Mélanges, sport

Chapeau ou casquette ? Non : béret !
par Catherine Kintzler

En ligne le 26 juillet 2011


La randonnée en montagne s'accompagne d'un plaisir préliminaire que Mezetulle savoure à petites bouchées gourmandes la veille d'un départ : préparer le sac (1). Le contenu de ce dernier a déjà été effleuré dans l'article Jogger ou randonneur . Mais outre le sac, on emporte aussi bien sûr tout ce qu'on met sur soi : voilà une mine presque inépuisable de questions passionnantes toujours mal décidées, de choix déchirants. Les enjeux de ces choix ne sont peut-être pas aussi amples que ceux que Mezetulle a naguère soulevés dans Couette ou couverture, mais ils méritent une petite pensée tout de même.


Prenons les choses par le haut. Impensable de partir en montagne sans couvre-chef. J'exclus d'emblée la randonnée hivernale, qui fait l'unanimité avec le très disgracieux et triste bonnet, m'en tenant à la sortie d'été où un soleil agressif est en principe de la partie. A observer les coutumes reçues par les randonneurs rencontrés en montagne depuis plus de trente ans, un dilemme oppose généralement ceux du chapeau (dont le concept technique inclut aussi le bob) et ceux de la casquette. Mais ni l'un ni l'autre ne convient vraiment : il faut trouver une troisième voie.

Le chapeau, gracieuse civilité au cœur de la nature

Longtemps, j'ai eu un faible pour le chapeau.
Indémodable, le chapeau soutient sa prétention au prestige, il unit avec une pointe d'affectation le passé et le présent, le rural et l'urbain, la rigueur de la symétrie et l'artiste désordre d'une crâne inclination, il admet des déclinaisons infinies dans le genre et dans le port, coiffant gracieusement hommes et femmes selon leur morphologie et leur complexion. Imbattable pour la politesse, par le raffinement du geste qui l'ôte ou qui le recoiffe, le chapeau affirme une sorte d'entêtement des bonnes manières, un attachement à la civilité et à la frivolité dans des lieux où elles sont d'autant plus urgentes qu'elles paraissent hors-sujet. Il ponctue ostensiblement la présence humaine dans une nature par définition indifférente, quand elle n'est pas hostile. Même dans la version commando brousse-léopard qui s'acharne à l'abrutir tout en l'amollissant, il conserve quelque chose qui ressemble à de la préciosité, il sort toujours un peu du rang.

Côté technique, il n'est pas dépourvu de vertus. Protégeant aussi bien et simultanément front, oreilles et nuque par une ombre propice, il ne demande aucun ajustement laborieux dans les changements d'exposition. Sa coiffe loin ou près du crâne selon son degré d'enfoncement permet une ventilation réglable. Son ample visibilité n'est pas à négliger.


Je l'ai pourtant abandonné, le réservant à des lieux plus avenants et domestiqués où seules ses qualités brillent, alors que la montagne - même moyenne - parcourue sac au dos souligne ses défauts et les rend presque permanents. Le vent des crêtes le transforme en fanion capricieux et bruyant, et le fixer par une jugulaire ne sert qu'à l'empêcher de s'envoler tout à fait - sans compter que ce cordon disgracieux vient s'emmêler avec celui des lunettes de soleil. Qu'il soit ou non agité par le vent, son bord arrière vient frotter le haut du sac. Enfin, un peu trop volumineux, il est assez difficile à ranger, et quand on le roule pour le glisser dans le sac, il en sort flapi, affreusement ondulé sur les bords, ayant perdu toute sa superbe... c'était bien la peine.



Le bob : un chapeau avili


Mais pourquoi s'enorgueillir d'un chapeau à larges bords? Il y a le bob, qui reste tout de même un chapeau si on en analyse la composition : coiffe ourlée d'un bord circulaire régulier. Consciencieusement enfoncé sur la tête, le bob résiste aux rafales et ne tutoie jamais le haut du sac à dos. Malléable, il se love aisément dans la poche du sac, et en ressort inchangé : puisqu'elle est déjà toujours froissée, sa mocheté demeure imperturbable. Voilà le hic - car ne parlons pas de la prétendue protection qu'il offre, toujours obtenue au prix d'un inconfort ; trop près de la peau, il habille plus qu'il n'abrite. Mais surtout sa laideur inattaquable vient à bout de n'importe quelle tête, si altière soit-elle. Je n'ai jamais vu personne qui, coiffé de ce stupide couvre-chef, n'ait pas l'air d'un demeuré ou au mieux d'une cloche.
En fait, pour qu'il soit présentable et qu'il ait quelque vertu flatteuse, il faudrait le porter comme celui des matelots américains : bords retroussés, ce qui revient à en annuler l'intérêt. Lequel, si on réfléchit bien, se borne principalement à être jetable sans regret, vu son coût dérisoire - et même parfois nul, distribué comme goodie. Que l'on prenne la chose dans un sens - « Je ne vaux rien et la preuve c'est que je suis moche » - ou dans l'autre -
« Je suis moche et mon excuse c'est que je ne vaux rien » -, le bob reste irréversible, présentant toujours la même face jusque dans cette espèce d'humilité ostentatoire. Il suffit de voir une profusion de bobs plongeant sur le nez de troupes ambulantes bon enfant qui s'extasient à chaque détour du sentier pour se sentir presque coupable d'être un peu moins moche, un peu moins débraillé, un peu plus distant. Le bob ne rabat pas seulement le chapeau à son moment idiot, il le trahit ; c'est un chapeau avili, passé à la lessiveuse. [ Haut de la page ]



La casquette et son urbanité décalée


Une solution de compromis serait de bricoler le bob pour le porter retroussé partiellement, de manière à former une visière. Mais là, il est évident que la casquette le surclasse. Même si on la choisit exempte de blason brodé snobinard, branchouillard et coûteux, même lorsqu'elle est aussi modeste que le bob, elle n'affiche pas d'orgueilleuse laideur. Il faut même reconnaître qu'elle peut avoir une certaine classe, sans bien sûr atteindre celle du chapeau dont elle conserve quelque chose de l'insolence urbaine, en la poussant parfois aux limites de la provocation. Porter en montagne une casquette de rappeur noire à visière plate obstinément orientée de travers même si le soleil tape de l'autre côté, c'est sans aucun doute inadapté et générateur de souffrance inutile, mais on sent bien que c'est exprès - et là, dans ces circonstances, il y a une esthétique porteuse d'une morale de l'exception devant laquelle on ne peut que s'incliner, même si on la trouve un peu tapageuse.


Si l'on modère ces extravagances baroques, la casquette en général ne fait pas mauvaise figure en montagne. Moins sensible au vent qu'un chapeau, elle protège bien les yeux d'une lumière malfaisante et se montre adaptée au port du sac à dos.  Mais les oreilles exposées... hum.. ce n'est pas toujours l'idéal. Pour le rangement dans le sac, elle est en revanche pire que le chapeau, avec sa visière rigide et cassante. Enfin, il faut bien l'avouer : plutôt seyante sur la tête des hommes, elle convient généralement très mal aux femmes. A moins d'étudier savamment le passage d'une queue de cheval dans la bride de réglage arrière, façon catogan, mais alors adieu aux variations d'exposition, on est sûre d'attraper un coup de soleil ; et puis vraiment quel geste chichiteux à faire chaque fois qu'on doit la recoiffer après l'avoir ôtée...



Le béret et la versatilité de la Pyrenean Touch relookée


Alors ? Après de longues années d'insatisfaction technique, esthétique et morale, j'ai opté, malgré ma méfiance envers ce qui sent le terroir et qui ne se mange ni ne se boit, pour un grand classique pyrénéen : le béret (2).
Sans aller jusqu'au surdimensionnement de la « tarte
» du chasseur alpin, le béret peut être suffisamment large et malléable pour que son ombre protège à volonté aussi bien le front et les yeux que la nuque ou les oreilles, et cela sans aucun mouvement de rotation, par l'inclinaison que lui imprimera une simple chiquenaude. Il se roule aussi bien qu'un bob, se met dans la poche dont il ressort sans dommage et n'offre aucun point de contact avec le haut du sac pendant la marche. Le vent ne le déloge pas. En laine (naturellement « respirante »), il garantit aussi  bien de la chaleur que du froid, et résiste assez longtemps à la pluie. Son esthétique peut selon l'humeur et le moment enraciner le marcheur dans le Sud-Ouest profond, mais aussi se décaler en un tour de main vers des looks moins traditionnels - il se portera plat, incliné, en casquette, en pointe, à l'envers, bouffant : il permet toutes les utilités, tous les effets, toutes les drôleries. En cas de coup de froid, il peut se transformer en bonnet englobant les deux oreilles : impossible, même ainsi, d'avoir l'air aussi idiot qu'avec un bob.


La morale « couteau suisse » minimaliste du sac à dos (un objet doit pouvoir remplir deux fonctions) est donc ici amplement satisfaite. Et l'esthétique y trouve aussi son compte. Coiffe rurale longtemps réservée aux hommes (souvent en armes), le béret est aisément et fort gracieusement passé sur la tête des femmes, allégé de son ourlet en cuir et arborant des couleurs variées pastel ou fluo qui lui donnent un zeste d'urbanité contemporaine, lui épargnant du même coup la connotation militaire où le poussent le bleu marine, l'amarante, le vert sombre et le noir. Il suffit d'un clin d'oeil, d'un petit clinamen effleurant la Pyrenean Touch pour relooker le béret sans abolir son ancienneté pastorale, pour lui donner l'universalité et l'actualité qui le sortent du musée des coutumes locales désuètes, et pour le débarrasser de sa mauvaise réputation franchouillarde.
Alors je n'hésite plus, coiffée d'un béret, à aggraver mon cas en lestant le sac de randonnée d'un morceau de fromage odorant et d'une baguette de pain.


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© Catherine Kintzler, 2011


Notes   [cliquer ici pour fermer la fenêtre et revenir à l'appel de note]

  1. Concernant la nature de ce plaisir préliminaire, voir l'article Sport, jeu, fiction et liberté .
  2. Question déjà abordée sommairement dans l'article Le Stade de France pourles nuls : « Le béret est [...] une coiffure dialectique qui résout tous les problèmes : symbole rural, il se métamorphose instantanément en accessoire urbain branché par la grâce d'une rotation à 180° (version hip hop verlan) ou d'un geste bouffonnant (version minette pastel), il protège du soleil et de la pluie, du froid et du chaud. »

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Par Catherine Kintzler
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Football français : célébration de l'inculture et déni de civilisation
Supplique aux rugbymen : restez comme vous êtes !
par Catherine Kintzler

En ligne le 21 juin 2010

Devant la descente aux Enfers que vrille sous nos yeux l'équipe de France de football, devant cet hymne célébré chaque jour à l'inculture, à la muflerie, à la grossièreté, au relâchement délibéré du langage et de la conduite, résultat d'années de démission en matière d'éducation, d'agenouillement honteux devant la mentalité de caïd qui s'affiche insolemment, je me tourne vers vous, joueurs de rugby.

Joueurs de rugby, restez comme vous êtes. Restez des gentlemen. On peut être fier de sa force et de son talent sans être imbu de soi-même. On peut être élégant sur le terrain comme à la ville. On peut et on doit s'exprimer clairement et distinctement dans la langue commune et retenue que tout le monde comprend, celle de l'analyse, qui peut être sans concession mais qui n'a rien à voir avec celle de l'invective.


On me dit souvent « Dans quelque temps, ça viendra, les internationaux seront pareils à leurs homologues du foot, ils ne penseront qu'à l'argent, et il y a beaucoup, beaucoup trop d'argent ».


Mais même s'il en était ainsi, même si les sommes en jeu au rugby atteignaient le niveau de celles qui circulent au foot, on n'est pas obligé, parce qu'on devient riche, d'être grossier et je m'en foutiste. On n'est pas obligé, parce qu'on devient riche et que les caméras sont braquées sur vous, d'exalter l'incivilité et l'inculture ; on n'est pas obligé de brandir des doigts d'honneur et de cracher des insultes en jetant l'anathème sur ceux qui se refusent à le faire. On n'est pas obligé, en devenant riche, d'humilier ceux qui gardent un peu de tenue et de dignité, de les étouffer dans une omerta destinée à protéger un groupe de « potes ». On n'est pas obligé, en parlant à tout bout de champ de « respect », de n'entendre par là que « le respect qui m'est dû, à moi et aux miens en tout état de cause et quoi que nous fassions ».


Je sais bien que le rugby ne tient pas la route en l'absence d'un minimum de solidarité et de générosité, je sais bien que la distribution des postes y rend hommage à tous les gabarits, à toutes les habiletés et fait sentir à chacun que sa force et son talent ont tout à gagner de la force et du talent des autres, je sais bien que le rugby reste relativement protégé par sa complexité même, par le degré de raffinement qu'il exige, pour être compris, de ses supporters.


Mais le rugby, comme tout le reste, n'est pas une île à l'abri de tout.  Il n'est pas plus protégé qu'autre chose de la culture de l'inculture ; car l'argent, même répandu outrageusement, n'explique pas tout. La culture de l'inculture, la célébration de l'incivilité commencent à l'école, elles commencent quand on punit un professeur pour avoir giflé un élève insolent ou brutal, quand on tolère que la mode soit aux fautes d'orthographe et que l'ignorance devienne une « manière d'être » qu'il ne faut surtout pas « stigmatiser », quand on tolère que les cancres martyrisent les bons élèves.
Alors commence le règne des petits caïds.


Pour la première fois dans ma vie de supportrice, je souhaiterai demain la défaite de ceux qui ne sont pas dignes de porter le maillot national. Oui, je soutiendrai l'Afrique du Sud contre la France des caïds à laquelle je refuse mon assentiment. Du reste, je trouverais plus digne que l'équipe de France se retire de cette compétition mondiale (1), qu'elle ne joue pas ce match qui sera de toute façon honteux : en cas de défaite, honte d'atteindre vraiment le fond du gouffre ; en cas de victoire, honte de voir triompher la mentalité de caïd.


Joueurs de rugby, qui vous affrontez rudement, qui vous
« chambrez » (et même un peu plus que ça) dans les mêlées, qui essuyez parfois vos crampons sur le dos de l'adversaire, mais qui ne discutez jamais une décision, qui ne rechignez jamais à l'entraînement, qui avez à coeur de vous battre et de gagner ou de perdre dans l'honneur, qui saluez votre public, qui, sur les plateaux tv, ne vous appliquez jamais à cacher que vous êtes intelligents et souvent cultivés, je vous supplie de ne jamais faire en sorte que vos supporters aient honte de vous et d'eux-mêmes. De vous parce que vous seriez les hérauts de l'inculture. D'eux-mêmes parce qu'ils concluraient qu'ils ont, par leur négligence, encouragé et élevé étourdiment un déni de civilisation.
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© Catherine Kintzler, 2010

 

1 - [Note ajoutée 6 heures après publication] Il s'agit là évidemment d'un voeu pieux et abstrait. Car, me dit-on, si une équipe se retire ainsi, cela pénalise la même sélection nationale pour plusieurs années de compétition ; il ne saurait donc être question de détruire l'avenir de jeunes joueurs talentueux qui ont la "gnac" et envie de gagner.

 

Lire de Jean-Paul Brighelli Footballistiques sur son blog et Mondial pourquoi ce n'est pas rigolo sur Marianne2.fr.


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Par Mezetulle
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Dominique Perrault,
architecte extra-terrestre de la BnF

par Catherine Kintzler
En ligne le 7 mars 2009

Habituée de la Grande bibliothèque dite « de France », je fréquente bien sûr le site « François Mitterrand » que les Parisiens, avec un solide bon sens géographique urbain, appellent « Tolbiac » par le nom de la rue principale qui traverse le quartier - comme on appelle « Richelieu » le site situé... rue de Richelieu. Très grande bibliothèque Tolbiac donc : site grandiose et fatigant, mais surtout pensé comme s'il n'était pas destiné à des humains ordinaires (comme le sont les lecteurs), et comme s'il n'était pas sur la Terre. Où l'on voit que l'architecture, en imposant en l'occurrence un ordre surhumain, est un moyen de contrôler les corps et donc les libertés

Ce superbe site demande un certain tonus physique. Il faut d'abord y aller, c'est loin de tout et il n'y a pas de station de métro vraiment proche. Une fois au pied des tours, il faut monter des escaliers, faire le tour de grands puits placés exprès (on dirait) pour allonger le trajet des piétons et tromper leur appréciation du plus court chemin, traverser une esplanade balayée par les vents qui s'engouffrent dans la vallée de la Seine, puis, conduit par un tapis incliné « roulant immobile » tant il était dérapant lorsqu'il fonctionnait, s'enfouir dans une fosse où, après s'être arc-bouté sur des portes qui n'ont jamais si bien justifié l'argotique lourde, on accède enfin aux magnifiques salles de lecture de recherche, situées en Rez-de-jardin. Ouf, on est presque content d'avoir atteint, avec ce parcours, une dimension héroïque. Larges chaises, places généreuses, perspectives grandioses qui satisfont l'oeil et le reposent.
Et, en principe, ambiance de confort méditatif garantie entre une moquette rouge foncé et des boiseries.

Sauf que l'architecte Dominique Perrault n'a pas pensé que la lecture s'effectue dans le silence. Les salles ne sont pas isolées des couloirs de circulation où visiteurs et lecteurs déambulent en parlant, quand ils ne s'esclaffent pas bruyamment. Elles ne sont isolées que visuellement, par des panneaux de fils d'acier tricotés, des bureaux qui les surplombent où le personnel ne peut pas toujours s'astreindre à une ascèse sonore totale.

Sauf que l'architecte n'a pas pensé qu'on a parfois besoin d'aller aux toilettes sans trop perdre de temps. Au Rez-de-jardin, dix bonnes minutes à un quart d'heure (selon l'éloignement) sont nécessaires à cette opération. Mais il faut avouer que, une fois qu'on y est, c'est un vrai plaisir comique, surtout quand on a des références. Environné d'acier brossé et de carrelage noir, on se croirait dans Mon oncle de Jacques Tati : impossible de dire à quel moment la chasse d'eau automatique va se déclencher, ni de prévoir au juste par où va sortir le jet de savon liquide au-dessus du lavabo...

Sauf que, comble de raffinement et peut-être pour affirmer son détachement des préoccupations terre-à-terre, l'architecte a négligé un petit détail d'astronomie élémentaire. C'est que Paris se trouve sur la Terre à 48° 51' de latitude Nord et que, de février à octobre inclus, les rayons du Soleil frappent directement toute l'après-midi la moitié des salles de lecture. Le problème est surtout qu’aucun dispositif n’a été prévu pour se protéger et que, même après avoir découvert ce qui était pourtant hautement prévisible, l’architecture est telle qu’on ne peut rien installer pour remédier à cet inconfort planétaire. Même si ça fait très joli cette lumière, quand il fait beau (ce qui est moins rare qu'on ne croit à Paris) on sue abondamment, on cligne des yeux devant des pages éblouissantes, les livres chauffent, les reliures craquent, les écrans d'ordinateur deviennent illisibles. Que de fois, bravant les interdits, je me suis transportée d’un air détaché, dissimulant des livres sous mon bras, à l'autre bout de la bibliothèque, dans un très convoité « petit coin sombre avec mon noir chagrin » - ou plutôt avec ma fureur !

L'angle d'incidence des rayons solaires sur un point donné de la Terre à une période donnée de l'année, cela fait partie des choses permanentes et calculées depuis des millénaires. Corneille dit qu'un auteur dramatique doit les connaître parce qu'il ne doit pas les falsifier, sauf à écrire « une pièce toute d'invention » où les cieux seraient différents - probablement une pièce qui aurait lieu ailleurs que sur la Terre. On pourrait raisonner de façon analogue, quoique la contingence soit plus forte, pour la force et la direction des vents dans une vallée habitée depuis fort longtemps.
Et pourquoi un cabinet d’architecte devrait-il tenir compte de telles futilités pour orienter et concevoir ses bâtiments? Il est vrai que, quand on ne vit ni ne travaille dans les lieux qui sont destinés à d’autres, ça n’a pas une grande importance.

© Catherine Kintzler, 2009

Voir la visite virtuelle de la BnF, qui se garde bien de faire voir les salles de lecture à un moment où elles sont plombées par le Soleil, mais qui montre bien entendu l’esplanade par beau temps et sans vent. On peut quand même y observer la « lourde » manipulation des portes donnant accès au Rez-de-jardin, élégamment réussie par une lectrice jeune et en pleine forme.

Voir le site de l’architecte Dominique Perrault, qui s’ouvre sur une planisphère : quand je vous disais qu’il voit la Terre de l’extérieur !

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Par Catherine Kintzler
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La lecture en bibliothèque publique, plaisir solitaire
par Catherine Kintzler

En ligne le 7 mars 2009

Mezetulle souffre d'une bienheureuse maladie qui n'est pas tellement rare : la fréquentation compulsive des bibliothèques publiques. Lieu à la fois collectif et intime, la salle de lecture publique est un paradigme du concept républicain tel que je le rêve : on y fait ce que font les autres, dans les mêmes conditions, et chacun cependant se trouve là en vertu de sa propre singularité incommunicable et y exerce ses talents dans la plus libre inégalité

En croisant le regard du lecteur qui me fait face, je partage un plaisir que l'autre éprouve aussi, mais du point d'une totale altérité : nous sommes métaphysiquement absolument identiques et empiriquement absolument différents. Il y a des choses qu'il faut faire soi-même tout seul, des activités indélégables, et que pourtant on accomplit mieux plus vite et plus intensément dans le même lieu que les autres et en même temps qu’eux.

 


Je distingue trois espèces de lecteurs - je devrais plutôt dire de lectrices car les femmes sont en général, pour des raisons que j'ai abordées ailleurs, plus "accro" à la lecture (celle des livres) que les hommes, et elles s'y adonnent plus tôt. Première espèce, romanesque et volontiers crépusculaire : celle du boudoir, recroquevillée avec un livre chéri sur le sofa d'une éternelle chambre de jeune fille à l'abri du tumulte. La deuxième espèce est urbaine, diurne mais plutôt vespérale : accoudée à une table cerclée de zinc couverte de papiers en désordre recouvrant la tasse d'expresso, la cigarette "littéraire" entre les doigts, il lui faut au contraire le bruissement de la ville pour jouir de son face-à-face avec le livre. J'appartiens à une troisième espèce, pathologique et dépendante des jours et heures ouvrables : celle qui ne peut lire avec profit que les livres appartenant à tous, qui supporte mal l'idée même de "prêt à domicile" car c'est priver trop longtemps l'humanité entière de la présence d'un volume qui lui appartient...


Pour cette espèce-ci, la possession d'un livre n'est effective que le temps de l'effectuation de sa lecture et ne peut donc jamais coïncider avec sa propriété ; davantage, ces deux formes d'"avoir", elle les vit comme contraires. Elle ne peut pas devenir bibliophile : elle aime trop la lecture pour faire main basse sur un livre. Elle a horreur de déposer des traces : ce territoire est à ses yeux trop public pour être marqué, et la moindre pliure de repérage, la moindre trace de crayon témoigne d'une autre lecture (même si c'est moi qui l'ai faite) et défraîchit toujours celle qu'on fait ou refait, ici et maintenant. Non que le livre doive toujours être neuf (car la passion de la virginité est une passion de propriétaire) : il faut au contraire qu'il ait été "fait" et patiné par des lectures innombrables mais anonymes - un livre fatigué par les lectures qui s'en sont emparées, mais non pas signé par elles. Une tache, un brin de tabac, un ticket de métro ancien (tiens, ils étaient de cette couleur-là ?) retrouvé entre les pages sont plutôt émouvants ; un soulignement ou une croix dans la marge sont inconvenants et relèvent du rapt. La grossièreté n'est pas de salir le livre par accident, elle est de se l'approprier comme une chose. Celui qui laisse tomber un cheveu dans un livre public n'est qu'un maladroit. Celui qui le marque est un chien : il pisse dessus.


Oui, c'est une maladie qui me fait courir des salles luxueuses et souterraines de la BnF jusqu'au petit carré des "usuels exclus du prêt" que préserve jalousement la plus minuscule bibliothèque municipale, poussant même la folie jusqu'à aller y lire un livre que pourtant j'ai déjà chez moi. Des trois espèces c'est bien la plus étrange, la plus difficile à comprendre, et je ne peux pas relire La Nausée de Sartre, qui en exhibe un spécimen pervers, sans un pincement au coeur.

 

Contractée à l'âge de 10 ans à la bibliothèque de la Ville de Saint-Denis (93) où j'ai passé mon âge scolaire de l’école élémentaire jusqu’au bac, la maladie a pris du jour au lendemain une forme virulente et, je le sais maintenant, incurable.

A la fin des années cinquante, cette bibliothèque municipale était l'une des rares à proposer déjà une grande partie de ses collections en accès libre. En voyant ces rayons garnis abondamment, en respirant ce parfum de vieux papier et de reliures, en feuilletant tout ce que je pouvais atteindre, j'ai conclu très vite : jamais personne ne peut posséder cela, en être propriétaire. Seule une puissance publique peut accumuler au fil des siècles un tel trésor et le déployer en présence réelle dans toute sa magnificence, déploiement que seul rend disponible un savoir de la classification, et qui réalise vraiment la coexistence des vivants et des morts.

Lorsque je découvris qu'il y avait, au-delà des rayons visibles déjà imposants, un magasin dérobé auquel un sybillin bulletin de "demande de communication" (interdit alors aux moins de 12 ou 14 ans, je ne sais plus mais il m'a fallu patienter...) donnait un accès codé et filtré par des cerbères attentifs au moindre trait d'union, ce fut un ravissement : il y avait même un trésor enfoui, requérant une approche virtuelle au radar, représenté par une cartographie avec ses latitudes, longitudes et altitudes, ses heures d'ouverture comme des marées imposant une navigation périodique ciblée sur la bonne fenêtre de tir.

Le plus grand plaisir n'était donc pas de rapporter à la maison quelques ouvrages cartonnés reliés de toile - le prêt, hum, je le trouvais déjà suspect, mais enfin le livre "à rendre dans 3 semaines" avait tout de même à mes yeux une plus grande valeur que ceux qui figuraient dans la bibliothèque de mes parents - ce fut bien d'obtenir le droit d'accéder à la salle de lecture réservée aux ouvrages du magasin, de s'installer dans un fauteuil, devant une table garnie d'un sous-main vert, sur un parquet délicieusement grinçant, et de recueillir le livre qu'il fallait précautionneusement lire sur place, et qui, inachevé et rappelé le soir à son rayon obscur (ou à quelque casier secret de "mise de côté"), imposait mon retour.

Je n'en suis pas encore revenue.


© Catherine Kintzler,  2009

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Par Catherine Kintzler
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Un texte de l'affect et une photo du concept : le triomphe de la contrariété
sur le livre de L. Bénézech Anatomie d'une partie de rugby (1)
par Catherine Kintzler


En ligne le 6 sept. 2008


Un livre attachant et agaçant, superbe et défaillant, merveilleusement pensé et quelquefois un peu débraillé, somme toute homomorphe à son idée principale que je crois profondément juste : le rugby est fondé sur des contradictions, lesquelles ne sont pas dissimulées, mais au contraire avouées et exhibées pour être sinon résolues du moins traitées

Sommaire de l'article :
1 - Une épure pathétique du rugby pérenne
2 -
Le rugby serait-il démocratique par nature ?
3 - L'immédiateté rustique du texte, l'urbanité décalée des photos



1 - Une épure pathétique du rugby pérenne

Commençons par un apprivoisement. Je feuillette, je tâte, je tourne le livre entre mes mains.
Un beau format in quarto, avec de superbes photos parfaitement choisies: presque toutes illustrent en effet une contradiction, un point qui rehausse et expose l'étrangeté du rugby, qui en souligne le fort caractère "pas rond" - je retiendrai de façon emblématique celle de la p. 27, où l'on voit unis, debout et de dos, un deuxième ligne gigantesque enveloppant de son bras gauche un petit trois-quarts dont la tête vient s'ajuster dans l'aisselle de son coéquipier.
Une division en sections et chapitres qui explicite la démarche analytique annoncée par le titre. C'est une dissection en quatre phases : les acteurs (joueurs, arbitre, ballon, stade, supporters, terrain), l'avant-match (vestiaire, échauffement, entrée sur le terrain), le match (du coup d'envoi au coup de sifflet final, tout est passé en revue dans cette énorme section), l'après-match (vestiaire bis, dirigeants, 3e mi-temps).

Le principe de cette anatomie est intérieur : celui des états d'esprit, des humeurs, des émotions ressenties par le joueur et le supporter. Ce n'est pas un récit, ni une mise à plat, mais une analyse inspirée par une pathétique. Là aussi, la photo pointe toujours l'instant décisif, ce que Barthes (2) appelle le "punctum", allant ici de l'angoisse de l'avant-match à la solitude du buteur en passant par l'en-avant - cette escapade facétieuse du ballon, comme s'il avait de l'esprit -  et par la chorégraphie de l'échauffement. Avec des métonymies qui disent tout : une main sur un genou, une poigne froissant un short, une nuque hirsute barrée d'élastoplast dont émanent la force et le doute..

Voilà qui est très bien fait, très intelligent et passionnant au sens strict. Mais aussi quelque chose me dérange, m'échappe. Quoi au juste ?

Les photos ? Pas de référence. La liste sèche des crédits photographiques p. 160 satisfait aux obligations légales, mais elle est impossible à manier : protectrice pour l'auteur et l'éditeur, elle reste stérile pour le lecteur. On ne sait pas qui est sur la photo, de quel match il s'agit, quand elle a été prise. Pourquoi, en réduisant la photo à sa seule fonction d'illustration conceptuelle, priver celle-ci de sa référence empirique - comme si le concept devait nécessairement être débarrassé de ses occurrences hic et nunc?

Un excellent lexique des termes techniques (p. 156-157) avec une admirable formule livrant les points dont l'étude est nécessaire et suffisante pour "suivre un match de rugby sans problème". On comprend tout, et surtout qu'on ne peut pas comprendre sans un minimum d'étude. Et à côté de cela, très étrangement, pas de références ni en note ni en bibliographie même sommaire. Alors je suis prise d'un doute : cette absence relève-telle de la lacune ? Et si c'était voulu ? En y pensant bien, c'est comme les photos: même lorsqu'on y reconnaît une personne, celle-ci n'est pas nommée...

Tout se passe comme si une option délibérée d'effacement de toute particularité de lieu, de temps, d'action, de personne, avait été prise. Me voilà feuilletant le texte de nouveau, à la recherche d'un nom propre dans le corps de l'ouvrage... mais oui c'est bien ça. Le livre de Laurent Bénézech se propose le tour de force inverse du roman de Denis Tillinac : écrire la singularité du rugby sans consentir à ses occurrences particulières, personnelles, historiques. Tracer l'épure analytico-pathétique d'un rugby pérenne, et rien d'autre. Et de relire le titre, aux termes soigneusement choisis: anatomie d'une partie de rugby et non d'un match, dont on se demanderait inévitablement lequel. Une partie dont on découpe les parts pour en écrire la partition.

J'émets alors l'hypothèse que le modèle secret de Bénézech serait ici l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, en plus orgueilleux. En plus orgueilleux, car si l'Encyclopédie exclut de ses entrées les noms propres de personnes, elle s'honore bien au contraire dans ses articles de citer ceux qui ont contribué aux progrès des notions traitées... Bénézech ne s'embarrasse pas de tels détails et préfère une flamboyante tour d'ivoire, qui peut se révéler à l'occasion bien confortable : le moyen le plus sûr d'éviter de se brouiller avec beaucoup de monde est encore de ne citer personne!

Cette décision provocatrice, ce purisme de l'affect (malheureusement non assumé, car on cherche en vain le Discours préliminaire qui en brandirait clairement et distinctement le flambeau) pourraient bien me plaire un peu trop, et me donnent des démangeaisons, une furieuse envie de gratter, de continuer, et de me battre avec un livre auquel j'en veux de ne pas avouer son audace. [ Haut de la page ]


2 - Le rugby serait-il démocratique par nature ?

En attaquant la lecture proprement dite je tombe sur un texte introductif intitulé "Philosophie". Je me sens interpellée. C'est mon job d'aller y voir de près, non ?
Alors, anatomisons ce texte.Thèse principale : le rugby s'autorise de contradictions et de complexités qui rendent impossible la modélisation du déroulement d'un match (d'où l'on conclut que seule l'anatomie peut en saisir les finesses). Thèse secondaire : la passe en retrait, emblème de la contradiction rugbystique, en fait un sport éminemment démocratique par sa forme de transmission (renoncement à la hiérarchie de type "monarchique", stratégie qui évite la ligne droite, etc.).

Là encore je suis prise dans un stimulant inconfort de lecture, une alternance d'enthousiasme approbateur et de profond désaccord. Autant je crois la thèse principale juste, puissante par sa précision, éclairante et féconde (et l'ensemble du livre l'atteste), autant je trouve la thèse secondaire (le rugby comme "représentation idéale d'un régime de type démocratique") tirée par les cheveux et inutile parce que trop large. Revenir sur l'histoire du rugby en Afrique du Sud ou dans l'Italie d'avant-guerre pour la démentir serait une "cravate" indigne de la hauteur du livre de L. Bénézech, et pour un plaquage de meilleur aloi je m'en tiendrai à une argumentation conceptuelle.

Si la comparaison (très implicite et voilée) avec la démocratie athénienne tient un moment la route - chacun étant appelé a priori à porter le ballon, bien que ce ne soit pas, heureusement, par tirage au sort ! - la suite, qui retient (tout aussi implicitement) le sens classique et libéral du terme "démocratie", relève à mes yeux d'une sorte de credo, d'un zèle aujourd'hui répandu à marteler des idées bien-pensantes auxquelles il est bien sûr mal vu de ne pas croire.

Non, l'aveu des contradictions et des complexités et leur traitement dialectisé, biaisé, en répartition collective n'est pas le partage des seules démocraties libérales : n'oublions pas que le XXe siècle a connu un théoricien virtuose et un praticien redoutable de la contradiction et de la collectivité toute-puissante en la personne de Mao. La dialectique peut être mise au service de bien des régimes, ce qui ne l'empêche nullement d'être une très grande idée. Quant à la distributivité, elle n'est pas davantage d'essence démocratique : songeons que ses principaux théoriciens furent Aristote puis la hiérarchie catholique, inventeurs de l'"équité" aujourd'hui à la mode précisément parce qu'elle est opposée à l'égalité et à l'idéal démocratique classique. Enfin, remarquer que l'essor du rugby coïncide historiquement avec celui des systèmes politiques démocratiques ne contribue en rien à lui donner telle ou telle propriété qui leur serait commune.

Le maniement de concepts aussi chargés et polysémiques demanderait un peu plus de soin et de précision, et je ne suis pas sûre qu'il en résulterait un éclairage décisif et précis pour le rugby. A vouloir frapper trop fort et trop large, on passe à la fois au-dessus et à côté des poteaux... A vouloir utiliser la philosophie comme un bulldozer, on s'expose à écraser son objet. Il vaut mieux l'utiliser comme un chien d'arrêt : lever une belle idée à partir de la configuration précise du terrain et des circonstances, et la regarder s'envoler entre les poteaux...

C'est ce qu'on peut attendre de la suite du livre. En entrant dans le détail, on revient au contact et toute la compétence de l'auteur se trouve mobilisée. Ce qui ne signifie pas la fin des agacements.
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3 -  L'immédiateté rustique du texte, l'urbanité décalée des photos

Comme je le soulignais précédemment, l'ouvrage se penche sur des notions et des affects, à l'exclusion de toute référence singulière - histoire, noms propres. Or on pourrait penser que, composé à parts égales de textes et de photos, les textes expliquent des notions, réservant la monstration directe des affects aux photos. C'est l'inverse : belle idée assurément, mais si les photos (remarquablement choisies) relèvent hautement le défi, il n'en va pas toujours de même pour le texte.

A quelques brillantes exceptions près (de beaux chapitres sur "La Passe"... où toutes sont passées en revue p. 78, sur "l'En-avant" p. 80 ou encore sur "La Touche" où est avancée une très convaincante comparaison avec la danse contemporaine), le texte ne décrit pas, n'explique pas, ne conceptualise pas : il entend se placer à l'intérieur d'un psychisme - celui du joueur, celui du supporteur - pour le réactiver chez le lecteur. Ce sont donc des états d'âme qui, par des monologues, des dialogues intérieurs, des apostrophes, se succèdent dans une écriture qui recourt trop souvent à des palliatifs et des marqueurs d'insistance : majuscules hurlantes, italiques, exclamations, points de suspension.
A force de vouloir être en sympathie avec le lecteur initié censé se reconnaître dans ces procédés détournés, cette écriture faite d'extériorité s'aliène le lecteur quelconque parce qu'elle est trop souvent un clin d'oeil à celui qui est dans le rugby comme un poisson dans l'eau.

On m'objectera que tout texte intéressant produit un sentiment d'étrangeté. Certes, mais il le produit pour tous, et surtout pour ceux qui croient être en terrain familier. Le poète est capable de me rendre ma propre langue lointaine, étrangère : il l'arrache à l'idiome et la met en déroute pour la révéler. Or ici, c'est au contraire le parti-pris de familiarité et si j'ose dire de consanguinité qui domine le texte : le rugby y est ramené à son intimité, à ses affinités indicibles, il forme un cercle et une famille resserrés à laquelle je n'appartiens pas.

Et d'ailleurs je ne suis nullement invitée. Le chapitre "Les Joueurs" (p. 24), chef d'oeuvre de littérature identitaire, me le fait rudement savoir. Ils sont plaisamment présentés sur le modèle d'une famille agricole, attablés autour du père, rompant un pain immémorial, à des places immuables depuis des générations. En toile de fond, des figures féminines figées dans ce que l'imaginaire collectif a de plus redoutable : une mère castratrice (l'entraîneur), une fille à séduire, et "quelques salopes malpropres" - allusion aux chansons paillardes de la 3e mi-temps (les épouses, quant à elles, en prennent pour leur grade dans le chapitre sur "L'Essai" p. 122 qui met aux prises un idiot de joueur et son imbécile de femme).

Dans ce tableau rustique (serait-il ironique ?) on ne sait qui est le plus à plaindre, chacun occupant une place qu'il n'a pas choisie, mais qui lui a été attribuée par une destinée (son gabarit, son rang de parenté, son sexe, son âge, sa condition...) le mettant perpétuellement hors de lui et jamais en exigence d'être lui-même. Tout le contraire de l'héroïsme : rien que les vertus conventionnelles d'un régime révolu ! Et le coaching est arrêté depuis belle lurette ; aucune place à prendre, aucune circulation ne vient aérer ce tableau étouffant: jeunes urbains, passez votre chemin, on n'a pas besoin de vous.
Il ne suffit pas de peindre des paysans dans une touchante scène de genre nostalgique pour parvenir à la cheville d'un Mistral, et encore moins à celle d'un Virgile.

Alors quel soulagement de quitter la page écrite pour aller poser son oeil à côté, au revers, de travers, en marge, en hors-texte et de voir sur ces magnifiques et judicieuses photos tant d'innovation, tant d'ouverture, tant de questions, tant de réflexion, tant d'aspérités, tant de sollicitations pour la pensée, tant de décalages, tant de bougés, tant de cocasseries aussi : toute cette rigide consanguinité est balayée, remise en question et décoiffée par le talent, l'élégance, la présence d'esprit, le doute, et par un usage inventif de la force, lesquels n'excluent pas les maladresses ni les échecs.

A elles seules, les photos parviennent à faire comprendre, parfois malgré le texte qui les environne, comment la civilisation héroïque a su traverser les âges, s'extraire des villages et des terroirs pour n'en retenir que les saveurs exquises, circuler à travers le monde, se griser d'autres chants que de paillardises, et se greffer sur le monde moderne.
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© Catherine Kintzler sur La Choule, 2007

Notes [cliquer ici pour revenir à l'appel de note]
1 - Laurent Bénézech Anatomie d'une partie de rugby, Editions Prolongations, 2007.
2 - Roland Barthes, La chambre claire. Note sur la photographie, Paris : Cahiers du cinéma /Gallimard/Le Seuil, 1980.
[N.B. La photo de la p. 83 (F. Nataf, L'Equipe) est celle de mon exemplaire personnel du livre. Elle est publiée à des fins strictement didactiques, en illustration directe des propos tenus dans cet article.]


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Le Stade de France pour les nuls
antithétique et dialectique de deux passions pédestres

par Catherine Kintzler

En ligne le 21 août  2008


"Les nuls" : je parle bien entendu de moi, archétype de ceux qui débarquent dans ce haut lieu.Randonneuse acharnée autant que citadine fanatique, les préparatifs de mon baptême au Stade de France (qui eut lieu le 13 mai 2007 pour une rencontre de rugby Stade français Paris-Perpignan USAP) ont ravivé et parfois bizarrement accommodé ces deux passions pédestres antinomiques dans la solution de quelques angoissants problèmes : quelle orientation choisir et surtout que mettre dans le sac à dos ?


Première chose, réflexe vital : regarder la météo. Et là, première antinomie. Si le temps (celui qu'il fait, qui, comme celui qui passe, est hors de notre contrôle) est incertain : k-way ou parapluie ? j'opte pour le parapluie, le pliable, en plus aux couleurs de ma ville bleu et rouge.
Mauvaise pioche. Le parapluie, s'il parvient, au fond du sac, à passer la fouille réglementaire, n'est d'aucun secours : on ne peut tout simplement pas l'ouvrir s'il pleut, de crainte d'éborgner les voisins (1). Bon c'est décidé, j'achète un k-way bleu fluo très voyant. Pourra servir pour soutenir aussi bien mes chouchous du Stade français que le XV de France : le principe fondamental du sac à dos (chaque chose doit pouvoir servir au moins à deux fonctions) sera du moins respecté. Que dis-je deux fonctions : on peut aussi s'asseoir dessus après l'averse. Un k-way drapeau-imper-tapis-de-cul c'est indispensable (quoique, comme me le suggère une habituée astucieuse, le morceau d'emballage à bulles soit plus confortable). Quelques morceaux de sopalin seront bienvenus pour essuyer le siège après la pluie.

Il faut aussi regarder l'itinéraire. Ici on est en terrain ferroviaire, la boussole est inutile, donc pas d'antinomie entre piéton montagnard et piéton sur le bitume. Mais la contradiction est interne à la cité: il faut choisir le bon RER car trompeusement le Stade de Fance est desservi par la ligne D et par la ligne B. Et entre les deux, il n'y a pas photo.
Si vous prenez la ligne D, il y a "cinq à six minutes" de marche , c'est du moins ce que disent les habitués. Comme je suis parisienne, je sais très bien qu'il s'agit d'un euphémisme : chaque fois qu'un Parisien vous dit que c'est tout près à pied, suivi d'un chiffre en minutes, il faut multiplier par 3. C'est-à-dire ici un gros quart d'heure. L'itinéraire pédestre ensuite ne présente aucune difficulté, ce n'est pas indiqué, mais il suffit de suivre les autres. En revanche la ligne B  possède une station tout près (La Plaine Stade de France), vraiment tout près : une minute en chrono parisien piéton, c'est-à-dire 5 minutes de chrono normal.

Pour la bouffe ne pas s'encombrer de poids inutile : on trouve tout sur place et un porte-monnaie modestement garni suffit. Bannissons les barres de céréales, les concentrés chichiteux écolo bien-pensants et autres figolu de boy-scout. J'adore la malbouffe dans ces circonstances, quel luxe de pouvoir manger un kebab qui sent la graille avec plein de ketchup et une portion de frites bien salée ! "Deux minutes dans la bouche, vingt ans dans les fesses" ? je m'en contref... car j'ai passé la soixantaine et 20 ans encore, même avec de grosses fesses, je suis preneuse. J'ai connu un bonheur comparable aux US lors d'un match de baseball où j'ai mangé le "sandwich" (c'est comme ça qu'ils appellent le hamburger) le plus horrible de ma vie avec délices, dégoulinant de sauce sucrée.

La boisson maintenant. Me voilà face à un choix difficile : gourde (côté randonneuse) ou petite bouteille plastique (côté citadine) ? J'opte pour la petite bouteille. Bonne pioche. Même que le contrôle vous la débouche et jette le bouchon, des fois qu'il vous viendrait l'idée de la lancer sur la pelouse : elle se videra et ne fera pas mal. J'ose à peine imaginer ce qui serait arrivé à ma gourde Tetras toute cabossée de souvenirs pyrénéens... il aurait fallu la laisser à la consigne ?

Appareil photo, caméscope ? Mmouais, c'est bien lourd...  Et si vous n'avez pas un téléobjectif confortable, vous resterez limité à la photo de famille dirigée vers les tribunes, parce que côté pelouse, les joueurs auront l'air de fourmis. Alors on se contentera de l'appareil du téléphone portable... Jumelles, évidemment. De randonnée ou de théâtre ? Mais c'est pareil maintenant.

Couvre-chef indispensable. J'exclus le bonnet : pas de visière, et puis ça va me donner une tête d'idiote. Je ne pousse pas le ridicule jusqu'à emporter un mol chapeau de randonnée dissymétrique à impression "camouflage". Quant à la visière style golf ou tennis, n'y pensons pas : c'est carrément impertinent et trop mariechantal ; déjà que pour confondre Roland Garros et Jean Bouin il faut le faire, alors le Stade de France.... Je me retrouve du coup devant une nouvelle antinomie : casquette ou béret ? Le béret c'est quand même plus chic, et puis c'est une coiffure dialectique qui résout tous les problèmes : symbole rural, il se métamorphose instantanément en accessoire urbain branché par la grâce d'une rotation à 180° (version hip hop verlan) ou d'un geste bouffonnant (version minette pastel), il protège du soleil et de la pluie, du froid et du chaud.

Maintenant le fin du fin. Des lingettes démaquillantes : ça c'est top et en plus c'est dans le sac de toute façon, qu'on soit randonneuse ou citadine. Comment en effet éviter le stand de maquillage ? On vous barbouille si gentiment que c'en est un plaisir. Mais le problème c'est le retour. Le maquillage vire, tout le monde vous regarde dans le métro, vous avez l'air d'un plouc, et je ne vous dis pas en plus si votre équipe a perdu : le drapeau passe encore on a sa fierté, mais du rose ou n'importe quoi d'autre dégoulinant sur la tronche c'est pire qu'une gueule de bois. Essuyez moi-ça mesdemoiselles et tenez-vous droites.

Ah juste un truc qui m'a vraiment étonnée, si on compare avec l'opéra ou le théâtre (car sur ce plan la comparaison avec la randonnée n'a aucun sens) : le Stade de France est le seul endroit où à l'entracte (à la mi-temps) ce sont les hommes qui font la queue pour pisser, tellement ils sont nombreux et tellement ils ont bu de bière free à 0°. Ici, même avec les mômes à bretelles qui entrent dans la cabine avec maman, ça va plus vite chez les dames !!! C'est sûr j'y retournerai !

© Catherine Kintzler,  2007 sur La Choule

1 -
Et ce 13 mai 2007, copieusement arrosé d'une pluie orageuse, j'ai béni mon amie Marie qui avait eu la sagesse d'emporter un poncho supplémentaire dans son sac. Le piquant de l'affaire c'est que ledit poncho était jaune. Sachant que j'avais un béret "Coupe du monde" rouge, me voilà, le temps d'une averse, aux couleurs de l'USAP... mais finalement assez contente d'arborer l'oecuménisme avec mon drapeau rose.


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A Coeur ovale, le rugby du commencement
Sur le livre de Christian Jean et Thomas Bianchin

par Catherine Kintzler

En ligne le 30 juillet 2008

Au coeur de ce magnifique Coeur ovale, le rugby des cours de récréations, des cartables "bourrés de coups de poing" et transformés en gonfles, enchante le lecteur.

Des marmousets cramponnés, crottés jusqu'aux yeux et habillés en clown Auguste... Ils ont la peur et la gloire au ventre. Ils s'arrachent à leurs peluches douillettes les matins acides de matches pour être des héros tremblants, pour entrer dans des vestiaires rudes et chaleureux, pour avaler ce qui ne passe pas. Ce qu'ils redoutent le plus est aussi ce qu'ils désirent le plus.
Au coeur de ce magnifique coeur ovale, le rugby des cours de récréations, des cartables "bourrés de coups de poing" et transformés en gonfles, enchante le lecteur.

Rugby des origines bien sûr, fait d'anecdotes, de souvenirs d'enfance et de jeunesse de Grenoble à Pontarlier, d'Oyonnax à La Mure et à La Tour du Pin. Rugby alpin et jurassien frisquet, où la rosée et la sueur se confondent, où la mêlée fume encore plus que le brouillard, où la neige fondue sert de piste d'envol.  Mais l'anecdote et le souvenir particulier, en devenant fables, se hissent (ou plutôt ramènent) à ce qui n'a ni date ni d'âge : on passe des origines au véritable commencement. La différence ? Les origines sont factuelles, elles vous tombent dessus, comme les fées et les sorcières penchées sur un berceau : on y est renvoyé sans cesse à ce que l'autre et l'extérieur ont choisi pour nous. Le commencement doit tout à lui-même, il n'emprunte rien qui ne lui soit essentiel et qu'il ne sache s'approprier. Le parcours qui mène des unes à l'autre s'appelle l'initiation.

Initiation à quoi au juste ? Au rugby certes, mais à travers lui au grand écart qui relie et dissocie à la fois le dérisoire et le sublime, la nullité crasse et les palmes qui vous transportent sur un nuage, le minuscule et le grandiose. Le droit de se sentir moche et superbe, déplacé, dérapant et assuré, animal stupide et homme virtuose, tué et tueur, n'est pas réductible à une psychologie en montagnes russes : c'est une nécessité à la fois poétique et vitale.

"ça commence avec un mental de potache, de guerrier de cour d'école. C'est fait de gnons, de coups qui, dès ton enfance, font de toi un conquistador, un chef de meute, un bandit de vestiaire, un pendard de comptoir"

En lisant les textes, en contemplant les photos, on comprend aussi pourquoi le chasseur aime sa proie et quelle secrète connivence lie le matador au toro, quel amour fatal attire l'alpiniste vers les horribles cimes. A ceci près que la mort est ici mise à distance et reléguée là où elle est, à l'infini : son spectre une fois balayé, ne reste finalement que l'essentiel, le partage d'une même substance qui unit le plaqueur et le plaqué, le terrassé et l'aérien.

A ceux qui craignent que le rugby du commencement initiatique disparaisse, je proposerai une méditation sur cette photo intitulée "A tire d'ailes".



ça ne vous dit rien ? Mais si bien sûr, on l'a déjà vue. J'en avais sans le savoir publié une version qu'on pourrait appeler étourdiment "paillettes" et plus justement théâtrale, saisie par l'objectif de Romain Perrocheau. Merci à Christian Jean et à Thomas Bianchin de l'avoir rappelée à son identité du commencement.

© Catherine Kintzler,  2008 (texte publié initialement sur La Choule).

1 - A Coeur ovale, Christian Jean (textes) et Thomas Bianchin (photos), préfacé par Freddy Pepelnjak et Vincent Clerc, Grenoble : Cielstudio, 2006. Présentation du livre en ligne http://www.eleya.fr/aco/. Voir Esprit en mêlée le blog de Christian Jean, où quelques-uns des textes sont repris.


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