Dossiers, débats


Dialogue-débat avec Jean-Pierre Weisselberg,
Conseiller de l'Ordre du Grand Orient de France
 En ligne le 6 mai 2010

 

A la suite de la publication de l'article Le GODF et les femmes, suite : trois pas en arrière sur Mezetulle, dont une version plus développée a été mise en ligne sur Rue89, Jean-Pierre Weisselberg, Conseiller de l’Ordre du Grand Orient de France, Grand Officier chargé de la laïcité, de la citoyenneté et de l’immigration, m'a fait l'honneur et l'amitié d'engager un débat.

C'est d'un commun accord que le texte ci-dessous a été mis au point. Jean-Pierre l'a posté le 6 mai sous forme de commentaire à mon article de Mezetulle. Jugeant que ce texte ne serait pas traité à sa juste dimension et à sa juste portée par le statut de simple commentaire, Mezetulle s'honore de le publier ici sous forme d'article autonome.

 

On trouvera à la fin du texte dans l'annexe la liste des abréviations employées.



Jean-Pierre Weisselberg  - Je pense que l'article que tu as mis en ligne sur ton blog est une grande erreur politique.
Catherine Kintzler - Il me semble que l'analyse politique de la situation donne effectivement à réfléchir. En effet, selon moi, la donne s'est totalement renversée. Jusqu'au 8 avril (date de l'arrêté de la CSJM), les LL du GO ayant osé initier des femmes pouvaient être présentées comme des trublions, des têtes brûlées, etc. Mais l'arrêt de la CSJM leur confère au contraire la légitimité. Le CO avait avec cet arrêt une occasion facile de sortir par le haut en laissant liberté aux LL dans leurs choix d'examen des candidatures à l'initiation, ce qui ne lèse en rien les LL qui souhaitent continuer à pratiquer l'homosexuation.
Je ne sais pourquoi (en fait je pense que certaines LL hostiles à la liberté d'initiation sont intervenues), mais le CO, avec cette décision d'appel, choisit de mettre de l'huile sur le feu. Et c'est là que s'opère le retournement. Ce sont désormais ceux qui refusent la liberté des LL qui apparaissent comme semant le trouble. Et voici ce qui devient évident : ils sont obligés pour cela, non seulement d'en appeler à une tradition que l'ensemble du monde profane et une très grande partie du monde maçonnique jugent désuète, non seulement ils sont obligés de s'en prendre à la liberté que les LL exercent en conformité avec le Règlement général, mais par-dessus le marché ils sont obligés de traîner dans la boue leur propre institution judiciaire...! En termes plus brutaux, ceux qui refusent la liberté des LL  non seulement cautionnent la misogynie, mais de plus ils sont liberticides (c'est le sujet de mon article : on refuse aux autres l'exercice d'une liberté réglementaire) et peu soucieux de la distinction des pouvoirs - et il faudrait se taire !


JPW - En tant que philosophe reconnue par la France entière, tu as le droit, sinon le devoir, de dire ce que tu penses. En tant que franc-maçonne, tu as l'obligation du devoir de réserve sur ce qui se passe dans une autre obédience, en plus obédience amie.
CK - J'ai beaucoup réfléchi à ce point. Et c'est aussi en tant que FM, toujours accueillie chaleureusement et fraternellement par le GO, que j'ai jugé nécessaire et urgent d'intervenir. S'agissant de la pure forme, je n'ai enfreint aucun devoir maçonnique puisque je n'ai fait état que d'informations déjà connues du public : c'est uniquement sur ce point qu'on peut parler ou non d'un « devoir de réserve ».
Mais la question, je te l'accorde, n'est pas là. Comme je le dis dans mon article, il s'agit bien d'une question de liberté, et pas simplement de mixité. Lorsque je vois des FF repousser une décision de justice, décision qui rappelle simplement un silence du règlement, décision qui d'autre part reconnaît et consacre un principe fondamental maçonnique qui est la liberté d'examen des candidatures dans le cadre du règlement général, je ressens le devoir d'intervenir. On ne peut pas, à mon avis, proclamer la toute-puissance d'une majorité en dépit des règles fondamentales qui lui accordent le pouvoir législatif. Les majorités, dans une institution républicaine et en FM, n'ont pas tous les droits...! elles ne peuvent pas en particulier elles-mêmes enfreindre la loi qui les institue et qui les encadre. Il faut pour cela qu'elles la changent, et selon des procédures expresses.
Surtout j'ai voulu attirer l'attention sur la question de la liberté. C'est là que mon article gêne le plus car il montre que l'enjeu de cette affaire n'est pas la mixité, mais plus gravement le contrôle absolu d'une liberté qui pourtant est inscrite dans le silence du règlement général (et qui du reste, en l'occurrence, ne gêne personne), règlement général qui s'impose à toute majorité, y compris au Convent qui pour le modifier doit suivre une procédure spécifique. Une majorité, et même une unanimité, n'a pas le droit en république et en FM d'être liberticide en piétinant sa propre règle fondamentale. Et si elle le décidait régulièrement en bafouant des principes aussi fondamentaux que la liberté, alors la résistance serait un devoir.
Je me mêle donc de ce qui me regarde, comme philosophe, comme citoyenne et comme FM. J'ai le sentiment de défendre ici les principes maçonniques. Et mon intervention, si faible soit-elle, a également l'avantage de défendre la FM en général et le GO en particulier aux yeux du monde profane en soulignant le fait que de très nombreux FF du GO sont en désaccord avec ce déni de liberté:  je reçois de chaleureux témoignages en ce sens. Le monde profane peut ainsi juger de la manière dont les FM mènent les débats. Il est bon de souligner les divisions en pareil cas, il n'est jamais bon de faire l'union sacrée autour d'une mauvaise cause - ce serait une espèce d'omerta et je ne me supporterais pas si je n'intervenais pas. La FM n'est pas un club, ni une simple camaraderie: elle travaille à l'amélioration de l'humanité. Alors bien sûr je me trompe peut-être sur l'idée que je me fais de cette amélioration, mais je ne saurais me tromper en publiant cette idée : il appartient au débat de s'en saisir.

JPW - Ton argumentaire se base sur un article de L'Express avec un journaliste dont le seul but n'est pas d'informer mais de vendre du papier.
CK - Si je prenais pour base des informations autres que publiques (que du reste je n'ai pas), effectivement dans ce cas mes FF et SS seraient fondés à me le reprocher. J'ai eu largement assez de matière avec ce que la presse a rendu public - notamment l'arrêt de la CSJM du 8 avril et la Lettre du GM aux VM du 21 avril. Je ne connais pas ce journaliste, et jusqu'à nouvel ordre aucune des informations qu'il a publiées n'a été convaincue de fausseté.

JPW – En tant que membre du Conseil de l'Ordre, je ne peux supporter la phrase : « les attendus de l'appel, comme toujours, sont d'ordre formel et procédurier ».
CK - Mais tous les appels, aussi bien en justice profane, sont toujours formels et procéduriers! je pense que c'est le mot procédurier qui te gêne, je l'ai employé en son sens strict, et il ne figure pas dans l'article de Rue89. Mais un appel se fonde toujours sur un ou des points de procédure. C'est tout !

JPW - Le Conseil de l'Ordre du GODF réfléchit, se concerte, débat et agit pour le bien de l'Obédience, c'est-à-dire pour le bien de 50 000 frères.
CK - Je n'en ai jamais douté. Je pense simplement que cette décision de faire appel est une erreur en ce sens qu'elle révèle une conception restrictive et à sens unique de la liberté qui me semble avoir des conséquences sur la conception même de la FM. Et je le dis. Je m'expose en le faisant à la contradiction, mais sûrement pas à l'opprobre maçonnique. Que le débat se poursuive donc.

JPW - C'est au législatif (le Convent) de dire ce qui est souhaitable. La Chambre de Justice n'est là que pour dire le règlement à l'instant T.
CK - A ma connaissance, c'est exactement ce qu'a fait la CSJM par l'arrêt du 8 avril. Et cela demeurera : les LL qui ont initié des femmes l'ont fait sans contrevenir au règlement général (qui s'impose à tous) au moment où elles l'ont fait. Et à supposer qu'un Convent modifie à l'avenir ce règlement en introduisant la masculinité dans les conditions d'intitiation, cela ne pourra pas être rétroactif : il y a des femmes régulièrement initiées au GO! Nullum delictum sine lege : il n'y a pas de délit sans une loi préalable et explicite. Vous resterez toujours avec ce fer dans la plaie. Je ne suis pas sûre que vous réussirez à le transformer en kyste et à cicatriser autour.
Le Convent a certes le pouvoir de changer la loi, mais il ne peut faire en sorte qu'une loi qui était en vigueur pendant la période P ne soit plus applicable aux faits qui ont eu lieu durant la même période. Et il n'a pas non plus le pouvoir de dire que le pouvoir judiciaire n'a aucun pouvoir - sinon, on n'a pas de constitution et là c'est vraiment grave.

JPW - Que dirais tu si un quidam quelconque se permettait de parler de ce qui se passe à la GLMF en général ou dans ton Atelier en particulier ?
CK - Si j'apprenais que certains dignitaires d'une obédience a-dogmatique, y compris la mienne, se rendaient ridicules en prêtant l'oreille à ceux qui soutiennent une tradition désuète et surtout qui s'écartent de l'idéal maçonnique au point de dénier une liberté qui pourtant est inscrite dans leur loi fondamentale, je serais honteuse qu'un quidam quelconque leur en fasse le reproche. Je serais honteuse qu'aucun FM n'ose élever la voix et conforte par son silence certaines idées reçues que le monde profane véhicule sur « la FM des copains ».
Aussi je considère comme un devoir maçonnique d'anticiper sur ce que pourrait dire un quidam et de donner à ce reproche toute l'ampleur philosophique qu'il mérite. Je considère que ce débat est à l'honneur de la FM. Tu pourras constater en lisant les commentaires qui suivent les deux articles que j'ai publiés que toute velléité d'antimaçonnisme a été de ce fait étouffée dans l'œuf. Si aucun FM n'intervenait, ce serait un déchaînement d'antimaçonnisme sans contrefeu.
 


© Jean-Pierre Weisselberg et Catherine Kintzler, Mezetulle, 2010   [ Haut de la page ]

Lire l'article relatif à ce débat: Le GODF et les femmes, suite: trois pas en arrière

 


Annexe. Abréviations et termes employés
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  • GODF (ou GO) : Grand Orient de France.
  • FM : franc-maçon / franc-maçonne / franc-maçonerie
  • LL : loges (au pluriel)
  • FF, SS : frères, soeurs (au pluriel)
  • CO : Conseil de l'Ordre
  • CSJM : Chambre suprême de justice maçonnique (en l'occurrence celle du GODF).
  • GM : Grand Maître (= président d'une obédience, fédération de loges)
  • VM : Vénérable Maître  (= président d'une loge, association maçonnique de base)
  • Convent : Assemblée générale annuelle (et organe législatif) d'une obédience.
  • GLMF : Grande Loge Mixte de France


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Par Catherine Kintzler
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Débat sur la non-admission des femmes
au Grand Orient de France (IV)
Mixité ? - Non : liberté des Loges !
par Charles Arambourou

En ligne le 27 septembre 2009

Lire les articles précédents :

Mezetulle accueille une quatrième contribution au dossier-débat ouvert sur la décision récente du GODF de refuser aux Loges la liberté d'initier des femmes.
Charles Arambourou parle ici d'expérience - il appartient en effet à une Loge du GODF qui a initié une femme en 2008. Son texte s'applique à recentrer le débat : si la mixité est à l'horizon, elle apparaît néanmoins comme un élargissement du sujet car la question précise était plutôt celle de la liberté des Loges d'initier ou non des femmes.
Loin d'être anecdotique ou purement verbale, cette mise au point est l'occasion d'une analyse instructive et apporte un éclairage différent, qui n'est pas étranger à la question de la laïcité, et dont le GODF ne sort pas grandi...

J’appartiens à l’une des 5 Loges du GODF qui, en 2008, ont initié 6 Sœurs, reconnues publiquement « comme telles » par le Grand Maître du GODF (qui pourtant refuse actuellement leur inscription administrative). Sans prétendre trancher un débat multiséculaire (dont les Convents du GODF se sont saisis à intervalles réguliers depuis…1869 !), je voudrais ramener à la question posée aux Convents 2008 et 2009 du GODF, qui portait non pas sur de la « mixité », mais sur la liberté des Loges d’initier sans distinction de « genre ». La pierre que j’apporte ne se réclame que de la praxis.

Loin de revendiquer une « transgression », ma Loge a conscience d’avoir, par cette initiation, appliqué le droit « maçonnique », comme celui de la République. Il faut préciser ici que les statuts du GODF, association loi de 1901 depuis 1913, ne contiennent nulle stipulation relative au « genre » - contrairement à la GLNF, à la GLDF (masculines) ou à la GLFF (féminine).

Or, contrairement à ce que semble croire Jean-François R., le Convent du GODF n’a pas « choisi la non-mixité ». Sur quoi donc avait-il à se prononcer ? Nullement sur la « mixité » : celle-ci entraînerait en effet l’obligation pour toutes les Loges d’examiner les candidatures de femmes : à ce titre, je ne la revendique pas. La question posée portait sur la liberté des Loges d’initier (ou non) des femmes. Question redondante, puisque cette liberté découle des statuts de l’association, mais détour indispensable à « l’aggiornamento » de l’Obédience, impliquant l’assentiment de ses membres (qui sont les Loges).

Ce Convent aurait-il alors choisi la « non-liberté » ? Le refus de tout débat, les pressions et manipulations diverses, la violation répétée des règles statutaires, hypothèquent lourdement la portée et le sens du vote. Le désordre le plus total a présidé, au point que le Convent a refusé d’approuver le procès-verbal de la séance ! Bien malin qui peut dire sur quoi les délégués se sont prononcés : beaucoup, sans doute, craignaient de se voir imposer des femmes dans leur Loge ! Disons, au mieux : ce fut un Convent pour rien.

Je formulerai donc trois remarques sur le débat qui se poursuit sur Mezetulle :
  1. Catherine K. et Jean-François R. discutent d’un sujet toujours légitime, la mixité, mais n’éclairent pas la question posée au GODF : la liberté des Loges.
  2. Ni Catherine K. ni Jean-François R. n’ont « tort », du point de vue « initiatique » (où tout est permis, même de faire tourner les tables !). Du point de vue de l’histoire et du progrès de l’humanité, c’est autre chose : mais le progrès se fait … progressivement, et par le débat.
  3. Je reconnais parfaitement le droit à Jean-François R. de souhaiter ne travailler qu’entre hommes dans sa Loge, même si je ne partage pas ce choix, et n’entends certes pas l’en priver ! Mais cette tolérance doit être « mutuelle », et elle le peut, comme je vais le montrer.
Soyons « réalistes », voire platement pragmatiques. Le GODF est à la fois une sorte de « fédération de Loges » et une association initiatique (c'est son « caractère propre »). C’est justement ce qui fait de la liberté des Loges à la fois la question, et sa réponse !

Chaque Loge définit souverainement son
« parcours initiatique », au nom duquel notamment elle procède à la cooptation de ses nouveaux membres. Le choix d'un rite plutôt que d'un autre en fait partie : mais également celui de travailler entre hommes, ou avec des Soeurs visiteuses, ou avec des Soeurs initiées dans la Loge (cas d’au moins 6 Loges du GODF).
Pas plus que je ne me reconnais le droit - moi qui ne me réclame pas d'une croyance religieuse - de contester la qualité maçonnique des Loges qui travaillent
« à la gloire du Grand Architecte », je ne me reconnais celui de dénier à d’autres le choix de la masculinité : je constate qu’il est dominant dans la Franc-Maçonnerie française (dont seulement 11% des adeptes seraient des femmes (1), toutes Obédiences confondues). La liberté ne se divise pas.

Cette affirmation s’entend : nonobstant mes propres convictions universalistes, et sous réserve qu’il s’agisse d’un choix initiatique raisonné, non de l’expression des passions profanes. Car la liberté initiatique est le seul argument invocable – mais inattaquable - en faveur de la masculinité d'une Loge. Toute autre considération (telle la « question érotique »!) est problématique (comme le prouve l’échange sur ce blog), matière à débat récurrent (voire à invectives), mais définitivement incapable d’entraîner l’assentiment commun.

Dès lors, la liberté des Loges est la seule solution maçonnique : que nulle ne prétende imposer aux autres son propre choix initiatique, dès lors que toutes respectent les principes et les statuts de l’association qui les fédère.

Comment se seraient exprimés les délégués au Convent du GODF s'ils avaient eu l'occasion d'entendre ces arguments au cours du débat qui leur fut refusé ? Certainement pas à 56% contre ! Ne refaisons pas l’histoire, mais sa roue tournera inéluctablement…

Enfin, sur le blog d’une philosophe de la laïcité, pourquoi ne pas prolonger la réflexion ?

Respecter la diversité des options (sexuées ou non) des Loges, c'est admettre, même si on ne partage pas ce choix, que certains Francs-Maçons ne se sentent pas prêts à un cheminement qui engage leur intimité spirituelle face à des femmes, comme en témoigne sur le fond Jean-François R. Cela évoluera sans doute, mais à très long terme ! Autrement dit, en bons laïques, distinguons la sphère privée (voire personnelle) du parcours maçonnique choisi par la Loge, et la sphère publique de l'association de Loges qu'est le GODF, définie par ses statuts indifférents au genre !

Le respect de la liberté de conscience (dont fait partie le choix initiatique) conduit un athée à admettre que d'autres citoyens partagent des options religieuses, même s'il les juge fausses, dans le cadre des lois de la République. Ce qu'il faut écarter d'un corps social organisé, ce n'est pas la croyance (même si on la combat philosophiquement), c'est justement la prétention des religions, dans la société « profane », à régenter la sphère publique ; de même, au GODF, celle des
« masculinistes » à imposer la « loi particulière » de leur Loge à l'ensemble d'une Obédience qui a fait un choix universaliste, non sexué, depuis au moins 1913 -même si elle ne s’en est pas servie jusqu’en 2008 !
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© Charles Arambourou et Mezetulle, 2009

Notes
1 - Chiffre produit par le Grand Maître du GODF dans un ouvrage récent.

Lire les autres articles de Ch. Arambourou sur ce blog.

A signaler : une discussion entre Charles Arambourou, K. et Claude Amiel dans les commentaires de l'article "La mixité, principe de concorde et de singularité" où C. Arambourou apporte des précisions très éclairantes.

Lire les autres articles du dossier :
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Par Charles Arambourou
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Débat : Sur la non-admission des femmes au Grand Orient de France (III)
La mixité, principe de concorde et de singularité
Réponse à Jean-François Rémond
par Catherine Kintzler

En ligne le 22 septembre 2009

Lire les articles du même dossier :
I - Le GODF franchit le mur du ç... (par C. Kintzler)
II - Le GODF et la mixité : à propos de quelques tartufferies progressistes (par J.-F. Rémond)
IV - Mixité ? - Non : liberté des Loges ! (par Ch. Arambourou)

A la suite de la publication par Mezetulle d'un bloc-notes "Le GODF franchit le mur du ç..."  au sujet du refus de la mixité par le Grand Orient de France, Jean-François Rémond a soutenu la non-mixité dans un article intitulé "Le GODF et la mixité : à propos de quelques tartufferies progressistes".
Catherine Kintzler lui répond ici.

Sommaire de l'article
  1. Quatre préalables
  2. La comparaison avec le racisme, procédé digne des "grenouilles de bénitier boboïdes"
  3. Vulgarité ou grossièreté ?
  4. La question érotique évacuée comme résiduelle par une mixité uniformisante
  5. La question érotique comme question critique
  6. L'irruption de l'érotisme, scénario comique et mécanique
  7. L'homosexuation comme "identité" et comme harmonie congédie la concorde, la sexualité et la singularité

1 - Quatre préalables

Quelques préalables élémentaires me semblent devoir être rappelés ici.

1° "Les droits des hommes résultent uniquement de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptibles d’acquérir des idées morales et de raisonner sur ces idées." C'est ce que déclare Condorcet dans un admirable texte intitulé Sur l'admission des femmes au droit de cité (édition Arago, volume X, p. 122) et il poursuit aussitôt : "Ainsi les femmes, ayant les mêmes qualités, ont nécessairement des droits égaux." La conséquence est très simple, encore faut-il consentir à la formuler.
On m'objectera que cela est hors-sujet : la franc-maçonnerie étant une association régie par la loi de 1901, il ne lui appartient pas d'accorder des droits. D'où le second préalable qui validera rétroactivement le premier.

2° A ma connaissance, la franc-maçonnerie n'est pas une association où les données morphologiques ou biologiques sont déterminantes : ce n'est ni une fédération sportive, ni un club d'apnée, ni une association de personnes dont la taille excède 1,75m ou qui prennent aisément des coups de soleil. Je n'ai rien contre de telles associations, dont les statuts sont clairs. Ceux du GODF ne le sont pas moins. Se réclamant de l'héritage des Lumières, il se déclare association philosophique, humaniste et progressive et sa devise est la même que celle de la République française : "Liberté - Egalité - Fraternité".
L'humanisme du GODF souscrit, me semble-t-il, à la conception condorcétienne de l'être humain : un être sensible, susceptible d'acquérir des idées morales et de raisonner sur ces idées - ce qui fonde sa perfectibilité à laquelle travaille, entre autres, la franc-maçonnerie. Je n'ai jamais rien attendu d'autre en Loge qu'un travail reposant sur les qualités partagées que sont la raison, la sensibilité et l'expérience.

3° Lorsqu'on parle de différence des sexes, on peut entendre par là, soit une détermination liée à la présence d'un appareil reproducteur sexué (déterminé biologiquement par une paire de chromosomes XX ou XY), soit le traitement imaginaire et /ou symbolique par des êtres parlants s'appuyant sur des éléments perceptibles témoignant de l'existence de cet appareil, ainsi que les comportements sexuels nécessairement polymorphes qui sont liés à ce traitement contingent. Dans le premier sens, la classification "mâle / femelle", même si elle n'est pas toujours aussi évidente à établir qu'on le croit, relève d'une description qui ne pose guère problème. Dans le second, on peut et on doit tenir que chaque être parlant est traversé, tourmenté, travaillé et divisé en lui-même par cette différence qui devient culturelle et qui est, je le souligne à nouveau, polymorphe. Ainsi la condition d'être humain sexué n'est pas simplement un invariant biologique, mais une histoire. D'un invariant, on ne sort pas. Une histoire se construit, presque toujours à notre insu, contingente et complexe. A tel point que, par exemple, un individu peut souhaiter se défaire du "rôle sexuel" qui lui a été distribué non par une nature, mais par un discours.

4° Je demande au lecteur, à la lectrice, de maintenir constamment présente à son esprit l'hypothèse suivante : J'aurais pu avoir le malheur et le bonheur de naître avec un autre appareil reproducteur.

C'est munie de ces préalables que je parcours le texte de
Jean-François Rémond.


2 - La comparaison avec le racisme, procédé cher aux "grenouilles de bénitier boboïdes"

Je commencerai par le point qui fait mouche et qui m'a décidée à publier le texte de Jean-François Rémond dès que j'en ai pris connaissance : l'enrôlement des troupes bienpensantes ("les grenouilles de bénitier boboïdes") derrière la revendication de mixité ; la mixité comme idée reçue et comme alibi pour ne pas penser, à l'instar de l'antiracisme de convenance qui procède par solidarisations rhétoriques et analogies. Je dois dire que je suis sensible au reproche : Mezetulle cédant à la facilité et trahissant le principe selon lequel chaque article du blog s'efforce de soulever un enjeu pour la pensée!

Mais je ne vois pas pourquoi je repousserais une idée au prétexte qu'elle est répandue : l'important n'est pas qu'elle soit répandue, mais qu'elle soit juste et surtout qu'elle présente un contenu de pensée. A suivre Jean-François Rémond, la comparaison avec le racisme, suggérée par mes artifices rhétoriques dignes des effets spéciaux d'opéra, ne serait rien d'autre qu'un procédé de solidarisation "d'une prétendue discrimination [i.e. l'exclusion des femmes par le GODF] à d'autres effectives [celle des Noirs, des Arabes, des Juifs, ailleurs et en d'autres temps]".
Autrement dit, pour Jean-François Rémond, l'éviction des femmes au seul motif de ce qu'elles sont, sur la seule présence d'un appareil reproducteur qu'elles n'ont pas choisi (la différence des sexes au sens n°1), n'est pas une discrimination, alors que les exclusions suggérées par l'énumération de substitution que j'ai utilisée comme "écran de fumée", sont effectives, réelles : soyons sérieux, vous n'allez pas comparer l'exclusion des femmes à celle, jadis, des Noirs ou à l'antisémitisme ! Mais si ! car même si, en l'occurrence et s'agissant du GODF, elle n'a pas les mêmes effets, elle repose exactement sur le même principe : on vous objecte ce que vous êtes. Et, c'est un comble, pour vous admettre dans une association humaniste, on commence par s'aveugler à votre humanité, la trouvant trop chargée par un caractère qui pourtant n'en fait pas l'essence et auquel on devrait plutôt rester indifférent. C'est l'usage de ce principe que j'entendais dénoncer dans mon petit bloc-notes. Au prétexte que ce principe n'a pas ici les effets tragiques (ils seraient d'ailleurs plutôt comiques) qu'il a pu avoir ailleurs et en d'autres temps,
Jean-François Rémond, finalement et au bout d'une longue page, le trouve justifié. S'agissant des femmes seulement, et seulement du GODF, bien entendu !

Après tout, et comme il le dit lui-même un peu plus loin à propos du "sujet de droit", les principes ne sont que des abstractions... et le sujet débarrassé de ses particularités convoqué régulièrement par moi ne se rencontrant pas dans le réel, on ne voit pas pourquoi on lui donnerait droit de cité (on croirait lire Burke critiquant la Révolution française !). Le problème est que ce mépris s'applique en fait à tout concept : faut-il cesser de penser au prétexte qu'aucune théorie n'épuise le réel? Et faut-il penser alors que l'exigence maçonnique de "laisser ses métaux à la porte du Temple" nage dans l'abstraction irréaliste ?


3 - Vulgarité ou grossièreté ?

J'ai usé, s'étonne ensuite l'auteur, de termes "imprévus dans un blog intellectuel" - comme "nichons" "gonzesses" et "couilles" : voilà encore un choix tactique pervers destiné à faire obstacle à la pensée !

Ce choix de termes grossiers (j'ai effectivement utilisé "nichons" et "couilles" dans ma réponse à un commentaire) est bien tactique. Loin de faire obstacle à la pensée, ces termes sont d'abord une réponse à la vulgarité insigne de la déclaration (insultante à la fois pour les femmes et pour la franc-maçonnerie) que j'ai citée dans le bloc-notes en question :  l'emploi du terme "gonzesse" était destiné à relever cette vulgarité blessante.

Ensuite, deux de ces termes sont la désignation argotique (travaillée par un imaginaire) de parties du corps : les seins et les testicules. Il s'agit bien, en l'occurrence, de parties du corps liées à la présence d'un appareil reproducteur. Et sous quel autre motif le GODF exclut-il les femmes que celui d'être pourvues d'un appareil reproducteur dont les seins sont un élément, appareil reproducteur dont quelques êtres parlants fantasment les propriétés pour prétendre que en présence de femmes tout change, on n'est pas serein, on est embarqué dans une spirale de trouble ? Des seins, on passe bien aux nichons, de l'utérus à l'hystérie... C'est pourquoi, paraphrasant Le Canard Enchaîné, je me suis amusée à effectuer le même glissement s'agissant de l'autre sexe, en un jeu de mots où le çouillon se pare d'une cédille... (voir le préalable n°4) ! Le seul point où Jean-François Rémond a vu juste ici, c'est que je l'ai fait exprès.


4 - La question érotique évacuée comme résiduelle par une mixité uniformisante

J'en viens au point qui me semble principal et vraiment riche pour la pensée. La question érotique serait évacuée par l'injonction de mixité - comme un "reste" que la mixité voudrait résiduel.
Naïvement je pensais que c'est plutôt l'inverse... mais il semble que Jean-François Rémond entend ici par mixité, non pas la coexistence fraternelle et critique de singularités, mais une uniformisation indistincte et tellement harmonieuse qu'on est prié de ne pas y aborder les sujets qui fâchent. Auquel cas je n'ai rien à lui répondre, lui faisant remarquer cependant que la non-mixité présente autant de risques d'harmonie préétablie tiédasse, consensuelle et fusionnelle que la vulgate progressiste qu'il dénonce à juste titre.

Je dois donc préciser que ce que je viens chercher en maçonnerie, ce n'est pas une harmonie dictée par des prédéterminations, mais une concorde critique et constamment travaillée entre des sujets singuliers et divers :  à mes yeux la franc-maçonnerie n'est pas une église et nul ne peut y trouver de place fixée tranquillement à l'avance.

Mais revenons à la question érotique fondamentale, dont je distingue deux variantes.


5 - La question érotique comme question critique

Première variante : la question érotique en tant que question, ou encore comme question critique traversée par la différence des sexes - posée, comme le dit à juste titre Jean-François Rémond, par la création artistique, l'écriture romanesque, entre autres. Ces seuls exemples montrent bien qu'il n'est pas question de la différence des sexes au sens n°1, morphologique ou biologique, mais bien au sens n°2 autrement plus riche, plus opaque, plus compliqué, qui engage la "dissymétrie" dont parle Jean-François Rémond, dissymétrie que je crois présente en chaque être humain et non pas répartie de façon confortablement binaire.

Il est clair à mes yeux que cette question, cette "part obscure de la dissymétrie", ne saurait être évitée ou, pire, aplanie par un discours égalisant ; elle peut et doit être posée par la pensée philosophique, et par conséquent par le travail maçonnique. A en croire Jean-François Rémond, la mixité serait une opération de gommage, introduisant un discours d'ordre moral aux termes duquel on devrait s'interdire d'aborder toute dissymétrie (et particulièrement celle relative à la différence des sexes) comme inconvenante (version dame patronesse) ou (version "progressiste") comme négligeable. La mixité à ce compte ne serait qu'une opération de censure bienpensante.
Je réponds que la mixité comme principe (et non la revendication d'amputation des différences avec laquelle
Jean-François Rémond s'ingénie à la confondre, et pas davantage la revendication absurde de parité qui fige confortablement une différence qui devrait rester problématique), n'interdit aucun discours et n'en prescrit aucun, elle interdit seulement qu'on interdise l'admission dans telle ou telle association sur des motifs relatifs à une donnée biologique que l'intéressé(e) n'a pas choisie. Je n'ai jamais parlé d'autre chose s'agissant de mixité.

Jean-François Rémond ajoute sur ce point une considération révélatrice : au fond, selon lui, les partisans de la mixité ont peur des femmes, ils redouteraient l'existence d'une féminité "généreuse, libérale et surabondante" et ne supportent les femmes qu'amputées de ces propriétés.
C'est avouer qu'on tient cette vision de la féminité (avec son cortège de générosité, de libéralité et de surabondance !) et la "féminité" elle-même pour une propriété essentielle des femmes. C'est avouer qu'on tient pour coïncidentes une différence biologique et une version de cette différence modifiée, travaillée par l'imaginaire et le symbolique.
Il est vrai qu'on parle fort souvent de "féminité" sans se demander au juste quel en est le contenu conceptuel et si ce contenu doit forcément coller à la peau des femelles humaines. Il est certain que cette vision de la "féminité" existe, il est probable même qu'elle est assumée par nombre de femmes, mais est-ce une raison pour la présenter comme essentielle? Que doit-on faire de celles qui la refusent, qui ne s'y identifient pas, qui ne s'y reconnaissent pas ? Que doit-on faire de celles pour qui la féminité est mesquine, étroite et liberticide, et pourquoi s'acharner à la leur asséner ? Que doit-on faire de celles qui refusent l'idée même de féminité ? Faut-il dire qu'elles ne sont pas de "vraies femmes" parce que certains s'imaginent qu'il existe une féminité "dans sa différence spécifique" et la projettent sur les femmes comme un destin ? La question peut bien sûr être retournée dans sa dissymétrie : que faire de ceux qui ne s'accommodent pas de l'obligation de virilité ou qui en refusent l'idée même ? Ce monde binaire où se côtoient en se faisant peur des "vraies" femmes et des "vrais" hommes, j'avoue que j'étais à mille lieues de penser qu'une Loge maçonnique, philosophique, humaniste et progressive, puisse en construire de toutes pièces le fantasme et de le tenir pour réel au point d'en faire une détermination pour ses décisions.

En outre, je n'arrive pas à comprendre pourquoi la position de la question érotique, fondamentale et vraiment sérieuse aux yeux de
Jean-François Rémond et aux miens, requerrait l'homosexuation (au sens biologique) des interlocuteurs qui la traitent dans leurs échanges. Faut-il comprendre que, lorsque des hommes (porteurs de la paire XY) la posent en loge maçonnique, ils tiennent que les oreilles des femmes (porteuses de la paire XX) ne sauraient entendre ce qu'ils en ont à dire, et réciproquement ? Cette surdité mutuelle et fantasmatique est peut-être un élément des sociétés dites profanes, mais il appartiendrait plutôt à la franc-maçonnerie de la traiter et de la surmonter : quand on recherche la concorde par la circulation de la parole, on ne commence pas par camper sur une harmonie préétablie par des chromosomes. Pour poser cette question, Socrate, qui vivait dans une des sociétés les plus féroces pour les femmes, juge indispensable de solliciter Diotime, de plein droit. Le GODF de 2009, non. Pourquoi ? parce que Diotime est porteuse de la paire XX... C'est assurément une décision démocratique : mais on a le droit, en démocratie, de critiquer les décisions que l'on juge ineptes !


6 - L'irruption de l'érotisme, scénario comique et mécanique

La seconde variante de la question érotique est l'irruption de l'érotisme dans une assemblée. Je ne ferai pas l'injure à Jean-François Rémond de croire qu'il ait pu un seul instant penser à ce qui n'est pas une thèse, mais un scénario.
Scénario néanmoins évoqué assez fréquemment et sans crainte du ridicule par bien des déclarations de membres du GODF soutenant la non-mixité : à les entendre, la seule présence d'une femme (porteuse de XX) les réduirait à une dimension de trouble et de désir, à une spirale de concupiscence incompatible avec les travaux philosophiques accomplis en Loge. C'est une manière de dire que les femmes (porteuses de XX) font partie des métaux que l'on dépose à la porte du Temple, que leur éviction est une condition de la sérénité du travail maçonnique, et qu'on n'accède à l'humanité que là où elles sont absentes. C'est une manière aussi de se mépriser soi-même en s'identifiant mécaniquement à une obligation de virilité encombrante.

Mais une fois cette apaisante épuration accomplie en préservant l'assemblée de la présence de quiconque porte une paire de chromosomes XX, que faire des hommes qui, bien que porteurs de la paire XY, émeuvent d'autres hommes ou sont émus par d'autres hommes ? D'ailleurs, pourquoi se priver de la présence (inoffensive ?) des femmes qui émeuvent d'autres femmes ou qui sont émues par d'autres femmes, ou encore - pour poursuivre comiquement la série - des ménopausées que certaines sociétés primitives promouvaient jadis à un statut viril ?
J'espère ici que
Jean-François Rémond sera d'accord avec moi : la question érotique comme question critique est effectivement dans ces cas à mettre d'urgence à l'ordre du jour... soutenue par la lecture de quelques grandes oeuvres littéraires et de quelques grandes oeuvres de sciences humaines attestant que la sexualité humaine c'est toute une histoire et non une mécanique.


7 - L'homosexuation comme "identité" et comme harmonie congédie la concorde, la sexualité, et la singularité

Reste, finalement, un seul argument en faveur de la non-mixité et il est particulier : "Je souhaitais garder le visage singulier de ma Loge, en garder l'identité" ; "il s'agissait d'en continuer l'identité", et adopter le principe de la mixité eût été "en fonder une autre". Cet argument me plonge dans la perplexité. L'identité d'une loge maçonnique est-elle à ce point fixe et immuable que l'entrée d'un nouveau membre, quel que soit son sexe, ne la modifie pas, ne la remet pas en question et ne l'oblige pas à un travail sur elle-même ? Ou cette identité doit-elle être à ce point chérie que tout nouveau membre, pour ne pas en menacer la stabilité, doive être formaté, "pierre taillée" satisfaisant un prérequis biologique fixe et prenant sa juste place dans un plan exempt de trouble ? Je ne parviens pas à souscrire à cet idéal ronronnant d'harmonie préétablie, à laquelle, comme je l'ai déjà dit, je préfère la concorde comme création critique continuée.

La préservation de l'identité sexuelle, présentée comme recours devant l'effacement des différences, ne se retourne-t-elle pas en une demande d'homogénéité identificatoire purement adventice (tous porteurs de XY!) qui s'interdit d'accueillir bien des singularités, ne voyant en elles que l'hétérogénéité tout aussi adventice (porteuses de XX) qu'on a déjà décidé d'exclure, et formant du même coup une deuxième communauté identificatoire par un alignement analogue ? Comment peut-on souscrire à cette confusion entre sexuation biologique fixe et sexualité humaine polymorphe, variable, travaillée qu'elle est par le symbolisme ? Comment surtout peut-on en faire un critère d'admission et d'exclusion dans une association essentiellement "philosophique, humaniste et progressive" ?
Et alors, par ces collections homosexuées promues comme singularités du seul fait de leur homogénéité sexuelle, n'est-ce pas, avec la sexualité humaine et au-delà d'elle, toute singularité individuelle dans son principe qui est congédiée et menacée - "ce droit d'être comme ne sont pas les autres" que j'ai tenté de penser en d'autres lieux, qui comprend entre autres le droit pour un homme d'être différent des autres hommes et aussi, on l'oublie trop souvent (préalable n° 4), le droit pour une femme d'être différente des autres femmes ?

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© Catherine Kintzler, 2009

Lire les articles précédents du même dossier :
I - Le GODF franchit le mur du ç... (par C. Kintzler)
II - Le GODF et la mixité : à propos de quelques tartufferies progressistes (par J.-F. Rémond)


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Par Catherine Kintzler
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Débat : Sur la non-admission des femmes au Grand Orient de France (II)
A propos de quelques tartufferies progressistes
Réponse aux indignations vertueuses
par Jean-François Rémond

En ligne le 22 septembre 2009

Le bloc-notes publié par Mezetulle au sujet du refus de la mixité par le Grand Orient de France n’est pas resté sans réactions (voir notamment les commentaires). L’article de Jean-François Rémond soutient la non-mixité en soulevant une question fondamentale : « La différence sexuelle est certes ce qui n’est pas choisi, il se peut que, néanmoins, elle soit déterminante, non pas évidemment par rapport au « sujet de droit » qui la porte mais par rapport à ce que nous nommerons, avec Philippe Muray, la question érotique.
Mais surtout, sa défense est pleine d’ironie, puisqu’il avance que la thèse de la mixité, avec son cortège de bienpensance, peut, à l’instar de l’antiracisme de convenance, devenir un alibi pour ne pas penser. Cette approche ne pouvait laisser Mezetulle insensible ! Aussi je m’empresse de publier ce texte, malgré (et même à cause de) mon profond désaccord sur le fond.

 Lire la réponse de Catherine Kintzler, "La mixité, principe de concorde et de singularité"
Lire l'article suivant : "Mixité ? - Non : liberté des Loges !" par Charles Arambourou

Sommaire de l'article
  1. La mobilisation des consciences indignées
  2. Le merveilleux de l'indignation, une tactique des effets spéciaux
  3. Où l'on retrouve le sujet de droit
  4. Le reste n'est pas un reste
  5. La loge mixte, un autre type de sociabilité
  6. Un étrange acharnement
Notes

1 - La mobilisation des consciences indignées

Le vote du Convent du GODF repoussant la mixité a provoqué une volée de vertueuses indignations qui l’assimilent parfois à un racisme qui s’ignorerait au motif qu’il toucherait une catégorie si traditionnellement discriminée qu’un tel traitement deviendrait invisible alors qu’il apparaîtrait dans toute son injustice s’il s’agissait de ses victimes que l’on n’ose appeler habituelles : les noirs, les juifs… etc. Tel est le sens du « Il s’agit seulement des femmes, ce n’est pas si grave » du Bloc-Notes de Mezetulle, intitulé « Le Grand Orient Franchit le mur du çon…
» .
Un bloc-notes est souvent écrit sur un ton polémique ou ironique, cependant l’assimilation de ce vote, dans son outrance même, à une discrimination  reposant sur une génitalité d’origine,  doit interroger celui qui, c’est mon cas, a voté en Loge non à la mixité. Derrière Mezetulle, dans les commentaires, processionnent immédiatement les gardiens intransigeants du nouvel ordre moral,  les séides du nouveau saint office : la mixité, vous dis-je, la mixité !  Et le chœur des grenouilles du bénitier boboïde de dénoncer les ringards du GODF !

En  réalité, le chœur n’a pas toujours le talent de la soliste et l’une des groupies, que je fais énormément rire, va jusqu’à écrire qu’une décision démocratiquement prise ne suffit pas à en garantir la légitimité et pour asseoir définitivement sa démonstration, n’hésite pas à procéder à la reductio ad hitlerium ! [NB] C’est à pleurer ! Non pas parce que historiquement, le chancelier n’était pas directement élu sous la République de Weimar mais surtout à cause de l’outrance quasi hystérique à établir un parallèle entre un vote du Convent et la tragédie historique la plus dure. Un autre dénonce un complot des obscurantistes qui irait du GODF au Vatican ; des réactions, on le constate, d’une grande sobriété !

Certes un vote ne garantit pas la valeur morale d’une décision, ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on lui demande. Un vote permet à une majorité de se constituer et la règle démocratique, comme nous l’a enseigné M. Weil, est que les acteurs qui soumettent leur point de vue à un vote s’engagent à en respecter le résultat, qu’ils soient d’accord sur cette règle. Nos belles âmes ont des hypocrisies terriblement bourgeoises : promptes à hurler au machisme et peu respectueuses des résultats du vote ; gageons qu’elles nous feront revoter jusqu’à ce que le résultat convienne au raffinement de leur moralité…
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2 - Le merveilleux de l’indignation, une tactique des effets spéciaux

Sur la forme, ce récitatif sur l’air de « on nous élimine parce que nous sommes porteurs de nichons » vise à produire un leurre, un écran de fumée dont Mezetulle, comme théoricienne de l’opéra, n’est pas dupe et maîtrise parfaitement la fonction : il s’agit - en convoquant les indignations vertueuses- de détourner l’attention,  en radicalisant les formes du débat d’en  escamoter l’objet. L’outrance, tels les effets merveilleux dans l’opéra, distrait l’attention, cache ce qui ne doit pas être vu. Notre auteur feint donc de s’écrier :
Mais c’est vrai ça, où l’on va si les gonzesses (oups, j’allais écrire les « Noirs », les « Arabes,  les « Juifs », et quelques autres, mais ne soyons pas racistes, il s’agit des femmes, ce n’est pas si grave… .
On notera l’ingéniosité du procédé qui consiste à insérer la prétendue discrimination dans une série de discriminations réelles et historiques dont personne ne songerait à contester qu’elles ont réellement existé. Par la vertu de ce procédé, la décision du Convent se voit attribuer, par un effet de ricochet, la valeur la plus maudite dans cette époque si délicatement morale : celle du racisme. Mezetulle, spécialiste de l’imbrication des « dispositifs » redouble le procédé en avançant que ce racisme, parce qu’il toucherait les « gonzesses » ne serait même pas perçu comme tel par les machos épais du GODF. En solidarisant une prétendue discrimination à d’autres effectives, on obtient ainsi le silence sur les colonnes puisque celui qui oserait contester le statut discriminatoire du vote contre la mixité prendrait le risque d’apparaître nier l’ensemble ; bref, il serait ce « salaud » que le débat progressiste aime tant parce que en se réfléchissant contre sa face hideuse, il jouit plus aisément de sa propre vertu.

Le dispositif fonctionne admirablement et le poulailler boboïde d’applaudir, dans les commentaires. Heureusement que Mezetulle était là car « le ventre est encore fécond, d’où est sortie la bête immonde » !

L’usage, dans la réponse aux commentaires, des termes de gonzesses, nichons et couilles, si imprévus dans un blog si intellectuellement correct qu’il n’oublie pas d’annoncer qu’il sera « politiquement incorrect » répond au même choix tactique : troubler le lecteur par des signifiants inhabituels, le saisir afin de  suspendre le moment réflexif et le persuader que toute la question se joue à ce niveau, en dessous de la ceinture et, dans les commentaires, Mezetulle, sublime maîtresse des effets spéciaux conclut victorieusement : « Si cette majorité de délégués du GODF était vraiment conséquente au sujet de l'élimination a priori des porteuses de nichons, elle n'a qu'à l'écrire noir sur blanc dans les statuts de cette association. » Admirable…
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3 - Où l’on retrouve le sujet de droit


Sur le fond, Mezetulle appuie sa position en convoquant, une fois encore, ce fameux sujet de droit, cet « atome juridico-politique irréductible »(1), ce sujet plein de ce qu’il a construit lui-même selon l’ordre des raisons(2),   Ce sujet débarrassé des « particularités qu’il n’a pas choisies » comme la taille, le sexe, la couleur…, nous le connaissons bien, les républicains de gauche le convoquent régulièrement pour asseoir leur analyses sur l’école, la laïcité. Personne ne nie la puissance heuristique de ce modèle, la fécondité des analyses qu’il rend possibles. Cependant, ce paradigme si plein de vérité manque de réalité : on ne trouvera jamais l’ombre d’une incohérence logique dans le discours de Mezetulle à propos de ce sujet de droit, la difficulté est que ce sujet qui permet de penser la réalité ne se rencontre précisément pas dans la réalité. Objection naïve puisque déjà réfutée par Catherine Kintzler dans son ouvrage sur la laïcité, réfutée en toute beauté puisque ce sujet qui n’existe pas va devenir, dans « l’insolence de son abstraction » la fiction indispensable pour avoir « une idée complète de la liberté ».Le souci  de penser la liberté et la laïcité à partir de cet atome « juridico-politique » n’entraîne-t-elle cependant pas un aveuglement, revendiqué comme nécessaire, sur ce qu’il est « de fait » ? Sur ces particularités  qu’il n’a pas choisie, dont il hérite mais qui, à mon sens, ne sont pas pour autant  négligeables ? La différence sexuelle est certes ce qui n’est pas choisi, il se peut que, néanmoins, elle soit déterminante, non pas évidemment par rapport au  « sujet de droit » qui la porte mais par rapport à ce que nous nommerons, avec Philippe Muray, la question érotique.

 Je ne serais pas surpris si l’on m’informait que le père naturel de ce sujet de droit est Descartes, ce philosophe, dont personne ne conteste le génie, qui ne recevait en sa créance que ce qui était construit par sa propre raison selon le critère de l’évidence. Ce qui ne procède pas de cette construction reçoit donc le statut de « particularités » et la génitalité d’origine devient donc un « reste », une particularité contingente. Telle est la position « idéaliste » pour parler comme Etienne Gilson(3) qui donnait ironiquement le conseil à un « réaliste » de ne jamais commencer à discuter avec les idéalistes parce que, au final, ils ont toujours raison(4), et Mezetulle, vous le verrez, finira par avoir raison.
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4 - Le reste n’est pas un reste

Que les femmes soient d’abord un sujet de droit et doivent être considérées comme tel, me fera-t-on l’injure de penser que je puisse en douter ? Pour autant, et même si elle  est une particularité non choisie, il ne me semble pas que la différence sexuelle soit un « reste », le résiduel. Pourquoi cette différence serait-elle ici sans grande importance alors que dans la réalité de notre existence, nous jouissons de cette différence en étant touché par la grâce de l’autre sexe, ravi par lui ou triste au point de croire que l’on puisse en mourir ? Cette différence ne se donne-t-elle pas à la fois comme ce que nous nous efforçons d’élucider mais qui demeure en partie toujours opaque ? En cela, l’unanimité de l’indignation contre le vote du Convent devait nous alerter : trop immédiate pour ne pas cacher une dissimulation, trop consensuelle pour ne pas masquer une complicité. Ce à quoi participe cette organisation des consciences spontanément indignées, c’est l’ensevelissement de ce fait qu’«il existe une dissymétrie entre hommes et femmes du point de vue de la question érotique. »(5)
Que cette dissymétrie travaille de façon essentielle la relation masculin-féminin dans la réalité de l’existence, qu’elle soit à l’origine des jeux de la reconnaissance, de la séduction et de ses multiples stratégies et de leur raffinement, que l’écriture romanesque et la création artistique soient souvent de vastes entreprises pour tenter d’élucider cette part obscure de la dissymétrie, s’approchent au plus près de ce clair- obscur qui se dérobe et leur échappe, bref qu’elle soit à l’origine de tout ce qui comporte véritablement un intérêt sérieux, la petite vulgate progressiste, que je ne confonds pas avec Mezetulle qui pense haut et clair, ne veut plus le savoir, elle veut même que cela soit recouvert, oublié, soigneusement enfoui. Ce savoir-là, écrit Muray, « doit être éradiqué ».On me pardonnera de ne pas prouver le fait de cette dissymétrie selon un mode logico-déductif,  je ne peux rien pour celui ou celle qui ne l’a pas expérimentée, sauf lui présenter toute l’expression de ma compassion…

Dire cela, l’écrire devient un scandale et on est prié de tenir pour rien ou pas grand-chose, comme un reste ou du résiduel, cette question érotique ! Et on vous dit cela sans rire, en prenant une mine sérieuse, avec cet air des Dames patronnesses qui ne doutent pas de leur nouvel ordre moral et on vous intime de considérer une telle question comme négligeable ! Bernanos écrivait que notre époque avait tout sali, même le péché ajoutait-il ; elle parvient désormais à réduire la question érotique, c’est un « rien ». Mais ce monde dans lequel cette dissymétrie est niée ne vous apparaît-il pas comme un peu fade ? Exagérément policé ? Mais votre vue de l’esprit vous semble-t-elle correspondre à la vie vécue ?

En réalité, les partisans de la mixité ne voulaient pas des femmes au GODF car ils ont trop peur de l’altérité des femmes, de leur dissymétrie érotique ; ils voulaient faire entrer des femmes amputées de la générosité, de la surabondance, de la libéralité de leur féminité. Ils voulaient l’entrée des femmes, à condition qu’elles soient comme des hommes ! Ils voulaient la mixité pour mixer cette différence, pour mieux la liquider. Ils prétendaient défendre le droit formel des femmes pour mieux évacuer le fait de la féminité dans sa différence spécifique.
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5 - La loge mixte, un autre type de sociabilité

Le vrai problème, pour une  Loge, était de se prononcer sur le fait de savoir si l’entrée de femmes dans des Loges masculines se situait dans cette abstraction philosophique où de purs « sujets de droit » en rejoignaient d’autres ou si l’incorporation de femmes réelles, incarnées, avec cette dissymétrie par rapport à la question érotique modifiait l’axe de la loge, en changeait les équilibres . Il m’a semblé qu’une telle décision revenait  non pas à continuer la Loge en l’élargissant mais à inventer un autre type de sociabilité maçonnique. Cette décision, sauf à abuser des mots, n’était pas discriminante car déjà d’autres obédiences, comme le Droit humain, proposaient ce type de sociabilité et surtout en avaient le « savoir-faire ».

En ce qui me concerne, je souhaitais poursuivre l’histoire singulière de ma Loge, en garder l’identité, c'est-à-dire son visage singulier comme l’est tout visage. Le choix était entre un changement d’identité, et peut être eut-il été positif, ou la continuation de notre identité de Loge masculine. Il ne s’agissait pas, comme on nous le présente, d’élargir l’accès de la Loge à d’autres « atomes juridico- politiques » ; il s’agissait de choisir entre continuer une identité ou en fonder une autre. Ai-je insulté les Frères, tenants de la « refondation » ? Pourquoi leur option serait-elle convenable et la mienne scandaleuse ? Ai-je contribué à la formation d’une « minorité » ou d’un « communautarisme » masculin ? En rien ! Je ne m’identifie pas à une pseudo communauté masculine qui fonderait ma singularité ; c’est parce que je suis singulièrement masculin et que je pose le fait que cette particularité n’est pas anodine, pas plus que ne l’est celle d’être féminin ; c’est parce que je pose que cette particularité retentit sur le type de sociabilité, que je réclame pour une Loge et pour une obédience la possibilité d’être non-mixte. Je ne veux pas savoir si telle obédience féminine a décidé d’être homosexuée en réponse à un choix exclusif du GODF, je réclame sur le plan du droit la possibilité pour toute Obédience de tenir le fait de l’identité sexuelle comme suffisamment déterminante pour choisir la non-mixité. Je le réclame avec d’autant plus de force que ce que je nomme une particularité déterminante n’établit en rien une discrimination puisque, encore une fois, des obédiences proposent aussi un type de sociabilité mixte.
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6 - Un étrange acharnement

Mais il fallait que le GODF devienne mixte ! Il le fallait absolument, il le faudra absolument ! Comment se fait-il que personne ne s’interroge sur un aussi étrange acharnement ? Il faut que tout devienne mixte pour que se résorbe enfin cette étrange dissymétrie érotique et que soit enfin abolie cette extravagance de la différence sexuelle. Il fallait que tombent les dernières places où en se privant de la compagnie de l’autre sexe, on crée les conditions qui rendent visibles l’existence d’un sexe qui n’est pas identique à l’autre pour que disparaissent les derniers signes de la différence sexuelle. Ce qui provoque le rire, un  rire énorme, gargantuesque, c’est que les petits collaborateurs de cette dernière petite liquidation prétendent défendre la dignité de l’autre sexe, au moment même où ils achèvent de liquider toute identité sexuelle.

On nous proposa  donc un vote assez inédit, une question avec deux réponses possibles : l’une dans l’air du temps, adhérente à la « moraline » ambiante, l’autre déjà marquée du sceau de l’infamie morale. Je n’en reviens pas que le Convent ait trouvé  le courage de cette transgression admirable.

Si dans cette question du vote, un seul choix était possible, alors il fallait l’annoncer clairement, il fallait que la petite dictature des idées correctes nous annonce qu’à la question posée, il fallait obligatoirement répondre positivement ; mieux, on pouvait décider du résultat du vote et nous faire voter ensuite. Je m’étonne qu’une époque si correcte n’ait pas pensé à une solution aussi hygiénique et de salubrité des idées publiques. 

Nous souhaitions au fond, avoir «  ce droit d’être ce que ne sont pas les autres », nous n’avions pas compris que dans des temps où l’alignement devient une politique, il nous fallait abandonner notre mystique. Nous n’avions pas compris que nous pouvions user pleinement de notre liberté de conscience à condition qu’elle restât dans les limites de la résidence surveillée.
Ainsi la République serait le régime de la liberté de conscience pour tous, excepté précisément de nous, précisément pour nous récompenser de ce que nous l’avons défendue, de ce que nous la défendons, de ce que nous la défendrons encore…(6).

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© Jean-François Rémond et Mezetulle, 2009

Lire la réponse de Catherine Kintzler à cet article
Lire l'article suivant, par Charles Arambourou : Mixité ? - Non : liberté des Loges !

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NB. L'auteur fait allusion aux commentaires qui suivent le Bloc-notes.

  1. Catherine Kintzler, Qu’est-ce que la laïcité ?, Paris : Vrin, 2007.
  2. « Je ne pouvais choisir personne dont les opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres et je me trouvais comme contraint d’entreprendre moi-même de me conduire » (Descartes)
  3. Etienne Gilson, Le réalisme méthodique, Paris : Pierre Téqui éditeur, 2007.
  4. « Quoi d’étonnant, dès lors, que l’idéaliste remporte toujours la victoire ? La solution idéaliste des problèmes est toujours impliquée dans ses questions. Le réaliste doit donc s’accoutumer à refuser la discussion sur un terrain qui n’est pas le sien. »  Vade Mecum du débutant réaliste, 2.
  5. Philippe Muray, Festivus Festivus, Paris : Editions Flammarion, 2008.
  6. Charles Peguy, Notre Jeunesse, dans Œuvres complètes, La Pléiade, tome 3, p 155.
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[Lire les autres articles de J-F Rémond sur ce blog]

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Par Jean-François Rémond
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La et les laïcités :
Catherine Kintzler, Jean Baubérot
par Nicole Delattre (1)


En ligne le 21 sept  2008

Ecrit à la suite de deux émissions sur Radio-Libertaire en 2008, ce texte est une version de l'article publié sous le même titre dans le numéro 595 des Cahiers rationalistes. Mezetulle remercie l'auteur et les Cahiers rationalistes de l'autoriser à le reprendre.

Sommaire de l'article:
1 - Qu'est-ce que la laïcité?
2 - Religions et laïcité
Notes

L’émission Union Rationaliste de Radio-Libertaire (11 février et 14 mars) a donné l’occasion d’entendre deux spécialistes français de la question laïque : une philosophe rationaliste et, autant qu’on puisse le savoir, sans religion ; un historien et sociologue rationaliste  dans ses travaux mais qui est aussi un croyant dans la religion réformée. Cette double appartenance pleinement revendiquée fait toute la richesse concrète  de ses positions et surtout, de sa défense sans faille de la laïcité dans notre pays (à paraître, La laïcité expliquée à Nicolas Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours.).

Catherine Kintzler, en bonne philosophe, s’est surtout consacrée à l’analyse du concept de laïcité et de sa construction en Europe depuis le 17° siècle. Le champ historique qu'elle considère est donc strictement délimité à l’Europe depuis le 17° siècle ; champ évidemment étroit quand on le compare à celui qu’explore Jean Baubérot, cette différence de focale pouvant à elle seule expliquer la différence de leurs deux derniers titres : Qu’est-ce que la laïcité ?, Les laïcités dans le monde
L’autre différence entre les deux chercheurs, est que C. Kintzler ne s’occupe pas des religions : ni de leurs contenus doctrinaux quand elles en possèdent, ni de leurs récits fondateurs, de leurs rituels, de leur rôle dans telle ou telle société, civilisation ou époque. En revanche, la première partie de l’émission avec J.Baubérot a été consacrée aux religions, à ce que certains appellent «le fait religieux» (R.Debray), mais que J. Baubérot préfère appeler en bon scientifique, «les phénomènes religieux».


1 - Qu'est-ce que la laïcité ?

Bien que conceptuelle, l’analyse de Kintzler ne se déploie pas dans le ciel des idées pures mais dans un contexte historique extrêmement cadré ; d’abord par la période et les pays considérés, ensuite par les situations et les enjeux impliqués dans la construction progressive du concept.
Son livre, très remarqué et salué également par Jean Baubérot comme une contribution de premier plan, comporte en plus de sa propre analyse et de ses conclusions sur l’actualité, la publication de deux textes fondamentaux et fondateurs : de larges extraits de la Lettre sur la tolérance du philosophe anglais John Locke (1689), et du Rapport et Projet de décrets relatifs à l’organisation générale de l’Instruction Publique, présenté par Condorcet devant l’Assemblée Conventionnelle en avril 1792. On s’étonnera peut-être que les lois de séparation de l’Etat et des Eglises votées par l’Assemblée Nationale en 1905 ne figurent pas dans ce corpus de textes : ce n’est pas parce que tout le monde les connaît (nul n’étant censé ignorer la loi), mais parce que, (thèse principale de Kintzler), elles sont l’expression législative définitive d’un long travail collectif de philosophes, penseurs politiques et juristes pendant un siècle (1689-1792), précédant lui-même d’un siècle l’acte législatif. La présence de ces deux textes dans le livre de Catherine Kintzler mérite d’être saluée, étant donné que de nos jours, il est volontiers dit à peu près n’importe quoi sur des moments décisifs de l’histoire des idées surtout en matière d’idées politiques (2).
 
La situation historique de départ pour Kintzler est celle du régime de  tolérance en matière de pluralité religieuse institué dans plusieurs pays européens à la fin des guerres de religion, principalement dans ceux où la Réforme a triomphé. Le royaume de France n’en faisait pas partie depuis la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, mais l’Angleterre en était le modèle «universel», défendu par les philosophes des Lumières dont Voltaire en France. Il n’en est pas moins faux de considérer Voltaire comme un précurseur de la laïcité : nos deux spécialistes sont d’accord sur ce point.

Le régime de tolérance : deux moments 

Le premier est constitué par la Lettre sur la tolérance où Locke énonce ses deux principes :

"Nul ne naît membre d’une église quelconque, sinon la religion du père et des grands-parents passerait aux enfants par droit héréditaire en même temps que les terres, et chacun devrait sa foi à sa naissance : on ne peut penser rien de plus absurde. Voici donc comment il faut concevoir les choses. L’homme n’est pas par nature astreint à faire partie d’une église, à être lié à une secte ; il se joint spontanément à la société au sein de laquelle il croit que l’on pratique la vraie religion et un culte agréable à Dieu. "

Une fois compris que, le texte ayant été écrit en latin, spontanément signifie volontairement et justement pas naturellement, tout est là :
L’appartenance à une religion n’est pas naturelle mais elle se fait par choix. Le choix appartient à chacun individuellement. Avec trois conséquences pratiques :
1, Même si on ne naît pas membre d’une église mais la choisit, l’homme dans une société ne saurait vivre sans appartenir à l’une ou à l’autre.
2, Chacun a le droit de changer de religion. (cf Voltaire et l’affaire Calas)
3, Le choix se fait par chacun sur ce qu’il croit être la vraie religion et le culte le plus agréable à Dieu.

Dans le dispositif de pensée que constitue la tolérance, aucune religion n’est la vraie religion mais chacun croit que celle qu’il embrasse est la vraie. Nul ne peut lui refuser ce droit de choisir. La tolérance implique donc ce qu’on appellera plus tard la liberté de conscience ; mais cette liberté ne saurait consister que dans le choix d’une religion, elle exclut le choix d’une absence de religion (on pourrait dire d’une indifférence) et plus explicitement le choix de l’athéisme : 

"Enfin, ceux qui nient l’existence de Dieu ne peuvent en aucune façon être tolérés. En effet, de la part d’un athée, ni la promesse, ni le contrat, ni le serment -qui forment les liens de la société humaine- ne peuvent être quelque chose de stable et de sacré ; à tel point que, l’idée de Dieu supprimée, tous ces liens sont ruinés."

Extraordinaire actualité de ce morceau de texte quand on voit le président Sarkozy tenir à peu près le même discours (l'emphase en plus), en faveur du fondement religieux du lien social. Pour Locke (3), le principe de la tolérance ne s’étend ni aux athées ni aux agnostiques, pour une raison à peu près identique à celle que Henri Guaino a soufflée au Président Sarkozy : en un mot, comment leur faire confiance pour faire partie de la société humaine alors que la promesse, le contrat et le serment en sont le fondement universel ? Car pour les philosophes des Lumières, la société humaine n’est pas naturelle comme celle des animaux, elle relève de la convention et du choix, d’un  contrat social. Il en va de même des religions : elles aussi sont contingentes et ne sont en rien liées à la nature de l’homme.     
C’est ce moment que Kintzler identifie comme le premier de la construction du concept de laïcité : les religions ne sont pas nécessaires par nature (on dirait aujourd’hui qu’elles n’ont pas de fondement biologique) mais elles le sont pour garantir le lien social. Compte tenu de la richesse des débats entre philosophes et juristes sur le contrat social et parfois, bien que plus rarement, sur la religion civile, la question du sort des athées fera de plus en plus problème (4).

Le second moment est français : on le trouve chez le philosophe Pierre Bayle (1647-1706). De la contingence des religions, on passe à la contingence de la religion, du fait qu’il existe des religions. Et parallèlement, on passe de la tolérance de la pluralité des religions à la tolérance des sans religion mais surtout des athées. Bayle va jusqu’à former l’hypothèse d’une « société d’athées » dont il examine si oui ou non ils seraient capables de respecter les « promesses, contrats, et serments » qui sont la base de toute société civilisée. 

Ce deuxième moment est donc décisif dans  l’histoire  du  modèle  de laïcité «à la française» : il n’y a aucune raison de ne pas tolérer aussi les athées comme faisant de droit partie de la société civile. Autrement dit : le lien social n’est pas nécessairement fondé sur le lien religieux. Il pourrait même être fondé sur l’athéisme (ce qui fut le cas en Union Soviétique). Pour répondre à Sarkozy comme certains l’ont fait récemment (dont nos deux invités) : il n’est nul besoin du « sens de l’Infini et de la transcendance » pour faire preuve de moralité fiable ; et encore moins pour respecter la légitimité du lien social. La question de l’instituteur et du curé sera pour la prochaine étape, au début du 20e siècle. [ Retour en haut de la page ]

La  laïcité

D’abord, les mots laïcité et laïque sont eux-mêmes nouveaux surtout le premier. Si  laïc est un vieux mot désignant l’état non clérical  au Moyen Age, laïque et laïcité sont des inventions verbales modernes destinées à signifier l’invention conceptuelle. Car il s’agit d’après C.Kintzler d’un dispositif de pensée radicalement nouveau par rapport aux deux précédents, sur plusieurs points.

1° Il assure la condition de possibilité a priori de la liberté de conscience, indépendamment des religions réellement existantes dans une société. Ce point est particulièrement important car non seulement quelqu’un pourrait être l’unique représentant d’une religion, mais le dispositif vaut également pour une religion qui n’existe pas dans une société (l’islam dans la France de 1900), ou pour une nouvelle religion.

2° Il est aveugle, dans la mesure où il ignore délibérément les faits sociologiques tels que : la présence de telle ou telle religion dans telle ou telle société, leur importance statistique respective, le degré de crédit sur les consciences et les moeurs qu’elles possèdent, acquièrent ou perdent, les rapports de concurrence ou de collaboration qu’elles peuvent entretenir, etc.. Autrement dit : la laïcité ne s’occupe pas des religions; une seule peut être dominante (c’était le cas du catholicisme en France au moment des lois de 1905), il pourrait n’en exister aucune ou plusieurs avec un seul fidèle, le principe vaudrait dans tous les cas : a priori  et aveuglément.

3° « La laïcité engage un modèle politique fondé sur un paradoxe ». La thèse est importante dans la comparaison laïcité-tolérance, car cette dernière n’implique pas de modèle politique particulier. Au contraire, le modèle politique engagé pas la laïcité se distingue par une singularité tout à fait inédite par rapport aux régimes de tolérance. Il est fondé sur une opposition et même un clivage (la séparation) entre le lien religieux et le lien politique : le second s’émancipe complètement du premier. Par exemple, je peux appartenir à une communauté religieuse, je peux en changer, je peux me soustraire à toute appartenance  : mes droits restent les mêmes. La laïcité engage donc un modèle politique anti-communautaire, ce qui n’est ni le fait de circonstances historiques ni d'une décision supplémentaire mais par définition. C’est ce qui fait l’actualité concrète de la «déduction de concept » de C.Kintzler et la clarté de ses prises de position en faveur de la laïcité : les causes qu’elle a soutenues et celles qu’elle n’a pas soutenues. Par exemple, dans l’affaire judiciaire du Gîte de Vosges, on ne peut pas invoquer les lois de la laïcité pour interdire l’accès d’un commerce à une dame voilée, parce qu‘un commerce n’est pas un service de l’Etat à la différence d’une école et d’un hôpital publics.
Pourquoi parler ici de paradoxe ? Pour la raison simple que les communautés existent dans nos sociétés complexes et que chacun appartient de fait à une et plus souvent à plusieurs ; or le régime de laïcité s’adresse à des individus vierges de toute appartenance alors que de tels individus n’existent pas ou sont très rares. D’où le paradoxe : la laïcité engage à un modèle de vie sociale qui n’existe pas et pourtant elle le réclame comme condition d’exercice des libertés individuelles. Mais ce paradoxe théorique connaît une solution pratique pour chacun : dans la vie publique,  faire comme si nous n'étions pas  croyants et pratiquants de telle ou telle religion, agnostiques ou athées ; bref, nous montrer neutre en la matière.
Le livre de C. Kintzler développe longuement l’intérêt philosophique et même épistémologique d’un tel  dispositif de pensée.

4° La laïcité implique donc de distinguer et de séparer l'espace public, l'espace civil et l'espace privé. L'espace public n'est justement pas celui des lieux publics comme la rue, les commerces et les lieux touristiques qui constituent l'espace civil. Celui-ci est un espace géographique, le seul à constituer un espace au sens propre : celui de la circulalation des personnes dans les divers lieux de leurs activités. En revanche, espaces privé et public sont des abstractions (ou des métaphores) pour désigner ce qui concerne la vie privée pour le premier, la vie de citoyen pour le second. Chacun navigue entre les trois "espaces" : il a une existence qui ne regarde que lui-même et les proches qu'il se choisit, une existence civile dans la mesure où il rencontre d'autres personnes dans sa vie quotidienne, une existence publique en tant qu'il est aussi un citoyen. Hannah  Arendt, dans la lutte qu'elle a menée pour les droits civiques des noirs américains dans la année 1960, avait déjà fait exactement la même distinction (dans un  système politique fondé sur la tolérance et non sur la laïcité). ll est certain qu'une telle opération mentale de séparation de nos diverses "personnalités" est loin d'être spontanée et réclame un éducation dès l'enfance. Non pas "l'éducation à la différence et au respect de l'autre" mais l'éducation à la séparation de nos rôles sociaux et privés. Dans nos sociétés multiculturelles l'opération s'avère de plus en plus difficile, d'où la nécessité d’une éducation continue.

5° Ce n’est pas par hasard que la question scolaire est au centre du dispositif de laïcité «à la française». Les lois antérieures à 1905 arrachant l’instruction aux congrégations religieuses pour en faire un service dû par l’Etat à tous les enfants, prennent leur complète légitimité juridique en 1905. D’où l’intérêt du Rapport et Propositions de Décret de Condorcet à la Convention plus d’un siècle avant. Ces propositions n’ont jamais été décrétées étant donné la faible durée de vie de l’Assemblée conventionnelle ; mais déjà, elles posaient que :

"L’instruction doit être universelle c’est-à-dire s’étendre à tous les citoyens. Elle doit être répartie avec toute l’égalité que permettent les limites nécessaires à leur dépense. Elle doit, dans ses divers degrés, embrasser le système tout entier des connaissances humaines, et assurer aux hommes dans tous les âges de la vie, la facilité de conserver leurs connaissances et d’en acquérir de nouvelles."

Il s’agit bel et bien d’une révolution culturelle qui implique l’Etat dans l'obligation de permettre à tous et à tous les âges de la vie, l’acquisition, la conservation et l’augmentation des connaissances humaines. Le sujet laïque doit être un sujet connaissant en connaissance humaines : s'il souhaite conserver ou acquérir d'autres types de connaissance comme celle d'une religion, il en a le droit mais ce droit doit rester strictement privé. Ce nouveau statut du citoyen comme sujet connaissant est historiquement inséparable du progrès des connaissances caractérisant le XIX° siècle européen, mais la nouveauté juridique est que nul ne doit en être privé. En définissant l’école comme le lieu de la transmission des connaissances humaines, il va de soi que toute manifestation d’appartenance à une communauté religieuse, par les enseignants et les élèves, doit y être interdite. [ Retour en haut de la page ]


2 - Religions et laïcités

La première partie de notre émission avec Jean Baubérot a été consacrée à la religion, plus exactement au «fait religieux». J. Baubérot préfère parler de phénomènes religieux au pluriel, cette différence grammaticale étant de la plus haute importance (5).

La question anthropologique

L’expression  «fait religieux» a été lancée par Régis Debray au cours des travaux de la commission Stasi, avec parmi ses conclusions, la proposition de l’enseigner dans les cycles primaire et secondaire des établissements publics.. Outre la question de savoir quels spécialistes seraient chargés d’un tel enseignement et s’il en faut d’autres que les enseignants d’histoire, de philosophie et de littérature, l’expression « fait religieux» au singulier est des plus problématique sur le plan épistémologique. D’abord l’expression implique qu’il y ait un seul fait, un noyau dur ou une essence de la religiosité, ensuite qu’il s’agirait d’un fait, d’une donnée aussi naturelle chez l’homme que la station verticale ou la marche bipède ; hypothèse contradictoire avec celles qui alimentent  les travaux issus de la tradition des Lumières, pour qui les religions n’appartiennent pas à l’ordre de la nature mais à celui de la culture. « Partout où règne l’universel on est à l’étage de la nature, a jadis  écrit  C. Lévi-Strauss, partout où règne la règle, on est à l’étage de la culture ». S’il est un domaine où règne la règle c’est indiscutablement celui des religions..

Or devant l’extrême robustesse des religions dans le monde contemporain, on est tenté de se  poser la question anthropologique : l’homme ne serait-il pas dans sa nature a-historique, un animal religieux ?
La réponse de J .Baubérot vaut qu’on s’y arrête : récusant la possibilité de définir l’homme par un caractère unique  il propose, après de nombreux anthropologues, sociologues et psychologues, le concept du symbolique comme englobant sans s’y réduire celui du religieux ; et plus précisément d’une fonction symbolique caractérisant non seulement certains aspects de la vie sociale mais de l’activité mentale normale de l’animal humain.

Après de nombreux chercheurs du XX° siècle, le sociologue J.L. Hatzfeld (Naissance des dieux, devenir de l’homme, 2000) rappelle que l’enfant humain (dans les conditions normales de l’élevage humain ) «voit le jour» en percevant, entre autres objets de son environnement, des objets symboliques : des objets au sens propre, des gestes, des postures qui n’ont pas de finalité directement liée à l'élevage ; il entend des phrases, parlées ou chantées qui ne constituent pas des messages porteurs de sens adressés à quelqu’un en particulier. Dit plus concrètement : il voit  des dessins, des statues, des cérémonies, il entend des litanies, des chants, des récits bien avant d'en apprendre et d'en comprendre le sens. Cette  masse "d'objets" plus ou moins nombreux et variés selon les sociétés constituent un univers particulier : l’univers symbolique. Or si l’homme est un animal symbolique, c’est  d’abord dans la mesure ou il est un être parlant avec des mots et des phrases dans une langue donnée, qui lui permet un autre moyen de communication avec ses congénères que celui des postures, des gestes ou des cris. Le stade humain, c’est « le geste et la parole » (Leroi Gourhan). S’il fallait un terme pour distinguer l’espèce humaine de celles qui lui sont les plus apparentées sur le plan génétique, au classique  sapiens ou au plus récent loquens, il conviendrait d’ajouter « reconteur d’histoires » (au sens propre : mythologue ) Insister sur la fonction parlante des humains permet aussi de réduire la vieille opposition du 18° siècle entre nature et culture : la fonction parlante est universelle et manifestement inscrite dans les capacités du cerveau humain, mais elle permet infiniment plus qu’une communication étendue et plus précise ; la fonction symbolique est aussi créatrice d’un univers propre dans le champ des cultures, celui des récits collectifs répétés et transmis de générations en générations.

Que ces récits soient véridiques ou remplis d’inventions et d’omissions voire de mensonges, qu’ils comportent des éléments surnaturels ou non, qu'ils fassent place à plus ou moins d'imagination (et parfois, à plus de raison qu'on ne croît ) importe peu pour le sociologue. Son objet  d’étude est le fait que l'humain «nait et vit environné de récits qui le précèdent». Leur fonction première est de fonder et d'assurer, en principe jusqu'à sa mort, l’identité sociale de l’individu dans l'identité du groupe, et parfois dans une société complexe voire dans l'humanité entière. C'est ce type de récits très particuliers que les ethnologues et les sociologues appellent les mythes de fondation ; l’usage généralisé aujourd’hui du terme  «mythe» dans un sens exclusivement dépréciatif, ne saurait satisfaire le sociologue. J. Baubérot a évidemment cité comme une source de ses propres travaux les incontournables de J.P. Vernant  sur les mythes de la Grèce antique. (Mythes et pensée chez les Grecs, 1965) L'homme serait donc un animal mythologue et, c'est le second point, fabricateur de rites. Certes, il existe des espèces animales dans lesquelles les comportements sociaux sont ritualisés ; mais la différence reste que les rites (de cour, de choix d’un dominant ou d’un partenaire, de partage de territoire ou de nourriture, etc…) ne sont pas reliés à des récits sur l’origine du rite. La fonction la plus universellement observable d’une fonction symbolique dans les sociétés humaines est, dit Jean Baubérot, « l’articulation des mythes et des rites» : les mythes justifient ou expliquent les rites, les rites ré-actualisent le sens des mythes à des moments précis et réguliers de la vie collective.
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Les phénomènes religieux : définir « la » religion ?

Ils s’inscrivent donc dans l’ensemble des phénomènes sociaux relevant de la fonction symbolique ; pour autant, ils ne la remplissent pas : il existe des mythes de fondation et des rituels strictement civils, présentant exactement le même croisement récit-rituel que leurs homologues religieux. Ainsi en est-il des fêtes civiles régulières au cours desquelles des actes symboliques répètent les épisodes du passé jugés importants par un groupe ou par toute une société. Nos sociétés modernes abondant en phénomènes de cette sorte, on se contentera de l’exemple, quasi universel aujourd’hui, du lever du drapeau national par une personne ou plusieurs choisies à l’avance, à certains moments de la vie sociale  également choisis à l’avance. C’est du reste à cause de la prolifération de phénomène de cette sorte dans les sociétés économiquement développées que certains veulent y voir une preuve de la religiosité naturelle de l’animal humain (R.Debray).

Comment distinguer alors les phénomènes proprement religieux dans l’ensemble des phénomènes symboliques ? Répondre à cette question suppose évidemment, pour l’historien acquis à des méthodes scientifiques, de prendre en compte au préalable la quantité de religions extrêmement différentes les unes des autres ayant existé et existant aujourd’hui. Pour celles qui ont existé et disparu, la science se doit d’être très prudente lorsque il y a absence ou pauvreté d’indices. Exemple : les peintures rupestres du paléolithique étaient-elles, comme le pensent certains préhistoriens,  le résidu pictural de récits accompagnant des rituels religieux ? Etaient-elles plutôt une activité de création artistique comme le pensent d’autres chercheurs? Vraisemblablement, on ne  saura jamais avec certitude si les hommes étaient déjà des animaux religieux il y a 30 000 ans, alors que de nombreux indices dans tous les continents explorés montrent qu'ils étaient déjà des animaux symboliques.

En ce qui concerne les religions historiques, qu’elles existent toujours ou aient disparu en laissant des traces (dans d’autres religions ou dans des archives conservées), on est évidemment confronté au phénomène des croyances religieuses. L’émission de Radio-Libertaire a d’ailleurs donné l’occasion d’aborder cette question, philosophique par excellence, avec Jacques Bouveresse en juin 2007. (Peut-on ne pas croire ? Sur la vérité, la croyance et la foi.) Mais pour l’historien, les croyances religieuses sont profondément différentes les unes des autres selon les religions et les époques ; de plus, elles échangent leurs contenus, se modifient par emprunts, se divisent en courants voire en schismes, comme ce fut le cas plusieurs fois dans le christianisme lui-même schismatique  de la religion hébraïque. Le seul contenu de croyance commun à toutes les religions connues anciennes ou nouvelles semble être l’existence d’un autre monde que le monde ordinaire ; cet autre monde est lui-même pensé de façons différentes plus ou moins concrète, et organisé de manière très inventives selon que les religions sont : animistes, poly- ou monothéistes, ou encore sans dieux ni esprits comme c'est le cas dans le taoïsme ; ce qui pose la question de savoir si certains grandes "visions du monde" millénaires, en particulier en Asie, sont des religions ou ce que nous appellerions plutôt des philosophies. C’est ce monde autre que le monde ordinaire que l’ethnologue Marcel Mauss a défini par le terme  de sacré. Le monde sacré se distingue du profane essentiellement par le fait qu’il est intouchable (tabou dans la culture et la langue polynésiennes étudiées par Mauss), non modifiable par les hommes et donc inaccessible à leurs entreprises de tous ordres. Indépendamment des recherches ethnologiques, la référence de toutes les religions à un autre monde, un "arrière-monde" ou un "au-delà du monde", avait déjà été clairement identifiée par Nietzsche et lui seul parmi les philosophes.
Néanmoins, la référence à du sacré religieux dans une société est loin d'impliquer des églises, des communautés de croyants organisées en pouvoir spirituel rivalisant ou collaborant avec les autorités politiques. C'est pourquoi J.Baubérot distingue les religions et les pouvoirs temporels des églises ou de leurs équivalents dans les religions sans église comme l'Islam ou le judaisme aujourd'hui. 


Croyant et laïque

N’ayant jamais caché qu'il est croyant dans la religion réformée, et laïque, nous avons demandé à J.Baubérot, avec son autorisation, comment il tenait ces deux positions à titre personnel. Car l'histoire et la sociologie sont claires à cet égard : la double appartenance, à une religion et au principe de laïcité, existe chez de nombreux croyants de toutes les religions ; et si, pendant les siècles de domination du christianisme en Europe il était infiniment plus difficile et plus dangereux d'être croyant d'une religion tout en refusant les règles d'une église ou d'une communauté, de tels individus, exceptionnels pour leurs temps, ont toujours existé.
Notre invité a reconnu que la religion réformée, du moins en Europe, n'a guère de problèmes avec la laïcité ; issue d'un vaste mouvement collectif de contestation de l'Eglise romaine et revendiquant une religion plus intériorisée et presque sans rites, cette religion a, de fait, très tôt et très facilement accepté les lois laïques de 1905. Il en a été de même, pour d'autres raisons, du Consistoire juif et de la majorité des "israélites" français. Nous sommes donc tombés d'accord sur le fait que, aujourd'hui, en tout cas en Europe, les religions qui opposent le plus de résistances à la sécularisation de la société (6) et à la laïcité de l'Etat sont le catholicisme et l' islam. Il en va différemment aux USA où les nombreux courants du protestantisme constituent la religion dominante, alors que les catholiques américains seraient plus progressistes en matière de dogmes et de moeurs, voire favorables su système de laïcité à la française.

Sur l'avenir des relations entre Etats et Eglises ou communautés religieuses, la conclusion de Jean Baubérot est optimiste ; est-ce le fait du point de vue en longue durée propre à l'historien ?  De l' attention aux détails de la vie sociale propre au sociologue ?  D'après notre invité, les sociétés modernes sont engagées dans un processus de sécularisation de l'existence et de laïcisation de la vie publique ; il entraîne des résistances parfois spectaculaires, mais il est solidement implanté dans les esprits d'une quantité croissante d'hommes et de femmes de toutes cultures.
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© Nicole Delattre et les Cahiers rationalistes,  2008

Notes [si vous avez cliqué sur un appel de note, cliquer ici pour y revenir]
1 - Nicole Delattre est  professeur de philosophie dans le secondaire et docteur en Sciences Humaines cliniques, Université Paris 7. Auteur de plusieurs articles dans les Cahiers Rationalistes, elle a cosigné avec Daniel Widlöcher La psychanalyse en dialogue, Paris : Odile Jacob, 2003.
2 - Qu’est-ce que la laïcité ? Paris : Vrin, 2007.
3 - Comme pour Voltaire qui était, en France, son plus prestigieux et courageux défenseur.
4 - Dans le fameux (à l'époque) chapitre 8 du livre IV de Du contrat social, Rousseau exclut l'idée d'une religion civile, contre Locke et dans la logique du Traité Théologico-politique de Spinoza. Avec une simplicité qui lui vaudra beaucoup d'ennuis, il écrit : "La religion est une affaire entre Dieu et moi qui ne concerne en rien l'Etat." Et pire encore : « On tolèrera toutes les religions, sauf celles qui sont intolérantes ».
5 - Les laïcités dans le monde, Paris : PUF- Que sais-je ?, 2007.
6 - « La sécularisation implique une perte de la pertinence sociale des univers religieux par rapport à la culture commune. La laïcisation concerne la place et le rôle de la religion comme institution sociale et met en jeu ses rapports avec l’Etat-nation ».

Lire le commentaire de Laurent Fedi et la réponse de Nicole Delattre 


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Par Nicole Delattre
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Leçon de clarté
par Jean-François Rémond
source: le blog Irrisor 9 avril 07 - (note du 20 nov. 2010 : ce blog n'est hélas plus en ligne)

En ligne sur Mezetulle le 16 mai 07


Je remercie Jean-François Rémond de me permettre de reprendre cet article publié sur son blog Irrisor. Son texte est merveilleusement homomorphe à ce que j'ai tenté de faire dans le livre qu'il commente : une forme brève où la pensée n'a affaire qu'à elle-même.

Catherine Kintzler livre un Qu'est-ce que la laïcité ? chez Vrin dans la collection "chemins philosophiques". Cette collection impose à ses auteurs un "calibre" limité, pourtant le résultat, en l'occurence, est heureux. L'auteur relève ce défi  en évitant le piège d'un contenu obscur à force d'être dense et on lit, au contraire, un style très clair, très français. Avant d'ouvrir le livre, je pensais avoir une idée de ce qu'est la laïcité que j'approchais, comme beaucoup, plutôt par le biais de ses combats sous la IIIe République jusqu'à la loi de séparation, une approche finalement historiciste...

On découvre, dans le livre, une approche purement philosophique de la notion . Catherine Kintzler mène cette approche à la fois avec un suspens qui évoque celui des grands polars et aussi avec celui que l'on trouve dans les grandes oeuvres philosophiques. Il s'agit bien de refonder philosophiquement la notion de laïcité, de façon audacieuse, radicale et que l'on se gardera bien ici de vouloir résumer. On pense d'ailleurs plus à Descartes et à son entreprise de refondation de l'édifice du savoir qu'à Kant auquel renvoie le "moment transcendantal" ou à Rousseau qui indique la forme d'un contrat paradoxal en ce qu'il ne supppose pas des "parties prenantes existantes".

 Comme lorqu'on relit Descartes, et bien qu'il s'agisse d'une relecture, on se dit que Catherine Kintzler ne pourra pas parvenir à fonder la notion de laïcite sans rencontrer sous une forme ou une autre ce concept vague que l'on appelle "le social", on se dit qu'elle devra en passer par une phénoménologie des rapports entre ce social et le religieux... Et bien non ! L'auteur mène son entreprise jusqu'à son terme et , à la manière de son devancier illustre, parvient à construire la notion de laïcité de façon telle que dans cette construction la pensée n'a affaire qu'à elle-même et certainement pas pour venir aider à la mise en forme d'un donné social qui lui préexisterait. On se souvient que, de façon analogue, Descartes  n'avait pas fondé le nouvel édifice du savoir sur un prétendu réel mais en avait trouvé le premier maillon dans la coincidence de la pensée avec elle-même dont ensuite, beaucoup  plus tard, était déduite la certitude de l'existence de ce réel. Ainsi Catherine Kintzler fonde-t-elle la notion de laïcité sans y mettre autre chose que ce qui est apporté en propre par le pur et seul mouvement de la pensée. C'est un véritable exploit si l'on considère à quel point la notion était encombrée de références historiques plus ou moins claires, à quel point elle véhiculait des prises de position aussi vagues que d'ordre idéologique.

 Bref, dans les vraies oeuvres de l'esprit, auxquelles appartient ce beau livre, celui-ci n'a affaire qu'à lui-même. Cette radicalité du geste fondateur, on la retrouve jusqu'à la fin et à la critique de cette nouvelle forme de religiosité qu'est cette nouvelle religion civile du "lien". On peut ainsi faussement se croire un laïc seulement parce qu'on est dans la critique des religions traditionnelles et être en réalité au coeur de l'illusion religieuse parce que l'on voue un culte à ce fameux lien social. Il s'agit aussi de se défaire de la fausse évidence de la nécessité de ce lien et d'oser  "le droit de n'être pas comme sont les autres" !  Instruire n'est donc pas "injecter" du pseudo lien, c'est plutôt détacher l'élève, le libérer en le convoquant à assumer ce droit. Il n'y a, au fond, qu'une seule méthode : il faut que l'élève lui-même donne un contenu à ce droit formel, non pas un contenu qui résulterait de l'originalité extravagante qu'évoquait Kant mais un contenu qui puisse se déployer et rendre compte de lui-même selon un "ordre des raisons". C'est à la liberté  de l'élève en tant qu'elle s'éclaire par un ordre des raisons  qu'il revient de se donner son propre contenu.

Le livre de Catherine Kintzler, réflexion faite, a le bon format, celui d'un manuel, à savoir ce qui, étymologiquement, doit toujours être à portée de main ...

Voir les autres articles du dossier :
Laurent Fedi "L'utopie laïque"
- CK Réflexions sur "L'utopie laïque" (réponse à L. Fedi)
- La délicieuse défense du droit d'être comme ne sont pas les autres, par Edith Bottineau-Fuchs

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Par Catherine Kintzler
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La délicieuse défense du « droit d'être comme ne sont pas les autres »
Réflexions sur le livre de Catherine Kintzler Qu’est-ce que la laïcité ?

par Edith Bottineau-Fuchs (1)

En ligne le 20 mars 07


Voilà un essai joyeusement insolent, et dépourvu de toute inutile raillerie polémique.
Il y a quelque chance que le lecteur ait le sentiment, avant la page soixante-huit, fin de la première partie, d’avoir été entraîné à une vitesse vertigineuse. Pourtant, avec une clarté entière, Catherine Kintzler avance pas à pas, sans rien enjamber. Cette maîtrise-là est le comble de la vraie culture et de la véritable conviction : c’est qu’il s’agit, de l’aveu même de l’auteur, d’un « parcours philosophique complet », à faire tenir d’abord en quelque soixante pages, pour le « déplier » ensuite, sous les espèces du choix des extraits dont les commentaires nourris reprennent  et parachèvent l’argumentation de la première partie.
C’est à cette dernière que nous nous consacrons.


Quatre parcours

S’il est, pour celui qui écrit, plus long de « faire court » plutôt que long, c’est évidemment l’inverse qui est vrai pour le lecteur. Que ce dernier ne s’inquiète pas ! Quoi qu’il fasse, pour peu qu’il prenne le temps de se laisser guider, il sortira de là, à coup sûr, éclairé, et donc tonifié.
Osons un banal conseil : il paraît judicieux de lire deux fois l’Introduction - certes, en commençant ; mais surtout en y revenant après avoir tout lu. Osons en outre un rappel : l’écrit ne peut pas ne pas paraître avancer linéairement. Pourtant, il semble requis de chercher par quelles couches, comme on parle de sédimentations géologiques, il s’édifie. Suggérons-en au moins quatre ou, si on préfère, un quadruple parcours. L’un débute, « tambour battant », par la fondation philosophique de la laïcité (pp. 8 à 36) ; l’autre la reprend sur le terrain cette fois des réalités phénoménales (36 à 68) ; en outre, à l’intérieur de ce double travail, les pierres d’attente sont posées de sorte que le lieu d’insertion des références à Locke, Bayle, Rousseau, Condorcet est ménagé. Enfin, tout est ramassé et repris autrement par les commentaires des extraits choisis : ceux-ci, loin de venir illustrer ou conforter un propos, constituent un moment de l’argumentation.
Il n’est pas question ici de chercher à répéter cette argumentation : aucune intrigue policière ne peut, croyons-nous, susciter autant de curiosité que l’argumentation philosophique et les moments où le lecteur n’anticipe nullement la façon dont l’auteur va « s’en sortir »..

Prenons le parti du désordre pour garder intact l’étonnement du lecteur, et soulignons d’abord ce qui, dans la façon dont C.K. attrape la laïcité, nous a paru profondément « inactuel » et novateur, tant en ce qui touche au propos défendu qu’à la démarche adoptée. Dès lors que nous n’exposons pas l’argumentation, nous nous autorisons à séparer arbitrairement propos et méthode.


De la tolérance à l'hypothèse de la déliaison fondatrice

Quant au propos donc : la partie la plus visible porte sur la profonde différence de nature qui sépare la tolérance de la laïcité - ce qui explique la présence conjointe de Locke et de Condorcet, bien entendu. Un pas de plus : seule la tolérance peut être « élargie » aux incroyants (d’où Bayle) tandis que « laïcité élargie » serait un carré circulaire.
Si d’abord les trois - tolérance, tolérance élargie, laïcité - paraissent constituer des options possibles, en juxtaposition sur les étagères des goûts et des couleurs subjectifs ou objectifs, C.K. va effectuer un premier retournement pour montrer qu’en vérité, seule la laïcité vaut au titre de condition de possibilité de la cohabitation des libertés, c’est-à-dire de la garantie et de la protection, pour chacun, de sa « liberté de conscience » : cette coexistence pacifique requiert l’abstention de la puissance publique, à l’endroit de toute foi comme de toute croyance.
Ce premier renversement audacieux va aussitôt s’élever à sa propre condition : le suspens à l’égard de toute foi signifie sans conteste le suspens à l’égard de tout lien d’appartenance. Ce « vide », ainsi que C.K. le nomme par analogie avec le tube de Newton, va devenir l’ultime centre fondateur du champ politique. L’auteur va ensuite « déplier » cette audace, et aussi montrer que, si ces formulations sont siennes, l’idée de la « déliaison sociale » comme condition du lien politique n’est cependant pas si rare - ce qui nous vaut, en particulier, un détour fort original par Rousseau (sur lequel nous reviendrons tout à l’heure).


Une double démarche, régressive et déductive

Disons maintenant un mot de la démarche. La prudence d’un ordre d’exposition pas à pas ne doit nullement faire croire à une avancée linéaire progressive : l’ordre de la rédaction n’a jamais coïncidé avec l’ordre des pensées.
Il nous semble pouvoir distinguer d’un premier moment régressif une « redescente », elle-même assortie, sans difficultés majeures, de plusieurs corollaires.
La régression remonte au pôle de renvoi « transcendantal » : le « vide » qui vient d’être évoqué est saisi dans sa coïncidence avec la fiction juridique du sujet de droit. Filons l’analogie : vu le vide de toute détermination empirique, l’absolue abstraction des purs sujets-atomes, va-t-il falloir inventer un clinamen apte à permettre leur rencontre comme citoyens politiques, ou bien aucune intersection des trajectoires des «  atomes » n’est-elle requise ? Quoi qu’il en soit, c’est la liberté du sujet pur qui permet de redescendre vers l’instruction et la constitution des sujets par l’école , dans leur possible et singulière autonomie. C.K. redescend donc de ce pôle du « vide » auquel renvoie, transcendantalement, la vraie coexistence des libertés extérieures ; de là se déduit, systématiquement cette fois, ce par quoi l’ouvrage commence, en juxtaposant dans leurs écarts tolérance-tolérance élargie-laïcité. Le tableau de la page 28, loin de n’avoir qu’une vertu pédagogique de récapitulation, vaut pour contre-épreuve du bien fondé de ce qui a été avancé. La capacité d’embrasser le tout des situations historiquement envisageables signe la pertinence des vues défendues en témoignant qu’une pensée véritable se reconnaît à sa concrétude. Il n’est dès lors pas très étonnant de voir comment la rationalité de la double démarche régressive et déductive conduit, comme par la main, à trancher clairement quantité d’objets de débats indéfiniment ressassés depuis plusieurs années : on en finit enfin avec la situation dans laquelle l’un « trait le bouc tandis que l’autre tient la passoire ».


Dépassement des vieux débats

Nous ne donnerons que quelques exemples : ainsi en est-il du refrain omniprésent de l’appel aux « valeurs ». A l’émouvante indétermination concernant la nature précise des dites « valeurs », C.K. oppose la nécessité pour chacun, tout particulièrement pour chaque élève et chaque maître, du travail de conquête de soi. Ainsi aussi du prétendu « intégrisme laïque », baptisé religion pour mieux l’évincer dans le champ de la relativité subjective et objective des options et opinions. Si la récusation du « retour aux valeurs » engage tout le propos que C.K. élabore en ce qui concerne l’instruction et la culture de soi, celle de l’intégrisme laïque engage, quant à elle, l’argumentation destinée à montrer l’absolue incompatibilité de la laïcité avec l’idée d’une religion civile - y compris bien sûr, l’obligation civile de l’athéisme. Le centre de l’affaire, nous l’avons vu, réside dans la disjonction du lien social et du lien politique ; mieux : dans la nécessité de la déliaison, du « déracinement » comme condition de l’institution d’un ordre politique. C’est là que le « point de virulence » est atteint. C’est que, si on suit cette disjonction - et on ne peut pas ne pas la suivre - alors s’effondre la majorité des certitudes omniprésentes, non seulement dans le discours public mais aussi dans les productions savantes contemporaines. Entre les identités, c’est à dire les différences, les racines, les traditions et autres appartenances, on ne sait plus si un homme est fourmi, arbre sans jambes vissé à sa terre nourricière ou membre de sa tribu. Il faut savoir gré à l’auteur de ne pas laisser passer l’occasion de citer Clermont-Tonnerre (p. 26) : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation ; il faut tout leur accorder comme individus ; il faut qu’ils soient citoyens ». A juste titre, C.K. souligne le caractère profondément libérateur de cette formule en ce « qu’elle proclame un devoir d’aveuglement qui suppose l’évacuation théorique de l’appartenance » ; elle ne recule pas à en fournir l’explicite conséquence : le droit et le devoir de s’aveugler aux Juifs comme nation auraient, sous Vichy, fait beaucoup de résistants. De Vichy à nos jours la conséquence est bonne : la citoyenneté est incompatible avec l’appartenance communautaire en ce que celle-ci ne saurait ni fonder celle-là, ni contribuer, à quelque titre que ce soit, à son institution.


Une bienfaisante inactualité

Citons enfin la bienfaisante inactualité des vues sur l’école : sa seule fin est d’instruire - ô Instruction Publique, et non Education Nationale ! C.K. commentant Condorcet permet de mesurer le sens des dénominations dévolues aux Ministères. Il est désormais bien nécessaire de rappeler une évidence : instruire n’est pas « informer », parce que l’instruction n’est rien moins que la « cultura animi ». Il faut donc être tombé bien bas pour croire que l’instruction ne serait pas, en elle-même et par elle-même, éducation. En expliquant pour quelles raisons l’instruction publique ne peut qu’être laïque, C.K. fait nettement apercevoir au moins deux points majeurs : d’abord, que le suspens à l’égard des fois et croyances, fait, a contrario, obligation d’enseigner ce qui est enseignable ! Or, les goûts et les couleurs, options et opinions ne le sont pas. Seul ce qui relève de la raison et de l’expérience mérite droit de cité dans l’enceinte d’une classe. Du coup, l’auteur n’a nullement tort de voir dans l’école une institution philosophique (et nullement un « appareil idéologique d’Etat » ainsi que Althusser la nommait ). « Les élèves présents à l’école ne sont pas des libertés constituées... mais des libertés en voie de constitution. L’école est une institution productrice de la liberté : on n’y vient pas pour consommer, ni même pour jouir de son droit mais pour s’autoconstituer comme sujet . » (p. 55).
Par là, la voie est ouverte pour dire beaucoup plus qu’un mot à propos de la récente trouvaille qui consiste, en France, à introduire l’enseignement du « fait religieux ». Alors que les humanités, lesquelles n’excluent nullement la « formation de l’esprit scientifique », «  font de l’exotisme un principe d’enseignement » (p. 64) « en mettant chaque esprit », par sa confrontation avec la singularité des oeuvres, « en demeure de rompre avec lui-même et de se constituer sur le deuil de ses certitudes familières », le fait religieux, quant à lui, n’a plus rien à voir avec des œuvres, mais seulement avec des phénomènes sociaux. La bien pensante justification de cette novation pédagogique renvoie à une conviction venue de la sociologie de Dürkheim en particulier : l’universalité empirique du phénomène religieux attesterait que c’est le « lien social » qui, partout, est sacralisé - et ne peut pas ne pas l’être croit-on. C.K. voit à juste titre dans cette sacralisation « la forme même du religieux » qui serait ainsi insufflée, à l’abri de l’abstention à l’égard de tout contenu dogmatique, textuel ou non. Aussi peut-elle vigoureusement écrire (p. 67) : « ..il deviendra bientôt impensable qu’une cité puisse avoir pour fondement autre chose que la sacralisation d’un lien, autre chose que des « valeurs communes »...La figure classique du théologico-politique, subreption du politique par la religion, est surclassée, dépassée par sa projection formaliste et totale : la subreption du politique par le religieux. »


Trois questions

Terminons par une triple interrogation.

1° La conviction centrale selon laquelle le lien politique est suspensif du lien social ne signifie-t-elle pas clairement le rejet de la démocratie au profit de la république ? Le terme « république » figure certes dans cet essai, mais n’est- ce pas la seule configuration qui mérite le titre d’ « association politique » ? Sans diaboliser la démocratie pour en faire la dictature de l’opinion, il appert nettement de la lecture de C.K. que la conjonction aléatoire de groupes sociaux dissout le « lien politique ».

2° Mais alors c’est la question du lien proprement républicain qui nous semble devenir problématique. Voici pour quelle raison : la démarche régressive qui remonte à la fondation transcendantale de la laïcité (seul mode possible de coexistence des libertés), découvre un sujet abstrait, qui est le sujet de droit. Or, ce dernier porte, si on peut dire, une double casquette en ce qu’il est à la fois, sinon le citoyen pourvu de ses devoirs et droits formels, en tout cas, sa matrice. Mais il est aussi le pur sujet pensant. N’y a-t-il pas là une sorte de court circuit entre un trajet régressif effectué, et un autre qui demeure implicite ? en d’autres termes, un court-circuit entre manifestation extérieure de la liberté de pensée et liberté propre de la pensée elle-même ? N’est-ce pas cette double casquette qui autorise le parallélisme, à notre sens tout à fait central dans l’économie de cet essai, auquel s’adonne C.K. p. 49 ? en écrivant que « de même que le peuple (souverain) livré à lui-même n’a pas d’autre instance que ses propres lumières pour conserver sa liberté », de même, « pour éviter l’erreur, n’avons-nous rien d’autre que nos pensées ».

3° Mais, en ce cas, n’est-ce pas à une double déliaison que nous assistons ? Pour accéder à la citoyenneté, condition du peuple souverain, il faut mettre hors circuit toute appartenance empirique ; inversement, la puissance publique ne garantit la libre coexistence des individus qu’en instituant pour chacun, le droit de n’être que lui-même. C’est la référence aux classes paradoxales (telles qu’exposées par J.C. Milner) qui étaie cette vue minimaliste du « lien politique » (pp. 41-42) : sa fonction revient, en somme, à permettre à chaque singularité que tous les autres lui « fichent la paix » avec leur possible bien-aimée communauté de ceci ou de cela ! Avouons que ce n’est, certes, pas rien, et qu’en toutes les circonstances de la vie extérieure, le péril n’est pas si éloigné, même dans notre présente « démocratie républicaine ».
Il nous semble voir là bien davantage que le cercle propre à la liberté extérieure : il faut de libres sujets de droit pour que la puissance publique, le peuple souverain, institue et garantisse les droits - tandis qu’inversement, il ne saurait y avoir de citoyenneté là où les droits, les libertés publiques, ne sont pas institués et garantis. Cela veut nettement dire qu’aucun « salut » n’est à escompter de la meilleure des configurations politiques : elle ne peut qu’être la moins mauvaise ! Le minimalisme revient à affirmer qu’on ne peut, au mieux, qu’espérer ne pas être broyé et empêché d’accéder par ses propres voies à l’autonomie. Ce qui serait platonicien, si l’école publique n’avait pas le rôle majeur de susciter la constitution des individualités en sujet. Ne faudrait-il pas, dès lors, pouvoir distinguer entre niveau proprement politique de la loi commune, et niveau civil ? Est-ce envisageable en étant installé dans l’atomisme ?


Comment le promeneur solitaire est-il possible ?

Quoi qu’il en soit, la hantise du « conglomérat-gros-animal » suscite un mouvement de bascule en direction radicalement opposée, d’où l’insistance sur les figures finalement équivalentes du « démon » et du « promeneur solitaire ». Ce qui nous conduit à conclure par une invitation à méditer l’original détour par Rousseau que l’auteur effectue (pp. 35 à 40).
Quant à nous, il nous semble que l’instauration continuée, c’est à dire la réactivation continuée par laquelle la volonté de chacun se métamorphose, selon Rousseau, en volonté générale, suppose les adjuvants esthétiques et moraux des fêtes, de la religion civile, et, parallèlement, de l’éducation négative. La difficulté, sans doute attestée par l’inachèvement du Contrat Social ne tient-elle pas au refus rousseauiste de la représentation ? Récusant la voie de Hobbes, d’un représentant instituant le représenté, Rousseau n’est-il pas contraint de superposer « social » et « politique » ? La difficulté qui consiste à tenir ensemble l’atomisme avec les métaphores totalisantes du « corps » civil ou social, paraît aggravée par la conviction rousseauiste que tout intérêt particulier de groupes particuliers, à quelque niveau de réalité qu’ils se situent, serait, à soi seul, ruine du corps civil. C.K. n’a sans doute pas tort de trouver en Rousseau de quoi effectuer le passage du moment transcendantal à sa continuation sous les espèces de l’éducation de l’homme et du citoyen, mais, contrairement à cet auteur, il ne nous paraît pas paradoxal de voir Rousseau jouer, de multiples façons, un moment « rationnel-émotionnel » (les fêtes, la religion civile) dans la mesure où ce philosophe assied la formation de la raison sur les passions, et réciproquement.

Acceptons volontiers la métamorphose que C.K. fait subir à l’individu anté-politique, anté-social, ce bestiau  errant dont Rousseau fait l’épouvantable portrait dans le Second Discours, en le transformant en « promeneur solitaire » ; ce sera là rendre hommage à la délicieuse défense du « droit d’être comme ne sont pas les autres », qui anime ardemment ce travail d’élaboration philosophique de la question Qu’est-ce que la laïcité ?

Edith Bottineau-Fuchs, 2007
(1) Edith Bottineau-Fuchs est professeur de philosophie (en classes terminales, hypokhagne et khagne). et enseignante bénévole : à « l’Ecole à l’Hôpital » - occasionnellement à la prison de Fresnes.
Du même auteur sur ce blog : Violences dans les établissements scolaires
; D'un prétendu "droit au respect"


Voir les autres articles du dossier :
Laurent Fedi "L'utopie laïque"
- CK Réflexions sur "L'utopie laïque" (réponse à L. Fedi)
- Leçon de clarté par Jean-François Rémond

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Par Edith Bottineau-Fuchs
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Eric Perré : Jean-Jacques Rousseau, Eric Péron : Jean d'Alembert.

Chorégraphie : Isabelle Dufau

Mise en scène et dramaturgie d'Eric Perré.


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