant le règne de Louis XIV a-t-elle été durablement faussée par ce désamour ? (Quinault, librettiste de Lully. Le poète des Grâces, p. 13)


Traduction tellement juste dans la volontaire et très réfléchie inexactitude du mot-à-mot ! Traduction revue et augmentée d'une passion qui, loin de troubler l'intelligibilité, la rehausse et en lance la pointe pour faire mouche en plein cœur du rapport trouble admiratif-haineux qui unit les Français et quelques autres francophones à leur culture !


Passionnément en effet, l'incomplétude de notre connaissance (et surtout de notre appréciation) de l'esthétique durant le règne de Louis XIV reçoit en français son dû : celui du désamour. C'est bien le même désamour qui frappe les jardins de Versailles et de Vaux le Vicomte, l'alexandrin du théâtre et l'octosyllabe galant d'un siècle prodigieusement poétique, désamour qui prit aussi la forme d'une surdité s'agissant de la musique.


A la mesure de ce désamour qui a sa grandeur, le livre est parfaitement ajusté pour faire renaître un « phénix » d'autant plus aimable qu'on l'avait oublié. Avec lui ne renaissent pas seulement les poèmes d'opéra, examinés de fort près en commençant par Cadmus et Hermione (ce scoop, qui propulsa du premier coup la bonne formule de la tragédie en musique) jusqu'à Armide, mais aussi, remise en place à la manière d'un labyrinthe de jardin, comme dans un puzzle où c'est à la fois par son absence et par son éclat que la pièce trouve son juste lieu, une esthétique qui faisait ses délices de l'oxymore, du compromis entre l'impossible et le nécessaire, qui savait que la fiction n'a pas son pareil pour dire la vérité, et dans laquelle l'artifice surclasse la nature. 
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© Catherine Kintzler, 2009


Voir le site Quinault info

Notes  

  1. Trad. fr. par Thomas Vernet et Jean Duron, Wavre : Mardaga, 2009.
  2. Summa publications, 2001. On doit notamment à Buford Norman une édition critique d'Alceste (Alceste suivi de la querelle d'Alceste, textes de Ch. Perrault, Racine et P. Perrault ; éd. critique par William Brooks, Buford Norman et Jeanne Morgan Zarucchi, Genève : Droz, 1994) et la publication présentée et annotée des livrets d'opéra de Quinault (Quinault Philippe, Livrets d'opéra, Toulouse : Société de littératures classiques, 1999, 2e éd. 2005).
  3. Etienne Gros, Philippe Quinault sa vie et son oeuvre, Paris : Champion, 1926 ; Genève : Slatkine, 1970.
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