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Rodin et la photographie
Exposition du Musée Rodin
par Catherine Kintzler

En ligne le 3 mars  2008

L'exposition qui vient de clore au Musée Rodin à Paris n'est pas un simple parcours fait de comparaisons et de témoignages. C'est une révélation par chacun des arts de ce qui manque à l'autre et de ce qui lui manque en propre. On y découvre paradoxalement, éclairée impitoyablement par l'autorité de la photographie, la fragilité de la sculpture.

Lors d'une précédente exposition organisée par le Centre national de la photographie et le Musée du Louvre en 1991, Michel Frizot soulignait la rencontre inévitable, quasi-naturelle, entre sculpture et photographie, attestée par un lexique commun : taille, modelage, noir et blanc, mise en lumière et exposition, inanimé et instantané, tirage, épreuve, positif et négatif, agrandissement et réduction (1)...
Une grande partie de cette exposition Rodin et la photographie illustre et renforce cette profonde complicité. On est frappé de voir à quel point la photo, non seulement se prête à la sculpture, mais encore la révèle. Elle la révèle précisément aux points où la sculpture se dérobe et s'aveugle à elle-même. Témoins impitoyables, la photographie d'Eugène Druet, celle de Victor Pannelier offent autant d'épreuves successives que l'objet sculpté final abolit dans sa splendide robustesse. C'est aussi un outil de travail où la main du sculpteur, armée d'une plume, trace les découpes d'un futur ciseau, les ajouts d'un futur modelé, fait tourner de 90° une Jeune fille embrassée par un fantôme pour la métamorphoser en cariatide, la photo déploie la sculpture telle qu'elle fut et telle qu'elle aurait pu être. Cette féroce scrutatrice n'épargne rien à la sculpture, logeant aussi l'oeil à un point de vue inédit ou impossible pour montrer par exemple une Main crispée qui, vue de l'intérieur, se dresse comme une bête à tentacules.

Si ce n'était que pour voir ce constat, cette enquête inflexible due à la puissance de l'objectif qui surpasse celle de l'oeil naturel et lui impose, non pas de faire le tour d'une chose, mais d'en subir l'analyse et le découpage, on pourrait se contenter de traverser les salles et d'emporter le catalogue de l'exposition, fidèle répertoire de la mise à plat, à la fois servile et cruelle, effectuée par la photo sur la sculpture.
Il faut pourtant y avoir été pour saisir aussi la photo dans son autonomie plastique, dans son épaisseur, dans une présence matérielle qui excède de loin la reproduction livresque, pour la voir dans la fixité que lui rend l'exposition, laquelle nie heureusement son caractère trop facilement portatif.

Il faut voir l'étrangeté des tirages à la gomme bichromatique de Jean Limet qui abolissent la perspective et montrent la sculpture dans une platitude qu'on croirait prise dans une coupe du volume. Il faut voir et avoir envie de toucher les tirages au charbon de Stephen Haweis et Henry Coles en étant presque sûr de s'y noircir les mains, pour y découvrir l'effet de collage au fusain ramenant la sculpture à l'essence du dessin, et ces Bourgeois de Calais par Jacques Ernest Bulloz (tirage au charbon recouvert de feuilles de cuivre) où la lumière vient de l'intérieur du sujet, le projetant dans une enluminure que la sculpture recélait comme sa face cachée. En même temps qu'un parcours de révélation qui éclaire son objet, la photo se libère et se montre ici pour elle-même, à travers sa propre histoire qui conduit jusqu'à l'école pictorialiste de Coburn, De Meyer et Gertrude Käsebier.

Alors, une fois cette traversée effectuée de salle en salle, de la photographie asservie jusqu'à son échappement total, on revient sur ses pas, un peu affamé. Pris par une insatisfaction, on n'arrive pas à sortir. C'est qu'on cherche ce qui semble manquer à l'exposition : on cherche une sculpture, une vraie, avec son volume, son poids, sa matière, son immobilité frémissante, son étrange pouvoir d'aimantation de l'espace qui engage le spectateur, l'enchaînant et le libérant à la fois dans un "faire le tour". Rien que pour prendre la mesure de ce monstrueux accouplement entre un art où les choses poussent sous la main humaine et un art où elles se découpent sur l'effrayant azur de l'achéiropoïétique. Rien que pour comprendre comment, dans ce divorce absolu, chacun de ces arts accuse, en même temps que la défaillance de l'autre, la sienne propre.

Et c'est seulement alors qu'on voit la sculpture - Les Bénédictions en marbre - pourtant posée en face de "sa" photo par Eugène Druet, et qu'on s'aperçoit que cette photo, en un premier passage, était justement là pour qu'on ne voie plus la sculpture. Mais en un second passage, à rebours, on y revient, un peu honteusement, comme pour lui chanter une palinodie.
Qu'est-ce qui m'a empêchée tout d'abord de la voir? Comment, le regard fixé sur l'épreuve gigantesque affichée en deux dimensions à plat sur un mur, ai-je pu en contourner nonchalamment le volume onctueux ? Je suis bel et bien passée à côté. Si elle m'a paru insignifiante, posée là comme un meuble, c'est que, fascinée par le double qui l'absorbait en prétendant la révéler, je ne l'avais pas reconnue comme l'objet de la photo : la photo l'avait aspirée, sucée, absorbée.
Je m'efforce donc à un va-et-vient du regard qui va rendre justice au marbre des Bénédictions, planté en face d'un monstrueux agrandissement qui, tel les "idoles" des philosophies anciennes, lui a ravi son âme et l'a placardé au mur. Et voilà que je suis prise d'un doute : ce n'est pas cette sculpture-là que je vois sur la photo ? Est-ce bien la même ? Je ne la vois pas, je ne la reconnais toujours pas. Et pourtant il faut bien croire les experts commissaires de l'exposition : c'est celle-là. Comment l'idole, l'empreinte, a-t-elle pu trahir la sculpture au point qu'elle la submerge d'une autorité qui dépasse toute brutalité, d'une autorité sans remède, sans point de fuite puisqu'on ne peut plus que l'envisager fixement ? undefined

Pour trouver, pour re-trouver, il fallait penser à se défaire du truc de la photo, ou plutôt il fallait oser se défaire de la photo comme d'un truc. Il me fallait sortir de l'effet de torpille qui me paralysait en face de la sculpture comme si c'était une photo et qui avait pour résultat de la méconnaître, de la mé-voir. Je reprends mes jambes, je me dégourdis, je m'assouplis, mon oeil captif sort de sa fixité et reflue vers mon corps. Je fais le tour vraiment, j'apprivoise la chose en même temps que je déambule, j'en prends possession en même temps que je me réconcilie avec mon propre corps. Et je finis par trouver l'angle de la prise de vue : en contrebas, il suffisait de s'accroupir, et de plonger la tête presque jusqu'au sol tout en levant les yeux, pour voir ce que la machine optique érige en placard impérieux, pour voir ce qu'elle libère d'une face cachée de la sculpture par un monopole de la vue, et pour récupérer ce dont elle la prive: la fragilité et l'ambivalence.

Après une telle expérience, on peut affronter sans crainte le fameux texte de Baudelaire "Pourquoi la sculpture est ennuyeuse" (2):
La sculpture a plusieurs inconvénients qui sont la conséquence nécessaire de ses moyens. Brutale et positive comme la nature, elle est en même temps vague et insaisissable, parce qu'elle montre trop de faces à la fois. C'est en vain que le sculpteur s'efforce de se mettre à un point de vue unique; le spectateur, qui tourne autour de la figure, peut choisir cent points de vue différents, excepté le bon, et il arrive souvent, ce qui est humiliant pour l'artiste, qu'un hasard de lumière, un effet de lampe, découvrent une beauté qui n'est pas celle à laquelle il avait songé. Un tableau n'est que ce qu'il veut; il n'y a pas moyen de le regarder autrement que dans son jour. La peinture n'a qu'un point de vue; elle est exclusive et despotique: aussi l'expression du peintre est-elle bien plus forte.
On y entendra aussi un secret éloge de la sculpture qui, comparée aux arts visuels de la platitude, manque d'autorité parce qu'elle suppose l'incertitude d'un engagement vacillant du corps.

© Catherine Kintzler,  2008
Photo
© Musée Rodin : au premier plan Les Bénédictions en marbre, au fond la photo des Bénédictions par Eugène Druet. Avec l'aimable autorisation du Musée Rodin.

1 - Michel Frizot "Un lexique et quelques remarques à l'usage commun du photographe et du sculpteur", dans Photographie / Sculpture, Paris : Centre national de la photographie, Réunion des Musées nationaux, 1991, p. 11-15.
2 - Baudelaire, Curiosités esthétiques, Salon de 1846, XVI (en ligne sur Gallica-BnF).


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communauté : Le spectacle vivant
Nicomède de Corneille,
la vertu admirable de l'oeil sec

mise en scène Brigitte Jaques, Théâtre de la Tempête
par Catherine Kintzler

En ligne le 27 janvier 2008

Par le titre de cet article et rétablissant l'objet dans toute sa simplicité, je trahis un peu Brigitte Jaques et ses complices François Regnault et Jacqueline Lichtenstein. Le titre exact du spectacle est Jouer avec Nicomède de Pierre Corneille. Cet intitulé pourrait faire conclure faussement que Brigitte Jaques est passée avec armes et bagages dans le camp ennemi, celui des adaptateurs, de ceux qui excusent les classiques d'avoir écrit ce qu'ils ont écrit et comme ils ont écrit, qui les excusent de ne pas avoir été baroques, d'avoir trop mis de politique dans leurs pièces... Qu'on se rassure : il n'en est rien. C'est bien Nicomède qu'on voit, qu'on entend, et sans excuse, en toute aggravation.

Car de quoi Corneille doit-il être excusé - à part d'avoir écrit en vers, ce que les comédiens, instruits par la diction de F. Regnault, font sonner hautement, clairement et distinctement ?
Mais de tout, et d'abord, pour cette étrange pièce, de ne pas avoir écrit une tragédie : le reproche n'est pas bien nouveau, il fut brandi par Voltaire après avoir été assumé superbement par Corneille lui-même. Laissons-lui un moment la parole dans une revendication dont le ton hautain lui est coutumier lorsqu'il brave l'autorité d'Aristote et d'Horace :
La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci : la grandeur du courage y règne seule, et regarde son malheur d'un oeil si dédaigneux qu'il n'en saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les coeurs de tous les peuples.
[...] Ce héros de ma façon sort un peu des règles du théâtre, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses infortunes, mais le succès a montré que la fermeté des grands coeurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d'y produire par la représentation de leurs malheurs. [...]
dans l'admiration qu'on a pour sa vertu, je trouve une manière de purger les passions dont n'a point parlé Aristote, et qui est peut-être plus sûre que celle qu'il prescrit à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle  nous donne pour cette vertu que nous admirons nous imprime de la haine pour le vice contraire. (Corneille, Examen de Nicomède)
Voilà à quoi nous sommes avant tout conviés : à regarder ce héros qui regarde ses propres malheurs "d'un oeil dédaigneux", à considérer avec lui les manoeuvres de la puissance mondiale que fut Rome, à jeter les yeux, juchés sur notre siège comme il l'est sur son courage, sur les bassesses des moyennes et petites puissances et leurs "artifices politiques" (lesquels se résument à manier la brosse à reluire et à monnayer quelques habiletés), à prendre la mesure et à porter témoignage que ce seul regard, dont le nom est celui de la plus primitive des passions, l'admiration - est suffisant. Et à conclure qu'il devrait partout, toujours, être nécessaire.
Nulle participation sympathique ou horrifiée n'est requise, nulle plainte, nul soupir, nul pleur ne sont ici de saison : nous ne nous identifions pas à Nicomède (qui d'ailleurs n'aurait que faire de cette compassion), et c'est pour cette raison que nous sentons la nécessité de nous reconnaître en lui, et déjà par cette condition de spectateur admiratif et non compassionnel, nous commençons à être dignes de lui. Corneille ne nous rappelle pas ce que nous sommes : il nous met à l'ordre, et nous enjoint de voir ce que nous ne serons qu'incomplètement. Ainsi chacun repart dans un état où l'exaltation et la dépression, loin de se succéder dans une pathologie aliénante, coïncident dans une morale sublime du grand écart.

Par un dispositif très simple dans son ambivalence, la mise en scène produit cet effet de conjugaison du plus proche et du plus loin. Perchés sur des gradins qui s'élèvent le long des côtés d'une table de banquet (tour à tour petit déjeuner, déjeuner, apéritif vespéral troublé par une émeute) autour de laquelle évoluent les personnages, nous sommes tenus de voir, de tout voir, dans une tension optique qui ne nous épargne rien et qui pourtant nous tient à distance. C'est justement la distance de cet "oeil sec" que requiert la pièce et que pratique son héros qui tient la clé de l'effet boomerang qu'elle produit : du plus loin, je la reçois en pleine figure. Jamais la fixité de ma place ne m'avait été aussi inconfortable et en même temps aussi désirable et satisfaisante au théâtre (1). Nul besoin de promener le spectateur ou de lui demander son avis, nul besoin de le divertir en le faisant "participer" puisqu'il faut au contraire le clouer et le condamner à voir, comme Corneille le voulait, que les grandes vertus sont aussi effrayantes que les grands crimes et que l'abjection, lorsqu'elle atteint le fond du fond, peut elle-même être admirable : portée à un tel point, effectivement, on n'y avait pas pensé. L'une des grandeurs de Nicomède est que lui, contrairement au spectateur, n'en est pas étonné.

Car il ne suffit pas - bien que ce soit déjà beaucoup-, comme on le ferait à la simple lecture (et c'est un démenti de plus à Aristote) de comprendre que la pièce met en scène
un jeune héros en butte à la haine d'une femme impérieuse, et un imbécile mari prêt à sacrifier le meilleur général de ses armées aux caprices insensés de son épouse. C'est un tableau de famille dont les copies ne sont pas rares dans les annales du monde. (2)
Il ne suffit pas de croire reconnaître en Rome telle ou telle puissance mondiale dans ses manoeuvres les plus basses, et en ces petits royaumes qu'elle manipule les satellites dont les révolutions ne sont que trop prévisibles : là encore c'est un tableau familier dont nous avons des copies gravées à l'eau-forte. Il ne suffit pas d'apercevoir, avec le retournement in extremis du prince Attale en faveur de son frère Nicomède, l'acte qui le libère des griffes de l'amour maternel : ce serait réduire cette grande oeuvre à une comédie domestique, ce qu'elle est parfois.
Il faut aussi, pour sentir que Rome est passée de la conquête au calcul, voir l'onctuosité et l'effronterie bien élevée de son ambassadeur Flaminius dont le front s'orne d'accroche-coeur. Il faut aussi, pour comprendre la bassesse de Prusias et l'amertume hautaine de Nicomède, voir comment ce dernier, exhortant son père à devenir libre, d'un geste doux et sans espoir lui prend des mains le verre de vin dans lequel sa débile attention est absorbée. Il faut, pour comprendre que l'amour maternel est un poids terrible qui accable et ligote aussi bien ceux qui en sont l'objet que celles qui l'éprouvent, voir Arsinoé émettre des soupirs d'impatience et de rage devant l'imbécillité d'un mari qu'elle ne daigne manipuler que pour satisfaire cette exclusive passion.

Contrairement à une interprétation aristotélicienne, cette vision qui dispose impérieusement le regard n'est pas un supplément de spectacle ajouté, de même que le verre de vin dont s'empare Nicomède, la veste qu'endosse et que quitte tour à tour Flaminius, le costume de cavalier que revêt Laodice à l'acte V, ne sont pas des accessoires. C'est au contraire la nécessité du jeu que le théâtre appelle et par lequel il s'accomplit : c'est pourquoi il faut, pour bien le voir et voir tout ce qu'il y a à voir, "Jouer avec Nicomède".

© Catherine Kintzler,  2008

Voir aussi sur ce blog les articles sur Britannicus, sur L'Illusion comique et sur Le Cid .

1 - Elle le fut, en présence d'un dispositif presque identique, lors de la pièce chorégraphique Le Festin de Claude Brumachon vue en 2005. Les analogies entre ces deux spectacles ne s'arrêtent pas là : on a dans les deux cas une esthétique "extrémiste" (j'entends par là une esthétique qui conjugue la coïncidence des extrêmes) ; et dans les deux cas l'exclusion de toute machine autre que celle du théâtre lui-même, n'utilisant que des moyens simples et naturels liés à la pure évolution des corps.

2 - Julien-Louis Geffroy Cours de littérature dramatique, ou Recueil par ordre de matières des feuilletons de Geoffroy / précédé d'une notice historique sur sa vie et ses ouvrages [par Ét. Gosse], 1819-1820 (sur Gallica 2), passage consacré à Nicomède : p. 195-215.


Pierre Corneille Nicomède
mise en scene Brigitte Jaques-Wajeman
avec
Bertrand Suarez-Pazos        Nicomède
Sophie Daull                        Arsinoé
Pierre-Stéfan Montagnier    Prusias
Pascal Bekkar                    Flaminius
Marc Siemiatycki                Araspe
Agnès Proust                     Cléone
Raphaèle Bouchard            Laodice
Thibault Perrenoud            Attale

collaborateurs artistiques François Regnault, Jacqueline Lichtenstein
scénographie et lumières Yves Collet
musique Marc-Olivier Dupin
maquillages et coiffures Catherine Saint-Sever
assistant à la mise en scène Pascal Bekkar
costumes Annie Melza Tiburce
assistants stagiaires Alice Zeniter Thomas Bouvet

coproduction Comédie de Reims et la Compagnie Pandora, avec le soutien de la DRAC Île-de-France et  de la Direction des Affaires Culturelles de la Ville de Paris. Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National.

sur le site du Théâtre de La Tempête on trouvera un dossier pédagogique, un entretien avec Brigitte Jaques et des photos.


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Deux grandes critiques du théâtre :
Nicole et Bossuet ; Jean-Jacques Rousseau

par Catherine Kintzler
en ligne le 28 janvier 2007

Les fortes similitudes entre la Lettre à d'Alembert sur les spectacles de J.-J. Rousseau et les critiques rigoristes du théâtre au XVIIe siècle (notamment les Maximes et réflexions sur la comédie de Bossuet) et leur rapport commun avec une origine platonicienne ont été soulignés par les commentateurs. Mais la ressemblance des textes pourrait bien à la fois révéler et masquer des conceptions diamétralement opposées s'agissant de la théorie des passions.


Sommaire de l'article


"Qui saurait connaître ce que c'est en l'homme qu'un certain fonds de joie sensuelle, et je ne sais quelle disposition inquiète et vague au plaisir des sens, qui ne tend à rien et qui tend à tout, connaîtrait la source secrète des plus grands péchés."
Bossuet, Maximes et réflexions sur la comédie

"Je n'aime point qu'on ait besoin d'attacher incessamment son cœur sur la scène, comme s'il était mal à l'aise au-dedans de nous"
Rousseau, Lettre à d'Alembert sur les spectacles



Je prendrai pour point d'appui la violente critique du théâtre qui se développe à l'âge classique, d'abord sous sa forme rigoriste - les traités de Nicole et Bossuet (1) -, puis telle qu'elle est reprise par Rousseau dans sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles. Ces deux séries de textes offrent des similitudes frappantes ; et pourtant elles relèvent de conceptions diamétralement opposées au sujet de la théorie des passions et indiquent ainsi un clivage irréversible qui sépare Rousseau des grands théoriciens classiques. Bien entendu, cette similitude et la question des divergences qu'elle peut masquer ont été déjà relevées par plusieurs commentateurs, notamment Margaret M. Moffat dans son ouvrage Rousseau et la querelle du théâtre au XVIIIe siècle qui elle-même cite le commentaire de Fontaine dans son édition de la Lettre à d'Alembert, et plus récemment d'une part Jean Goldzink dans Les Lumières et l'idée du comique (Cahiers de Fontenay : ENS Fontenay-Saint Cloud, 1992) et d'autre part Laurent Thirouin dans son édition du Traité de la comédie de Nicole (Paris : Champion, 1998) ainsi que dans l'ouvrage qu'il a consacré à la querelle du théâtre (2) . Je me propose de rendre compte de cette similitude et de cette opposition d'une manière quelque peu différente (3).

1 - La fiction coupable et les passions

La critique du théâtre suppose une théorie des passions qui permet d'accéder à la question décisive du plaisir ; son opérateur principal est le concept de fiction. La fiction théâtrale s’emploie à manipuler les passions afin de les présenter dans leur aspect agréable. Le poète procède à une sorte d’extraction et d’affinement des passions, il les arrache à la vie ordinaire (où elles sont toujours amères, où elles nous sont toujours à charge) et les traite de manière à leur donner un éclat qu’elles n’atteignent jamais dans la vie. Ainsi la fiction est une opération de transmutation des passions, ce sont ces passions métamorphosées par la grâce de la poésie que nous venons chercher au théâtre.
La scène, en général, est un tableau des passions humaines, dont l'original est dans tous les cœurs: mais si le peintre n'avait soin de flatter ces passions, les spectateurs seraient bientôt rebutés, et ne voudraient plus se voir sous un aspect qui les fît mépriser d'eux-mêmes. (4)
On décèle l'allusion à Platon, Livre X de La République (5). On reconnaît aussi l'argument avancé par Nicole dans Les Imaginaires: le théâtre et la fiction en général ne sont agréables que par leur degré d'éloignement du réel. Le sérieux de la vraie vie y est entièrement négligé:
Ce qui rend l'image des passions que les comédies nous proposent plus dangereuse, c'est que les poètes pour les rendre agréables sont obligés, non seulement de les représenter d'une manière fort vive, mais aussi de les dépouiller de ce qu'elles ont de plus horrible, et de les farder tellement, par l'adresse de leur esprit, qu'au lieu d'attirer la haine et l'aversion des spectateurs, elles attirent au contraire leur affection; de sorte qu'une passion qui ne pourrait causer que de l'horreur, si elle était représentée telle qu'elle est, devient aimable par la manière ingénieuse dont elle est exprimée. (6)
On comparera facilement avec Rousseau:
Plus j'y réfléchis, et plus je trouve que tout ce qu'on met en représentation au théâtre, on ne l'approche pas de nous, on l'en éloigne (GF, p. 79 ; OC V, p. 24).
Ainsi, en introduisant une forme de jeu, en desserrant la mécanique étouffante du réel, le théâtre introduit une respiration qui n'a d'autre fonction que de faire surgir le mal sous la forme d’un plaisir qui se prétend innocent sous prétexte qu'il relève d'une situation fictive. Ce plaisir, chez Rousseau comme chez ses prédécesseurs, s'installe sur le terrain ainsi déblayé de la passion: la fiction, en éloignant les motifs sérieux qui ordinairement la déclenchent, exacerbe une forme épurée et frivole de la passion qui dispose au vice:
Le mal qu'on reproche au théâtre n'est pas précisément d'inspirer des passions criminelles, mais de disposer l'âme à des sentiments trop tendres qu'on satisfait ensuite aux dépens de la vertu. Les douces émotions qu'on y ressent n'ont pas par elles-mêmes un objet déterminé, mais elles en font naître le besoin; elles ne donnent pas précisément de l'amour, mais elles préparent à en sentir […]. Quand il serait vrai qu'on ne peint au théâtre que des passions légitimes, s'ensuit-il de là que les impressions en sont plus faibles, que les effets en sont moins dangereux? (GF, pp. 119-120 ; OC V, p. 47.)
Ici encore la comparaison est facile, avec Nicole (7), et avec Bossuet:
[…] et s'il y fallait remarquer précisément ce qui est mauvais, souvent on aurait peine à le faire: c'est le tout qui est dangereux; c'est qu'on y trouve d'imperceptibles insinuations, des sentiments faibles et vicieux; qu'on y donne un secret appât à cette intime disposition qui ramollit l'âme et ouvre le cœur à tout le sensible: on ne sait pas bien ce qu'on veut, mais enfin on veut vivre de la vie des sens; et dans un spectacle où l'on n'est assemblé que pour le plaisir, on est disposé du côté des acteurs à employer tout ce qui en donne, et du côté des spectateurs à le recevoir. (8)
C'est bien, d'un côté comme de l'autre, la généralité et la pureté des passions génératrices de plaisir qui sont visées, et non pas nécessairement le rapport des passions à telle ou telle malignité particulière. Le théâtre est condamnable, non parce qu'il représente occasionnellement des mouvements vicieux, ni parce qu'il montre telle ou telle passion, mais parce qu'il propose au plaisir du spectateur un mode de représentation général des passions comme agréable en lui-même. La condamnation ne porte donc pas naïvement sur ce que la fiction prétend dire ou représenter, mais sur la nature des passions une fois affinées par la fiction. En le coupant du réel et du sérieux, le fictif conduit le spectateur dans les délices pervers d'une passion déconnectée de sa cause (9). La fiction fait surgir un objet ordinairement enfoui, elle révèle un état général, pur et élémentaire des passions.

Une telle critique est parfaitement compatible avec une théorie moderne des passions de type cartésien, dans laquelle on distingue entre la cause d'une passion (qui peut être réelle ou fictive, et à son tour vraie ou fausse) et son déroulement mécanique. Ce déroulement, par lui-même, est un agrément sensuel: voilà le point où convergent précisément les analyses de Bossuet et Nicole d'une part et celles de Rousseau de l'autre, conformément à la théorie classique. Qu'il faille condamner cette jouissance, lorsqu'elle apparaît ainsi, par le jeu du fictif, dans sa gratuité et dans sa forme abstraite, épurée, débarrassée de sa causalité réelle (10) : voilà encore qui les réunit tous trois, et qui les oppose au jugement cartésien, pour lequel seul un jugement faux est moralement condamnable. [ Haut de la page ]

Résumons l'essentiel des convergences.
La condamnation du plaisir engendré par la situation fictive :
1° s'inspire d'une même argumentation: le théâtre a pour effet de couper, de déconnecter les passions de leurs causes réelles et sérieuses, par un dispositif de soustraction puis de masquage et d'exaltation.
2° porte sur le même objet: un mouvement, une agitation, dégagés grâce au jeu introduit par l'opération de déconnection, se présentent comme agréments purement sensibles. C'est cet agrément qui est mauvais, immoral.
3° conduit aux mêmes conclusions, au même programme moral : il convient de resserrer la mécanique ordinaire des passions en les replongeant dans l'univers sérieux où elles reprennent leur dimension réelle et totale.
C'est en ce dernier sens qu'il faut comprendre l'appel, familier à Rousseau, au modèle lacédémonien. Un spectacle, certes, est bien pensable, mais seulement par la réintroduction du concernement et l'abolition du jeu qui sépare le réel du fictif, et donc la salle de la scène. Le vrai spectacle est dans les cœurs, il ne se place plus dans le cadre de la salle, dont l'organisation spatiale et architecturale accuse la thèse de la coupure et de la séparation, où tout est fait pour que le spectateur ne se sente jamais concerné en particulier; c'est le cadre de la fête qui autorise un spectacle où le regard n'est plus détourné de l'essentiel, où il est orienté vers la vérité:
Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence de l'inaction; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de l'inégalité. Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes! C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur.
Que vos plaisirs ne soient efféminés ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne, qu'ils soient libres et généreux comme vous, que le soleil éclaire vos innocents spectacles; vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu'il puisse éclairer.
Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles? Qu'y montrera-t-on? Rien, si l'on veut. Avec la liberté, partout où règne l'affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore: donnez les spectateurs en spectacle; rendez-les acteurs eux-mêmes; faites que chacun se voie et s'aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis (GF pp. 233-234 ; OC V, p. 114-115).
Par le fantasme de la fête spartiate, Rousseau met bien sous les yeux du lecteur une assemblée d'église, une réunion pastorale et populaire où règnent la transparence et la communion. La fête populaire, en réduisant le jeu de la fiction, a les mêmes vertus simplificatrices que la mélodie: elle est mise en scène d'une voix intérieure et authentique.

Ainsi, et de même que les rigoristes du XVIIe siècle, Rousseau convie le spectateur à abandonner l'artifice de la représentation fictive pour l'inviter à revenir vers de vraies larmes et de vrais soupirs. A la différence de Nicole cependant, il introduit l'idée d'un divertissement innocent, mais cette divergence n'est pas vraiment décisive : en effet, s'agit-il vraiment de divertissement ? Rousseau ne réintroduit nullement la substance du spectacle, qui est l'exclusivité, la propriété de diviser la salle et la scène ainsi que les spectateurs entre eux, il imagine un anti-spectacle ou plutôt un auto-spectacle inclusif. Le peuple y est à lui-même son propre spectacle (11) ; l'abolition de la fiction conduit donc, d'un même mouvement, dans les espaces également sacrés d'une église ou d'une place publique conviviale. [ Haut de la page ]

2 - Les passions : vraies ou fausses ?

Il apparaît donc dès maintenant que la question de la vérité et du masque est décisive. L'éloignement ludique introduit par la fiction théâtrale arrache les passions à l'amertume qu'elles ont dans la vie réelle, et les rend agréables parce qu'il les place sous un régime de non-concernement, un régime d'irréalité (12). Un tel régime d'irréalité peut, à cette étape de notre étude, être caractérisé par une opération d'extériorisation. La perversion opérée par le spectacle consiste, par l'abstraction et l'exaltation des passions, à projeter le spectateur dans le "dehors" de la scène, c'est une extraversion, une projection imaginaire. D'où le programme moral qui, de part et d'autre, se laisse également décrire en termes de redressement, de réorientation et de resserrement sur le réel.

Jusqu'à présent, rien de vraiment décisif ne distingue Rousseau de ses prédécesseurs. Le problème se pose de savoir ce qui rend ce régime d'irréalité mauvais, et quelle est la nature de cette extériorité du théâtre : que vient-on y chercher au juste, et qu'est-ce qui la rend à la fois si agréable et si dangereuse?
Que disent les commentateurs modernes sur cette rencontre entre Rousseau et les rigoristes ?

Dans son ouvrage Rousseau et la querelle du théâtre au XVIIIe siècle (13), Margaret M. Moffat soulève, au-delà de la similitude, la question des divergences profondes entre les deux analyses. Selon elle, il s'agirait de l'opposition entre un point de vue religieux et un point de vue laïque:
La véritable portée de la Lettre à d'Alembert consiste donc en ce qu'elle reprend la thèse catholique d'un point de vue laïque, anti-chrétien, et la renouvelle en l'appliquant à un cas particulier.
écrit-elle page 97.

Laurent Thirouin reprend la thèse de l'opposition entre le point de vue religieux et le point de vue laïque. Il s'attache particulièrement à souligner la profonde convergence entre Rousseau et les rigoristes, qui épousent les uns et les autres la thèse de la "mimèsis contagieuse" (p. 123) à la faveur de l'identification du spectateur aux personnages. Le contraste le plus "flagrant" (p. 229) à ses yeux est que Rousseau ne rejette pas entièrement l'idée de divertissement, comme le fait Nicole.

Ces différences sont-elles fondamentales ? Je ne le crois pas. Je crois que l'opposition est d'un autre ordre, profondément philosophique et je souhaiterais ici développer une thèse que j’ai rapidement abordée dans mon Poétique de l’opéra français (14). En 1993, dans un très bel essai, Jean Goldzink a de son côté soutenu une position assez proche de la mienne et c’est à cette fructueuse lecture que je dois un nouvel approfondissement de la question (15). [ Haut de la page ]

On ne peut pas se contenter de l'opposition entre le point de vue religieux et le point de vue laïque ou civil pour distinguer les rigoristes et la Lettre à d'Alembert.
Tout d'abord, bien qu'il ne soit pas fondé sur une doctrine religieuse attestée, le raisonnement de Rousseau est d’essence religieuse, fondé qu'il est sur l'idée de sacralité et de primauté du lien social et sur l'idée que tout détachement de l'individu est pernicieux. C'est en vertu d'un argument pastoral que Rousseau réhabilite la fête, et construit l'idée oxymorique d'un spectacle inclusif.
D'autre part, Rousseau rejette bien le dogme du péché originel. Mais la dégénérescence liée dans sa pensée à l'apparition de l'état social instable infléchit la destinée du théâtre dans un mauvais sens, ou plutôt l'idée même de théâtre, de spectacle exclusif, ne peut naître que de ce moment perverti. Avec l'état social, qui déverrouille le premier état de nature, apparaît le moment critique, celui où les hommes apprennent à se comparer, à s'étudier à travers le regard d'autrui, à désirer la faveur de l'autre en même temps que l'abaissement de celui-ci ; ils apprennent d'un même mouvement à séduire, à mentir, à asservir. Le moment social des passions est leur contamination par l'amour-propre, il est contemporain d'une forme de rapprochement qui est en même temps une division : celle du commerce. C'est de cette division, cette exclusivité, que le théâtre est le symptôme, il y est pour ainsi dire dans son lieu naturel, un lieu extérieur où entrent en rapport des partes extra partes.


A mon sens, la divergence entre Rousseau et les rigoristes se trouve ailleurs. En termes de technicité philosophique, on peut l'exprimer ainsi: le raisonnement de la Lettre à d'Alembert est profondément platonicien, alors que celui de Nicole et de Bossuet ne l'est pas. C'est une forme de vérité qui rend les spectacles haïssables aux yeux de Bossuet et de Nicole ; c'est leur fausseté qui les rend odieux à Rousseau. Par ailleurs, le moment pervers de la projection imaginaire n'est pas situé au même point : phénomène originaire pour Nicole et Bossuet, il est pour Rousseau un  phénomène secondaire, dérivé.
La divergence apparaît bien lorsqu'on examine deux similitudes, qui se révèlent n'être finalement que des homonymies.
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3 - La question du concernement. Idolâtrie ou fétichisme ?

La première similitude est en amont de la théorie. Il est vrai que toute l'argumentation critique repose sur la thèse de l'intéressement du spectateur et sur celle d'une mimèsis contagieuse. Mais encore convient-il de poser une question discriminante : qu'est-ce qui, dans ce mouvement d'identification, est l'objet d'une reconnaissance et qui lui donne son caractère à la fois plaisant et condamnable ?

Pour répondre à cette question, il convient de revenir à l'analyse de la nature du mouvement passionnel. On s'en souvient, l'analyse s'autorise de l'opération de déconnection entre le réel de la cause d'une part et l'agitation pure d'autre part. En isolant le mouvement passionnel, le théâtre procède à une épuration: il réussit à dégager la passion comme pur mécanisme. Voilà qui permettait à Descartes de soutenir la thèse de l'innocence des passions, prises en elles-mêmes. Voilà qui, d'un autre côté, permet à Nicole, à Bossuet et à Rousseau, de soutenir la malignité de la même opération et du plaisir qu'elle produit. Il faut donc se demander d'où vient le plaisir pour savoir en quoi il pourrait être mauvais. Et il faut, d'autre part, résoudre une contradiction apparente présente chez Rousseau: comment le même auteur peut-il d'un côté exalter la voix passionnée (Essai sur l'origine des langues ; Dictionnaire de musique, notamment article "Imitation") et de l'autre jeter l'anathème sur les passions ressenties au théâtre ?
La différence dans le motif qui rend compte de la malignité des passions théâtrales (et en général de celles qui sont engendrées par une fiction) est très simple, mais absolue. Aux yeux de Bossuet et de Nicole, ces passions sont mauvaises parce qu'elles sont vraies : le spectateur se reconnaît dans sa vérité. Aux yeux de Rousseau, elles ne le sont que parce qu'elles sont fausses : le spectateur s'identifie à un leurre.

Voyons d'abord les rigoristes. Ils s'appuient sur l'argument de la déconnection entre cause et mouvement passionnel pour montrer que ce qui est ainsi isolé et épuré, et qui devient le support du plaisir, c'est précisément la vérité nue et fondamentalement UNE des passions, lesquelles se ramènent toutes à la libido sentiendi, forme de concupiscence qui caractérise l'homme pécheur (16). Les émotions ressenties au théâtre sont dangereuses du fait que, une fois coupées de leur rapport au réel qui les rend amères, une fois retravaillées dans une situation délibérée où le spectateur vient chercher du plaisir, elles deviennent agréables, non seulement parce qu'elles produisent de l'agitation, mais encore pour une raison plus profondément immorale qui dépasse une simple analyse mécanique: ce que le spectateur (et surtout la spectatrice) vient chercher au théâtre, c'est sa propre et haïssable vérité, c'est son moi. Le mouvement de déconnection ne doit pas nous abuser : loin de nous détourner de nous-mêmes, il ne nous y ramène que trop. L'opération qui place les passions sous régime d'irréalité nous renvoie notre propre vérité pécheresse.
Le théâtre semble détourner chacun de lui-même et l’intéresser à une forme de divertissement, certes l'homme vient s'y oublier, mais il vient aussi s'y retrouver pour le pire. On s’y plaît parce qu’on n'y est que trop concerné: S'y dévoile le plaisir attaché à la contemplation orgueilleuse de soi-même, à la complaisance pour soi-même, lesquelles sont mauvaises, parce qu'on y adore en soi l'ordre du péché et qu'on s'y détourne de Dieu. La vérité haïssable de la passion se dévoile, et c'est cette vérité que je viens adorer au théâtre. La vérité est ce que Nicole appelle le fond de corruption (chap. 12) dont toute passion est animée, fond que la situation fictive libère et prétend disculper. De son côté, Bossuet ramène l'unité des passions à un fonds de joie sensuelle :
Qui saurait connaître ce que c'est en l'homme qu'un certain fonds de joie sensuelle, et je ne sais quelle disposition inquiète et vague au plaisir des sens, qui ne tend à rien et qui tend à tout, connaîtrait la source secrète des plus grands péchés. (Maximes et réflexions sur la comédie)
Nicole et Bossuet souscrivent donc à la thèse classique sur le théâtre (qu’ils retournent contre celui-ci) : c’est précisément dans la mesure où les héros ne me ressemblent pas que je peux m’identifier à eux et me reconnaître.
On devient bientôt un acteur secret dans la tragédie : on y joue sa propre passion ; et la fiction au-dehors est froide et sans agrément si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde
Le spectacle me met face à ma propre vanité dont il est la célébration, mais il s'agit là d'un ressort secret et l'identification s'effectue par le détour de la projection imaginaire. L'extériorité du personnage - du masque - recouvre l'intériorité vaniteuse qui croit se suffire à elle-même. [ Haut de la page ]

Rousseau voit les choses de façon totalement différente. Les émotions ressenties au théâtre sont mauvaises du fait que, coupées du sérieux de la vie, elles s'offrent comme fiction et mensonge: on n'y est pas concerné; le regard se détourne de la vérité pour s'arrêter sur un obstacle matériel qui la cache en prétendant la révéler. Je crois que le théâtre me révèle mon humanité, je verse quelques larmes de crocodile, mais je n'ai fait que m'incliner devant une image, un masque dont l'effet est de me dispenser de tout devoir moral réel (17). L’éloignement des héros m’éloigne de ma propre vérité et fait que je me fixe sur une sorte de moment pervers qui, en prétendant représenter l’humanité, ne fait que la singer et la trahir.
Je n'aime point qu'on ait besoin d'attacher incessamment son cœur sur la scène, comme s'il était mal à l'aise au-dedans de nous (OC, V, p. 15)
L'identification aux personnages, le plaisir "pur" pris aux passions ainsi déréalisées ne contente que l'amour-propre qui est une passion seconde, forme dérivée et dégénérée de l'amour de soi. Ce plaisir reste donc fixé sur un état dégénéré, socialisé, médiatisé et urbanisé des passions, sur un moment inadéquat, inauthentique et faux. Le point d'où le plaisir tire sa source n'est pas originaire, mais dérivé:
Les continuelles émotions qu'on y ressent nous énervent, nous affaiblissent, nous rendent plus incapables de résister à nos passions, et le stérile intérêt qu'on prend à la vertu ne sert qu'à contenter notre amour-propre, sans nous contraindre à la pratique. (OC, V, p. 52-53)

Alors se résout la contradiction soulevée tout à l'heure. Les passions issues de l'ordre de la représentation sont fausses; elles ne sont que l'habit, la superficie symptomatique et parcellaire d'une vérité essentielle et non matérielle. Rousseau se montre, une fois de plus, platonicien: ce qu'il s'agit de condamner, c'est une erreur, une méprise qui place l'apparence en situation de vérité. Ce qu'on adore au théâtre n'est qu'un moment de l'histoire de l'humanité, le moment d'inauthenticité des passions. En revanche, il existe un état authentique des passions, dont témoigne, entre autres, la manière dont Rousseau "refait" Le Misanthrope de Molière. Cet état authentique et naturel des passions est également décrit au début de la Lettre de manière platonicienne sous la forme de l'amour du beau que Rousseau met explicitement en relation avec l'amour de soi-même :
L'amour du beau est un sentiment aussi naturel au cœur humain que l'amour de soi-même ; il n'y naît point d'un arrangement de scènes ; l'auteur de l'y porte pas, il l'y trouve ; et de ce pur sentiment qu'il flatte naissent les douces larmes qu'il fait couler

Ce sentiment naturel est bien entendu exploité par les poètes, et ils ne peuvent l'exploiter que parce qu'il existe déjà. Mais la plupart du temps, les poètes ne font que s'adresser à la partie médiatisée des passions, aux passions sociales.

Alors que pour les rigoristes le fond de l'âme humaine est la corruption, phénomène originel, celle-ci n'est pour Rousseau qu'un état second de l'humanité dont le fond originaire est innocent. Alors que pour les rigoristes, le théâtre atteint le fond primitif dans sa vérité, il ne le fait que par accident pour Rousseau et ne renvoie par essence qu'à des phénomènes dérivés.
Nicole et Bossuet dénoncent, à proprement parler, une idolâtrie (adoration d'un dieu qui n'est faux qu'en tant que dieu, mais qui est vraiment présent et à l'œuvre sous la forme de mon intériorité) Rousseau dénonce un fétichisme ou plutôt un stade fétichiste (moment incomplet, vue tronquée des choses, moment où l'on prend la partie pour le tout, la surface pour le fond, l'extérieur pour l'intérieur). Derrière une extériorité grimaçante, Nicole et Bossuet démasquent une intériorité imbue d'elle-même, alors que Rousseau fait de cette même extériorité le lieu de perdition d'une intériorité authentique.
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4 - Deux programmes de "régénération" : conversion et reconversion.

 La seconde similitude est en aval de la théorie, du côté programmatique. Les uns comme l'autre invitent en effet à un programme d'assainissement, de redressement, de régénération, d'épuration, qui se présente sous le régime de la conversion. Détournez-vous du théâtre et de ses mirages pernicieux et tournez-vous ailleurs.
La question discriminante devient alors : vers quoi, vers qui convient-il de se tourner ?

Regardons ce que propose Rousseau. Il convient, pour sortir de ce fétichisme, de renvoyer les hommes à la vérité et à l’authenticité de leur nature. En cela, le programme intimiste de spiritualisation, d'intériorisation et de mélodisation de l'esthétique se pense comme un programme d'assainissement, de régénération et de moralisation. Ce n'est pas vraiment une conversion, c'est plutôt un retour, une reconversion. Davantage : ce programme peut prendre figure esthétique pourvu qu'il évite le moment pervers de l'exclusivité, de la fausseté imitative. Une imitation "vraie" est possible, et Rousseau en énonce la règle esthétique à l'article "Imitation" du Dictionnaire de musique : il s'agit d'imiter directement le mouvement passionnel pris à sa source en évitant les médiations matérielles. Voilà aussi pourquoi la voix devient le schème de tout geste esthétique.
La reconversion à laquelle Rousseau invite le lecteur de la Lettre à d'Alembert n'a de commun avec celle que proposent les rigoristes que le mouvement, mais elle va exactement dans l'autre sens. Il s'agit pour lui de ramener l'homme à lui-même, à sa vérité propre, en le détournant des objets artificiels dont il s'éprend au théâtre et qui le corrompent en lui enseignant la duplicité. Moraliser, c'est être attentif aux sources de l'humanité par delà les obstacles artificiels dont le théâtre est exemplaire ; on parlera alors de régénération.

De leur côté, les rigoristes invitent plus à une conversion au sens strict qu'à une reconversion: il s'agit de détourner l'homme de lui-même et de le tourner vers Dieu, de l'arracher aux pensées par lesquelles il s'éprend de soi, pensées vraies - mais il s'agit de la vérité du mal. Abolir le théâtre alors, ce n'est pas se régénérer, ce n'est pas retourner aux sources de l'humanité, c'est aller puiser des forces dans l'amour de Dieu pour résister à la tentation de l'amour-propre. Le salut n'est pas en moi-même, mais dans un parcours de rédemption qui suppose que je sorte de moi pour rencontrer le Sauveur. Seule l'extériorité de ce parcours me sauve d'une intériorité désastreuse.
Pour Rousseau, devenir meilleur, c'est redevenir attentif à l'humanité naturelle et profonde que chacun porte en soi : le mouvement s'effectue de l'extérieur vers l'intérieur, c'est une moralisation.
Pour Nicole et Bossuet, devenir meilleur, c'est reporter son attention sur la grâce qui sauve l'humanité d'elle-même : le mouvement s'effectue vers l'extérieur, c'est une édification. Sortez de vous et pensez à Dieu disent les uns. Rentrez en vous-mêmes et pensez aux hommes dit l'autre. Cela signifie, également, mais pour des raisons différentes, qu'il faut fermer les portes des théâtres.

C'est donc dans la mesure où la passion est vraie qu'elle est mauvaise pour les uns et qu'elle est bonne pour l'autre. On mesure ici toute la distance qui sépare deux visions des passions. De même, c'est par une autre voie, celle de la moralisation qui remplace l'édification que la pensée réactionnaire trouve son souffle moderne.
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5 - Haïr l'opéra par amour ou par haine du théâtre ?

Il a été question de théâtre, mais la question de l'opéra et celle de la musique ne sont pas indifférentes à cette relation tourmentée qui fait d'une similitude apparente une homonymie réelle.
Elle permet d'éclairer certains aspects de ce que j'appellerai la haine envers l'opéra. Il s'agit aussi d'un objet éminemment ambivalent. En effet, nous savons que la haine envers l'opéra peut s'alimenter à des sources opposées, et notamment à la haine envers le théâtre ou à l'amour du théâtre, à la haine envers la musique ou à l'amour de la musique.
Il est clair que les détracteurs du théâtre haïssent aussi l'opéra par haine du théâtre. Évidemment, cet élément est absent des textes de Nicole, qui sont antérieurs à la naissance de l'opéra français, mais il faut souligner que Nicole privilégie Corneille dans ses attaques ; or on sait par ailleurs que l'opéra applique une poétique d'inspiration cornélienne (18).
Les textes de Bossuet attaquent le tandem Lully-Quinault avec beaucoup de lucidité, et font de l'opéra une cible de choix (19). Quant à Rousseau, il est superflu de revenir sur ses attaques contre l'opéra français (20).

Pourquoi ? Parce que pour Bossuet, comme pour Rousseau, l'opéra révèle la vérité du théâtre : c'est un théâtre grossi, caricaturé et par là réduit à son essence. L'opéra montre le théâtre à nu ; il en montre le profonde complicité avec les passions concupiscentes (version Bossuet, qui attaque Lully) ; il en  montre la profonde nature mensongère, la face grimaçante. Loin de le trahir - comme le pensent les amoureux du théâtre - il en accuse la grossièreté.
Dans le cas de Rousseau, on m'objectera que cette haine de l'opéra est sélective, puisqu'elle ne retient que l'opéra français. D'abord, il faudrait se pencher un peu plus sur les textes pour montrer que Rousseau situe aussi la musique et la langue italiennes dans le même moment dégénéré que la musique française. Simplement les Français, à leur habitude, sont toujours plus extrémistes - je dois dire que c'est une très belle manière de voir le classicisme. L'opéra français n'échappe pas à ce penchant classique et hyperbolique : il porte à son point le plus élevé l'essence profondément mensongère et gesticulatoire du théâtre. De même la musique française, passionnément haïe par Rousseau, représente hautement le moment aliéné, développé et dégénéré tout à la fois, moment où l'intériorité des passions s'est exilée dans la matérialité et l'exclusivité spectaculaires de l'harmonie.
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1 - Nicole, Lettres sur l'hérésie imaginaire, Liége: A. Beyers, 1667 (voir ci-dessous édition récente par L. Thirouin). Bossuet, Lettre au Père Caffaro et Maximes et réflexions sur la comédie, Paris: Anisson, 1694 ; édition par A. Gazier, Paris : Belin, 1881 où l'on trouve une notice récapitulative de l'ensemble de la querelle au XVIIe siècle. On consultera aussi Marc Fumaroli, "La querelle de la moralité du théâtre au XVIIe siècle", Bulletin de la Société française de philosophie, juil-sept. 1990.
2 - L'aveuglement salutaire : réquisitoire contre le théâtre dans la France classique, Paris : H. Champion, 1997. Quant au commentaire et aux notes de la Lettre à d'Alembert dans le volume V des Œuvres de Rousseau Paris : Gallimard la Pléiade, 1995, il n'y est fait mention des rapprochements avec Bossuet et Nicole que de façon purement anecdotique.
3 - L'essentiel de l'argumentation reprend le chapitre 2 de la IIIe partie de mon Poétique de l'opéra français de Corneille à Rousseau, Paris : Minerve, 2006 (1re éd. 1991).
4 - Rousseau, Lettre à d'Alembert, Paris: Garnier-Flammarion, 1983, pp. 68-69 et Œuvres complètes, Paris : Gallimard, 1995, vol. V, p. 17.
5 -Rappelons que Rousseau, sous le titre De l'imitation théâtrale, a fait un résumé du texte de Platon.
6 - Nicole, Lettres sur l'hérésie imaginaire, Liége: A. Beyers, 1667, vol. 2, chap. XIX.
7 - Voir le passage cité ci-dessus.
8 - Bossuet Maximes et réflexions sur la comédie, Paris: Belin, 1881, p. 50.
9 - Nicole, préface : "On tâche de faire en sorte que la conscience s'accommode avec la passion et ne la vienne point inquiéter par ses importuns remords […]. Le moyen qu'emploient pour cela ceux qui sont les plus subtils, est de se former une certaine idée métaphysique de la Comédie, et de purger cette idée de toute sorte de péché." Voir aussi le texte cité ci-dessus. Et Rousseau, OC V, p. 23 : "Si, selon la remarque de Diogène Laërce, le cœur s'attendrit plus volontiers à des maux feints qu'à des maux véritables ; si les imitations du théâtre nous arrachent quelquefois plus de pleurs que ne ferait la présence même des objets imités, c'est moins, comme le pense l'abbé du Bos, parce que les émotions sont plus faibles et ne vont pas jusqu'à la douleur, que parce qu'elles sont pures et sans mélange d'inquiétude pour nous-mêmes. En donnant des pleurs à ces fictions, nous avons satisfait à tous les droits de l'humanité, sans avoir plus rien à mettre du nôtre [...]"
10 - Voir Descartes, Les Passions de l’âme, art.94 et Lettre à Elisabeth du 6 octobre 1645 : "Et il est aisé de prouver que le plaisir de l'âme auquel consiste la béatitude, n'est pas inséparable de la gaieté et de l'aise du corps, tant par l'exemple des tragédies qui nous plaisent d'autant plus qu'elles excitent en nous plus de tristesse, que par celui des exercices du corps, comme la chasse, le jeu de la paume et autres semblables, qui ne laissent pas d'être agréables, encore qu'ils soient fort pénibles; et même on voit que souvent c'est la fatigue et la peine qui en augmente le plaisir. Et la cause du contentement que l'âme reçoit en ces exercices, consiste en ce qu'ils lui font remarquer la force, ou l'adresse, ou quelque autre perfection du corps auquel elle est jointe; mais le contentement qu'elle a de pleurer, en voyant représen ter quelque action pitoyable et funeste sur un théâtre, vient principalement de ce qu'il lui semble qu'elle fait une action vertueuse, ayant compassion des affligés; et généralement elle se plaît à sentir émouvoir en soi des passions, de quelque nature qu'elles soient, pourvu qu'elle en demeure maîtresse." Le principe de la position esthétique et celui du jeu consiste à ôter aux passions la causalité réelle et non libre qu’elles ont ordinairement dans la vie, une fois déconnectées de cette causalité extérieure, elles cessent d’être à proprement parler des passions (des phénomènes que l’on subit) et deviennent des mouvements causés par le sujet lui-même. Cela explique 1° que les passions, dans ces conditions, deviennent toutes agréables (même la tristesse et la haine) puisqu’elles sont ramenées à leur strict aspect mécanique 2° que dans de telles situations, on peut s’y livrer avec plus d’intensité que si la situation était réelle.
11 - Les uns et les autres font du reste appel à la même thématique populiste. Les Juifs, dit Bossuet dans la Lettre au père Caffaro, "n'avaient de spectacles pour se réjouir que leurs fêtes, leurs sacrifices, leurs saintes cérémonies: gens simples et naturels par leur institution primitive, ils n'avaient jamais connu ces inventions de la Grèce. Il n'y a point de théâtre, il n'y a point de ces dangereuses représentations: ce peuple innocent et simple trouve un assez agréable divertissement dans sa famille, parmi ses enfants; et il n'a pas besoin de tant de dépenses, ni de si grands appareils pour se relâcher." On comparera avec Rousseau: "Mais laissez un peuple simple et laborieux se délasser de ses travaux, quand et comme il lui plaît; jamais il n'est à craindre qu'il abuse de cette liberté, et l'on ne doit point se tourmenter à lui chercher des divertissements agréables: car, comme il faut peu d'apprêts aux mets que l'abstinence et la faim assaisonnent, il n'en faut pas, non plus, beaucoup aux plaisirs des gens épuisés de fatigue, pour qui le repos seul en est un très doux" (p. 130). Il est très tentant, comme le fait L. Thirouin, de comparer ici Guy Debord à Rousseau, mais Debord ne souscrit nullement à la thèse du peuple au spectacle de lui-même, on peut même avancer qu’il la combat comme le comble du leurre et le comble du virtuel qui caractérise la société du spectacle. Rousseau, en critiquant la séparation, ne la distingue pas de la distance ; or cette distinction est au contraire fondamentale chez Debord : l’homme aliéné est séparé de lui-même précisément parce qu’il est rivé sans aucune distance critique aux représentations.
12 - C'est exactement ce qu'exposait Descartes dans ses Passions de l'âme (articles 94, 147) et dans plusieurs Lettres (18 mai et 6 octobre 1645, janvier 1646) où il recourt du reste à l'exemple du théâtre et à celui de l'exercice physique. Mais loin de condamner cet effet d'allégement moral et de renforcement passionnel, Descartes y voit au contraire une marque de liberté et de puissance. Le moment non aliéné des passions est celui où elles peuvent être vécues comme un effet de la causalité libre du sujet, et l’une des modalités de cette causalité libre est le régime de la fiction.
13 - Paris: E. de Boccard, 1930. "Il y a entre Bossuet et lui des analogies qui vont jusqu'à l'expression, et qui ne sauraient être regardées comme fortuites. C'est ce que Fontaine a parfaitement indiqué dans l'introduction de la Lettre à d'Alembert ".
14 - Voir ci-dessus note 3.
15 - A l’évidence, il s’agit ici d’une convergence entre des travaux menés de façon totalement indépendante, car J. Goldzink n’avait certainement pas lu à l’époque ce que j’écrivais à ce sujet (noyé dans un ouvrage sur l’opéra) en 1990-91. J. Goldzink a parfaitement vu que la convergence entre Rousseau et les rigoristes tient à des motifs philosophiques profondément divergents, ce que je crois aussi. Mais il fonde l’essentiel de son argumentation sur le champ moral. Or je pense que la question de la vérité liée à celle des passions rend compte des positions (y compris morales) de manière plus simple et plus générale. Par ailleurs, J. Goldzink sous estime la pénétration et la force des arguments rigoristes comparés à ceux de la Lettre à d’Alembert, peut-être parce qu’il a restreint son examen aux textes de Bossuet, laissant de côté le Traité de la comédie de Nicole. Quoi qu’il en soit, Les Lumières et l’idée du comique est ce que j’ai lu de plus éclairant et de plus stimulant sur la question. Pour l’essentiel, du reste, ma thèse s’accorde avec la sienne : la moralisation effectuée par les Lumières remanie l’édification morale chrétienne, mais elle le fait au nom d’un humanisme moderne qui n’a plus rien à voir avec la doctrine chrétienne pour laquelle l’homme n’a de valeur que par l’extériorité du salut.
16 - Bossuet, Maximes… : "Il faut, dit Saint Augustin, distinguer dans l'opération de nos sens la nécessité, l'utilité, la vivacité du sentiment, et enfin l'attachement au plaisir [note de Bossuet : Contra Julianum, I, IV, 14 ; Confessions, I, X, 31] : libido sentiendi. De ces quatre qualités des sens, les trois premières sont l'ouvrage du Créateur […]. Ces  trois qualités ont Dieu pour auteur ; mais c'est au milieu de cet ouvrage de Dieu que l'attache forcée au plaisir sensible et son attrait indomptable, c'est-à-dire la concupiscence introduite par le péché, établit son siège. […] mais ce Père a démontré qu'elle est la même partout, parce que c'est partout le même attrait du plaisir, la même indocilité des sens, la même captivité et la même attache du cœur aux objets sensibles. Par quelque endroit que vous la frappiez, tout s'en ressent. Le spectacle saisit les yeux ; les tendres discours, les chants passionnés pénètrent le cœur par les oreilles. Quelquefois la corruption vient à grands flots ; quelquefois elle s'insinue goutte à goutte ; à la fin on n'en est pas moins submergé. On a le mal dans le sang et dans les entrailles avant qu'il éclate par la fièvre."
17 - "Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables, et pleurer des malheurs imaginaires, qu'a-t-on encore à exiger de lui ? N'est-il pas content de lui-même ? Ne s'applaudit-il pas de sa belle âme ? Ne s'est-il pas acquitté de tout ce qu'il doit à la vertu par l'hommage qu'il vient de lui rendre ? Que voudrait-on qu'il fît de plus ? Qu'il la pratiquât lui-même ? Il n'a point de rôle à jouer : il n'est pas comédien." (OC, V, p 23-24)
18 - Je me permets de renvoyer sur ce point encore une fois à mon travail, voir notamment La France classique et l'opéra, Arles : Harmonia Mundi, 1998.
19 - Lettre au Père Caffaro : "Si Lulli a excellé dans son art, il a dû proportionner, comme il a fait, les accents de ses chanteurs et de ses chanteuses à leurs récits et à leurs vers: et ses airs, tant répétés dans le monde, ne servent qu'à insinuer les passions les plus décevantes, en les rendant les plus agréables et les plus vives qu'on peut.Il ne sert de rien de répondre qu'on n'est occupé que du chant et du spectacle, sans songer au sens des paroles, ni aux sentiments qu'elles expriment; car c'est là précisément le danger, que pendant qu'on est enchanté par la douceur de la mélodie, ou étourdi par le merveilleux du spectacle, ces sentiments s'insinuent sans qu'on y pense, et gagnent le cœur sans être aperçus."
20 - Lettre sur la musique française et La Nouvelle Héloïse. Dans ce dispositif reliant théâtre et opéra, il faut souligner que le passage de Lettre à d'Alembert sur les spectacles consacré à la critique des tragédies de Racine reprend les critiques que Boileau adressait à Quinault.

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Catherine Kintzler, 2007

A lire également sur ce blog : Dossier J.-J. Rousseau: musique, langage, morale et politique

 

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publié dans : Théâtre, spectacles, expos par Catherine Kintzler
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Sur L’Illusion de Pierre Corneille :
l’optique philosophique et le temps de comprendre (1)
par Catherine Kintzler                        (30 avril 2006)

Nul mystère, nulle magie dans cette pièce où on lit à livre ouvert :  L'Illusion est une leçon lumineuse sur la certitude et l'incertitude. En comprenant le mécanisme de l'illusion, on découvre qu'on avait toujours eu tout, depuis le début, sous les yeux.
(Voir également sur ce blog l'article sur Le Cid et l'article sur Nicomède)

Sommaire de l'article :

« N’en croyez que vos yeux » Corneille, L’Illusion, Acte V.
« Le réel n’est jamais ce qu’on pourrait croire, il est toujours ce qu’on aurait dû penser » Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique.


Comme l’indique l’auteur lui-même, on lit dans cette pièce à livre ouvert. Nul mystère n’y règne : rien qui ne soit accessible aux yeux. L’Illusion est une leçon lumineuse sur la possibilité et conjointement sur la dissipation de l’illusion. Mais on découvre aussi, en comprenant le mécanisme de l’illusion, qu’on avait toujours eu tout, depuis le début, sous les yeux : ainsi, on comprend quand on comprend pourquoi on n’avait pas compris et pourquoi on aurait dû comprendre. Il n’est pas rare, depuis Platon, que le dispositif de la vision soit pris comme le schème de l’acte d’intellection. Mais il l’est ici à travers deux dimensions constitutives du théâtre. D’abord la scène, à la fois dans ce qui la sépare et la relie à la salle et dans sa profondeur. Ensuite la temporalité : car c’est toujours, comme on le verra, le temps second qui donne à la scène sa véritable configuration, celle qu’il aurait fallu voir. La pièce est finie au moment précis où, une fois la profondeur déployée, toute la durée traversée jusqu’à ce moment vient se précipiter rétrospectivement dans le seul instant qui vaut : celui, fulgurant, de l’intellection.


1 - Le dispositif optique de l’illusion et de sa dissipation

Deux scènes capitales encadrent la pièce et fournissent l’une et l’autre une clef, qui semblent du reste se contredire.
A l’Acte I, scène 1, Dorante avertit Pridamant de la nature des charmes d’Alcandre : ce n’est pas une magie de spectacle, de surnature (2), mais une magie immanente : « vous n’avez pas besoin de miracles pareils ». Alcandre ne contredit pas la nature, il se contente de la « renverser » - terme d’optique aussi. Autrement dit, ce n’est pas une pièce « à spectacle » comme la tragédie à machines ou comme le sera l’opéra. Tout s’y fait par nature et non par artifice.
La scène dernière de l’Acte V est celle de la désillusion tant optique que morale pour Pridamant : « n’en croyez que vos yeux » lui dit Alcandre.
Pour bien situer la notion d’illusion ici, il faut consentir à dissocier l’optique et le spectaculaire. En effet les jeux de l’optique, naturels et fort simples, mais qui permettent des « renversements », sont nécessaires pour produire et dissiper l’illusion. Mais ils sont suffisants : tout est là sous nos yeux. Ce qui arrive à Pridamant nous arrive en même temps qu’à lui, et cela nous arrive tous les jours.

Qu’est-ce qui arrive au juste ? Je me contente ici non pas de résumer la pièce, mais d’en indiquer la structure optique, que je récapitule dans un schéma [ voir le schéma ].
Alors que je suis au théâtre (sur le schéma, niveau R0 : réel), je vois (niveau F1 de la fiction) Pridamant, à la recherche d’un fils qui l’a quitté, s’en remettre à Alcandre pour savoir ce que ce fils est devenu. Alcandre lui « montre » alors  sous forme de « fantômes » un pan de la vie passée de son fils Clindor (niveau F2 de la fiction, lequel comporte des récits faits par les personnages « fantomatiques », récits non représentés). Puis Alcandre passe pour ainsi dire à la vitesse supérieure et « montre » à Pridamant ce qui arrive à son fils en temps réel : on voit Clindor pris dans une action tragique qui se termine par son assassinat. Mais, alors que cette issue sanglante vient de s’achever, une toile se lève et on s’aperçoit que cet épisode était en réalité une pièce jouée par Clindor, lequel est devenu comédien. Ce que nous (avec Pridamant) avions pris pour F2 est en fait un niveau F3 de la fiction : il fallait ajouter un plan supplémentaire dans la profondeur fictive de l’ouvrage.
[ voir le schéma ]
Pour Pridamant et pour moi spectateur (car pour le lecteur, les profondeurs sont déployées explicitement au début de la scène 2 de l’Acte V où l’indication scénique est claire) pendant le début de l’Acte V deux niveaux de fiction sont donc rabattus l’un sur l’autre. Et c’est au moment où la « toile » se relève que nous comprenons qu’il y avait profondeur là où nous n’avions vu qu’un effet de téléobjectif, un effet de platitude. Le plaisir de la pièce repose donc à la fois sur l’illusion et sur sa dissipation, dans un mouvement rétrospectif qui est caractéristique de toute correction d’erreur, laquelle engage une temporalité de connaissance en même temps qu’une morale, celle du « j’aurais dû voir ».

Or tout cela se fait bien à découvert, et uniquement par des moyens naturels parfaitement à notre portée : Alcandre n’a rien fait d’autre que de disposer notre perception sans l’altérer ni la troubler. Les moyens employés sont ceux du théâtre sans machine et de l’optique naturelle, partagée, comme le bon sens, par les spectateurs et les agents dramatiques . Tout le monde est au même niveau, et contrairement à ce qu’on pourrait croire cela inclut Alcandre qui n’est nullement un maître manipulateur au-dessus de tout : nous n’avons les uns et les autres que nos yeux, qu’il faut croire et bien disposer pour voir ce qu’il y a à voir.
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2 - Des moyens naturels simples et faciles

Revenons sur ces moyens naturels optiques et classiquement dramatiques.

D’abord l’opposition du spectaculaire (non représenté) et de l’optique (représenté) est parfaitement explicite dans la pièce qui à cet égard, est « classique » en ce sens qu’elle évite systématiquement le spectaculaire pour privilégier l’optique. Les récits fabuleux des personnages (notamment de Matamore) sont rapportés, dits, et non pas « hallucinés » sur la scène comme ils pourront l’être plus tard à l’opéra ou dans une pièce à machine ou même dans une pastorale. La séparation est nette entre la fiction narrative et la fiction dramatique.

Ensuite le corps propre des personnages, c'est-à-dire des acteurs : leur visage, leur voix, leur allure, leur corpulence. Il faut que Clindor, Isabelle et Lyse soient identifiables tout au long de la pièce dont ils traversent deux niveaux de fiction et que cette identification puisse aussi supporter l’ambiguïté (3). La pièce est bien faite pour être vue par un spectateur optique, car pour le lecteur il n’y a aucune illusion. Quant à un pur auditeur (on pourrait se demander comment « représenter » la pièce à la radio), on peut douter que la pièce ait seulement un sens à ses oreilles qui ne peuvent pas « voir » l’illusion.

Enfin les seuils. Il y en a trois, dont deux sont mobiles :
1° Le seuil salle / scène. C’est le seul que Corneille tiendra toujours ferme (4).
2° Le seuil grotte / F2. Il a besoin d’être bien « tenu » par Alcandre sinon les fictions F2 puis F3 (prise pour F2) ne sont pas possibles. Ce seuil est levé à l’acte V. « ils sortent de la grotte ».
3° Le seuil du rideau ou de la toile dans le théâtre (différence F2/F3). Cette toile abaissée puis relevée à l’acte V permet de rétablir rétrospectivement la profondeur dont l’aplatissement fondait l’illusion. Mais il faut se souvenir qu’Alcandre l’a montrée dès l’acte I à Pridamant (et à nous). Nous avions donc le point d’appui pour établir cette profondeur, mais nous ne l’avons pas vu. C’est exactement le mécanisme du rêve dans la Traumdeutung (5) : un petit détail vient faire un « clin d’œil » mais passe inaperçu… et c’est en y revenant qu’on