7 avril 1970 2 07 /04 /avril /1970 01:00

Dossier Jean-Jacques Rousseau, musique, langage, morale et politique (2 a)
Musique, voix, intériorité et subjectivité :Rousseau et les paradoxes de l'espace (1re partie)
par Catherine Kintzler        (en ligne le 4 avril 2006)


Conférence de clôture du XIIe Colloque international bisannuel de l’Association Rousseau, Université du Québec à Montréal, 27 mai 2001 (1).
La pensée musicale et linguistique de Rousseau peut servir de foyer d'intelligibilité pour donner accès à une grande partie de son œuvre théorique. Dans le jeu de l'écart et du rapprochement, mis en place par le schème vocalique, et que raconte le récit philosophique de l'origine des langues et de la musique, c'est aussi une histoire de la subjectivité qui se trame.



Sommaire
Introduction
1 - Le schème vocalique et le dualisme

2 - La rencontre d'autrui et la formation de la subjectivité : le moment critique

Notes de la 1re partie

Lire la seconde partie (2, b) :
3 - Le problème du dépassement et son effet moral

Le dépassement politique et le modèle contractuel
L’impasse esthétique du divorce langue / musique
La critique du théâtre, « spectacle exclusif »
La tentation fusionnelle

Conclusion  : l’aporie finale
Notes de la 2e partie
Références bibliographiques



Introduction

La pensée musicale et linguistique de Rousseau peut servir de foyer d'intelligibilité pour donner accès à une grande partie de son œuvre théorique. Elle en déploie le caractère à la fois génétique et programmatique, et elle le fait par une sorte d'effet grossissant. L'Essai sur l'origine des langues élargit le moment critique où l'humanité est révélée à elle-même de façon ambivalente, à la fois morale et perverse.
La fonction d'intelligibilité s'ordonne non pas autour d'un concept, mais plutôt autour d'un schème. Le schème vocalique ne se contente pas de nouer la musique et les langues, il aimante tout le spectre des figures de l'humanité. Pour comprendre comment un sauvage, chasseur farouche, apeuré et silencieux, peut devenir l'homme industrieux, calculateur, à la fois chuchoteur et tapageur des sociétés modernes, il faut sonder la figure intermédiaire, équivoque, d'un barbare passionné et éloquent, qui s'attroupe autour de fontaines et de foyers. On peut lire le texte comme un immense point d'orgue venant prolonger ce qui n'est qu'un instant philosophique (2), celui où l'humanité s'éveille à elle-même, dans le charme et l'effroi de la rencontre et qui, l'arrachant à une temporalité mythique et circulaire, la projette sur la scène de l'histoire, vers la dégénérescence et le progrès.
Le schème vocalique marque le moment de la formation de l'idée d'autrui. Ce faisant, il engage une pensée de l'identification et de l'altérité qui se traduit en termes d'espace, entrecroisant les notions de proximité et d'éloignement, de fusion et de séparation, de continuité et de discontinuité, de resserrement et d'élargissement, d'intérieur et d'extérieur (3). Dans ce jeu de l'écart et du rapprochement, que raconte le récit philosophique de l'origine des langues et de la musique, c'est aussi une histoire de la subjectivité qui se trame. [sommaire article]



1 - Le schème vocalique et le dualisme 

La mise en place du schème vocalique n'est pas directe ; elle relève d'une démarche régressive et critique qui, d'un état réel des langues et de la musique dans lequel nous sommes, remonte à un moment explicatif. Toute une culture est récusée, à partir du point de virulence qu'est la musique. A travers la théorie harmonique de Rameau qui le représente hautement, c'est le dispositif de la pensée classique que Rousseau combat passionnément. Sans doute celle-ci, au milieu du XVIIIe siècle, atteint-elle son point culminant, et si elle a gardé pour la génération précédente - les Fontenelle, les Voltaire et les Rameau - la fraîcheur et l'insolence d'un rationalisme pionnier et flamboyant, elle devient bientôt une opinion reçue, philosophiquement correcte, elle passe à l'état académique.
Aux yeux de Rousseau, la pensée classique véhicule une illusion qui a quelque chose de fétichiste : elle idolâtre la nature, au sens d'une physique. Prise au piège de sa propre conquête sur toutes les formes de pensée magique, ayant banni les forces occultes et leurs frayeurs, elle s'émerveille devant le monde de la science moderne, monde analytique qui décompose les choses en paramètres. Si puissant et admirable que soit ce mouvement, il n'en reste pas moins abstrait, partiel : de ces formules inertes, certes vraies, le sens est évacué.
L'art ne fait pas exception à ce mouvement général de matérialisation et d'intellectualisation. Pour "imiter la nature", l'esthétique classique en analyse les "traits" et les caractères, et les recompose en objets fictifs, plus essentiels, plus colorés, plus vrais que le réel même, objets artificiels et fortement pensés dont le théâtre et la musique "moderne" harmonisée, c'est-à-dire fondée sur l'analyse de la résonance, sont les joyaux. C'est une esthétique de la médiation et de l'appareillage, elle passe par l'extériorité des choses et par leur articulation.

Tant qu'on ne voudra considérer les sons que par l'ébranlement qu'ils excitent dans nos nerfs, on n'aura point les vrais principes de la musique et de son pouvoir sur les cœurs (4)


Rousseau ne pense pas l'effet de sens en termes primitifs d'articulation matérielle, mais en termes d'investissement psychique direct qui a quelque chose d'une élection. Les phénomènes signifiants et, parmi eux, les œuvres d'art, relèvent d'une moralité, d'un monde métaphysique qui vient les animer. La liste en est hétérogène - paroles, plaintes, soupirs, larmes, regards, signes visuels, œuvres d'art - mais il s'agit d'en établir l'homogénéité profonde en les fédérant autour d'un objet qui représente toute animation signifiante possible. C'est la voix qui va servir de règle pour penser ce point de jonction, greffe du métaphysique sur le physique, opération qui mobilise la matière et qui pourtant s'y soustrait. Langues et musique sont de ce fait placées au cœur du problème, puisque dans l'une et l'autre, la matière sonore se métamorphose en étoffe psychique :

Les oiseaux sifflent, l'homme seul chante, et l'on ne peut entendre ni chant, ni symphonie, sans se dire à l'instant : un autre être sensible est ici. (5)


L’inscription morale dans la vocalité : l’animation

Certes, on comprend bien que la voix, située à ce point d'intersection, soit un exemple significatif, mais en quoi son statut excède-t-il celui d'une occurrence de ce phénomène d'investissement ? Elle n'en a pas l'exclusivité pourtant, et l'on pourrait faire du regard ou même, sans attendre la phénoménologie, du visage, de l'icône, les points d'appui de la rencontre entre moralité et matérialité. Qu'est-ce donc qui permet de la hisser à la dimension d'un pilotage intellectuel ?
La réponse détermine l'ensemble du champ esthétique en tant que domaine moral : de tous ces objets d'élection, la voix manifeste éminemment l'animation parce qu'elle est gouvernée par le souffle. Si la moralité s'y inscrit, c'est en vertu d'une pneumatique, d'une exhalaison, d'une émanation de l'intérieur vers l'extérieur. C'est ce qui fait de la voix le chef de file des "organes de l'âme"(6).
Cette pneumaticité vaut à la fois comme schème et comme type. C'est un schème parce qu'elle indique le geste par lequel l'immatérialité fait trace et marque la matière : elle donne un corps au souffle du signe passionné. Mais c'est aussi un type parce que c'est à elle qu'il faut remonter comme à une matrice intellectuelle pour saisir quelque chose de la présence signifiante : nous pouvons nous servir de la voix pour nous aider à comprendre le phénomène d'animation.
Il faut bien comprendre que ce qui est visé, c'est ce qui est proprement vocalique dans la voix. Sons émissibles directement, sans obstacle, et qu'aucun alphabet ne peut décomposer en sons abstraits élémentaires et imprononçables, les voyelles sont au cœur de la voix. Les sons consonantiques, qui ne mobilisent pas le souffle, mais qui sont des manières de lui faire obstacle par le jeu des organes "sourds", Rousseau les considère - à tort mais notre objet est ici de comprendre le modèle - comme plus tardifs, dérivés, secondaires, appliqués qu'ils sont à une étoffe qu'ils articulent. Le moment vocal est donc celui, fluide et continu, de l'origine. Le moment consonantique est celui, discontinu et heurté, de la décomposition - rien d'étonnant à ce qu'il soit aussi celui de l'évolution des langues et de la musique - évolution qui est aussi une dégradation.
En conclure que seul le matériau sonore est concerné serait erroné, et c'est pourquoi il faut parler d'un schématisme et d'une typologie. Le vocalique a valeur régulatrice : que l'on ait affaire ou non à un matériel sonore, il modélise le mouvement d'animation et sa typologie peut comprendre, au-delà des stricts sons, ce qui est rebelle à l'analyse raisonnée : l'expression, le "ton", l'accent (pris au sens global d'une allure, d'un phrasé), la chaleur, le "feu" de la déclamation, le dessin par opposition à la couleur. Rousseau retrouve l'opposition que la rhétorique ancienne établissait entre le docere et le movere (7). Ainsi, de même que l'idée régulatrice vocalique peut servir à désigner des phénomènes qui ne relèvent pas de la sonorité - figures, tropes, symboles globaux - de même et inversement, nombre de phénomènes sonores produits par l'art humain ne sont pas de son ressort ou l'ont occulté, parce qu'ils se sont éloignés du moment primitif et qu'ils y ont introduit la discontinuité : c'est le cas des langues modernes articulées et de la musique moderne "harmonisée".
[sommaire de l' article]

La modélisation pneumatique comme dualisme

La vertu la plus évidente de cette typologie à modèle vocalique est de permettre un état des lieux de la culture moderne selon un dualisme. La scansion qui oppose le monde matériel et le monde métaphysico-moral, d'abord modélisée sur son point origine linguistique et musical, traverse tous les domaines. Les langues se divisent en accents et inflexions et en articulations sourdes, en figures poétiques et raisons grammaticales. La musique se fracture en mélodie chantante et en harmonie vibratoire instituée par la division rationnelle des intervalles. L'écriture se divise en hiéroglyphes, signes globaux, et en alphabets, décomposition abstraite de la chaîne sonore ; les manières de parler en figures éloquentes et en expositions analytiques. Dans les modes de vie et de culture, on opposera l'oral et l'écrit, le rassemblement public autour de la parole sonore et éloquente, et la réunion privée, assourdie, qui disserte dans la clôture étouffée des salons. Aux fêtes populaires s'oppose le théâtre moderne. Même l'anatomie éclate entre un corps du désir investi par le sens, traversé par des phénomènes symptomatiques (8), et le corps matériel du besoin enraciné dans l'appareillage biologique. Une géographie philosophique mythique dessine enfin la carte de cette scansion ; alors que le besoin domine le Nord, avec ses langues aux articulations sourdes, mais claires et distinctes, les passions dominent le Midi, lieu d'éclosion des langues mélodieuses, accentuées et équivoques.



2 - La rencontre d'autrui et la formation de la subjectivité : le moment critique

Du statique au génétique              [sommaire de l' article]

La présence du schème vocal fournit une clé de lecture statique commode, mais un peu trop facile pour parcourir l'Essai en un dualisme répétitif. Aller au-delà de ce dualisme, c'est découvrir une génétique philosophique qui révèle le problème de la subjectivité. L'état actuel dégénéré, raffiné, dispersé dans un mauvais infini, matérialisé, de la culture moderne n'est pas seulement l'opposé du moment originaire désigné par la typologie vocalique : il en est aussi le dérivé.
En effet, Rousseau présente l'état de la culture moderne comme le résultat d'un processus de décomposition et de matérialisation qui vient enrichir et bientôt trahir la pureté vocalique en la recouvrant. D'une part les langues s'assourdissent, s'articulent, se rationalisent ; leur fluidité se brise, leur distinction s'accroît. Elles deviennent plus aptes à traiter les affaires et à utiliser la complexité en vue du mensonge. La musique connaît une évolution parallèle ; dans la ligne chantante modulée par des inflexions infinitésimales s'introduit l'intervalle calculable, conventionnel, et avec lui la complexité de l'harmonie pensée comme système structural. Le musicien moderne calcule et écrit, il charge la matière et raffine les raisons et dans ce tapage somptueux, parcourant les combinaisons du "corps sonore", il réussit à nous ébranler, mais non à nous émouvoir. On comprend que ce modèle consonantique soit à la fois sourd et bruyant.
Or il faut voir que le processus, à la fois dégradation et progrès, est inscrit dans l'éclosion même qu'il recouvre. Autant dire qu'il est consubstantiel à l'essence de l'humanité. Il faut donc revenir au point origine de cette éclosion et le caractériser non plus seulement comme moment philosophique originaire, mais comme moment critique, et c'est alors qu'apparaissent les paradoxes de l'espace qui troublent la première simplicité du schème vocalique. 
[sommaire de l' article]


Le moment critique


"Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes et que les passions arrachèrent les premières voix". La déclaration initiale du chapitre II de l'Essai situe l'éclosion de l'humanité à elle-même comme un événement qui rompt l'uniformité de la simple nature. Cet extra-ordinaire sort l'humanité de son imbécillité pour la faire entrer dans une phase instable ou critique, un second état de nature où l'homme découvre sa propre nature et se met à donner de la voix. On connaît diverses occurrences de ce moment : le "ceci est à moi" du Second discours, engage certes le conflit, mais aussi la société. Dans Du Contrat Social, cet "état primitif" (L. I chap. 6) produit aussi le conflit et les conditions de sa solution dans le pacte. Mais la caractérisation qu'en donne l'Essai est paradigmatique. Tout se joue autour d'un rapprochement tel qu'il sort les hommes de l'univers du silence, du cri ou de la simple codification pour les faire chanter-parler. Quelle est la modalité de ce rapprochement pour qu'il assure aussi une fonction de rupture ?

Quoi donc ! Avant ce temps, les hommes naissaient-ils de la terre ? Les générations se succédaient-elles sans que les deux sexes fussent réunis, et sans que personne s'entendît ? Non : il y avait des familles, mais il n'y avait point de nations ; il y avait des langues domestiques, mais il n'y avait point de langues populaires ; il y avait des mariages, mais il n'y avait point d'amour. […] Il n'y avait là rien d'assez animé pour dénouer la langue […]. (chap. IX)


Le rapprochement animé excède le contact naturel entre congénères. Rencontre morale, il ne me présente l'autre ni comme ma réplique découpée dans la même étoffe que moi ni comme une altérité absolue, mais sous la forme étrangement familière d'autrui - une autre substance, une autre subjectivité - ce qui du même coup me fait découvrir moi-même comme substance et comme subjectivité. C'est peut-être là une description bien métaphysique de la rencontre passionnée autour des fontaines du chapitre IX. Pourtant la sphère passionnelle ainsi libérée n'est autre que le versant affectif d'une expérience primitive de la rencontre d'autrui et de la formation de l'idée d'un moi dans un commerce, mot dont il convient de conserver l'équivoque. La rencontre de l'autre conjugue la fascination, le charme et l'effroi, elle est génératrice d'une tension morale, qui peut se dégrader en division.
Dès ce point nous pouvons souligner quelques paradoxes de l'espace à l'œuvre. L'homme naturel, essentiellement dispersé, ne rencontre pas son autre, mais son congénère. Dans cet état "stupide et borné", c'est la consubstantialité de l'espèce qui fonde l'identité et qui fait aussi la séparation. Ce sauvage absolu, n'ayant aucune notion du toi et du moi, ne forme aucune idée morale de l'identité et de l'altérité. L'autre, réduit à son existence générique, lui apparaît soit sous la catégorie de l'identification totale soit sous celle de l'étrangeté totale. Il n'y a rien de plus proche et de plus séparé pour l'homme naturel qu'un autre homme naturel. Ils sont dans un rapport de fusion ou de disjonction absolue, mais jamais dans un face-à-face reliant des consciences. Bien plus : la proximité ne se fonde sur rien d'intérieur, elle est abstraite, entièrement donnée par l'appartenance fortuite à une même étoffe, à l'identité de l'espèce qui se distribue en individus, lesquels ne se connaissent pas comme consciences.
Rien d'étonnant, dans ces conditions d'uniformité et d'inertie, à ce que Rousseau recoure à une causalité événementielle du surgissement pour faire entrer en scène le moment critique où tout bascule.         
[sommaire de l' article]

La découverte de l’altérité et de l’intériorité

Le moment critique, s'il est capable de dénouer les langues et de faire jaillir la première mélopée, raconte une découverte effarante, celle de l'autre, non sous la modalité d'une altérité tranquille et absolue, mais sous celle, inquiète, d'une altérité qui me concerne. Autant dire qu'elle est constitutive du moi. Nous en avons désigné la condition de possibilité par le terme de commerce, qui engage un véritable rapport non plus entre des individus d'une même espèce, mais entre des intériorités en formation. Ce rapprochement a des propriétés bien étranges, car il se présente aussi marqué par une forme d'éloignement et de rupture, un écart. Mais cette fois, proximité et distance sont des produits de l'intériorité : elles ne sont pas données, mais constituées. La description apparemment lisse qu'en donne la fin du chapitre II est, à y bien regarder, traversée par ce paradoxe :

"Ce n'est ni la faim ni la soif mais l'amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix"


L'objet de la passion y est situé comme structuralement inaccessible et le moi s'y appréhende dans ce que le vocabulaire philosophique ultérieur appellera le désir de reconnaissance, désir que Rousseau inscrit dans la métamorphose de l'amour de soi, "mis en fermentation" (9), en route vers l'amour-propre. Pour avoir une idée de la formation de ces "affections sociales", il faut suivre le fameux bougé de la théorie de la pitié entre le Second Discours et l'Essai. Mais est-ce vraiment un bougé ? (10). Ce que l'homme naturel fait étourdiment, sur la seule foi d'une identification immédiate d'indistinction, l'homme social le fera - ou plutôt pourra ou non le faire - par une extension de "transport" qui, en franchissant l'écart, s'autorise de lui et ne l'efface pas. Il faudrait donc, pour comprendre mieux ce processus, s'engager dans une histoire philosophique de l'identification, qui est en même temps celle des modes de rassemblements humains, et dont Rousseau étire démesurément ici l'apparition.
Tentons de le traduire en termes d'espace. Dans l'émerveillement de la découverte d'autrui, dans son moment "chaud", une nouvelle modalité de la proximité apparaît. Alors que la proximité naturelle se fondait sur la distribution extérieure d'une même substance, celle de l'espèce, la proximité du moment critique n'est concevable que dans un espace métaphysique. Elle est ce qui relie non pas des individus d'une même espèce, mais chaque individu y étant élevé au niveau d'une substance à part entière, accédant au statut de subjectivité, elle relie des intériorités. C'est pourquoi la rencontre morale, révélation d'elle-même pour chaque conscience, est indissociable de la révélation à chacune de la pluralité des consciences : la rencontre demande donc autre chose qu'une pure communication codifiée. L'autre est saisi comme mon semblable par cette étrangeté qui nous écarte et qui nous fait tendre l'un vers l'autre - c'est-à-dire parler et chanter. La grande modernité de Rousseau est qu'il ne fait pas dépendre le langage d'une conscience préconstituée, mais qu'il conjoint l'origine du langage et celle de la conscience : la conscience ne s'équipe pas d'un langage, elle se forme avec le langage.
C'est dans ces conditions qu'éclôt le schème vocalique. La voix traverse la distance métaphysique qui unit et sépare les substances. Aussi se décrit-elle sous la forme d'une propagation que l'on distingue "de fort loin" (Essai, chap. XX) mais qui pourtant, pour se faire entendre, n'a pas besoin de hausser le ton. Mais on voit aussi que ce schème pose un problème. En effet, fondé sur la continuité du pneumatique et pensé comme une machine de guerre contre le modèle articulé, il peut aussi effacer l'écart qui l'a fait naître et abolir le paradoxe d'une intériorité qui ne se saisit que sous la condition de l'étrangeté, de l'altérité et d'une forme de séparation.                   
[sommaire de l' article]

Le stade fétichiste des rassemblements humains

Poursuivons cependant le mouvement génétique jusqu'à l'état moderne de la culture. La proximité paradoxale des consciences, apparue dans le moment chaud qui en fait le charme, se comprend de manière ambivalente, à la fois comme constitution et comme destitution possible de l'humanité, comme reconnaissance et comme déni de reconnaissance. Une inévitable mécanique de la séparation va en précipiter alors le moment froid, qui déploie ce qu'on pourrait appeler une prise de corps, donnant lieu à une nouvelle distribution, retravaillée, des catégories d'intériorité et d'extériorité.
La prise de corps qui aboutit à l'état réel moderne de la culture, celui que nous avons sous les yeux, Rousseau l'attribue d'abord aux langues septentrionales, issues d'une transformation des besoins en passions et à la formation dans ces climats de groupes fondés sur des agrégations d'intérêts privés. Mais il faut croire que les langues méridionales n'ont pas été épargnées. C'est une fois de plus sur la modalité de l'identification et sur les paradoxes de l'espace que je souhaite m'interroger.
Le paradoxe de l'espace qui caractérise ce passage au moment réel, divisé, matérialisé, articulé, est que nous y voyons se former des individualités séparées, "resserrées", retirées étroitement au-dedans d'elles-mêmes, et des collectivités nombreuses, divisées entre elles : les nations modernes. Le rapprochement initial ne dure qu'un instant philosophique, mais il est inévitablement suivi par la formation de conglomérats, par un mouvement de tribalisation général : du moment merveilleux de la rencontre essentielle dérive celui de la formation de corps sociaux. Il y a à la fois atomisation et planétarisation : ce moment est gouverné par une logique extensive et restrictive. Les communautés se rassemblent en vertu de processus d'identification imaginaire qui président à des appartenances de corps. Le regroupement s'effectue par catégorisation, identifications partielles qui s'évertuent à figer les subjectivités dans des images extérieures.
Comme l'écrit Jean Starobinski :

Quittant la vie solitaire des commencements, les hommes se rapprochent les uns des autres, mais pour constituer des groupes différents, pour lesquels l’entente accrue au niveau interne se paiera par la perte de la ressemblance universelle qui caractérisait l’état de nature. Ayant développé leurs idiomes propres, leurs particularités culturelles, les groupes sont plus étrangers les uns aux autres que ne l’étaient entre eux les individus solitaires du commencement. La plus grande cohérence interne est contrebalancée par la séparation et bientôt par la rivalité belliqueuse entre tribus (ou nations). Tout se passe comme si, aux yeux de Rousseau, un certain coefficient de séparation tendait à demeurer constant. La socialisation, qui réduit la séparation dans un sens, ne peut éviter de la produire et de l’accroître dans un autre sens. (11)


Mais la ressemblance de l'état de nature n'était qu'une ressemblance donnée de l'extérieur. Ici le paradoxe est double. Il vient d'abord de ce que la dissemblance, la division, l'exclusivité, ont pour fondement une similitude intérieure qui érige chacun en principe : en ce sens, ce paradoxe développe celui de la constitution initiale de l'autre et de moi-même. Ensuite ce développement, pour s'exprimer, ne peut d'abord que s'aliéner dans des images, dans une extériorité qui, censée dire le principe même de l'intériorité, ne fait que s'y substituer ; une pure extériorité s'y donne pour l'intériorité. Le principe s'égare dans des qualités d'emprunt, qui bientôt se donnent pour essentielles, c'est une logique du recouvrement, de l'usurpation, du supplément (12) qui s'enclenche de manière inévitable.
Ce stade fétichiste aussi bien du moi que des rassemblements humains trouve sa forme esthétique privilégiée dans la salle de spectacle, concentration en chambre de tous les lieux privés, sa forme politique dans les agrégats de simples volontés collectives et son schème dans l'articulation discontinue.



Lire la suite de l'article : 2b

Notes
1.    Paru dans Musique et langage chez Rousseau, Etudes présentées par Claude Dauphin, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, Oxford : Voltaire Foundation, 2004 :08, p. 3-19.
2.    Voir Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris : Minuit, 1967, notamment P. 358.
3.    Voir Pierre Burgelin, La Philosophie de l'existence de Jean-Jacques Rousseau, Paris : P.U.F.: 1952, chap. 5 et Yves Touchefeu, L'Antiquité et le christianisme dans la pensée de Jean-Jacques Rousseau, Oxford : Voltaire Foundation, 1999, chap. 9.
4.    Essai sur l'origine des langues, chap. XV. Les renvois seront faits généralement au chapitre, et pour des passages plus précis, à la pagination de notre édition (GF, 1993) ainsi qu'à celle du volume V des Œuvres complètes
5.    Essai, chap. XVI.
6.    Essai, chap. XVI.
7.    Voir notamment l'introduction de F. Goyet au Traité du sublime de Longin, Paris : Librairie générale française, 1995, et Marc Fumaroli, L'âge de l'éloquence: rhétorique et "res literaria" de la Renaissance au seuil de l'époque classique, Genève: Droz et Paris: Champion, 1980.
8.    Voir Essai, chap. XV l'analyse de la caresse (GF p. 112, OC V, p.418).
9.    Lettre à Christophe de Beaumont, Rousseau, OC IV (1969), p. 937.
10.    Voir la discussion par J. Starobinski dans son introduction à l'Essai sur l'origine des langues, OC, V, CCII.
11.    Starobinski Jean, “ Rousseau et l’origine des langues ”, Sept essais sur Rousseau dans Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle, Paris: Gallimard, 1971, p.368
12.    Voir J. Derrida, De la Grammatologie, Paris: Minuit, 1967.
Paris : Gallimard, 1995, abrégée en OC.

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Lire les autres articles du dossier Rousseau :
J.J. Rousseau, esthétique et morale
Deux grandes critiques du théâtre : Bossuet, Nicole et Rousseau


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