3 mars 1970 2 03 /03 /mars /1970 00:01
A la mémoire de Francine Lancelot
par Catherine Kintzler (mise en ligne du 21 nov. 2005)

Francine avait marqué d'un souvenir inoubliable tous ceux qui l'ont approchée - alors que dire de ceux qui ont eu le bonheur de travailler avec elle ? Je m'honore d'avoir été de ceux-ci, bien que ma formation et ma carrière de professeur de philosophie m'aient destinée a priori à évoluer loin de la danse baroque. J'ai connu Francine au début des années 80, alors que je préparais un ouvrage consacré à Rameau - je crois me souvenir que c'est Gérard Geay qui nous a mises en contact - auprès d'elle j'ai pu élargir mon champ de recherches tant elle m'a ouvert d'horizons et fait rencontrer d'artistes et de chercheurs, musiciens, chorégraphes et danseurs, entre autres François Raffinot, Antoine Geoffroy-Dechaume, Christophe Rousset, Philippe Le Moal, Eugénia Roucher, Cecilia Gracio-Moura, Wilfride Piollet, Jean Guizerix... J'ose croire que nous avons été complices sur bien des points. En 1994, Francine a participé à un colloque que j’ai organisé à l’université de Lille, auquel j’avais également invité Eugénia Roucher, Jean-Noël Laurenti et Buford Norman. Depuis la tenue de ce colloque, pour lequel nous avons eu la surprise et le bonheur de voir arriver Laurence Louppe, et qui a connu une modeste publication, je suis « tombée dans le chaudron » de la danse… et j’ai dû travailler !

Francine réunissait, outre ses qualités d'artiste, tout ce qui distingue un grand chercheur et un grand professeur : l'alliance du doute et de la certitude, de la remise en cause perpétuelle et de l'autorité. En même temps qu'elle diffusait ses découvertes et ses inépuisables connaissances, elle n'hésitait jamais à prendre conseil auprès de ceux, souvent plus jeunes qu'elle, dont l'avis lui semblait nécessaire. Elle ruminait les hypothèses et les doutes, se faisait du souci, désespérait de jamais parvenir, et puis, le moment venu, elle tranchait, décidait, allait de l'avant avec une sorte de robuste bonne humeur.

C'était un plaisir de monter dans l'appartement de la rue Portefoin, de se pencher sur tel ou tel texte avec elle, de lire et de relire un livret d'opéra en éclatant de rire, de fignoler une formule dont elle n'était pas (jamais) satisfaite, de s'amuser à imaginer tel ou tel décor, tel ou tel espace. Je me souviens plus particulièrement d'une séance de travail avec Jean-Marie Villégier, où nous décortiquions Hippolyte et Aricie, et d'autres moments très sérieux et très frivoles (mais il n'y a pas contradiction !) avec Michèle Castellengo et Nathalie Lecomte, alors que Francine préparait La Belle Dance. Je n'oublierai jamais l'index levé de Francine indiquant à Rudolf Noureev  - qui l'écoutait avec l'attention d'un écolier studieux - quelque "pas grave de Baptiste" ; je n'oublierai jamais la jubilation de Francine lors d'un colloque à Metz (je ne sais plus la date), établissant le tempo d'une danse, d'où il résultait démonstrativement que tel ou tel chef la jouait trop vite (ou trop lentement, je ne sais plus). On découvrait avec de grands éclats de rire, à la lumière d'une partition Feuillet, qu'un autre (ou était-ce le même ?) escamotait une ou deux reprises !!! Il fallait rétablir cela de toute urgence, pour le plaisir de la pensée, et pour la gloire de la danse enfin libérée de ses tutelles...

C'est grâce à Francine et à ses découvertes triomphantes que j'ai compris en quoi la danse est un art dont l'autonomie doit être conquise de haute lutte, en bref qu'il faut rendre à la danse ce qui lui est dû - impératif que partagent de façon évidemment complice la danse baroque et la danse contemporaine.
On peut être triste en pensant que quelqu'un que l'on respecte et que l'on aime est mort, mais penser à Francine Lancelot ce n'est pas être triste parce que cette pensée se tourne vers ce qu'il faut bien appeler une force et que les forces se transmettent et ne se perdent jamais.


© Catherine Kintzler

Paru en février 2006 : l'article de Françoise Dartois-Lapeyre "Francine Lancelot, the Passion of Dance and of Research", dans A Show of Hands, European Association of Dance Historians International Cultural Exchange Conference, Stockholm, 2006, p. 69-77.

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commentaires

Béatrice Massin 12/02/2010 19:04


Merci Catherine de ce très beau texte sur Francine. Préparant actuellement un hommage à son travail avec la reprise d'Atys en perspective, je me suis permise de vous emprunter quelques phrases.
j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur et je vous remercie encore pour ce beau texte qui redonne vie à son rire, à son enthousiasme et à son immense capacité de remettre ses connaissances
en question.
Béatrice Massin


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