Mezetulle. Blog-revue de Catherine Kintzler

Burqa et niqab au-delà du masque :
une dépersonnalisation indifférenciée
par Catherine Kintzler

En ligne le 22 juin 2009 - [mise à jour du 14 juillet 2010 pour les renvois aux commentaires]

Comment s’y prendre pour interdire le port de la burqa et celui du voile intégral dissimulant le visage (niqab) quand on est respectueux des libertés publiques ? L’argument de la laïcité, ordinairement avancé, est en porte-à-faux. Celui de l’oppression des femmes se révèle, à l’analyse, plus fragile qu’il n’y paraît pour asseoir un interdit. Reste la question du masque, du déni d’identification et surtout, au-delà, celle de la dépersonnalisation indifférenciée qui atteint l’idée même du citoyen.

On ne peut que saluer l’initiative de 58 députés qui proposent l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire au sujet du port de la burqa et du voile intégral (niqab) (1). L’espoir que ce travail, s’il est engagé, débouche sur une interdiction – ou à défaut sur une réglementation stricte – n’est pas mince et on s’en félicitera.
Le débat soulevé par cette heureuse initiative se déroule actuellement dans une certaine confusion. Certains disent « il faut interdire la burqa parce que la laïcité interdit le port de signes religieux ostentatoires » : ils ne voient pas que la laïcité distingue entre l'espace de l'autorité publique où s'applique l'abstention et l'espace civil où règne la tolérance en matière d'affichage religieux. D'autres font comme si burqa, voile intégral (niqab) et voile islamique étaient identiques, négligeant la question du masque et du refus d'identification qui les distingue fortement. D'autres s'appuient sur les droits des femmes, se trouvant désarmés lorsque des porteuses de burqa bien « briefées » ou tout simplement bien décidées déclarent qu'elles manifestent par ce port à la fois leur féminité, leur dignité et leur liberté. Une mention spéciale revient à Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts, qui a déclaré que « faire des grandes phrases » sur la question « n’est pas la bonne démarche » : autrement dit, pas de débat et pas de théorisation !

Le texte de la proposition de commission d’enquête offre pourtant une piste féconde et aborde trois questions essentielles. Dire en effet que la burqa et le voile intégral dissimulant le visage sont bien plus que des signes religieux, c’est ouvrir une voie d’approche, celle de l’excédent. Et trois questions sont abordées, sans être toujours nettement distinguées : celle du signe religieux, celle de l’oppression des femmes, celle du déni d’identification.
Je me propose de passer en revue ces trois questions à l’aide de la thèse de l’excédent. Plus qu’un signe religieux, plus qu’un signe d’oppression, plus même qu’un déni d’identification, burqa et voile intégral sont aussi des déclarations de dépersonnalisation indifférenciée. Et lorsque la personne elle-même se déclare publiquement sous le régime de l’anéantissement et de l’indifférenciation, le cœur même de l’association politique est atteint.


1 - Au-delà du signe religieux

Il me semble impossible d'interdire burqa et voile intégral (niqab) dans l’espace civil au seul motif que ce sont des signes religieux. Le régime de laïcité impose l'abstention dans le seul espace relevant de l'autorité publique et parallèlement il établit la tolérance dans l'espace civil. La loi de 2004 sur le port des signes religieux à l’école publique élémentaire et secondaire est conforme à cette conception. J’ai tenté de théoriser cette position dans le livre Qu’est-ce que la laïcité ? (Vrin). Je l'ai rappelée notamment dans un article consacré à la burqa dès juillet 2008 (2).
Si, comme je le souhaite, on veut réclamer l’interdiction ou la réglementation du port de ces voiles intégraux ailleurs que dans les espaces relevant de l'autorité publique, il n’est pas efficace de soulever la question religieuse en tant que telle et d’en appeler au principe de laïcité, car la laïcité articule le principe d'abstention dans l'espace de l'autorité publique au principe de tolérance dans l'espace civil. Si on interdisait la burqa dans l'espace civil pour ce motif, il faudrait aussi y interdire le voile non intégral, la kippa, les croix, les phylactères, arracher les calvaires, faire taire les cloches, débaptiser bien des noms de lieux… ce qui reviendrait à abolir la liberté d’expression religieuse dans l’espace civil.
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2 - Oppression des femmes

L’approche par la question de l’oppression des femmes semble plus solide du point de vue du débat de société et du débat idéologique. Nul doute qu’on doive s’en émouvoir : burqa et niqab sont en effet, si l’on peut dire, une exclusivité féminine, en l’occurrence une exclusivité excluante particulièrement choquante et ostensible (3).
Mais cette approche est à mon sens fragile du point de vue qui importe ici, celui d’une réglementation ou, mieux, d’une interdiction dans l’espace civil, car cela engage les libertés formelles.
Il sera en effet facile aux sectes concernées, comme aux bienpensants qui leur apportent souvent un appui, de trouver des porteuses de burqa et de niqab pour déclarer qu'elles affirment librement par là leur féminité et leur dignité. Les sectaires nieront toujours que ce port est un signe d’infériorité ou d’oppression, faisant valoir que ces femmes jouissent en France de tous leurs droits. La seule chance serait de trouver un sectaire ou une porteuse de burqa assez stupide pour déclarer tout de go, un peu comme l’a fait l’imam de Vénissieux, que burqa et voile intégral (niqab) témoignent de l’infériorité des femmes, constituant alors le corps du délit. On voit que la question d’une interdiction ne se résout pas par cette approche, car en l’absence de déclaration explicite (« nous portons cela parce que nous sommes en tant que femmes inférieures aux hommes et soumises à eux ») il faudrait réclamer la sanction d’une déclaration implicite, impensable dans un Etat de droit. Même si on peut penser à juste titre que cette infériorité et cette soumission crèvent les yeux de quiconque regarde une femme revêtue de ces accoutrements, le délit de déclaration illicite n’est pas pour autant constitué aux yeux de la loi.
En revanche la question peut et doit déboucher sur un débat de société dans lequel il est nécessaire d’intervenir sans ambiguïté pour dire que ce port est une oppression, fût-elle revendiquée comme une liberté. Et c’est lorsqu’on réfléchit à la nature et aux moyens matériels de cette oppression que le troisième angle d’attaque se révèle.


3 - Le déni d’identification et sa réglementation

L’angle d'attaque le plus efficace est à mon avis la question du masque volontaire et permanent, destiné à dérober l’identité, à la cacher. Cette question n'est pas propre à la burqa et au voile intégral. Son avantage est qu'elle est générale, elle concerne la dissimulation volontaire d'identité, le fait de rendre impossible l'identification physique en dissimulant le visage.
On peut dire cela en termes philosophiques. C'est le problème d'une personne qui déclare « je ne suis personne, ma présence ici est entièrement épuisée par l'effacement ». Il se peut que la proposition résulte d'une injonction particulièrement odieuse proférée à la deuxième personne « tu n'es personne et ce néant se montre par ton vêtement qui doit te nier », mais en tout cas son effet réel se conjugue à la troisième personne : « il (elle) n'est personne ». Il (elle) n'est jamais identifiable dans l'espace civil. Il apparaît alors, comme on va le voir dans un instant, que ce déni d’identité est en outre une manière d’abolir l’humanité – celle de l’intéressé(e) puisqu’on le (la) retire du commerce ordinaire entre les êtres humains, celle des autres puisqu’on leur indique qu’une personne peut ainsi devenir intouchable et inacessible.
Ces « vêtements » ne sont pas comparables aux robes et voiles portés par les religieux réguliers, car ces vêtements religieux n’abolissent pas l’identité personnelle aux yeux des autres : une religieuse cloîtrée peut bien anéantir son moi spirituellement, elle peut s’offrir entièrement à la dévotion, elle n’en perd pas pour autant la capacité de se faire connaître comme personne singulière dans la société civile à laquelle elle a accès librement et dans laquelle elle se présente à visage découvert. La réclusion effectuée par le voile intégral et par la burqa accompagne constamment un individu et efface délibérément sa personne aux yeux d’autrui. C’est un gouffre où vient s’abolir toute singularité.
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Certes, l’état actuel de la législation permet le port de masques sur la voie publique. Si je veux porter dans la rue des lunettes noires, une fausse barbe, une perruque, un maquillage modifiant mon apparence ou même un masque complet sur le visage, je le peux. Personne n'est tenu de décliner son identité de manière constante et publique. Cela n'est exigé que dans des circonstances précises.
On notera avec une certaine satisfaction que le décret d’application « relatif à l’incrimination de dissimulation illicite du visage à l’occasion de manifestations sur la voie publique » vient d’être publié le 20 juin 2009, alors qu’il n’y avait pas urgence. C’est peut-être un jalon posé par le Ministère de l’intérieur, mais il s’agit là aussi d’une circonstance déterminée. On pourra sans doute évoquer d’autres circonstances que la manifestation et se diriger alors vers une réglementation du port du niqab et de la burqa : accès à des lieux publics clos (banques, magasins, grandes surfaces, transports, musées, etc.). Ou encore : peut-on accepter qu’une mère masquée vienne quérir un enfant à la sortie de l’école ? Imagine-t-on un conducteur en niqab se faisant flasher à 180 km/h sur l’autoroute ?
Mais tout cela ne mène jamais que vers une réglementation dans des espaces déterminés et / ou pour un temps déterminé. Or c’est plutôt une interdiction dans tous lieux accessibles au public qui est souhaitable (4).


4 - Plus qu’un masque : une dépersonnalisation indifférenciée. De la réglementation à l’interdiction

Mais pourquoi rechercher cette interdiction et sur quels arguments pourrait-elle se fonder ?
Plus que des signes religieux, plus que des marques infamantes rivées au corps des femmes, niqab et burqa sont aussi plus que des masques. Ces vêtements, véritables trous noirs forés dans la constitution humaine, ne se contentent pas de celer la singularité d’une personne en faisant obstacle à son identification à la manière d’un masque de carnaval, ils font bien davantage : ils la rendent indiscernable de toutes celles qui portent ce vêtement, lequel n’a vraiment de sens, si l’on y réfléchit bien, que par sa multiplicité. C’est d’ailleurs sa multiplication qui alerte les élus et l’opinion.
Sous nos yeux se forme non pas une population bigarrée mais une collection d’identiques sans identité personnelle. Identiques par leur apparence néantisante, mais aussi par leurs gestes ou plutôt leurs non-gestes entravés uniformément.
A la non-identification, burqa et niqab ajoutent l’indifférenciation. Dans une émission télévisée (5), le député Jacques Myard parlait d’une dépersonnalisation. Imaginons que tout le monde porte le même masque, que nous soyons tous des éléments intrinsèquement indiscernables et réputés tels : ce ne serait plus un monde humain, ce serait une collection formée par de pures extériorités. Voilà ce que sont les femmes pour le sectarisme qui les raye de la visibilité ordinaire en leur imposant une visibilité de négation (6) : une simple collection. En la personne d’une femme, c’est donc bien l’atome constitutif de l’humanité civile et politique, sujet, auteur et finalité du droit, qui est aboli (7) : on ne voit plus, tache aveugle et aveuglante, que la trace noire de son effacement.


Je suis donc favorable à l’interdiction du port de la burqa et du voile intégral dissimulant le visage dans tous lieux accessibles au public.

  • Non pas parce que ce sont des signes religieux, car la laïcité ne les interdit pas dans l’espace civil, l’abstention étant requise dans les seuls espaces relevant de l’autorité publique.
  • Pas seulement parce que ce sont des signes d’oppression et de soumission des femmes, car ce délit serait la plupart du temps impossible à établir clairement de manière explicite.
  • Il faut les interdire parce que ce sont des dénis d’identification publique qui procèdent à une dépersonnalisation négatrice de toute singularité.

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© Catherine Kintzler, 2009.

Les commentaires et réponses qui suivent l'article valent la peine d'être lus. Outre celui de L. Fedi n°6 (commentateur régulier du blog), je vous recommande tout particulièrement celui de F. Belin n°7 qui touche à mon avis le coeur philosophique de la question.
Voir également la discussion avec Michael Nafi, commentaires n° 13 à 17 [12 nov. 2009]

la discussion avec Incognitoto sur la notion d'interdit, le double-bind, n° 19 et suivants [juillet 2010].
 
Notes   [cliquer ici pour fermer la fenêtre et revenir à l'appel de note]

  1. Lire le texte de la proposition en ligne sur le site de l’Assemblée nationale.
  2. La burqa, masque et prison, à la fois au-dessus et au-dessous de la loi.
  3. Peut-on affirmer que la burqa fait obstacle à « l'affirmation de la féminité » ? A supposer que la « féminité » existe et qu’elle soit définissable, toute femme a le droit de la refuser, tout homme peut la revendiquer, cette affirmation peut s'exprimer sous une forme qui n'a pas à être proscrite sauf si elle est contraire aux droits d’autrui, et encore moins prescrite car alors on serait dans une législation de normalisation. Et d'autre part, il n'y a pas plus affirmatif d'une féminité essentielle qu'un taliban ! Il n’y a pas de signalisation plus visible de la féminité qu’une burqa
  4. Sur ce point, on songera à l’exemple de la Belgique où nombre de municipalités ont pris un règlement de police interdisant la dissimulation du visage sauf pendant le temps du carnaval : ainsi niqab et burqa n’y sont licites que comme déguisements festifs pour un temps déterminé !
  5. C dans l’air, émission d’Yves Calvi sur la 5, vendredi 19 juin 2009.
  6.  Il faut noter que, outre la multiplicité, la visibilité publique caractérise l’efficacité de la burqa et du niqab. Il s’agit d’affichages. Aussi l’argument des bonnes âmes (« si on les interdit, ces femmes resteront recluses chez elles »), outre qu’il consiste à maintenir une oppression au prétexte d’en éviter une autre, me semble impertinent : burqa et niqab sont des « démonstrations », des affirmations de présence. Du reste ces mêmes bonnes âmes seraient bien inspirées, plutôt que de brandir une séquestration possible, de s’inquiéter des brimades et séquestrations réelles subies par celles qui refusent de se voiler.
  7. On m’objectera que cet atome constitutif est lui aussi indifférencié : les citoyens ne sont-ils pas tous égaux aux yeux de la loi ? Mais cette indifférenciation porte sur les droits, et laisse chaque singularité se déployer comme telle. On peut même soutenir que l’indifférenciation des droits a pour fin et pour effet le déploiement de ces singularités : c’est le concept de classe paradoxale que j’ai emprunté à Jean-Claude Milner (Les Noms indistincts, Seuil 1987 2e éd. Verdier , 2008) pour l’appliquer à la philosophie politique. Par ailleurs l’égalité des droits suppose des substrats individuels insécables et intrinsèquement distincts par leur identité personnelle qui ne peut être confondue avec nulle autre - qu’on songe tout simplement à l’exercice du suffrage.

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Lire la version abrégée de cet article, suivie de nombreux commentaires, sur Rue89.com.
Lire l'article de juillet 2008 :
La burqa, masque et prison, à la fois au-dessus et au-dessous de la loi



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Mar 18 aoû 1970 37 commentaires
Bonjour,
J'ai lu votre article et je trouve dommage que dès le départ vous vous attaquiez à ce problème sour l'angle "comment faire pour interdire la burqa sans que cela choque l'opinion ni que ça ait d'incidence sur la laicité..." Pourquoi ne pas s'en prendre au "pourquoi de la burqa"; Si j'ai bonne mémoire, il y a une sourate qui dit qui que la femme doit se couvrir les cheveux afin de ne pas tenter l'homme.
Comme expliqué ici "http://www.crepegeorgette.com/2009/06/23/la-burqa-dans-les-lieux-publics" elle prend alors un tout autre sens et c'est donc plutôt par l'éducation et par la prise de conscience masculine et humaine que ça se réglera.

je n'avais pas penser au problème de dépersonnalisation qui est due aux nombres de burqas. Mais n'est ce pas rattacher l'humain à sa seule spécificité physique ? comme vous citez la philosophie, quid du "je pense donc je suis" de Descartes? Et quand toutes les personnes suivent une mode, n'est ce pas déjà se dépersonnaliser (à une moindre échelle, c'est sûr)
Taz - le 24/06/2009 à 17h11
Je n'ai pas cherché à "comprendre" la burqa et le niqab dans cet article, d'autres le font beaucoup mieux que moi. J'ai seulement voulu poser la question de la possibilité, des conséquences et du fondement d'une interdiction éventuelle que beaucoup de gens spontanément trouvent nécessaire. Car interdire n'est pas une chose qui doit se faire sur la spontanéité, et ce n'est pas si facile de trouver des motifs et des fondements.

Sur "la réduction de l'humain au physique", je n'ai jamais fait cela, j'ai parlé du point de vue des libertés publiques et de la vie juridico-politique, et non du point de vue de la philosophie de la conscience ni de la philosophie morale.  Je voudrais simplement souligner que du point de vue de la loi et des dispositifs politiques, la liberté des corps est fondamentale.

Vous citez Descartes, dont je suis une très grande lectrice, mais Descartes à ma connaissance n'a jamais écrit de philosophie du droit ni de philosophie politique.
Et je ferai remarquer que cette proposition "je pense, je suis" est proférée en défi à toutes les puissances trompeuses, à tous les arguments qui abolissent le monde sensible, le monde des vérités physico- mathématiques : vous prenez là un exemple de résistance, et non un exemple de soumission. Sans compter que Descartes va reconstruire l'existence du monde physico-mathématique et du monde sensible qui ne sont nullement abolis par sa philosophie. En outre, Descartes est aussi le théoricien de l'union substantielle de l'âme et du corps !

Me reprocher une réduction de l'humain au physique, c'est faire comme si le point de vue de la philosophie politique et de la philosophie du droit devait abolir celui de la philosophie de la conscience et de la philosophie morale : ce n'est pas comme cela que ça fonctionne !
Inversement, je voudrais vous faire remarquer que prendre appui sur une certaine philosophie de la conscience et de l'intériorité (et je ne crois pas qu'on puisse invoquer celle de Descartes ici) pour récuser le point devue de la philo politique que j'utilise ici est une erreur analogue, et c'est aussi une erreur qui me semble dangereuse. Car au nom d'une riche intériorité de la pensée, on pourrait donc abolir les libertés formelles matérielles, "physiques" tellement vulgaires... Sous la burqa, une femme peut penser : bien sûr et son intériorité n'est pas totalement abolie, mais sa liberté d'aller et venir, de faire apparaître son intériorité est abolie, comme est abolie sa singularité extérieure, qui n'est pas rien. Or qu'est-ce qu'une intériorité si elle ne peut jamais s'effectuer dans le réel ? Et pourquoi une intériorité, pour se développer, devrait-elle renoncer aux libertés formelles et physiques ? Dans ce cas, si la burqa préserve tant que ça la "riche intériorité" de celles qui la portent, pourquoi les hommes se privent-ils de ce merveilleux outil de méditation intérieure ?
Sur cette voie ("peu importe le physique, seule l'intériorité compte; peu importe l'apparaître, seul l'être compte") on pourrait imaginer par exemple, outre la burqa, de ne plus donner de nom propre à une catégorie de personnes...
Mezetulle
Votre approche de la question est particulièrement intéressante.

Il me semble qu'il y a même un enjeu de préservation de notre société (fondée entre autres sur le respect de la liberté individuelle). En effet la multiplication des porteurs de burqa permet la création d'une sorte de société parallèle à la notre. L'individu n'est plus, il est dissout dans le groupe. Toutes les règles juridiques, démocratiques ... de notre société s'appliquent mal et sont alors remises en cause.

N'est-ce donc pas un moyen efficace de contourner le processus démocratique afin d'imposer insidieusement d'autres règles, plus proches de celles pronées par les religions concernées ?

Oui, vous m'avez bien convaincu, autoriser le port de la burqa reviendrait à renier les fondamentaux de notre société.

Nicolas - le 24/06/2009 à 17h35
Merci pour votre appréciation.
Juste une petite précision : je n'ai pas parlé de fondamentaux sociaux, mais de ceux de l'association politique. Le mot "société" peut désigner l'un ou l'autre (la société au sens sociologique, la société au sens de l'association politique), c'est pourquoi je me permets de donner cette précision.
Mezetulle
Catherine, quitte à vous donner raison (et comment ne pas le faire ?), il me fallait chercher quelque part une surenchère...
Donc :
http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/06/27/ces-obscurs-objets-du-desir.html
Hasta la victoria, et morokhon...
JPB
Jean-Paul Brighelli - le 27/06/2009 à 10h28
Merci cher Jean-paul, voici le lien cliquable vers votre article :
http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/06/27/ces-obscurs-objets-du-desir.html
Mezetulle
Je me demandais... Que pensez-vous des scarifications pratiquées par certains groupes de population ?...
Parce que bon, là aussi il y a un motif traditionnel et/ou religieux. Alors que selon le droit français, ça s'appelle des coups et blessures.
Et puis pendant qu'on y est, la circoncision pratiquée pour des motifs religieux, ça vous fait quoi ?... Parce que s'il n'y a pas de raison médicale de la pratiquer, là encore ça s'appelle des coups et blessures.
Est-ce vraiment compatible avec la laïcité ?
Arnaud - le 29/06/2009 à 14h41
L'article écarte précisément la thèse que vous lui attribuez en posant votre question. J'écarte en effet l'argument de la laïcité pour s'opposer au port des voiles intégraux dans la société civile : c'est le premier point, si vous voulez bien vous donner la peine de lire le texte.

Les signes religieux sont libres dans la société civile d'un Etat laïque... la laïcité n'a jamais interdit cela, pas plus que le port d'une croix, d'un voile non masquant, d'une kippa. J'ai dit et écrit cela souvent (voir notamment sur ce blog Questions fréquentes sur la laïcité - en particulier le point 6 - ou encore La laïcité face au communautarisme et à  l'ultra-laïcisme), et je le répète encore dans ce texte-ci (cela est même repris au point 1 de la conclusion) ... mais peut-être faut-il le dire une fois encore !

En revanche, s'agissant pratiques dangereuses et de mutilations invalidantes (ex. excision) cela est interdit, mais pas spécifiquement parce que ce sont des pratiques religieuses, tout simplement parce que c'est dangereux ou invalidant. La laïcité n'est pas davantage concernée ici. J'ai abordé explicitement les exemples que vous donnez page 12 de mon livre.
Mezetulle
Bonjour,
Tout d'abord merci pour vos réponses qui m'ont éclairées mais qui m'interroge de nouveau.
Je pars du prinicpe que le port de la burqa est un choix volontaire, et non imposé. Si il est imposé, interdire son port, culpabilisera une victime avec des effets divers (interdiction de sortir sans, amende, etc.) et j'imagine que dans ce cas,il faudrait une loi pour aider et non punir une victime...
Ce point étant posé, voici le fil de ma réflexion.
Vous parlez uniquement de dépersonnalisation, mais qu'en est il du choix de certaines personnes de se désociabiliser (les ermites, les retraites religieuses (frères, soeurs, etc.)? N'est ce pas aussi grave que la dépersonnalisation ? Doit-on les forcer à à avoir des rapports sociaux ?

Si l'on interdit la burqa (qu'elle qu'en soit la raison) il peut y avoir 4 conséquences :
* la personne continue comme avant (que risque-t-elle, etc. c'est un autre débat)
* la personne sort sans burqa,
* la personnes part ailleurs
* la personne reste enfermer chez elle. Dans ce cas, en plus de la dépersonnalisation dont vous parlez, elle sera désociabilisée, ce qui va, à mon avis, à l'encontre du but recherché.

Pour continuer avec mes arguments de comptoir, nous cherchons, quelque part, à imposer notre vision des choses, mais est on sur que notre vision et notre comprehension est la bonne ?

Je sais que je tombe dans des arguments faciles, mais ce sont des questions que je me pose et j'espère que vous y répondrez (peut être pas à la dernière ;-))
Taz - le 30/06/2009 à 18h01
Si vous partez du principe que le port de la burqa est volontaire (c'est une hypothèse, mais pourquoi ne pourrait-il pas l'être en effet ? on a des témoignages très "militants" en ce sens), et (deuxième hypothèse) qu'on interdit ce port, franchement je ne vois pas le problème. Il y a des tas de choses qu'on peut faire volontairement et qui sont interdites : cela ne transforme pas pour autant le contrevenant en victime. Si je commets un excès de vitesse, je suis coupable, mais à vous lire il faudrait en outre que la loi m'aide parce que je suis victime de l'interdit ! On pourrait raisonner de façon inverse : si on interdit le port de la burqa, ce sont celles qui la portent de manière contrainte (victimes) qui seront libérées.
Juste une remarque : j'ai dit que je suis favorable à cette interdiction, mais rien ne dit qu'elle sera prise. Il appartient au législateur de travailler, d'écouter, d'enquêter... et de décider.

L'exemple des ermites et religieux réguliers : je l'ai expressément abordé dans mon article et je vous invite à relire le  passage consacré à cet exemple.
Une chose est de choisir de se retirer et de mener une vie sociale recluse ou nulle - et c'est le droit de chacun. Une autre est de signifier que l'existence civile est abolie, et cela pour un sexe seulement, et de signifier que les personnes de ce sexe qui n'abolissent pas leur existence civile sont des personnes impudiques ou, pour celles qui sont musulmanes, que ce sont de "mauvaises musulmanes" (alors que l'immense majorité des musulmans vivant en France sont opposés au poprt  du voile intégral). Un ermite peut sortir à tout moment de sa retraite, un misanthrope peut sortir à tout moment de "son petit coin sombre", de même qu'un religieux cloîtré sort de son cloître pour de nombreux actes de la vie civile (pour lesquels il doit s'identifier) ou peut révoquer ses voeux librement. Personne n'est forcé à entretenir des rapports sociaux. Mais l'existence civile est distincte de la socialisation. Et la burqa n'est pas "un petit coin sombre" : c'est une déclaration permanente de non-identité et d'anéantissement civil - que cette déclaration puisse faire l'objet d'une revendication militante, je n'en doute pas une seconde, mais il s'agit bien d'un projet à caractère politique.
Une femme en burqa ou en voile intégral qui refuse de s'identifier pour se marier (ce cas est plus fréquent qu'on ne croit, et c'est une difficulté qui est rencontrée par de nombreux maires actuellement, d'où l'initiative d'André Gérin), qui refuse de s'identifier pour venir chercher un enfant à la sortie de l'école, qui refuse de se faire examiner par un médecin au prétexte que celui-ci serait juif, qui affiche en public le déni de toute identification cela ne se réduit pas à un simple retrait d'ermitage ou de misanthropie. C'est un affichage de type politique, qui touche la notion même d'association politique en tant qu'elle est formée de citoyens égaux et singuliers, identifiables - alors qu'un comportement "non social" ne met nullement en cause la constitution de l'association politique.

Sur vos 4 hypothèses : elles supposent toutes celle, préalable, d'une loi interdisant le port du voile intégral. Admettons-la, alors que la commission parlementaire va ouvrir ses travaux et qu'il n'est pas certain qu'une loi soit prise.
1 - "La personne continue comme avant" : elle se met en infraction. Oui et après ? Elle encourt une sanction, qui comme toute sanction doit être proportionnée à l'infraction. S'il y a une loi, cela doit être prévu. Si je commets un excès de vitesse j'encours une sanction.
2 - "La personne sort sans burqa": à la bonne heure ! Et tant mieux surtout pour celles qui la portaient sous la contrainte.
3 - "La personne va ailleurs". C'est son droit.
4 - "La personne reste chez elle". mais 1° elle s'enferme déjà dans une prison ambulante. Et 2° je n'y crois pas du tout, à cet argument de la séquestration. Burqa et voile intégral n'ont de sens que s'ils sont visibles, affichés : c'est une affirmation de mainmise, un uniforme politique. En revanche, il serait bon de penser à celles qui sont réellement séquestrées et brimées parce qu'elles refusent de se soumettre aux coutumes d'une communauté.

"Nous cherchons à imposer notre vision des choses". Une commission d'enquête parlementaire va s'ouvrir ; elle aura pour tâche de faire un état des lieux, elle procédera à de larges consultations, et personne ne peut dire si cela débouchera ou non sur une loi. En tout état de cause, aucune décision législative en France n'est prise au nom d'une portion de la population : vous semblez oublier que la représentation nationale s'est saisie de la question, et vous déclarez déjà, avant toute décision, que le législateur (qui n'est autre que le peuple français) se décide en fonction de vues étroites et partisanes...
Je vous rappelle aussi que c'est en France que le taux de mariages mixtes est le plus grand, largement en tête de tous les pays occidentaux. Il faut croire que la contrainte, en termes de vision des choses, est beaucoup moins forte que certains ne le prétendent.
Enfin, je ne sais pas si vous êtes un homme ou une femme, mais en tant que femme je n'ai pas du tout envie de "voir" les choses à travers une burqa ; je suis certaine que ma "vision des choses" en serait considérablement affectée, restreinte et diminuée, ainsi que tous mes mouvements même les plus ordinaires : je demande où est la contrainte la plus forte en termes de vision. Car n'oublions pas que la revendication de "liberté" qui accompagne le port de la burqa et du voile intégral s'autorise de la maxime suivante : "tant que je suis faible, je te demande la liberté au nom de tes principes ; dès que je suis fort, j'abolis ta liberté au nom des miens".

Mezetulle
Voilà une synthèse très claire et très intéressante.
Il n'y a que le dernier argument, celui de la singularité, qui me laisse perplexe.
Vous vous faites l'objection: les citoyens aussi sont indifférenciés, du moins sur le plan du droit (un citoyen = une voix, tous égaux, êtres formels, existences rationnelles ou contractuelles mais désincarnées).
Donc, si je comprends bien, c'est sur un autre plan que celui du droit qu'il faut préserver les singularités.
Mais alors quel rapport entre ce plan et celui du droit, autrement dit entre ce plan et celui de l'association politique.
Le texte devient ici très allusif, pour ne pas dire "poétique" (à la fin). On comprend, en gros, qu'il faut être d'abord un sujet (libre, volontaire, parlant en première personne, affrontant le regard d'autrui) pour être citoyen (quitte à se placer dans une position de citoyenneté non -différenciée, ce qui est pour vous la position idéale pour penser la citoyenneté).
Cette réponse (supposée de ma part) soulève bien des problèmes concernant la burqa.
- Porter la burqa pour affirmer ses convictions, n'est-ce pas une manière de se poser en sujet?
- Si oui, cette manière est-elle incompatible avec la citoyenneté?
- tout mouvement religieux d'effacement de soi est-il condamnable au nom de la citoyenneté et de ses conditions nécessaires? Auquel cas, il faut tenir tout un courant chrétien pour anti-républicain.
- Mais l'Etat peut-il ainsi juger les doctrines? L'Etat ne doit-il pas gérer les "extériorités" (que vous reléguez et, je dirais presque, rejetez).
D'autres problèmes encore semblent montrer que cet argument est encombrant et qu'il faudrait plus raisonnablement s'arrêter à celui de la non-identification (largement suffisant).
En outre, le sous-titre est difficile à comprendre: pourquoi la non-identification appellerait-elle une réglementation, tandis que la dépersonnalisation appellerait une interdiction? N'est-ce pas plutôt dans le premier cas que le droit est le plus clair? Alors que l'interdiction, portant sur le second cas, où le droit est moins clair, est une question de droit pur aussi?
Je termine. Est-on tenu, vraiment, d'être singulier? Qui peut prétendre l'être?
Et ne peut-on pas se cacher derrière son corps? Visage maquillé, chirurgie esthétique, look travesti.
Fedi - le 01/07/2009 à 21h21

  1.  Votre description du sujet citoyen est excédentaire. J'ai raisonné en sens inverse et de manière négative : je me suis interrogée sur une déclaration d'anéantissement permanent de l'existence civile pour une portion de l'humanité, sur ses conséquences, et j'ai émis l'hypothèse que cette déclaration atteint l'un des fondements de l'association politique.
  2. A mon avis, le droit est concerné dans la question du déploiement des singularités. Faire en sorte que chacun puisse déployer un maximum de propriétés qui le distinguent de tout autre tant que cela ne nuit pas aux droits d'autrui est l'une des finalités d'une législation républicaine. Je suis étonnée que vous me posiez cette question, car je l'ai abordée avec quelque détail aux pages 41-46 de mon livre, que vous avez lu de près. Et pour l'obligation de singularité, cela n'a aucun sens : c'est comme si on exigeait que chacun soit propriétaire parce que chacun a le droit de propriété.
  3. "Porter la burqa, manière de s'affirmer"? Porter une croix gammée, porter une cagoule KKK aussi. Dans tous ces cas, le statut d'autrui est visé par la déclaration. Il y a un article de Caroline Fourest sur le parallèle KKK / burqa comme affichages politiques.
  4. Je me demande si vous prenez la mesure du problème auquel sont confrontés les élus locaux : une femme qui, lors de son mariage civil, ou quand elle vient chercher son enfant à l'école, refuse de s'identifier parce qu'elle tient qu'elle ne doit jamais montrer son visage dans un lieu accessible au public, cela existe, ce n'est pas du roman, cela se multiplie tellement que ces élus s'alarment. C'est de cela qu'on parle et non d'une fantaisie de mode ou de quelque posture pseudo-philosophique d'adolescente. J'ai assisté hier 1er juillet au lancement de la commission parlementaire à l'Assemblée nationale et c'est de cela qu'il a été question. On parle de personnes qui déclarent ouvertement que l'existence civile n'existe ni pour elles ni pour toute une partie de la population du seul fait que ce sont des femmes.
  5. Au sujet des mouvements d'effacement religieux sur lesquels vous revenez, j'ai déjà répondu plusieurs fois. Voir la réponse au commentaire précédent (n° 5) et voir ma critique de la fausse comparaison entre burqa et retraite religieuse dans l'article ci-dessus. J'ai également répondu déjà il y a un an sur cette fausse comparaison : (réponse au com n°2 posté par vous, répétée dans la réponse au com n°3 ). Je suis lasse de répéter ce point.
  6. Il y a des courants chrétiens antirépublicains: bien sûr. Et pourquoi faudrait-il interdire les courants antirépublicains ? S'ils n'enfreignent pas la loi, s'ils ne s'en prennent à personne ni au droit de personne... Mais s'ils se baladent dans l'espace accessible au public en déclarant que au fond, les chambres à gaz ce n'était pas si grave, ils s'en prennent à l'un des fondements de l'association politique elle-même : et il est juste de sanctionner ces déclarations. Si d'autres déclarent à qui veut l'entendre que les femmes sont inférieures et qu'il faut les battre, ils s'en prennent à une loi fondamentale et il est juste de les sanctionner. Je vous laisse continuer le raisonnement à l'aide des points 3 et 4 et après lecture de l'article de C. Fourest.
  7. J'ai parlé de réglementation s'agissant de la non -identification à partir des exemples que j'ai pris. Mais la Belgique il est vrai a été plus loin. J'en parle en note.
  8. On peut se cacher derrière son corps, et d'une certaine manière oui nous sommes tous masqués. Toute une réflexion sur le masque et la figuration est à reprendre - car il y a bien des études là-dessus - et à poursuivre. J'ai quelque idée là-dessus mais permettez-moi pour le moment de ne pas en dire davantage. Cela demande plus qu'un simple commentaire.
Mezetulle
    Bonjour,

    Le présent commentaire a été proposé aux rédacteurs du journal en ligne Riposte laïque, qui choisiront peut-être de le publier :



                Madame,

 

                Il faut vous remercier pour cet article et pour le soutien sans équivoque à la proposition des députés Myard et Gérin que vous y exprimez. Votre autorité pèsera sans aucun doute lors des débats.

                Votre texte, pourtant, me heurte, car il se propose explicitement de trouver, pour contrer l’irrecevabilité juridique supposée des bonnes raisons d’interdire burqa et niqab, de mauvaises raisons de substitution qui, à défaut d’appréhender toute la portée philosophique du problème, présentent l’avantage d’aboutir au résultat souhaité. La burqa, selon vous, ne pose réellement problème que par sa multiplication, qui rend indiscernables les femmes qui le portent.

A la lecture des différents articles de votre excellent site, je crois cependant comprendre le sens de votre démarche : tout débat sur la détermination des libertés publiques se doit de se contraindre à la qualification la plus pauvre, c’est-à-dire la plus abstraite et la plus formelle, de ces libertés, car c’est précisément cette réserve, ce refus de définir qualitativement la liberté qui assure à ce concept son extension maximale. L’Etat de Droit, aveugle garant de la jouissance des libertés, autorise tout ce qui n’est pas explicitement interdit. A l’inverse, l’Ordre moral interdit tout ce qui n’est pas explicitement autorisé.

 Pourtant, si l’on s’en tient à cette analyse, il me semble que votre texte n’échappe pas à la contradiction : car c’est bien à une détermination substantielle de l’individualité libre comme personne, sujet moral de l’association politique, que vous revenez finalement pour asseoir la nécessité de légiférer contre un vêtement qui, du sujet politique, efface la qualité pour ne laisser subsister qu’une présence fantomatique et quantitative. Réduction de l’individu à son chiffre, unité politique indéterminée, la femme emburqannée réalise de fait la détermination la plus pauvre de la liberté : sa forme pure et vide. Car la liberté comme forme, délestée de toute substance qui la qualifie, est disqualifiée : elle n’existe plus.

La conclusion de votre texte me paraît donc s’appuyer sur un présupposé implicite que vous ne théorisez pas : le sujet politique est toujours plus que la pure forme de sa liberté. La personne, sujet, auteur et finalité du droit, transcende l’unité politique formelle et strictement quantitative qu’est un individu quelconque, impersonnel et indifférencié. Par conséquent, l’Etat de Droit ne peut être compris comme un dispositif aveugle : il est orienté par ses principes constituants, obligé à sa propre morale, transcendé par sa finalité (telos). Le dispositif légal limité à sa seule forme ne suffit absolument pas à garantir un maximum de liberté. Aucun démocrate ne peut donc se permettre de s’abstenir de le qualifier.

La génialité de votre pays fut de promouvoir, au prix du sang, un système de valeurs universaliste et égalitaire. Il s’est agi alors de fonder un modèle de Droit qui garantisse à chaque citoyen un maximum de liberté individuelle, mais sans toutefois mettre en péril la viabilité du modèle lui-même. L’exercice de la liberté individuelle de chacun s’arrête donc nécessairement où commence celle des autres, dans l’intérêt général.

Les Idées qui constituent le substrat moral de l’Etat de Droit républicain ont forgé sa devise : liberté, égalité (en dignité et en droits), fraternité. Elles sont également au fondement de toute l’éthique humaniste moderne et reprises dans l’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Ces Idées donnent aux lois leur substance et leur sens, elles donnent aussi la règle du jugement quant à l’exercice des libertés : la maxime particulière de telle action nuit-elle ou non à l’universalité des principes constituants?

Revenons alors à la Burqa. Si elle doit être interdite, c’est parce qu’elle institue un usage de la liberté qui va fondamentalement à l’encontre des buts et principes de l’Etat de Droit républicain. Niant l’égale dignité des femmes et des hommes, ostracisant en de multiples sens, ce vêtement met en péril la viabilité du modèle universaliste et égalitaire que constitue la République. Il est donc interdit de le tolérer.

Il faut peut-être définir plus complètement la notion de tolérance : dans l’Etat de Droit républicain, est toléré tout ce qui n’est pas interdit. Mais tout usage des libertés qui s’oppose à l’ordre républicain est interdit a priori. A cet égard, il est très significatif que la seule référence constitutionnelle à la notion d’ordre public apparaisse dans l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, et précisément pour réglementer la manifestation publique des opinions, religieuses ou au

Frédéric Belin - le 05/07/2009 à 09h38
Le commentaire qui précède (n°7) a été posté tel quel, malheureusement incomplet, interrompu au milieu d'une phrase. Averti de cet incident, M. Frédéric Belin m'a envoyé par mél la suite (et fin) de son texte, je l'en remercie, comme je le remercie pour la qualité de ce commentaire, de haut niveau.
Mais comme il m'est impossible d'intervenir sur le contentu d'un commentaire posté par un lecteur, je ne peux pas "coller" ce morceau dans le commentaire précédent !
Je le reproduis donc ici en italiques, avant ma réponse.

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Suite et fin du commentaire précédent :

"Il faut peut-être définir plus complètement la notion de tolérance : dans l’Etat de Droit républicain, est toléré tout ce qui n’est pas interdit. Mais tout usage des libertés qui s’oppose à l’ordre républicain est interdit a priori. A cet égard, il est très significatif que la seule référence constitutionnelle à la notion d’ordre public apparaisse dans l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, et précisément pour réglementer la manifestation publique des opinions, religieuses ou autres :

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi ». DDHC, art.10.

L’ordre public, au sens strict, est donc avant tout un Ordre moral républicain qui encadre l’usage des libertés individuelles : n’est autorisé que tout ce qui ne nuit pas à autrui et à la Société. La notion est jurisprudentielle, floue et évolutive, mais elle a pour principe la sauvegarde des « fins d’intérêt général ayant valeur constitutionnelle », parmi lesquelles figurent la dignité de la personne humaine et l’égalité des hommes et des femmes.

En un sens plus faible, l’ordre public recouvre « le bon ordre, la sécurité, la salubrité et la tranquillité publique ». L’ouverture de la commission d’information sur la burqa, sollicitée par plus de soixante députés, démontre à elle seule l’intranquillité que provoque, au sein de la population française, la multiplication de ces vêtements chargés d’une forte symbolique discriminatoire. Par ailleurs, une consultation populaire sur ce sujet serait décisive.

Il importe donc peu de savoir si la burqa, le niqab ou même le voile islamique sont ou non des vêtements religieux. Il n’importe pas non plus (d’un point de vue juridique) de savoir s’ils sont portés librement ou pas. La question qu’auront à se poser les députés est seulement : a-t-on quelque raison de penser que ces attributs manifestent, dans la société civile, une conception de l’être humain opposée aux buts et principes universalistes et égalitaires de la République ? Dans l’affirmative, leur interdiction devra être inscrite dans la loi, expression de la volonté générale, quitte à en tolérer par la suite les formes les plus discrètes."



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Réponse de CK

Tout d'abord juste un point de désaccord avec vous : je n'ai jamais écrit que la burqa ne pose réellement problème que par sa seule multiplication. A ce sujet j'ai juste écrit que c'est sa multiplication qui alerte les élus et l'opinion. Cette multiplication joue un rôle de révélateur car elle exhibe l'indifférenciation que la burqa opère : mais cette indifférenciation est essentielle à la burqa et au voile intégral.

En revanche, le point philosophique sur lequel vous attirez l'attention des lecteurs me semble parfaitement juste et au coeur de la question. Je termine en effet mon article en disant qu'il faut interdire burqa et voile intégral parce qu'ils visent la notion même de personne, constitutive de l'association politique, en affectant de manière essentielle son accès à la singularité. Je suppose donc que la constitution républicaine où la loi est la même pour tous articule des sujets distincts de manière intrinsèque et non des atomes vides sans qualification.
Et là vous relevez ce qui vous semble une contradiction entre d'une part mon attachement aux libertés formelles (détermination pauvre ou minimaliste) et de l'autre ce présupposé d'un élément qui excède ces formes, à savoir le concept de "personne", qui dites-vous, "transcende l’unité politique formelle et strictement quantitative qu’est un individu quelconque, impersonnel et indifférencié". Je vais essayer de montrer en quoi il n'y a pas contradiction.

Je n'ai jamais identifié ce sujet avec les droits dont il est à la fois le substrat, l'objet, l'auteur et la finalité. Les droits sont formels en ce sens qu'ils s'appliquent à toute personne. Mais encore faut-il que les sujets-auteurs des droits existent pour que le discours même des droits républicains ait un sens. Il sont donc en un sens "qualifiés" mais pas par des qualités au sens habituel du terme, ils sont désignables comme des individus discernables de manière minimale - ayant une identité au sens de l'état civil. Un nom : ce n'est pas un adjectif, c'est un substantif. Il s'agit ici de noms propres : on ne peut pas imaginer plus substantif qu'un nom propre. Que dit mon nom propre ? Il ne dit rien de plus de moi que le fait que je suis moi, discernable de tout autre, il énonce le principe de ma discernabilité substantielle. Le corrélat symbolique et empirique dans l'espace partagé de ce principe de discernabilité est le visage.

On est obligé ici de faire un peu de "philosophie première" : une métaphysique du sujet - les classiques auraient appelé cela une substance, ce dont on parle toujours au cas-sujet et non au cas-régime. On peut appeler aussi cela un "démon" : un démon c'est ce qui a prétention à être un dieu, un "Je" absolu. Bon, redescendons dans le domaine de la philosophie politique. Le sujet-législateur des droits dans une république a des propriétés analogues à celles de la substance au sens métaphysique : il se conjugue à la première personne, mais cette première personne est assumable par une infinité possible de sujets ; lorsque la loi parle en disant "tous", "nul", elle parle de tous et elle parle de moi, elle parle de tous en tant qu'ils sont des "autres moi". Le discours de la loi n'est ni particulier ni collectif : il est à la fois singulier et universel. Et lorsque j'exerce mes droits je le fais de manière unique, précisément parce que ces droits sont les mêmes pour tous.

Prenons une autre voie pour parvenir à cette idée, ce qui permettra de la préciser. Il suffit d'une réflexion simple pour se rendre compte que cette métaphysique du sujet implique plusieurs sujets : il n'y aurait pas d'idée de droit, de devoir, de loi, s'il n'y avait qu'un seul sujet du droit, ce serait absurde : la loi m'oblige dans la mesure où elle oblige tous les autres, pris dans leur extériorité réciproque. Osons les "gros mots" : toute philosophie du droit suppose la pluralité des substances, et la philosophie républicaine du droit suppose de plus leur égalité. Ces substances sont nécessairement distinctes : leur égalité aux yeux de la loi qui rend leur coexistence possible ne les identifie pas les unes aux autres.

La question se pose donc de savoir si le principe de leur distinction est purement quantitatif (sommes-nous en république comme des gouttes d'eau ou des points identiques, discernables uniquement par leur position dans le temps et dans l'espace?) ou s'il est aussi qualitatif (sommes-nous discernables intrinsèquement, par des propriétés qui font de chacun de nous un être unique ?). Je réponds par la deuxième proposition et pas seulement parce qu'elle est empiriquement vraie. Au-delà de sa valeur empirique, la distinction intrinsèque par laquelle notre personne s'identifie est également portée par le concept de loi juridique et d'association politique républicaines : c'est ce que j'ai tenté de théoriser dans mon livre en recourant au concept de classe paradoxale. Et si vous voulez bien prendre la peine de lire la note 7 de l'article ci-dessus, vous verrez une référence à ce concept avec la source dont je l'ai tiré : le livre de Jean-Claude Milner Les Noms indistincts (Seuil 1987, réédition Verdier, 2007). Une classe paradoxale réunit des éléments en principe de ce qui les différencie : sa loi énonce le déploiement de leurs différenciations individuelles. Dans mon livre, j'ai également cité (p. 41-46) un texte de Condorcet qui expose le même principe, sans bien entendu utiliser les mêmes termes, au sujet de la fonction d'une Déclaration des droits.

La distinction des sujets-législateurs par un principe d'identité personnelle minimal (on ne parle pas des propriétés réelles de telle ou telle personne, mais du principe d'individualité qui les distingue les unes des autres comme le fait l'état civil) me semble donc primordiale en droit républicain - c'est à cet ordre politique fondamental que le refus de l'accès à la singularité me semble contrevenir, d'où ma position en faveur d'une interdiction de la burqa et du voile intégral, fondée sur l'idée d'une dépersonnalisation du sujet de l'association politique. Et pour vous répondre sur le point précis que vous soulevez : les sujets singuliers, en s'associant en république, s'entourent de formes applicables à chacun d'entre eux pour pouvoir assurer, maintenir et développer leur singularité, mais encore faut-il que la possibilité de singularité s'attribue à des sujets énoncés comme singuliers (leur identité personnelle) par la loi. J'ai raisonné ici dans l'autre sens : comment expliquer les droits comme formes égales si on n'en suppose pas des substrats singuliers (la réponse à ma question est dans la devise républicaine, qui est dans le bon ordre : "Liberté, égalité, fraternité") ? On peut aussi dire cela en posant une série de questions à la manière de Rousseau : "De qui, de quoi parle la loi, qui la fait ? " La réponse aux trois questions est la même :  tous, chacun, moi-même. C'est ainsi que j'entends le principe "La loi est générale dans son essence et dans son objet" : elle n'est ni particulière (ce qui serait absurde) ni collective (s'appliquer à une collection c'est exclure les autres collections - on a alors seulement une coutume) elle est universelle et s'adresse à chacun singulièrement. D'où je conclus : s'en prendre au symbole même de la singularité qu'est le visage et faire en sorte que la distinction des sujets soit réduite à une pure collection, c'est dissoudre le "chacun", essence et objet de la loi.

Je propose encore une dernière formulation. La loi républicaine suppose des sujets libres et égaux. Elle ne leur attribue pas de propriétés "riches" qui les obligeraient à être ceci ou cela : pour faire coexister leurs singularités et afin que celles-ci se déploient, elle leur donne des droits et les devoirs corrélatifs à ces droits. Mais encore faut-il, pour que ces droits et ces devoirs soient applicables effectivement, qu'elle puisse en désigner les sujets un par un - c'est le concept d'identité civile, qui établit un principe d'indiscernabilité minimale pour chacun. Une personne dépourvue de cette identité dans l'espace civil ne peut pas exercer ses droits, et symétriquement elle échappe aux devoirs - elle est à la fois au-dessous et au-dessus de la loi.
Que fait le voile intégral ? Il ne s'en prend pas - pas encore - au nom propre, mais c'est peut-être l'étape suivante ? Il s'en prend au principe minimal de discernabilité, qui symbolise empiriquement l'identité dans l'espace civil partagé - le visage - en l'effaçant totalement. C'est en ce sens que j'ai parlé d'une atteinte à la personne dans son principe. Ce qui fait que je vous rejoins entièrement sur la conclusion. Je remarque que comme l'argument décisif est ici l'atteinte au principe minimal de discernabilité, la conclusion vaut pour le voile intégral et la burqa. C'est d'ailleurs sur eux seuls que les députés auront à s'interroger dans la mission d'information.
Mezetulle
La polémique autour de la burqa commence également à faire rage en Suisse. Merci pour votre très intéressant article. Sur mon blog http://hysterytrain.blogspot.com/, j'ai développé un aspect complémentaire à vos arguments, lié à la signification symbolique du visage dans nos sociétés occidentales (en relation avec la pensée de Levinas). Evidemment, difficile de légiférer sur une base philosophique ou anthropologique, mais ce sont à mon avis des éléments essentiels.
hystery train - le 06/07/2009 à 19h07
Bonjour,

J'ai eu plaisir à lire votre réponse à F. Belin, qui repose la question que j'ai soulevée plus haut sur la dépersonnalisation et son incompatibilité - du moins supposée - avec le principe du droit républicain. Dans votre réponse à ma propre question, vous me renvoyez à une réponse un peu ancienne qui concernait le problème de la réclusion volontaire; je n'ai pas oublié votre position là-dessus mais c'est sur un autre problème que portait ma question. Quand je parle de courants religieux anti-républicains, je ne fais pas allusion aux révisionnistes (qui d'ailleurs ne constituent en aucun cas un courant religieux) mais bien aux augustiniens et aux musulmanes portant la burqa, qui ont en commun (dans votre ou dans notre lecture) de se nier en tant que singularités. Votre réponse à F. Belin semble montrer que l'on est au-delà de la question de la réclusion. Le moine qui choisit la réclusion volontaire peut demeurer citoyen. Ici, c'est la substantialité du sujet républicain qui est atteinte. Je maintiens donc que ma question n'était pas redondante.

Ce qui pose problème dans votre réponse c'est qu'on finit par être obligé de considérer que le religieux qui se nie en tant qu'individu (par exemple pour laisser place à Dieu, en regard duquel sa propre existence est nulle) ne peut plus être considéré comme un citoyen. J'avais noté la même ambiguïté que F. Belin. Si le sujet est un sujet formel, juridique, il n'a pas besoin d'être un sujet qualifié. A mon avis cela pourrait suffire. Mais vous expliquez, assez longuement (en revenant sur l'exposé de votre livre), que c'est un sujet qualifié qui est ici requis.

Je me demandais, dans mon message (n°6) si le fait de se voiler intégralement ne pouvait être interprété (je dis bien: interprété) comme une sorte de re-qualification. Par exemple une façon de dire: je ne suis pas soumise à l'Occident, je m'affirme comme relevant d'une autre tradition, je ne m'habille pas comme une pute, j'ai des principes, etc. Ce n'est pas tout à fait la même chose que de porter une croix gammée (allusion à votre réponse) qui est un acte d'incitation à la haine. C'est une revendication d'identité (même si incomplète ou illusoire). Peut-on articuler cette revendication d'identité avec la question du sujet (donc des intentions, du libre-arbitre...)?

Bon, je reviens à la question théologique de la dépersonnalisation. S'il est avéré qu'une religion prêche la négation du moi (le moi est haïssable), comment l'Etat va-t-il la traiter? On ne peut pas évacuer la question en se référant au délit d'incitation à la haine (d'ailleurs ce fait reste marginal). Dans votre présupposé, l'Etat devra la déclarer incompatible avec la république. Pourquoi ne pas franchir ce pas et dire: l'Etat doit interdire toute les formes religieuses qui prêchent la dépersonnalisation, parce que la dépersonnalisation est une négation des singularités fondatrices de l'association politique. Pourquoi ne pas aller jusqu'à cet énoncé radical?

Mon idée - celle que j'ai derrière la tête en postant ce message et dékà le précédent - c'est que la laïcité trouve ici ses limites: organisatrice des rapports entre citoyenneté et religion, elle se heurte à leur incompatibilité. Soit donc du religieux qui annule les conditions de possibilité de l'association politique non pas dans les faits civils mais "métaphysiquement" (c'est vous qui parlez de "philosophie première". L'incompatibilité peut se jouer à ce niveau. Je soutiens pour ma part que seules certaines formes religieuses sont compatibles avec la république et que la laïcité, pour les autres, ne peut signifier qu'un combat. Or -autre affirmation de ma part - le combat serait ici plus respectueux des "fidèles" que l'attitude qui consiste à "convertir" ceux-ci aux formes de religion "politiquement acceptables", ce qui revient à agir sur les consciences. Toute incitation à prêcher un islam "modéré" me semble une atteinte (plus ou moins sournoise) à la liberté de conscience. Le combat est plus respectueux, parce qu'il institue un adversaire et reconnaît sa dignité. En termes de références (librement utilisées) Nietzche me semble en somme plus recommandable que Condorcet. Merci.
Fedi - le 16/07/2009 à 18h23
Merci pour ces précisions. Je vous propose quelques pistes.

  • La substantialité du sujet républicain est atteinte. Oui c'est effectivement sur ce point que porte la fin de mon article, et la discussion avec F. Belin a permis de bien le dégager. Sur l'attitude religieuse consistant à effacer ce sujet, il faut à mon avis distinguer le moment moral et le moment politico-juridique; tout le monde a le droit de se nier moralement comme sujet, cela ne contredit nullement le droit. Mais ici il s'agit d'une négation juridique et politique par laquelle chacun est visé: bien entendu ce sont les femmes qui reçoivent le message "5 sur 5" mais cela, par principe, vise l'ensemble des sujets puisque c'est comme sujets qu'elles sont elles-mêmes visées.
  • La distinction qualitative. Grâce à la discussion avec F. Belin, j'ai eu l'occasion de réfléchir à ce point et d'esquisser une réponse de "philosophie première". Une distinction qualitative ne repose pas nécessairement sur des qualités rattachables ou détachables de la substance. J'ai parlé dans ma réponse au commentaire n°7 posté par F. Belin d'une distinction substantielle. Elle n'est pas quantitative, ne reposant pas sur une simple pluralité dans l'espace ou dans le temps, mais bien intrinsèque. Le nom propre ne dit rien d'autre que cela : à savoir qu'un individu est singulier, quelles que soient par ailleurs les qualités qu'on peut ou non y rattacher. Mon nom ne dit rien de mes qualités, il dit que moi je suis moi, substance distincte de toutes les autres, distincte précisément par sa substantialité. Il faut réfléchir à cela, et pourquoi le visage plus que toute autre zone du corps est concerné par la question de la singularité substantielle, je ne peux guère en dire plus.
  • Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'interdiction des formes religieuses qui prônent la dépersonnalisation ? Cette interdiction serait particulière, et la dépersonnalisation n'est pas un fait spécifiquement religieux. D'ailleurs il faut prendre au sérieux ce que disent les musulmans à propos de la burqa et du voile intégral : nous n'avons rien à voir avec cela, c'est une manifestation sectaire. La lutte contre les sectes rencontre également le problème de la dépersonnalisation et on voit que ce n'est pas si facile que cela de s'en protéger. Il faudrait donc interdire la dépersonnalisation en général, et on ne peut le faire que formellement c'est-à-dire en interdisant les formes matérielles saisissables empiriquement de cette dépersonnalisation - il faut que le corps du délit soit constitué : c'est très difficile, et les parlementaires qui travaillent sur les sectes le savent mieux que nous. Interdire le masquage du visage dans l'espace civil me semble légitime, et comme vous le faites remarquer, l'argument de l'identification immédiate pour des raisons de sécurité publique est suffisant. Mais ça ne nous empêche pas de réfléchir plus loin.
  • Seules certaines formes religieuses sont compatibles avec le droit républicain ? Ma position est plus générale : toutes les religions, tant qu'elles n'ont pas renoncé à faire la loi, sont incompatibles avec le droit républicain. La laïcité a été inventée notamment à cause de cette incompatibilité, qu'elle résout par une amputation. Il ne faut pas oublier que la laïcité est issue d'une expérience historique dans laquelle une religion était hégémonique et régentait l'ensemble de la législation, y compris l'état civil : après la révocation de l'édit de Nantes, la France n'a pas pu connaître l'expérience de la coexistence des religions (comme l'ont connue d'autres pays), elle a dû, pour installer le droit moderne républicain, inventer une solution radicale face à une hégémonie radicale. Donc on ne peut dire "quelque religion est radicalement incompatible avec la république" que par expérience. Or nous sommes en train de tenter l'expérience de la solution laïque (amputation) avec l'islam, sur le modèle qui a réussi avec le catholicisme hégémonique (qui était pourtant un très très gros morceau). Cela va-t-il marcher ? Je pense que c'est possible, et de nombreux musulmans (qui n'ont pas eu droit à la parole jusqu'à présent, mais qui se manifestent de plus en plus) le pensent aussi.
  • Nietzsche préférable à Condorcet. Oui, et l'inverse est vrai aussi. N. préférable dans son analyse morale, mais il n'a à ma connaissance pas écrit de philosophie du droit, il n'a pas écrit une Déclaration des droits, il n'a que des pensées sommaires sur le suffrage et ses paradoxes, il ne réfléchit sur les institutions qu'en termes négatifs et (pour utiliser son lexique) réactifs, il n'a pas compris grand'chose à la Révolution française : sur ces points, Condorcet est préférable. Une théorie n'est préférable à une autre que sur le champ nécessairement limité de sa puissance. La puissance de la pensée de Condorcet ne porte pas sur les mêmes points que la puissance de celle de Nietzsche et elle ne pose pas les mêmes questions. En revanche, sur le plan de la morale pris absolument, il y a effectivement des points communs, et j'ai abordé ce sujet (morale de l'excellence) dans un chapitre de mon Condorcet et un chap. de La République en questions où je m'efforce de montrer pourquoi sur la morale de l'excellence et des âmes généreuses, Descartes me semble préférable à Nietszche, d'ailleurs Nietzsche en avait quelque idée, ce n'est pas sans raison qu'il appelle Descartes "Monsieur" !
Mezetulle

Madame,

J'ai lu et relu votre article, tant il est rare, dans ce débat sur le voile intégral, d'entendre évoquer des arguments autres que celui de la laicité, ou celui de l'égalité homme-femme.

Quant à l'argument de la laicité, il est invoqué à en donner le tourni. Et, si vous saluez l'initiative des parlementaires signataires de la proposition de résolution d'André Gérin, le contenu même de cette résolution, au fil de laquelle les termes "laicité" ou "laique" reviennent près de dix fois, ne va pas sans laisser perplexe. 
De plus, cette idée qu'il faudrait interdire le voile intégral au nom de la laicité est reprise à l'unisson et jusqu'à plus soif par bon nombre de journaux.

Cette grande confusion ne me semble pas seulement dommage, elle me semble dangereuse. Car elle accrédite l'idée que la laicité s'applique dans la rue, ce qui est un contresens funeste. Surtout, elle détourne d'une réflexion sur les vraies attaques dont la laicité fait aujourd'hui l'objet, de l'accord avec le Vatican sur la reconnaissance mutuelle des diplômes universitaires, à la proposition de loi Carle.

Rappeler que la laicité ne peut être d'aucune aide dans le débat sur le port du voile intégral dans l'espace civil, était donc nécessaire, et les arguments que vous avancez pour prôner l'interdiction me semblent bien plus convainquants.

Toutefois, je n'arrive pas à me départir d'un doute quant aux conséquences que pourrait avoir une telle interdiction. Ce que je crains, c'est cet effet pervers qui consisterait, parce que l'on veut proscrire l'expression outrancière d'un intégrisme, à offrir le rôle de médiateur dont ils rêvent, à certains chantres d'un intégrisme plus "poli".

Ce n'est pas sans un certain malaise que j'ai constaté que la première "spécialiste" à être reçue, le 8 juillet, par la mission d'information parlementaire présidée par André Gérin, était l'ethnologue Dounia Bouzar. Dounia Bouzar qui déclarait, dans l'émission "C dans l'air" du 19 juin 2009 que Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux, était sa "lumière". Tareq Oubrou qu'on peu difficilement soupçonner de modération après avoir lu ses considérations sur "l'existence d'une différence cérébrale entre l'homme et la femme" (dans un livre co-écrit avec Leila Babès, Loi d'Allah, loi des hommes").

Que l'on donne la parole à Dounia Bouzar n'est pas nécessairement suspect. A condition de savoir ce qu'elle défend vraiement. Il conviendra de veiller éviter que, pour faire obstacle au prosélytisme d'intégristes en linceul noir, on ne fasse appel à la médiation d'intégrsites policés en chemisette blanche.

Bien à vous.

L. Blanc - le 19/07/2009 à 14h48
Oui, le régime de laïcité articule le principe de laïcité proprement dit (dans l'espace participant de l'autorité publique) et le principe de tolérance (dans l'espace civil). Une confusion est entretenue par l'usage flou du terme "espace public". J'ai abordé la question dans plusieurs textes notamment sur ce blog : La laïcité face au communautarisme et à l'ultra-laïcisme, et Secularism and French Politics.

Quant à votre remarque sur "l'intégrisme présentable", je pense aussi qu'il faut être très vigilant, mais tous les sectarismes et tous les intégrismes tentent de se présenter sous des aspects soft, ce phénomène n'est pas nouveau. C'est un combat politique perpétuel que de les forcer à se révéler tels qu'ils sont. Dans le débat auquel vous vous référez, Caroline Fourest disait aussi qu'il ne faudrait pas que le voile islamique "simple" apparaisse dans ce débat sur le voile intégral comme quelque chose d'anodin ou comme antidote à la burqa. C'est un risque, il faut y être attentif.
Mezetulle