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Le divertissement dans l'opéra merveilleux :
histoire d'un échappement chorégraphique
par Catherine Kintzler

En ligne le 26 avril 2008

La danse est-elle un art subordonné ? C'est ainsi qu'elle semble traitée dans l'opéra des XVIIe et XVIIIe siècles, où elle se plie au théâtre et où elle donne un corps au merveilleux. Mais, à y bien réfléchir, elle y trouve paradoxalement sa légitimité et, scandaleusement, introduit l'extériorité au coeur du théâtre, faisant de l'opéra un théâtre déplacé et perverti. Capable de mettre le théâtre en apnée, elle retourne la situation et porte le divertissement à sa dimension absolue : celle d'une danse en total échappement.

Sommaire de l'article
1 - La danse à l'épreuve de l'opéra : le paradoxe de Cahusac
2 - De la "danse en action" au corps du merveilleux
3 - « On danse ». Mettre le théâtre en apnée
4 - L'échappement chorégraphique
Notes
Annexe : extrait de L. de Cahusac

1 - La danse à l'épreuve de l'opéra : le paradoxe de Cahusac

Dans l’opéra merveilleux français des XVIIe et XVIIIe siècles, on sait que la danse est présente de manière obligatoire, et cette présence est ordinairement catégorisée sous la notion de divertissement, comme l’atteste l’article « Divertissement » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert rédigé par Louis de Cahusac :

On donne ce nom plus particulièrement aux danses et aux chants qu’on introduit épisodiquement dans les actes d’opéra.  (Encyclopédie, Tome IV, p. 1069)

Le terme d’épisode dit assez le caractère de détournement attaché à ce moment dansé, qui est une occurrence dans l’opéra. Or toute la réflexion classique tourne autour de ce caractère épisodique, qu’il s’agit de réduire et même d’abolir. Prise de ce point de vue, la pensée classique du divertissement dansé dans l’opéra est homogène à celle qui traverse tout le théâtre et qui en fait un théâtre classique au sens où nous parlons aussi de la science classique : il s’agit de passer du concept d’obligation - lequel relève de l’arbitraire et de la convention - à celui de nécessité, - lequel relève de la nature et de la raison, autrement dit de passer de la règle à la loi.
Cet ingrédient qu’est le ballet, emprunté au ballet de cour, a été inséré dans une pensée générale du théâtre, d’abord par la réflexion sur la comédie-ballet : Dans l’Avertissement des Fâcheux en 1661, Molière se demande comment « coudre » les différents épisodes dansés à l’action principale. C’est la première théorie de l’introduction de la danse au théâtre : tout le programme de l’insertion légitime de la danse à l’opéra s’engouffra dans ce programme esquissé par Molière. Cela va devenir le « ballet d’action » qu’on attribue à Noverre (fin du XVIIIe siècle) mais dont Noverre est l’aboutissement. Je m’arrêterai sur la réflexion qui construit le ballet d’action, et qui se situe entre Molière et Noverre ; le théoricien principal en est Louis de Cahusac, Traité historique de la danse, La Haye : Neaulme, 1754 (édition par J. N. Laurenti, N. Lecomte et L. Naudeix, Paris : Desjonquères-CND, 2004).
Rendre la danse nécessaire, et pas seulement épisodiquement obligatoire, faire de sa présence une présence légitime : voilà un beau programme qui la hisse du statut réglementaire au statut législatif (et pourquoi pas au statut constituant ?). Mais ce programme recèle quelques surprises, en tout cas il est paradoxal.

La danse sous tutelle et le paradoxe de l'impureté

Cette réflexion pose des problèmes fondamentaux, et surtout celui de la danse comme art autonome. Elle le fait de façon d’autant plus intéressante qu’elle place aussi la danse sous tutelle, au sein du théâtre en vue d’un effet de théâtre puisqu’il s’agit d’insérer la danse dans l’opéra.
La question de la danse est d’ailleurs une des modalités par lesquelles est soulevé le problème général de l’opéra comme art mixte ou impur. On s’en rend compte par la place qu’elle occupe à l’époque dans les débats, aussi bien chez les partisans que chez les adversaires de l’opéra. L’opéra est le lieu où les arts sont confrontés les uns aux autres. Faut-il penser cette confrontation comme une prostitution, un moment où chaque art se sacrifie aux autres, un lieu de perdition ? Il y a une sorte d’impureté originaire et essentielle de l’opéra, qui fait qu’il est haï par les amoureux du théâtre (à l’époque du moins), et qu’il va être haï par les amoureux de la musique (et parfois, mais plus tardivement, par les amoureux de la danse).
Le point paradoxal est le suivant : c’est sous la condition de cette impureté que se révèle quelque chose de fondamental dans chacun des arts impliqués dans l’opéra. Chacun, mis en demeure de se confronter à ce qui lui est extérieur, est contraint de sortir de lui-même - je pense ici à l’article de P. Macherey et F. Regnault «L’opéra ou l’art hors de soi » (1) - et finalement se trouve lui-même, se découvre lui-même sur ce chemin d’exil. Il y a là une sorte de chemin d’épuration, de retour sur soi, un chemin polémique. En l’occurrence, l’épreuve de l’opéra joue le rôle d’expérience décisive qui va révéler la danse à elle-même.
Cahusac soutient en effet que c’est avec l’invention de la tragédie en musique par Quinault et Lully en 1673 que la danse a été mise en demeure de se hisser à un niveau insoupçonné jusqu’alors. La contrainte du théâtre et l’impératif d’obtenir un effet de théâtre libère la danse d’elle-même. Le paradoxe veut donc que ce qui se présente comme une insertion sous les lois du théâtre, autrement dit dans une poétique au sens strict du terme, soit une libération : une hétéronomie aurait une autonomie pour résultat. Cette épreuve de l’opéra non seulement révèle la danse comme autonomie - c’est ce que soutient Cahusac et qu’il a parfaitement vu - mais aussi permet de reformuler le concept de divertissement en en faisant apparaître les fonctions essentielles précisément dans leur liaison au théâtre, dont elles sont à la fois la révélation et la négation. En devenant intérieur au théâtre, le divertissement met le théâtre « hors de lui ». Dans un premier temps, la notion de divertissement est congédiée puisqu’elle semble liée à un statut simplement réglementaire de la danse dans l’opéra, mais c’est pour revenir sous une forme plus inquiétante et plus forte avec le statut législatif (puis constituant, comme on le verra) de la danse. [Haut de la page ]

Comment rendre la danse nécessaire ? Ce passage du statut obligatoire ou réglementaire au statut législatif est pensé par Cahusac sous deux concepts : danse simple et danse en action, qu’il oppose. Il faut, dit-il, aller au-delà de « l’agrément isolé ». La thématique n’est pas très originale à l’époque : il s’agit d’obtenir de la danse qu’elle devienne elle aussi un « art d’imitation », qu’elle prenne sens sous l’injonction du théâtre. L’imitation désigne l’aspect signifiant, l’idée que ce qui est proposé ne renvoie pas qu’à soi-même, mais que cela « dit » quelque chose. Apparemment, nous sommes aux antipodes d’une danse conçue de manière autonome ; nous y reviendrons ultérieurement. La différence entre danse simple et danse en action est donc cet effet de sens, mais elle fait appel à un critère plus précis : la danse en action est susceptible d’articulation. On passe du simple lexique (juxtaposition d’éléments qui peuvent rester isolés, de figures) à la syntaxe (articulation et alphabétisation). Mais restons au niveau esthétique et poétique, seul traité par Cahusac, et sur le plan du rapport entre danse et théâtre : par son exigence organique, l’opéra impose à la danse une sorte d’aliénation qui est aussi une révélation par la mise en demeure de passer sous le régime articulé.
Cahusac attribue à Quinault ce moment à la fois douloureux et révélateur.
(Voir le texte en Annexe, Cahusac, Traité Seconde partie, Livre IV, chapitre II)
Mais cela reste une révélation sous condition de subordination. D’autres éléments permettent d’aller plus loin.


2 - De la "danse en action" au corps du merveilleux

L’idée d’une place légitime de la danse, l’idée que la danse s’impose et qu’elle n’est pas arbitraire ou affaire de simple convention s’articule elle aussi au concept de l’opéra. L’opéra donne à la danse une forme de nécessité qui fait que non seulement on admet sa présence, mais encore qu’on en a besoin. Cela se développe avec une théorie de l’introduction de la danse, analogue à celle de l’introduction de la musique.

Déclinaison de l'introduction dansée

La présence de la danse interviendra bien entendu à des moments où l’on danserait si la situation était réelle : cérémonie, bal, leçon de danse, procession, défilé militaire, etc. C’est une introduction « plate » (ou ce que Cahusac appelle « danse simple ») qui ne demande pas beaucoup d’effort poétique, mais à laquelle on ne va tout de même pas renoncer. Notons que cette introduction est susceptible d’élargissement : ainsi on verra des cortèges funèbres danser, des prêtres danser, etc.
Au second degré d’introduction, on trouve la danse sous forme de figuration : elle peut représenter autre chose qu’elle-même, pourvu qu’il y ait analogie dans l’ordre du mouvement. Orage, tempête, phénomènes météorologiques, mais aussi batailles, mouvements de foule, etc.
Mais on ne sort pas pour autant d’une logique d’assujettissement et d’extériorité : si la danse est révélée, c’est plus en termes d’extension, de puissance, de fonction théâtrale, qu’en termes d’autonomie. Tout se passe comme si cette révélation était seulement la découverte que, en mettant la danse sur une scène d’opéra et en lui demandant de « faire théâtre », on se rendait compte qu’elle est capable de faire bien plus de choses, de produire bien plus d’effets que lorsqu’elle était bornée à l’univers du ballet de cour (où son caractère « imitatif » restait lié à une fonction allégorique) ou même à celui de la comédie-ballet. On danse plus, on danse mieux, on danse avec plus de puissance, avec plus d’audace, l’effet produit est plus spectaculaire. Mais on danse pour faire autre chose, il y a instrumentalisation. [Haut de la page ]

Le troisième degré est le plus intéressant parce qu’il suppose une sorte de légitimité « naturelle », qui va finalement rétroagir sur les degrés précédents, parce qu’il est lié (ce sont les termes de Cahusac, cf Traité, II, Livre III, ch. 5) à « la pierre fondamentale de l’édifice » constituante de l’opéra français à cette époque : le merveilleux. Ce troisième degré ne se contente plus d’étendre les effets de la danse, il place la danse au niveau proprement législatif : on voit en quoi elle peut faire loi.
La légitimité de la danse, en devenant naturelle, place la danse en position de législateur (ce n’est pas une légitimité de transposition, d’emprunt ou de métaphore, ce n’est pas non plus une légitimité de reconnaissance par une loi qui la transcende). Qu’est-ce qui fait que la danse participe de la nature de l’opéra ? C’est le merveilleux, « pierre fondamentale » - c’est la nature même de l’action qui définit l’opéra français. Il y a de la danse, non pas parce qu’il le faut (statut réglementaire), ni seulement parce que la danse permet de bien représenter certains moments de l’action (légitimité de soumission), mais parce que sans la danse l’opéra ne peut pas être vraiment merveilleux. La présence nécessaire de la danse n’est plus subordonnée à une nécessité de condition (nécessité hypothétique), mais elle participe d’une nécessité de substance (nécessité catégorique): le législateur est bien en même temps sujet. Et cette substance, ce sujet ne se pense pas sous le régime de la psychologie rationnelle, mais sous celui de la cosmologie.

Le corps du merveilleux

La proposition « sans la danse, l’opéra ne peut pas être vraiment merveilleux » ne doit pas s’entendre de manière vague ou psychologique, mais de manière précise et cosmologique. Le terme « merveilleux » ne désigne pas simplement un effet ressenti par le spectateur et attribué par lui à ce qu’il voit, c’est un qualificatif objectif ; il s’agit d’un monde présent sur la scène de l’opéra (principalement inspiré de la littérature fabuleuse), et ce monde doit être vraiment un monde, il doit se présenter comme un monde : il a une vraisemblance. Le monde merveilleux, on le sait, échoit en partage à l’opéra, qui se place ainsi en face et à côté du théâtre, lequel occupe le monde ordinaire de la nature telle qu’elle est et de l’histoire. J’ai tenté de montrer à maintes reprises en quoi ce partage est de l’ordre d’une régularité qui lie théâtre et opéra à des lois communes, notamment en quoi le monde merveilleux est astreint, mutatis mutandis, à une forme rigoureuse (quoique impossible) de vraisemblance en analogie avec le monde naturel et historique. En osant prendre au sérieux le monde merveilleux comme une pensée complète et représentable, comme un monde avec tout ce qu'il faut pour faire un monde - des lois, un espace, un temps, une causalité, etc. -, l'opéra construit une surnature. La surnature esthétique n'est pas une contre nature, mais une quasi-nature.

Parce qu'il est un théâtre merveilleux mettant en scène des situations qui n'existent pas dans des lieux impossibles, l'opéra se présente comme un révélateur des problèmes du représentable. L'évacuation de la référence empirique permet de dégager des problèmes fondamentaux : l'espace théâtral devient vraiment l'essence de l'espace, le monde théâtral trace le programme de tout monde possible. Lorsqu'un poète d'opéra se demande par où il va faire entrer une furie, lorsqu'un musicien se demande quel bruit peuvent bien faire les ailes de Mercure, une ombre qui sort de son tombeau, le frémissement des chênes sacrés de Dodone (2), le lever du Soleil, ils se posent des questions très graves. Il faut oser prendre la frivolité au sérieux pour vérifier, par une voie inédite, ce que Kant dira plus tard de l'expérience esthétique dans sa Troisième critique : elle élargit le concept de la nature. En l'élargissant, elle nous instruit de sa constitution. [Haut de la page ]

Dans ce cadre, la danse occupe une place à la fois remarquable et fondamentale. Car il s’agit bien d’un merveilleux de représentation, d’un merveilleux d’expérience, et non d’un merveilleux d’imagination ou d’un merveilleux de langue (tel qu’est le sublime selon Boileau qui parle de « merveilleux dans le discours »). Ce merveilleux-là se voit, s’entend, il entre dans l’expérience réelle, c’est une expérience impossible qui se présente comme réelle, qui prend la forme de l’expérience réelle - Marmontel en a donné la théorie dans l’article « Merveilleux » du Supplément de l’Encyclopédie. Il faut donc lui donner un corps. On doit à cet effet construire une sorte de physique poétique, une physique supposée, celle du monde tel qu’il pourrait être et tel qu’on va le voir sur la scène de l’opéra, et cette physique comprend nécessairement la musique et la danse. C’est une physique de l’inouï et de l’invu.
Prenons un exemple simple : à supposer que des démons existent, leurs déplacements seront nécessairement des déplacements dansés, on ne voit vraiment pas comment ils pourraient se mouvoir autrement. La danse apparaît alors comme une forme de l’expérience dans un monde possible. Elle ne fait pas que meubler le merveilleux ou s’y adapter, ce n’est pas un « ornement superflu », elle l’incarne, elle fonde une partie de sa vraisemblance. Elle ne l’incarne pas seulement comme une enveloppe, elle en est une des formes. Le merveilleux ne vient pas habiter la danse, la danse informe le merveilleux. Elle nous le fait voir, elle nous en donne les lois mécaniques. On ne peut donc pas s’en passer, pour des raisons qui tiennent à la constitution même de l’opéra. On peut donc, en paraphrasant l’abbé Batteux, dire « tout mouvement qui ne serait point dansé serait invraisemblable » (3).

La danse entre alors en parallèle et en concurrence avec la musique, qui est l’autre forme par laquelle le merveilleux se matérialise. Mais à la différence de la musique, sa présence reste épisodique, occurrentielle, intermittente. Cette fois, l’occurrence n’est pas une forme d’infériorité, car il s’agit d’une intermittence significative : l’incarnation du merveilleux par la danse intervient durant les temps forts du merveilleux dans l’opéra. Ces temps forts se déclinent, d’un merveilleux d’enchantement (ou merveilleux pastoral) au merveilleux de saisissement ou d’horreur (ou merveilleux tragique).
Que devient la notion de divertissement dans cette présence nécessaire et cosmologique ? Si le point de vue est pris depuis l’opéra, c’est tout le contraire d’un divertissement puisque la danse montre l’opéra en son centre, elle est au cœur de l’opéra : couper les ballets, c’est tuer l’opéra. La danse n’est donc pas un élément hors-sujet, c’est un sujet d’opéra. Mais du point de vue du théâtre, on voit bien que c’est un divertissement porté à son degré maximal d’insolence : c’est l’extériorité du théâtre réintégrée au sein du théâtre et sous prétexte de « faire théâtre » par-dessus le marché ! C’est un théâtre dans lequel l’extériorité est traitée comme une intériorité. On comprend aisément alors la nausée qui saisit les amoureux du théâtre en voyant l’opéra mettre le théâtre hors de lui, le déplacer, et on comprend que cette nausée atteint un point d’exaspération au moment du ballet qui porte l’opéra à son point culminant, le point où le théâtre est entièrement exilé. L’opéra est un théâtre déplacé, un théâtre déporté, et le comble du déplacement, c’est le ballet. En outre ce ballet a la prétention de se donner « comme un théâtre », d’appliquer les lois du théâtre. C’est plus qu’un divertissement, c’est une perversion.
Cahusac analyse l’exemple de l’Acte IV de l’Armide de Quinault et Lully, ( voir le texte en Annexe : sur le merveilleux Seconde partie, Livre III, chap. V).
Si on examine cet exemple, on s’aperçoit que le ballet finit par se présenter comme absolu. On a une tendance lourde vers le divertissement total. [Haut de la page ]


3 - « On danse ». Mettre le théâtre en apnée


Un théâtre perverti

Si on regarde à présent les choses du point de vue du théâtre comme drame, représentation d’action, il est facile de dire que la danse est divertissement puisqu’elle s’introduit dans l’action comme un élément de rupture qui retarde ou suspend le drame. En ce sens, la danse détourne le théâtre et le déroute. Cet argument ne manque pas d’être répété par les adversaires de l’opéra au XVIIe et au XVIIIe siècle : on se reportera à la discussion sur Alceste rapportée par Perrault, aux Lettres sur l’opéra de Mably qui mettent aux prises les lullystes et les ramistes, jusqu’à la description féroce de l’opéra que Rousseau fait dans La Nouvelle Héloïse. Partout les mêmes plaintes de la part des critiques de l’opéra : la danse gâche tout, elle arrête le peu d’action qu’il y a dans l’opéra, c’est un moment opaque, un ennui dramatique. Il ne se passe rien, il faut supporter le ballet comme un encombrement. Du reste, ils n’ont pas tout à fait tort sur le fond: l’opéra applique une esthétique du plein, de l’encombrement… alors que le théâtre obéit à une esthétique du vide, du trou.
Là encore, c’est en campant sur cette propriété extérieure, sur cette étrangeté par rapport au théâtre, que la danse dans l’opéra va réussir à retourner les choses : c’est un exercice de rétablissement, une diabolique acrobatie. Vous croyez avoir expulsé la danse au prétexte de son extériorité, et elle vous revient comme un boomerang frapper le théâtre de cette extériorité et la transformer en intériorité. Pour cela, il faut regarder comment les auteurs (le poète et le musicien) placent les ballets. Bien entendu, il leur arrive de céder à la facilité et de les placer de manière plate ou simplement « obligatoire ». On s’arrête, et on danse. Mais il  leur arrive aussi de prendre précisément cette fonction de blocage au sérieux et d’en faire un élément hautement dramatique : celui où le drame exige qu’on bloque le drame.

La mise en suspension du drame

Ce blocage, cette mise en suspension, se présente généralement sous deux formes, qui ne sont pas exclusives l’une de l’autre.

La première ne rompt pas vraiment avec le théâtre, c’est l’exploitation de la coupure en « suspense » : la danse y est utilisée pour faire « monter la pression » jusqu’à un point culminant placé à la fin d’un acte, coupure où le théâtre reprend ses droits. La structure des scènes d’invocation, des scènes « maudites » ou qui déclenchent le basculement dans le merveilleux tragique est caractérisée par ce moment d’explosion. On peut prendre l'exemple de la fin de l'acte II de l'Idoménée de Campra et Danchet, où la Jalousie, invoquée par Vénus, surgit avec sa troupe et se livre à une démonstration de malfaisance - il s'agit en fait d'un "remake" d'une scène de l'Armide de Lully. [Haut de la page ]

La seconde est plus intéressante parce qu’elle ne redonne pas la main au théâtre, mais qu’elle s’empare du théâtre de manière pervertie. C’est le ballet paradoxal ou le ballet suspensif, très fréquents dans l’opéra de cette époque. Une sorte ballet d’étouffement qui fait du divertissement en tant que tel un élément indispensable à la constitution poétique de l’action. Car l’action divertie, qui peut aller jusqu’à l’action abolie, est une façon de faire du théâtre, et même du grand théâtre.
Or c’est dans la tragédie lyrique que ce ballet suspensif et paradoxal est le plus réussi, précisément parce qu’il contribue au tragique. On pourrait même dire que le ballet est tragique précisément par le fait qu’il vient dévitaliser la tragédie, c’est un tragique qui se constitue par dénonciation de la tragédie.
La structure générale peut en être ainsi formulée : avec le ballet intervient un moment opaque et contradictoire, qui, en introduisant une sorte de trouble, fait pressentir des événements funestes ou accentue par sa gaieté forcée la situation tragique des personnages. Ce contraste observe en général deux schémas.
Ou bien les personnages ignorent l'issue tragique de leur situation mais le spectateur en est instruit. Ce premier schéma peut prendre également la forme d'un divertissement qui est brusquement gâché par l'arrivée (inopinée pour les agents, mais prévisible par le spectateur) d'une troupe malfaisante qui exerce son "ravage".
Ou bien un personnage pris dans une situation douloureuse et inextricable est obligé de prendre sur lui, de faire bonne figure dans une fête, un divertissement qui lui est imposé par les circonstances, comme le fait Thésée à l'acte III (scènes 7 à 9) de Hippolyte et Aricie de Rameau et Pellegrin.

Ce blocage du drame met le théâtre en apnée et le ramène à l’épopée, à l’effet homérique du récit où le lecteur (l’auditeur) médite sur le caractère tragique de la situation précisément à la faveur de sa suspension qui la souligne ironiquement : Hegel a écrit des pages célèbres sur cet effet poignant et réflexif (4). La tragédie comme objet technique est surpassée et démentie par le tragique comme sentiment. On revient en deçà du théâtre ou du moins en deçà de la technique théâtrale, de la simple dramaturgie, pour révéler un moment essentiel qui échappe au « théâtre qui fait théâtre ». Et ce n’est pas un hasard si la danse est capable de trouer ainsi la tragédie vers son essence tragique, elle le fait précisément parce qu’elle est d’abord comique, que son origine vient du comique (ici principalement de la comédie ballet et du ballet de cour).
C’est un paradoxe qui s’explique parfaitement si on est attentif au fait que la comédie est en elle-même une dissolution du théâtre au sens de drame : Bergson l’explique dans Le Rire, et Hegel l’a vu aussi en disant que la comédie est la vérité de la tragédie. Le comique est le moment où le drame s’arrête, c’est le moment suspensif par excellence où il ne se passe rien, moment gesticulatoire inactif. On s’en rend compte lorsqu’on s’efforce de résumer une pièce de théâtre : il est très facile de résumer une tragédie, d’en faire la synopsis. C’est au contraire très difficile pour une comédie : ou bien on s’en tient à l’intrigue, et il n’y a presque rien à dire, c’est très pauvre ; ou bien on veut donner une idée des situations, et il faut tout dire, presque recopier la pièce… le drame est un prétexte. Ainsi, dans la tragédie lyrique, il n’est pas rare que le tragique soit exacerbé par négation, étouffement, blocage de la tragédie : le moment le plus tragique est le moment gesticulatoire, le point d’orgue où les personnages ne peuvent pas ou ne savent pas vivre leur tragédie. C’est le moment où la tragédie leur échappe.
Cette diversion du théâtre fait que le divertissement fonctionne en échappement, comme une pièce d’horlogerie, il est une extériorité constitutive : c’est précisément son extériorité et son étrangeté par rapport au théâtre qui, en subvertissant le théâtre, atteint un effet hautement théâtral et réintroduit le vide dans ce trop plein théâtral et spectaculaire qu’est l’opéra. La danse atteint le point où le théâtre, pour rester vraiment du théâtre, doit s’arrêter.
[Haut de la page ]


4 - L'échappement chorégraphique

Nous sommes passés successivement de la nécessité hypothétique à la nécessité catégorique. Mais les choses se retournent encore une fois : nous allons atteindre la nécessité absolue. Car bien entendu la danse ne se contente pas d’atteindre ce point suspensif : elle le déploie et l’élargit, de telle sorte qu’elle en dépasse l’état d’équilibre. Il se produit alors ce dont les adversaires de l’opéra se plaignent régulièrement : le rapt chorégraphique du théâtre par la danse. Elle s’échappe complètement de sorte que le théâtre ne peut plus la rattraper.
L’exemple de l’acte IV d’Armide permet de le voir. Il se trouve que cet acte IV fonctionne aussi comme un acte autonome dans l’opéra, de telle manière qu’on a pu le couper assez souvent lors des représentations (mais on pourrait aussi le représenter comme un acte de ballet séparé). C’est plus qu’un moment dansé inséré dans l’opéra, c’est un moment où la danse se présente de manière absolument nécessaire, de telle sorte qu’on ne peut pas imaginer qu’elle ne soit pas là - il vaudrait mieux dire plutôt que la question de sa présence ne se pose même pas. Elle n’est pas simplement soutenue par le théâtre, elle n’est pas non plus une pièce essentielle, quoique paradoxale, du théâtre. La danse s’impose comme art « premier », art paradigmatique, elle peut soutenir la comparaison avec la poésie et la peinture. C’est le cas aussi d’Isis (5).

La danse, "institution primitive"

Cela n’est pas théorisé de manière suivie, mais l’idée n’est pas absente de la réflexion de Cahusac, même si celui-ci maintient toujours la thèse d’une nécessité « imitative » ou significative de la danse (voir le texte de Cahusac en Annexe).
Cahusac énonce trois propriétés qui sont exigées de la danse au théâtre : imitation, expression et représentation. La première place la danse au même niveau que les autres arts majeurs, la troisième exige d’elle un effet propre au théâtre (ce qui, notons-le, n’est peut-être pas exigé au ballet). Mais la seconde, « l’expression », Cahusac la réfère à ce qu’il appelle « l’institution primitive » de la danse, moment d’exultation et d’extériorisation par lequel tous les hommes passent du mouvement irréfléchi à sa forme poétique à sa forme versifiée, à sa forme véritablement pensée. Est-ce un retour à la danse simple ? Oui et non. Oui parce que cette « expression » institution primitive est originaire et qu’elle produit des éléments (attitudes, ports, mouvements, pas, figures, etc.) qui sont en quelque sorte à leur état initial, élémentaire et que ces éléments peuvent être juxtaposables. Non parce que sous l’effet des deux autres, l’institution primitive peut atteindre ici, au delà de son moment empirique et immédiat, son moment de véritable commencement : son moment essentiel ou ontologique ; c’est plus un recommencement (au sens bachelardien du terme) qu’un état initial brut et irréfléchi.
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On découvre la danse comme nécessité absolue ou ontologique à la faveur du détour imposé par l’imitation et la représentation.
Et cela produit un effet non seulement « de théâtre », pris dans le théâtre et sous la loi du théâtre, mais un effet sur le théâtre qui excède le théâtre, qui le déborde ou qui le court-circuite, qui le marginalise parfois. C’est précisément cet effet qui est critiqué, mais ressenti comme un effet « propre » de danse, un moment où on ne pense plus à la dramatisation, où la danse se suffit à elle-même, où le spectateur éprouve un plaisir spécifique à voir la danse (on peut raisonner évidemment de manière analogue sur la musique : Rameau a été assez critiqué pour composer une musique qui se fait trop entendre). Les critiques sur le ballet à l’opéra ont souvent cette tonalité : il y a des moments (disent ses adversaires) où elle se fait trop voir, où elle capte le théâtre à son profit, où elle suspend le théâtre pour ne plus même y penser.
Parmi ces moments de rapt chorégraphique où la danse s'échappe entièrement, il y en a un qui est parfaitement conscient et clairement affirmé et auquel on renonce difficilement à l’époque : c’est la chaconne finale qui clôt nombre d’opéras. La danse s’y montre dans toute son insolence. Mais il en est d’autres où elle vient ravir la vedette à l’impératif dramatique et où, sous prétexte de s’y introduire et même parfois d’y contribuer, elle le détourne à son profit, produisant un plaisir et un effet surnuméraires.

Dans un texte consacré à cette « danse d’institution primitive » (pour parler comme Cahusac) qu’est la parade, Alain (Système des beaux-arts, II, 1) soutient la thèse que « chacun compose ici les autres et soi-même », que ce mouvement réglé (versifié) est un travail sur soi-même par réglage sur les autres : c’est en passant par l’extérieur qu’une intériorité se constitue et se saisit elle-même dans l’ordre de la pensée. En un sens, le détour par l’exil du théâtre ne fait pas simplement retour vers le moment balbutiant d’une « danse simple », mais il conduit au recommencement de la simplicité essentielle de la danse, art où le corps est à la fois agent et objet et qui ne ressemble à rien d’autre qu’à la présence de la pensée.
Nous sommes en présence, avec ce recommencement, d’une opération que j’appelle la réopacification propre à l’expérience esthétique, opération que Valéry décrit (en prenant l’exemple de la musique) pour rendre compte de la constitution du monde poétique et de l’œuvre d’art : moment où l’on s’attarde dans la perception et où le sensible s’élève à sa propre puissance réflexive, vérifiant ainsi l’expression de Hegel « l’art élève le sensible à l’apparence ». On ne peut donner un sens plus rigoureux au terme de divertissement, qui désigne finalement un recommencement, un recommencement produit par un détour nécessaire et qui revient à sa seconde nature comme si elle était la première : au moment d’une danse soustraite à tout affairement, d’une danse enfin désoeuvrée.
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© Catherine Kintzler,  2008

Notes [fermer la fenêtre pour retourner à l'appel de note]
1 -  Pierre Macherey et François Regnault, Les Temps modernes, août 1965, n° 231, pp. 289-331.
2 - J'emprunte une partie de ces exemples à l'abbé Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, Paris: ENSBA, 1993, II, 45.
3 - Charles Batteux, Les Beaux-Arts réduits à un même principe (Paris : Durand, 1746), éd. critique J.-R. Mantion, Paris: Aux amateurs de livres, 1989  IIIe partie, section I, ch. 8, au sujet de l’opéra : « ce qui ne serait point merveilleux cesserait en quelque sorte d’être vraisemblable ».
 4 - Notamment dans sa théorie de la comparaison épique et dramatique, Esthétique, II, section I, ch. 3.
 5 - Voir article de Buford Norman dans La Pensée de la danse à l’âge classique ; écriture, lexique et poétique, éd. C. Kintzler, Cahiers de la Maison de la Recherche de l’Université de Lille-III, n° 11, 1997, pp. 35-45.
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Annexe : extrait de Louis de Cahusac, Traité historique de la danse, La Haye : Neaulme, 1754 (éd. J. N. Laurenti, N. Lecomte et L. Naudeix, Paris : Desjonquères- CND, 2004). [fermer la fenêtre pour revenir à l'article ]
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Seconde partie, Livre IV
Chap. 1 Caractère que doit avoir la danse théâtrale.
Tous les arts en général ont pour objet l'imitation de la nature. La musique rend ses traits par l'arrangement successif des sons, la peinture par le mélange adroit des couleurs; la poésie par le feu varié du discours; la danse par une suite cadencée de gestes. C'est là l'institution primitive. La musique qui n'exprimerait pas, la peinture qui ne serait qu'un vain assemblage de couleurs, la poésie qui n'offrirait qu'un arrangement mécanique de mots, la danse de laquelle il ne résulterait aucune image, ne pourraient être regardées que comme des productions bizarres, sans art, sans vie, et de mauvais goût.
Ces principes sont incontestables, pour toute sorte de musique, pour quelque peinture que ce puisse être, pour toutes les espèces de poésie, pour tous les différents genres de danse.
L'imitation constitue donc l'essence de chacun de ces arts; et la danse en particulier, qui est, dès son origine, une expression naïve des sensations de l'homme, pécherait contre sa propre nature, si elle cessait d'être une imitation.
Ainsi, toute danse doit exprimer, peindre, retracer aux yeux quelque affection de l'âme. Sans cette condition, elle perd le caractère de son institution primitive. elle n'est plus qu'un abus de l'art.
Mais ce que la danse doit toujours être devient encore d'une obligation plus étroite, lorsqu'elle est portée au théâtre, parce que la représentation fait le caractère essentiel et distinctif de l'art dramatique dont elle fait alors partie.

Chap. 2 division de la danse théâtrale.
Nous avons vu que le défaut d'action était le vice constant du grand ballet. Quinault, à qui rien n'échappait, l'avait aperçu, et en partant de cette expérience, il n'eut garde de laisser la danse oisive, dans le plan ingénieux et raisonné de son spectacle.
Je trouve, dans ses compositions, l'indication évidente de deux objets qu'il a cru que la danse y devait remplir; et ces objets sont tels, que la connaissance de l'art et celle de la nature a pu seul les lui suggérer.
Dans les premiers temps, avant la naissance même des autres arts, la danse fut une vive expression de joie. Tous les peuples l'ont fait servir depuis, dans les réjouissances publiques, à la démonstration de leur allégresse. Cette joie se varie, prend des nuances différentes, des couleurs, des tons divers suivant la nature des événements, la caractère des nations, la qualité, l'éducation, les moeurs des peuples.
Voilà la danse simple, et un des objets de Quinault. Le théâtre lui offrait mille occasions brillantes de la placer avec tous ses avantages. Les nations intéressées aux différentes parties de son action, les triomphes de ses héros, les fêtes générales introduites avec goût dans ses dénouements, offraient alors les moyens fréquents de varier, d'embellir, de peindre les mouvements de joie populaire, dont chacun des instants peut fournir à la danse une suite animée des plus grands tableaux.
Mais la danse composée, celle qui par elle-même forme une action suivie, la seule qui ne peut être qu'au théâtre, et qui entre pour moitié dans le grand dessein de Quinault, fut un des pivots sur lesquels il voulut faire rouler une des parties essentielles de son ensemble.
Tout ce qui est sans action est indigne du théâtre; tout ce qui n'est pas relatif à l'action devient un ornement sans goût, et sans chaleur. Qui a su mieux que Quinault, ces lois fondamentales de l'art dramatique ? Le combat des soldats sortis du sein de la terre dans Cadmus, devait être, selon ses vues, une action de danse. Son idée n'a pas été suivie. Ce morceau qui aurait été très théâtral n'est qu'une situation froide et puérile. Dans l'enchantement d'Amadis par la fausse Oriane, il a été mieux entendu, et cette action épisodique paraîtra toujours, lorsqu'elle sera bien rendue, une des beautés piquantes du théâtre lyrique.
Le théâtre comporte donc deux espèces distinctives de danse, la simple, et la composée; et ces deux espèces les rassemblent toutes. Il n'en est point, de quelque genre qu'elle puisse être, qui ne soit comprise dans l'une ou l'autre de ces deux dénominations. Il n'est donc point de danse qui ne puisse être admise au théâtre; mais elle n'y saurait produire un agrément réel, qu'autant qu'on aura l'habileté de lui donner le caractère d'imitation qui lui est commun avec tous les beaux arts, celui d'expression qui lui est particulier dans l'institution primitive, et celui de représentation qui constitue seul l'art dramatique.
La règle est constante, parce qu'elle est puisée dans la nature, que l'expérience de tous les siècles la confirme, qu'en s'en écartant, la danse n'est plus qu'un ornement sans objet, qu'un vain  étalage de pas, qu'un froid composé de figures sans esprit, sans goût et sans vie.
En suivant, au surplus, cette règle avec scrupule, on a la clef de l'art. Avec de l'imagination, de l'étude et du discernement, on peut se flatter de le porter bientôt à son plus haut point de gloire; mais c'est surtout dans les opéra de Quinault qu'il aurait pu atteindre rapidement à la plus éminente perfection, parce que ce poète n'en a point fait dans lequel il n'ait tracé, avec le crayon du génie, des actions de danse les plus nobles, les mieux liées au sujet, les moins difficiles à rendre. J'y vois partout le feu, le pittoresque, la  fertilité des beaux cartons de Raphaël. Ne verrons-nous jamais de pinceau assez habile, pour en faire des tableaux dignes du théâtre? [fermer la fenêtre pour revenir à l'article ]
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Identités flouées : sur Steven Cohen
par François Frimat (1)
En ligne le 26 nov. 2007

Mezetulle remercie François Frimat pour ce texte sur le chorégraphe-performeur Steven Cohen au sujet de la constitution des "identités". Sortant d'une position subjective identitaire confortablement revendicative, manichéiste et bienpensante à laquelle nous ont accoutumés les Gender Studies, Steve Cohen interroge la constitution de l'identité comme un ensemble de données qui écrivent notre histoire à notre insu et qui exigent d'être pensées et représentées dans toute leur ambivalence.
On peut voir en ligne une vidéo intéressante pour se rendre compte de l’impact visuel des performances de Steven Cohen et du discours qu’il tient sur son travail.



Le travail de Steven Cohen, qui commence à connaître une certaine audience sur les scènes nationales depuis que Régine Chopinot l’a accueilli  au Ballet de l’Atlantique, ne cesse d’intriguer et de provoquer des réactions contradictoires. On l’a vu se faire expulser de la cour de l’IEP de Lyon alors qu’il s’y tenait devant la plaque commémorant le souvenir des martyrs juifs, transporter des publics, émus, avec sa pièce Chandelier qu’il termine en s’élevant dans les airs au son d’un chant sacré yiddish et qu’il avait d’abord expérimentée au cœur même des bidonvilles de Johannesburg. Je me souviens également de la colère qu’avait inspirée à Lille sa prestation auprès de certains, qui n’y avaient vu que de la provocation, dans la confrontation de son corps nu, harnaché et exploré par une caméra médicale face aux images d’un Hitler poussant ses harangues anti-sémites.

Cohen travaille sur la question de l’identité. Cela n’est pas original. Citoyen d’Afrique du Sud, il se définit lui-même au départ comme blanc, juif et homosexuel. Ces données identitaires, il en hérite du système culturel dont il relève qui l’inscrit dans une histoire et un patrimoine de difficultés et de souffrances. Il faut se souvenir qu’en Afrique du Sud, le système politique en vigueur lors de la jeunesse de Cohen avait pour finalité de défendre les privilèges des blancs et un système patriarcal, hétérosexuel et militariste. Quant à l’identité juive, il lui a fallu du temps pour être tolérée par le mouvement afrikaner qui, en raison de ses sources nazies, lui est a priori hostile. Mais ce qui fait l’intérêt et l’originalité de son travail semble aussi être à l’origine de ce qui provoque parfois le malaise dans sa réception par le public.
Depuis l’influence des Gender Studies américaines initiées par Judith Buttler, beaucoup d’artistes se limitent à travailler la question de l’identité selon des techniques de déconstruction pour s’enfermer dans une revendication subjective de leur droit à être ceci ou cela. Bref, il s’agit toujours un peu simplement d’affirmer la supériorité d’un mouvement strictement intime de constitution de l’identité contre tous les appareils culturels d’Etat ou autres.
Le propos de Cohen est bien plus subtil. Il s’agit pour lui d’admettre initialement des données identitaires reçues qui constituent une base pour s’expérimenter au contact de différents systèmes de valeurs et de reconnaître ainsi que, si la constitution identitaire ne saurait être figée, elle participe autant de paramètres extérieurs que d’un mouvement interne propre au sujet. Il explique qu’il « est sans doute difficile pour un Européen de prendre conscience de ce qu’est être blanc dans un contexte où cela ne vous impose pas un marquage social vis-à-vis duquel il y a à prendre position. En Europe, vous avez à vous poser des questions si vous êtes noir, beur mais pas si vous êtes blanc. En Afrique du Sud, il en va évidemment autrement ». De même, signale Cohen, être juif à New York ne fait pas singularité comme, selon lui, cela peut le faire en France.

On se dit alors que, loin de  mettre en cause un sentiment anti-sémite refoulé chez le spectateur, ou de développer une thèse identitaire, son travail éclaire que c’est l’agitation, parfois brouillonne, des discussions autour de la judaïté ou du mot « juif » qui finit par constituer ce paramètre objectif constitutif d’une judaïté problématique. Du coup, une performance au cours de laquelle Cohen se fixe une grande étoile de David sur la tête, ou encastre ce même signe dans sa poitrine ou autour de son sexe, ne résonne pas de la même manière à New York ou à Paris. Son jeu avec les symboles de la judaïté vise à  mettre à jour l’idéologie dans la construction de l’identité également. Il semble nous dire : ai-je vraiment besoin d’un appareil idéologique pour être ce que je suis ? Ceux-ci sont tout autant affichés que détournés dans ses pièces. C’est ainsi que si l’étoile de David est souvent autour de son sexe, c’est autant pour rappeler le brit milah, l’alliance du juif avec le Dieu de la Genèse par la circoncision qui le démarque du gentil, que pour dénoncer cette douleur salutaire infligée au lieu même du plaisir célébrée par Maimonides et pour souligner l’ambivalence d’une réglementation qui opprime la sexualité tout en désignant le lieu du plaisir comme tel.

En fait, mettant en œuvre en un sens le programme de Pasolini, Cohen « jette son corps dans la bataille » en laissant deviner comment une politique identitaire réduite aux seuls arcanes de la subjectivité se floue elle-même et que le chantier identitaire exige l’expérience de la variabilité des paramètres autant internes qu’externes.


© Mezetulle et François Frimat, nov. 2007

1 - François Frimat est professeur de philosophie en classes préparatoires. Président du Festival de danse Latitudes contemporaines, il a déjà publié sur ce blog "La demi-véronique de Francis Wolff".

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La conférencière hors-sujet
rrr... (reading readings reading), pièce chorégraphique de Benoît Lachambre, solo pour Saskia Hölbling
(Festival Latitudes contemporaines le 23 juin 07)
par Catherine Kintzler
En ligne le 7 août 07
Une conférence enthousiaste et un peu farce trouée par un hors-sujet étrangement inquiétant

La conférencière entre. Chaussée de sabots ringards style babacool années 70, vêtue de noir, cette grande jeune femme blonde aux larges épaules fait quelques minauderies et se tortille avant de s'installer, enthousiaste, à un pupitre où elle installe ses notes. On sent que c'est la communication de sa vie, qu'elle va dire des choses importantes, passionnantes - enfin importantes et passionnantes pour elle, mais nous, nous sommes calés dans nos fauteuils, bien décidés à regarder (il faudrait dire à "voyeuriser") tout le ridicule d'une grande passion.

A la recherche d'un "point idéal", elle investit beaucoup dans ce qu'elle dit, gestes à l'appui. Des gestes appuyés drôles et féroces, dominés par un ballet des avant-bras dont on a l'impression qu'ils deviennent des jambes, des fesses, qu'ils prennent leur autonomie, leur envol grotesque d'Icare qui se plante à chaque fois. Cet étrange morcellement du corps donne brusquement et rétroactivement sens à l'exposition vidéo de Laurent Goldring qui sert de prologue à la pièce - corps vus sous des angles d'attaque insolites qui les rendent étrangers sans pourtant les déformer. Ceci est mon corps, celui que j'essaie de voir à la dérobée dans les vitrines des magasins. Eh bien, c'est pire que ce que je pouvais croire. Surtout quand je fais une conférence, je n'imaginais pas à quel point c'est farce.

Elle brasse beaucoup de choses, très vastes. De la cosmologie, de l'astrophysique? Je ne sais pas au juste, mais elle brasse, elle soulève une montagne, des galaxies, elle se donne beaucoup de mal, elle y croit. Elle parle même, vraiment, allant chercher sa respiration bien profond, en alternant les langues - allemand, anglais, français - des fois qu'on comprendrait pas. C'est pédagogique, plein de bonne volonté, ex-pli-ca-tif, bourré de généralités qui sont toujours vraies, de termes techniques puisés dans le manuel du parfait communicateur. Brassé et explicatif, déployé. Tous les lieux communs gestuels du conférencier en pleine action sont impitoyablement exposés et portés à l'hyperbole : déhanchements le long du bureau, inclinaisons du buste pleines de sollicitude pour les auditeurs (vous voyez ce que je veux dire?), croisements et décroisements des doigts, audaces dérisoires et savamment contrôlées d'un quart de fesse hissé sur le pupitre et pivotant (regardez comme je suis décontractée, cool, pas guindée pour un sou...), index tendu vers un tableau imaginaire mais démonstratif.

De temps en temps, elle quitte sa chaise et son pupitre. Et là, il y a comme un trou, une lacune. Un autre corps fait irruption dans cette continuité : le corps s'échappe, saisi par des mouvements hors-sujet, par une altérité qui vient déchirer le flot ordinaire et comique du discours conscient. On n'a plus envie de sourire, n'importe quoi pourrait arriver, lui arriver, survenir. La conférence se brise, fracturée par des événements qui font accident, qui lui tombent dessus. On est presque gêné, comme lorsque quelqu'un est pris d'une convulsion, d'un tic, d'une grimace irrépressible qui vient d'ailleurs : c'est ici qu'elle me fait un peu peur.
Mais elle finit toujours par revenir à sa place, elle finit par trouver le point: un truc rouge rond sur une plaque de plexiglas suspendue, vers lequel elle se hausse et qui vient coïncider avec son coeur ; on est soulagé.

Ce retour avec point final dans les vastitudes des espaces infinis dont elle parle dans ses gesticulations zélées, en me rassurant, me laisse le goût bizarre de l'autre corps qui frappe à la porte : l'inquiétante étrangeté, je le vois bien, n'est pas vraiment à l'extérieur, mais dans un sujet hors de lui.

Catherine Kintzler, 2007

Voir l'article sur "I" Is Memory de B. Lachambre, solo pour Louise Lecavalier

rrr... (reading readings reading) (2001)
Chorégraphie Benoît Lachambre
Interprétation Saskia Hölbling
Création lumière Krisha
Décor et costumes Benoît Lachambre et
Saskia Hölbling
Exposition vidéo Laurent Goldring
Sujet vidéo Benoît Lachambre
Production Cie Dans.Kias
Coproduction Tanzquartier Wien (Autriche) et Tanzwerkstatt Berlin (Allemagne)

Voir ParBLeux, site de la compagnie de Benoît Lachambre
Voir le site de la compagine Dans.kias
Voir un article sur Saskia Hölbling sur le blog Images de danse

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L'implacable fluidité d'un habillage flasque
"I" Is Memory, pièce chorégraphique de Benoît Lachambre, solo pour Louise Lecavalier
(Festival Latitudes contemporaines le 23 juin 07)
par Catherine Kintzler
en ligne le 30 juillet 07

Une pièce admirable de lenteur et de pénibilité ; une séance d'habillage éreintante où l'interprète endosse une fatale tunique de Nessus qui fluidifie jusqu'à son squelette. Epuisant et magnifique.

Elle arrive en collant et tee-shirt à capuche rabattue, de telle sorte qu'on ne voit pas le haut du visage. Dans une pièce ordinaire, on s'attendrait à ce qu'elle l'enlève... Non, c'est tout le contraire. Ce solo d'une rare intensité repose sur une immense et très pénible séance d'habillage, étirée comme un vilain chewing-gum qui a perdu son goût, qui est devenu blafard, qui n'en finit pas de se rompre et qui même après s'être rompu revient se coller à la peau.
 
Sur le plateau l'attend un fauteuil ordinaire genre bureau - tissu et tubes de métal- adossé à une barre horizontale et juché sur une petite estrade. Une sorte de trône dérisoire sur lequel sont déposés, vides et flasques, dans une position singeant un corps assis, des vêtements de sport - pantalon noir de jogging avec les 3 bandes Adidas, sweet clair mais pisseux car tout baigne dans une lumière jaune lugubre style ampoule économique en début d'allumage, vous voyez ce que je veux dire ? Et au sol, dans le prolongement des jambes du pantalon les baskets, "sneakers" blanchâtres à semelle épaisse et coussins d'air, ce sont en fait des "runnings" dans toute la splendeur vulgaire de leur énormité faite de souple et informe disgrâce. Si j'insiste tant sur cette description, c'est qu'il ne s'agit en aucune manière d'accessoires : leur consistance flasque et caoutchouteuse préfigure la substance même de cette pièce d'embourbement grandiose.

La voilà qui s'accroupit le long de l'un des côtés du fauteuil. Dos au public elle glisse interminablement l'un de ses avant-bras sous la manche du sweet posé sur le fauteuil. Ce premier geste donne le ton, par sa lenteur, par sa fluidité pesante (caoutchouteuse), par l'étrangeté qui en émane alors qu'il ressemble à un geste ordinaire. On sait que c'est son bras, et on dirait qu'il émane d'un autre corps, ou qu'il a poussé sur son corps là où il ne faudrait pas... Je suis sûre que c'est son bras droit, et, totalement retourné, il a aussi l'air d'un bras gauche, enfin je ne sais plus ce que c'est qu'un bras gauche et un bras droit. Retourné comme les couturières disent qu'elles retournent un manteau.

La pièce va s'enfiler dans un enfilage titanesque de vêtements, très pénible, avec des gestes "impossibles". J'ai souvent du mal à enfiler mes chaussettes le matin (ne parlons pas des collants, c'est très difficile) mais là, le "est-ce que je vais y arriver ?" est porté au sommet de l'art. On souffre beaucoup. Surtout pour les baskets : jambe tendue à fond, le pied devient inaccessible ; le plus fort est qu'elle y arrive. Chaque geste est ainsi inspiré d'un geste ordinaire qu'il fait dériver et qu'il pervertit en geste impossible.
Sur ce mode hyperbolique et minimal à la fois, elle finit par tout enfiler. Une deuxième capuche vient recouvrir sa tête et, une fois habillée, c'est l'effet inverse de l'habillement qui se produit. On s'habille en effet pas seulement pour se vêtir, mais pour se rendre ferme et présentable, pour "se tenir". Or la tenue qu'elle enfile est l'abolition de toute tenue. Non seulement le corps est complètement engoncé, mais cet engoncement, loin d'introduire une quelconque raideur rassurante, communique au corps la flaccidité du vêtement vide. Le flasque du vêtement imprègne le corps et l'envahit à la fois de lourdeur et de mollesse. Alors le corps ne tient plus, ne se tient plus... et se répand lentement. Elle va se déplacer dans cette tenue atonique, à la recherche d'une tenue... en vain.

Au lieu de tenir les tissus, le corps est affecté par eux : les vêtements déteignent sur le corps, non pas en couleur mais en consistance. Elle porte, comme une crêpe qui viendrait s'affaler sur elle, une tunique de Nessus, une robe de Créuse qui communique au corps sa flamboyante mollesse et son poids. Au lieu d'être porté par le corps, le vêtement vampirise le corps, de sorte que le corps ne se construit plus - comme quand on dit qu'une phrase ne se construit pas.
On la voit alors se débattre avec un corps transi de fluidité. D'habitude, la fluidité est une force, une habileté, un gracieux auxiliaire du mouvement. Ici, elle devient ontologique et fatale : elle règne en maître et dépossède le corps de sa substance. Elle le pénètre jusqu'aux os.
La voilà qui vacille sur ses baskets tordues, le pied ne sait plus se poser sur sa plante, il ne sait plus frapper le sol, il se tord et ne peut se poser qu'en biais, sur les côtés, comme sur les carres d'un ski en pâte à modeler, en graisse qui fond... et bien sûr ça ne tient pas, ça tire-bouchonne, c'est toujours à côté de la plaque de telle sorte qu'on se demande s'il y en a jamais eu une, de plaque, où on pourrait plaquer un pied. La contorsion est si constitutive de cette évolution qu'elle semble gagner les os eux-mêmes, qu'on croit voir fléchir et se courber. Tout se dérobe, les appuis, la ligne droite, la fuite même est impossible puisque tout est devenu mou. C'est fou comme la malléabilité se retourne en piège, c'est fou comme la flexibilité peut devenir inflexible..
Cette plasticité effrayante, telle une pâte de guimauve qui s'étire et s'affaisse en vrillant, s'empare de tout le corps, jusqu'au bout des doigts, jusqu'à un désespérant jeu de mains, jusqu'à la langue qui se montre comme un mollusque et dont on s'étonne qu'elle reste malgré tout accrochée "normalement" au fond de ce qui n'est plus une bouche, mais une cavité.

Il va de soi que la performance de Louise Lecavalier réclame l'entraînement et les dispositions des contorsionnistes les plus chevronnés ; même au cirque je n'ai jamais vu ça. Et pourtant ce n'est pas un numéro de cirque. Le sujet n'est pas l'admiration que je peux ressentir pour cette prouesse, admiration qui me laisserait bien ferme dans mon fauteuil, de l'autre côté de la rampe. Le sujet n'est autre que mon propre corps, dont je reconnais avec frayeur l'engourdissement, l'échappée toujours possible, l'affaissement toujours imminent, le déboîtement et la mortification à l'affût, sournoisement tapis dans ma chair. Oui, c'est bien de la danse parce que je reçois ce corps à la recherche désespérée de sa fermeté perdue comme le mien, bien que je sois incapable des contorsions qu'il effectue.

Après une errance vaine, qui s'épuise en enroulements, boîtements et autres flexions inexorables dans lesquelles ce corps perdu se traîne, elle revient vers le fauteuil. Et là une nouvelle série de souffrances commence : impossible de s'y asseoir. On mesure combien le geste d'ajuster son derrière sur le siège d'un fauteuil est une opération de précision réclamant une physique des solides sans défaillance. Ici la solidarité du corps inerte et du corps vivant est démentie, mise en déroute. Il faut escalader ce fauteuil. Mais le moyen d'escalader lorsque votre corps est celui d'un mollusque même pas tentaculaire, même pas collant ? toutes les lois de l'orientation, du haut et du bas, de l'envers et de l'endroit, sont récusées, défiées: elles s'en vont à vau-l'eau, en état gazeux, mais un gaz lourd et asphyxiant. C'est comme dans les mauvais rêves où je n'arrive pas à courir, à me dépêtrer d'une glu qui me tient lieu de chair.

On n'y tient plus : c'est urgent, il faut enlever ce SURvêtement qui, pire qu'un scaphandre, impose une cuisante défaite au corps comme une cuirasse de crustacé, mais une cuirasse molle et pénétrante comme une crème. On n'est pas devant un tableau de Salvador Dali : c'est pire, on est dedans ! Vite, déshabille-toi avant que cette carapace de plomb fondu ne te dévore totalement !
Ouf, elle parvient à ôter le sweat. Et le haut du corps retrouve des gestes humains ; libéré de l'état visqueux, il retrouve une tenue. Espérons qu'elle va ôter le pantalon et aussi ces horribles runnings...
Mais non, elle en reste prisonnière, tel ce jeune homme des Mille et une nuits dont le bas du corps est pétrifié. Mais ici, ce n'est pas de la pierre qui happe son bassin et ses jambes, mais le maelstrom du mou.

La pièce est finie. Je me lève de mon fauteuil en m'appuyant d'abord sur mes bras, pour me dégourdir et surtout pour me rassurer : jamais je n'ai mieux compris le sens terrible de l'expression "mes jambes se dérobent".


Catherine Kintzler, 2007

Voir aussi l'article sur rrr... (reading readings reading) de B. Lachambre, solo pour Saskia Hölbling.


"I" Is Memory (2006)
Chorégraphie : Benoît Lachambre
Interprète : Louise Lecavalier
Musique originale : Laurent Maslé
Eclairage : Jean-Philippe Trépanier
Accessoires : Louis-Philippe Saint-Arnault
Répétitrice : France Bruyère
Production : Louise Lecavalier / Fou glorieux
En co-production avec :STEPS #10 (Suisse), Théâtre de la Ville (Paris), Tanz im August - Internationales Tanzfest (Berlin), Aarhus Festuge (Aarhus), Centre national des arts (Ottawa), l'Usine C (Montréal. En partenariat avec les diffuseurs du Québec. Avec le soutine du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts du Canada, du Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international du Canada.

Voir ParBLeux, site de la compagnie de Benoît Lachambre

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L'opéra merveilleux : machines ou effets spéciaux ? (2e partie)
par Catherine Kintzler
En ligne le 9 juillet 2007

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Sommaire de la deuxième partie :


4 - « La philosophie est devenue bien mécanique » : le roman de la physique

Retournons alors à l’opéra de l’âge classique, et cette fois accompagnés d’un des textes les plus célèbres qui le caractérisent dans sa forte analogie avec la mécanique et l’optique classiques alors triomphantes :
Sur cela, je me figure toujours que la nature est un grand spectacle, qui ressemble à celui de l'opéra. Du lieu où vous êtes à l'opéra, vous ne voyez pas le théâtre tout à fait comme il est : on a disposé les décorations et les machines pour faire de loin un effet agréable, et on cache à votre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements. Aussi ne vous embarrassez-vous guère de deviner comment tout cela se joue. Il n'y a peut-être que quelque machiniste caché dans le parterre, qui s'inquiète d'un vol qui lui aura paru extraordinaire, et qui veut absolument démêler comment ce vol a été exécuté. Vous voyez bien que ce machiniste-là est assez fait comme les philosophes. Mais ce qui, à l'égard des philosophes, augmente la difficulté, c'est que, dans les machines que la nature présente à nos yeux, les cordes sont parfaitement bien cachées, et elles le sont si bien, qu'on a été longtemps à deviner ce qui causait les mouvements de l'univers : car représentez-vous tous ces sages à l'opéra, ces Pythagores, ces Platons, ces Aristotes, et tous ces gens dont le nom fait aujourd'hui tant de bruit à nos oreilles : supposons qu'ils voyaient le vol de Phaéton que les vents enlèvent, qu'ils ne pouvaient découvrir les cordes, et qu'ils ne savaient point comment le derrière du théâtre était disposé. L'un d'eux disait : "C'est une vertu secrète qui enlève Phaéton". L'autre : "Phaéton est composé de certains nombres qui le font monter." L'autre : "Phaéton a une certaine amitié pour le haut du théâtre ; il n'est pas à son aise quand il n'y est pas." L'autre : "Phaéton n'est pas fait pour voler, mais il aime mieux voler que de laisser le haut du théâtre vide ; " et cent autres rêveries que je m'étonne qui n'aient perdu de réputation toute l'antiquité. A la fin Descartes et quelques autres modernes sont venus, qui ont dit : "Phaéton monte parce qu'il est tiré par des cordes, et qu'un poids plus pesant que lui descend." Ainsi on ne croit plus qu'un corps se remue, s'il n'est tiré, ou plutôt poussé par un autre corps : on ne croit plus qu'il monte ou qu'il descende, si ce n'est par l'effet d'un contrepoids ou d'un ressort ; et qui verrait la nature telle qu'elle est ne verrait que le derrière du théâtre de l'opéra. A ce compte, dit la marquise, la philosophie est devenue bien mécanique ? (15)

Le machiniste n’est autre qu’un spectateur d’opéra accompli : il cesse de s’ébahir, sans cependant cesser de s’émerveiller, parce qu’il sait que ce qu’il y a derrière le théâtre est exactement de même nature que ce qu’il y a devant. Et si « la philosophie est devenue bien mécanique », c’est qu’elle a cessé, en rompant avec tous ces « sages », de postuler inutilement qui un décret divin, qui une finalité, qui un arrière-monde transcendant, pour rendre compte des effets admirables qui se produisent sous nos yeux : ceux-ci ne sont que le produit d’autres phénomènes de même nature, aucune boîte noire ne venant intercepter la série explicative qui en rend compte. Et la preuve, c’est qu’on arrive à faire pareil… ! La simulation de la nature est à l’instar d’une production de nature, en tout cas elle nous instruit clairement sur ce que peut être la nature et on en conclut que « toutes les choses qui sont artificielles sont avec cela naturelles » (16) : aussi voit-on dans les jardins de l’époque se mêler les machines et les êtres vivants.
Cela ne prouve pas, cependant, que nos explications soient vraies dans l’absolu, mais seulement qu’elles sont suffisantes et que, jusqu’à ce que d’autres effets se produisent inexplicables par là, il faut se contenter de l’hypothèse qui en rend le mieux compte sans mobiliser d’autres forces que celles qui nous sont accessibles, et la tenir pour vraie. La preuve porte davantage sur la nature de l’explicativité à rechercher que sur le contenu de l’explication.
Il n’est donc pas anecdotique que la science à laquelle Fontenelle se réfère ici (et à laquelle il resta fidèle contre vents et marées, même après qu’elle fut falsifiée) soit la physique de Descartes que son auteur lui-même, bien avant le Voltaire des Lettres philosophiques, présente comme un roman. Physique éminemment mécanique (mais la physique newtonienne qui la supplantera l’est aussi) bien sûr, mais physique romanesque qui s’attache d’abord à l’ingéniosité de l’explication pourvu qu’elle soit claire et distincte. C’est ainsi que la caractérise d’Alembert, tout en lui en faisant le reproche :

Ainsi on ne pourra regarder comme vrai le système de la gravitation qu'après s'être assuré par des calculs précis qu'il répond exactement aux phénomènes ; autrement l'hypothèse newtonienne ne mériterait aucune préférence sur celle des tourbillons, par laquelle on explique à la vérité bien des circonstances du mouvement des planètes mais d'une manière si incomplète et pour ainsi dire si lâche, que si les phénomènes étaient tout autres qu'ils ne sont, on les expliquerait toujours de même, très souvent aussi bien, et quelquefois mieux. (17)

Roman en effet que cette physique, mais roman avoué que le jeune Descartes présentait d’abord dans son Traité du monde (1633) comme une fable dont le fonctionnement suppose qu’on recommence le monde dans des « espaces imaginaires » afin de se demander si, en se donnant de la matière, on obtiendrait la nature telle qu’elle est. Ainsi l’objet de cette fiction n’est pas de rêver, de s’évader ou de se divertir, mais d’effectuer une performance à laquelle le lecteur est convié afin de construire l’hypothèse en tant qu’elle peut être vraie et, ce faisant, de se saisir de sa raison. Comme l’écrit Jean-Pierre Cavaillé, loin de vouloir produire l’étonnement, il s’agit plutôt de solliciter la faculté explicative et critique :
[...] l'étonnement, autant qu'il dure, rend impossible la connaissance, parce que celle-ci requiert la capacité intellectuelle et imaginative de faire varier les aspects de l'objet, d'en graver les diverses faces en l'imagination pour le soumettre au regard pur de l'entendement. L'étonnement interdit l'appréhension de ce qui ne se montre pas de prime abord et dont la connaissance requiert à la fois le recul de la réflexion et un usage actif de l'imagination. Une imagination étonnée est tout à fait passive, entièrement occupée, obsédée par une seule image qui s'impose brutalement. Le souci de dire la vérité "sans étonner l'imagination de personne", lié à l'invention de la fable, est donc le souci de permettre une action continue de l'imagination du lecteur, sans laquelle les vérités de la physique cartésienne resteraient lettre morte. (18)  [ Haut de la page ]

En reprenant son expression (p. 196), on pourra parler d’une « échappée critique hors du monde de l’opinion et des sens » en vue d’une « reconstruction mécaniste » (19). Et même plus tard, lorsque Descartes est en possession d’une métaphysique qui lui permet d’asseoir l’édifice « vrai » des connaissances, il ne renonce pas pour autant à cette présentation fictive de la physique comme en témoigne la IVe partie des Principes de la philosophie (1644). C’est que, s’agissant de l’explication du détail des phénomènes, nous ne pouvons pas savoir de science certaine par quelles voies Dieu les a réellement produits. Nous pouvons en revanche avancer de façon satisfaisante, parce que nous pouvons les comprendre et les expliquer clairement ainsi, et aussi parce que nous saurions comme machinistes construire des procédés les produisant à l’identique, qu’ils sont des effets mécaniques.
Nous avons sujet de conclure que, bien que le monde n’ait pas été fait au commencement en cette façon, et qu’il ait été immédiatement créé de Dieu, toutes les choses qu’il contient ne laissent pas d’être maintenant de même nature que si elles avaient été ainsi produites. (20)
Ainsi la mécanique est nécessaire et suffisante pour saturer le champ de la philosophie naturelle, mais on n’en conclura pas pour cela qu’elle a la même certitude que la métaphysique. On rappellera la célèbre image de la montre par laquelle Descartes rend compte du statut de l’explication en physique :
[…] comme un horloger industrieux peut faire deux montres qui marquent les heures en même façon, et entre lesquelles il n'y ait aucune différence en ce qui paraît à l'extérieur, qui n'aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues : ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens, par chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles que maintenant elles paraissent, sans qu'il soit possible à l'esprit humain de connaître lequel de tous ces moyens il a voulu employer à les faire. Ce que je ne fais aucune difficulté d'accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes que j'ai expliquées sont telles que tous les effets qu'elles peuvent produire se trouvent semblables à ceux que nous voyons dans le monde, sans m'enquérir si c'est par elles ou par d'autres qu'ils sont produits. Même je crois qu'il est aussi utile pour la vie, de connaître des causes ainsi imaginées, que si on avait la connaissance des vraies : car la médecine, les mécaniques, et généralement tous les arts à quoi la connaissance de la physique peut servir, n'ont pour fin que d'appliquer tellement quelques corps sensibles les uns aux autres, que, par la suite des causes naturelles, quelques effets sensibles soient produits ; ce que nous ferons tout aussi bien, en considérant la suite de quelques causes ainsi imaginées, bien que fausses, que si elles étaient les vraies, puisque cette suite est supposée semblable, en ce qui regarde les effets sensibles. (21) 

Autrement dit, les voies par lesquelles Dieu a créé toutes les choses nous sont radicalement inaccessibles, mais nous devons expliquer ces choses mécaniquement parce que nous pouvons les rendre ainsi intelligibles – claires et distinctes – et parce que la mécanique nous offre un modèle de simulation suffisant du monde sensible dans lequel nous sommes plongés. Dieu opère mystérieusement et il serait outrecuidant de ne pas loger son efficace dans une boîte noire qui signale son inaccessibilité.
Conviée sur la scène de l’opéra, et ramenée à la problématique esthétique des effets spéciaux, cette thèse dit en somme que l’homme est un machiniste, alors que Dieu est un truqueur… Ou, dit moins irrévérencieusement : Dieu seul peut produire de véritables effets spéciaux, dont le mode de production se dérobe par définition à toute explication et à toute reproduction. L’habileté humaine produit des effets mécaniques. Considéré métaphysiquement, le monde est un immense effet spécial dont la production demeure radicalement opaque ; considéré physiquement, il est une machine parce que la mécanique est capable de l’expliquer et de le produire comme effet sensible. [ Haut de la page ]


5 - La musique d’opéra, machine fondamentale et forme a priori de la sensibilité du merveilleux

Nous sommes maintenant dans l’état d’esprit qui convient pour retourner avec Fontenelle à l’opéra et nous « inquiéter » d’un vol ou d’un effet merveilleux : nous pouvons et devons supposer que ce vol ou cet effet ne sont autres qu’une machine, laquelle se trouve effectivement derrière. D’ailleurs l’opéra, mieux que le monde, offre à nos yeux de quoi s’émerveiller (et non pas de quoi s’étonner ou être fascinés) puisqu’il réalise, et cette fois de façon absolument certaine, la machine du monde sensible. En effet, nous sommes sûrs qu’aucun dieu ne dérobe à notre intellection et à notre perception les voies par lesquelles il est produit : un machiniste réel en chair et en os y pourvoit. Ce qui fait que le machiniste est à la fois dans le parterre, « derrière le théâtre » et sur la scène…
Reste alors à nous « inquiéter » d’une dimension constitutive de l’opéra, puisqu’elle en permet la définition, mais que Fontenelle ne mentionne pas : la musique comme continuum. Comment la penser au sein d’une esthétique qui mobilise les effets ? S’insère-t-elle dans une problématique générale de l’effet spécial ? Non seulement elle n’y est pas un corps étranger, mais nous allons voir qu’elle n’a pas à s’y introduire : elle en est tout simplement l’essence et le cœur. La musique d’opéra, telle qu’elle est présente sur la scène de l’âge classique et telle qu’elle est pensée au même moment, n’est autre que la présence même de tout effet à modèle mécanique - aux antipodes de l’effet de boîte noire : elle est en elle-même une machine, la machine fondamentale de l’opéra de telle sorte que si l’on supprimait toutes les autres, il faudrait conserver celle-là : ce qui la met en deçà de tout effet spécial.

L’opéra parvient à conquérir l’espace esthétique de la France