21 septembre 1970 1 21 /09 /septembre /1970 11:10

Football français : célébration de l'inculture et déni de civilisation
Supplique aux rugbymen : restez comme vous êtes !
par Catherine Kintzler

En ligne le 21 juin 2010

Devant la descente aux Enfers que vrille sous nos yeux l'équipe de France de football, devant cet hymne célébré chaque jour à l'inculture, à la muflerie, à la grossièreté, au relâchement délibéré du langage et de la conduite, résultat d'années de démission en matière d'éducation, d'agenouillement honteux devant la mentalité de caïd qui s'affiche insolemment, je me tourne vers vous, joueurs de rugby.

Joueurs de rugby, restez comme vous êtes. Restez des gentlemen. On peut être fier de sa force et de son talent sans être imbu de soi-même. On peut être élégant sur le terrain comme à la ville. On peut et on doit s'exprimer clairement et distinctement dans la langue commune et retenue que tout le monde comprend, celle de l'analyse, qui peut être sans concession mais qui n'a rien à voir avec celle de l'invective.


On me dit souvent « Dans quelque temps, ça viendra, les internationaux seront pareils à leurs homologues du foot, ils ne penseront qu'à l'argent, et il y a beaucoup, beaucoup trop d'argent ».


Mais même s'il en était ainsi, même si les sommes en jeu au rugby atteignaient le niveau de celles qui circulent au foot, on n'est pas obligé, parce qu'on devient riche, d'être grossier et je m'en foutiste. On n'est pas obligé, parce qu'on devient riche et que les caméras sont braquées sur vous, d'exalter l'incivilité et l'inculture ; on n'est pas obligé de brandir des doigts d'honneur et de cracher des insultes en jetant l'anathème sur ceux qui se refusent à le faire. On n'est pas obligé, en devenant riche, d'humilier ceux qui gardent un peu de tenue et de dignité, de les étouffer dans une omerta destinée à protéger un groupe de « potes ». On n'est pas obligé, en parlant à tout bout de champ de « respect », de n'entendre par là que « le respect qui m'est dû, à moi et aux miens en tout état de cause et quoi que nous fassions ».


Je sais bien que le rugby ne tient pas la route en l'absence d'un minimum de solidarité et de générosité, je sais bien que la distribution des postes y rend hommage à tous les gabarits, à toutes les habiletés et fait sentir à chacun que sa force et son talent ont tout à gagner de la force et du talent des autres, je sais bien que le rugby reste relativement protégé par sa complexité même, par le degré de raffinement qu'il exige, pour être compris, de ses supporters.


Mais le rugby, comme tout le reste, n'est pas une île à l'abri de tout.  Il n'est pas plus protégé qu'autre chose de la culture de l'inculture ; car l'argent, même répandu outrageusement, n'explique pas tout. La culture de l'inculture, la célébration de l'incivilité commencent à l'école, elles commencent quand on punit un professeur pour avoir giflé un élève insolent ou brutal, quand on tolère que la mode soit aux fautes d'orthographe et que l'ignorance devienne une « manière d'être » qu'il ne faut surtout pas « stigmatiser », quand on tolère que les cancres martyrisent les bons élèves.
Alors commence le règne des petits caïds.


Pour la première fois dans ma vie de supportrice, je souhaiterai demain la défaite de ceux qui ne sont pas dignes de porter le maillot national. Oui, je soutiendrai l'Afrique du Sud contre la France des caïds à laquelle je refuse mon assentiment. Du reste, je trouverais plus digne que l'équipe de France se retire de cette compétition mondiale (1), qu'elle ne joue pas ce match qui sera de toute façon honteux : en cas de défaite, honte d'atteindre vraiment le fond du gouffre ; en cas de victoire, honte de voir triompher la mentalité de caïd.


Joueurs de rugby, qui vous affrontez rudement, qui vous
« chambrez » (et même un peu plus que ça) dans les mêlées, qui essuyez parfois vos crampons sur le dos de l'adversaire, mais qui ne discutez jamais une décision, qui ne rechignez jamais à l'entraînement, qui avez à coeur de vous battre et de gagner ou de perdre dans l'honneur, qui saluez votre public, qui, sur les plateaux tv, ne vous appliquez jamais à cacher que vous êtes intelligents et souvent cultivés, je vous supplie de ne jamais faire en sorte que vos supporters aient honte de vous et d'eux-mêmes. De vous parce que vous seriez les hérauts de l'inculture. D'eux-mêmes parce qu'ils concluraient qu'ils ont, par leur négligence, encouragé et élevé étourdiment un déni de civilisation.
 [ Haut de la page ]

© Catherine Kintzler, 2010

 

1 - [Note ajoutée 6 heures après publication] Il s'agit là évidemment d'un voeu pieux et abstrait. Car, me dit-on, si une équipe se retire ainsi, cela pénalise la même sélection nationale pour plusieurs années de compétition ; il ne saurait donc être question de détruire l'avenir de jeunes joueurs talentueux qui ont la "gnac" et envie de gagner.

 

Lire de Jean-Paul Brighelli Footballistiques sur son blog et Mondial pourquoi ce n'est pas rigolo sur Marianne2.fr.


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commentaires

Bertrand 09/07/2010 19:08



Les joueurs de l'équipe de France auraient sans doute dû dénoncer plus tôt les erreurs de leur hiérarchie mais, on le sait, le respect de la hiérarchie la fait contester trop tard. Auraient ils
dû s'y prendre autrement ? Certainement mais dans les circonstances, on choisit difficilement la forme. Ce qui est symptomatique c'est que les medias et l'opinion publique ont focalisé sur les
joueurs au lieu de condamner aussi et avant tout leurs dirigeants autrement plus responsables et les politiques qui n'avaient rien à faire ni à dire là. Et ce, au motif qu'on voulait voir des
héros dans des joueurs qui ne sont que des hommes pratiquant un jeu. Un héros est un être qui se dévoue par générosité sinon par altruisme. Les faux héros des jeux de ce cirque ne doivent pas
détourner l'attention de l'incompétence de nos dirigeants.



Bertrand 28/06/2010 20:44



Je vais un peu dissoner dans cette unanimité mais je donne raison aux joueurs de l'équipe de France ; je les admire pour leur révolte : ils ont au dessus d'eux une superstructure grassement
rémunérée d'ya qu'à et d'y faut qu'on, qui s'étend jusqu'au gouvernement. Ces dirigeants dirigent de leur incompétence jusqu'au résultat que l'on sait. Ces gens sont ils sur le terrain ;
mouillent ils le maillot ? Que les travailleurs, ceux qui sont sur le terrain, les joueurs, disent stop à l'incompétence de ceux qui les dirigent et voilà que nous condamnons ceux qui font contre
ceux qui dirigent. Il est vrai que cette attitude est dans l'air du temps : les sujets vont payer l'argent que leurs dirigeants ont perdu (pas pour tout le monde.) Les dirigeants n'ont pas de
souci à se faire : l'aliénation fonctionne bien.



Mezetulle 01/07/2010 11:33



Pour l'incompétence des dirigeants, je suis entièrement d'accord.


Mais incompétence aussi à prendre les décisions et à les imposer aux joueurs, qui en seraient probablement très soulagés (voir le commentaire n°6).


Lorsqu'un enfant pleurniche, trépigne, fait des caprices, devient vulgaire, violent, grossier, agresse ses petits copains, en résumé devient importun aux autres et à lui-même, la première mesure
à prendre est de lui imposer une discipline. La discipline est ici une libération, et pas seulement des autres, mais surtout de soi-même à l'égard de soi-même : car on peut être aliéné par
soi-même.


L'autorité du maître (magister) n'est pas à confondre avec celle du dominateur ou de l'exploiteur (dominus). La première n'a pas d'autre fin que la liberté, la seconde a pour
fin l'intérêt du dominus. C'est pourquoi parler de "travailleur", qui réfère au vocabulaire classique de l'exploitation, me semble ici déplacé.



Catherine Kintzler 27/06/2010 21:54



A lire ce poème prémonitoire sur l'excellent blog Le Boeuf qui pleure :


http://leboeufquipleure.hautetfort.com/archive/2010/05/17/un-blanc-pour-nos-blacks.html



Mezetulle 28/06/2010 10:44



Et aussi cet article
d'humeur sur Café froid.


L'auteur a parfaitement raison de remarquer que la supplique pourrait être adressée aux handballeurs, et sans doute à d'autres sportifs (je pense par exemple aux skieurs du bi-athlon qui nous ont
vraiment épatés aux jeux de Vancouver) qui n'ont nullement "la grosse tête". Mais je n'ai aucune connaissance en handball, et pas davantage ailleurs, alors que j'ai un petit niveau amateur qui me
permet de parler de rugby sans dire (je l'espère) trop de bêtises...



annette 25/06/2010 21:26



Waaououhhhh!


Madame Françoise Guichard, comme je vous en veux, d'exprimer avec tant de panache ce que j'aurais EXACTEMENT envie d'écrire !!! Veuillez accepter un grand coup de chapeau de ma part!


Bien entendu, puisque votre réquisitoire rejoint tout à fait la pensée de Catherine  (qui dit les mêmes choses, avec peut-être un peu moins de hargne, car elle est trop bonne sans doute
...!), j'avais envoyé moi aussi un commentaire approbateur et admiratif, mais d'un commun accord, elle ne l'a pas publié, certains détails ayant dépassé ma pensée.


Mon avis est que Catherine et vous-même êtes en plein dans le mille, et hélas! je ne vois pas le bout du tunnel ...


Je viens juste de commencer un ouvrage qui promet d'être très instructif et passionnant : "L'enseignement du français aujourd'hui", de Paul-Marie Conti (docteur ès lettres), avec pour sous-titre
: "Enquête sur une discipline malmenée". Il a été édité en aout 2008 (Editions de Fallois). Je n'en suis qu'au prologue, mais dès la page 19, j'ai déjà beaucoup appris (ou plutôt réappris), rien
que sur l'historique de l'enseignement du français depuis les années 50. Quelques extraits de la présentation (par l'auteur) :


   --"Si ce livre ne ressemble à aucun autre, c'est parce qu'il n'est pas un simple cri de révolte à l'endroit d'un système devenu pervers, non plus qu'un long persiflage destiné à en
souligner les écueils. Il s'agit d'une authentique étude, fondée sur un examen rigoureux des programmes qui déterminent l'enseignement du français depuis la fin des années 1990, ainsi que sur un
certain nombre de manuels qui traduisent ces programmes en "séquences", terme qui - dans le vocabulaire pédagogique actuel - remplace le vocable "cours". Cette analyse se veut exhaustive dans la
mesure où elle concerne aussi bien l'apprentissage de la langue que le sort réservé à la littérature [...]...


[...] ... pour montrer de quelle idéologie enfants et professeurs sont les otages, non sans dommages pour la nation."


En parcourant rapidement des pages plus loin, je constate qu'il s'appuie sur des exemples très précis, en grammaire, en expression, etc ...


Ce livre m'expliquera sûrement, en grande partie du moins, d'où provient le fiasco actuel. A emporter avec moi pour des vacances studieuses (en espérant qu'elles seront aussi reposantes ...!)


 



pierrot la tombal 23/06/2010 18:45



Bel article Catherine!  Et je souhaite que tu aies raison, que le rugby conserve cet esprit de fraternité et d'abnégation... Merci pour cette lecture affective.  



Françoise Guichard 23/06/2010 10:54



Raymond Domenech me rappelle ces professeurs chahutés qui ne cessent de minimiser les incidents et campent dans le déni : j'ai souvenir, il y a déjà une quinzaine d'années, d'un collègue
tellement "bordélisé" que j'avais dû intervenir dans sa salle et pousser une méga-soufflante afin de calmer les gamins, debout sur les tables en train de hurler. A dix heures, en salle
des profs, le collègue en question m'a liitéralement agressée sur le mode ""tout va bien dans ma classe", "la situation est sous contrôle" et "faut bien qu'ils s'expriment".
Raymond Domenech est au football ce que F. Bégaudeau (un autre footeux, tiens) est à la pédagogie. Victime de l'extraordiaire créativité verbale d'Anelka -- tu parles, Jules -- il réduit
l'insulte à un simple dérapage de vestiaire, que dis-je, à quelque chose de "normal" entre joueurs et coach. C'est tellement symptomatique de ce que Ph. Meirieu (oui, même lui !) appelle la
"pédagogie de la démission lors de son entretien avec Cl. Mazeron dans "Marianne" voici quelques semaines, qu'on ne peut que se réjouir de voir, enfin, l'imposture éclater dans toute sa cruelle
évidence : à quelques exceptions près, nos Bleus sont des crétins de la fabrique, vivantes incarnations de l'échec des éducateurs, et de tous les éducateurs : école, clubs sportifs, famille.
L'échec d'un système qui, à tous les échelons, refuse de transmettre -- y compris le ballon ;-(
En outre, le "politically correct" fait que, depuis déjà un moment, on ne peut plus dire d'un khon qu'il est khon, parce que ce khon est toujours aussi, forcément, issu d'une minorité plus ou
moins visible. Dire que Mme Royal est sossotte , c'est sexiste, que Ribéry est à la limite de la débilité, c'est à la fois socialement méprisant et islamophobe, qu'Anelka est un âne, c'est
raciste, etc. , etc. Résultat, on a porté au pinacle une bande d'imbéciles, parce qu'on n'a plus le droit de dire qu'ils le sont. A force de leur répéter qu'ils sont le sel de la Terre, ils ont
fini par le croire -- avec le résultat que l'on sait.
D'aucuns vont même jusqu'à expliquer que tout ce à quoi nous avons assisté ces dernières semaines, ces manifestations d'une himalayenne bêtise, ces comportements de petits caïds, seraient
inscrits dans la "culture" (sic) de ces jeunes gens, et qu'il ne faut donc pas les "stigmatiser". Dénoncer le comportement de cette bande de blousons dorés ignares et inéduqués, ce serait, au
fond, se montrer raciste, explique Julien Dray, que l'on a connu plus fûté sinon plus affûté, et qui parle d'un règlement de comptes contre la France métissée : http://www.lepost.fr/article/2010/06/21/2122744_pour-julien-dray-c-est-un-reglement-de-comptes-contre-la-france-metissee.html
Ce que nous renvoie cette lamentable histoire de ballon, c'est le terrifiant déficit de République dans lequel nous sommes tombés. L'échec des Bleus, c'est notre faillite collective, faite d'une
accumulation de démissions, de compromissions, de capitulations, de facilités, de fascination pour l'argent facile, de complaisance dans la bêtise et la démagogie, de manque d'exigences à tous
points de vue.
Mon amoureux a été élevé dans une cité HLM, par une nourrice rapatriée d'Algérie. "Si je ne disais pas bonjour au facteur, je prenais une taloche". Aujourd'hui, c'est aux facteurs, au SAMU
ou aux pompiers qu'on lance des pierres...
Un dernier point : tout vrai sportif, même footeux, vous expliquera qu'un joueur de haut niveau joue aussi et d'abord avec son cerveau. A qualités physiques équivalentes, c'est l'intelligence qui
fait la différence... Et franchement, là, il y a du pain sur la planche !



Jean BIRET-CHAUSSAT 22/06/2010 15:22



Et bien et bien, si c'est pas de l'amour, ça, je n'y connais rien. Diffusez-la, cette belle envolée, et je vous promets des mêlées amoureuses au fin fond de nos campagnes...



jf van campo 21/06/2010 18:13



Enfin un cri du coeur et de la raison que nous sommes nombreux à partager...



Lou / Mezetulle 21/06/2010 14:47



Lou avait posté ce commentaire sur l'abrégé de l'article avant que je redirige les commentateurs vers la version intégrale. Je me permets donc de re-poster moi-même son commentaire ici. Qu'il
veuille bien m'excuser de cette petite bévue.


*******


Mezetulle, je reconnais bien là votre style, votre défense de l'enseignement et votre passion pour la soule.


 
Je n'ai jamais parlé de jeu de balle au pied. Hier, le scandale méritait d'être signalé. C'est fait.


 
http://www.libellus-libellus.fr/article-va-te-faire-enculer-sale-fils-de-pute-52664664.html


 
Sur le relâchement délibéré du langage, il y a un jeu à la manière de Libellus.


 
http://www.libellus-libellus.fr/article-la-toile-est-peuplee-d-analphabetes-52151168.html


 
Votre participation serait bienvenue, mais malhonnête, pour moi, vous auriez tout bon.


 


Jean Jacques


 


 



pascal, le Tadorne 21/06/2010 12:24



Merci, merci, et encore merci à vous pour ce très bel article qui me donne la chair de poule.


Je ne connais rien au rugby mais je sais que l'on ne traite pas  quelqu'un de "sale pédé".


Je ne connais rien au rugby mais je me souviens de votre blog pendant la coupe du monde et du plaisir que j'a eu à vous lire.


Je ne connais rien au rugby mais peut-être que j'ai tout compris.


Grâce à vous,


pascal



Viviane 21/06/2010 12:00



Je partage totalement cette analyse, totalement...



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