17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 17:28

Bloc-notes actualité
Oui, nous avons un pape !

par Jean-Michel Muglioni
En ligne le 17 mars  2013


Faut-il s’en prendre au Pape ? Calomnies ou analyses historiques véridiques posent le problème de l’attitude de l’Église argentine pendant les années de la dictature. Jean-Michel Muglioni n’attend rien d’une enquête mais se contente d’une tautologie : un pape est un pape, il est chargé de la pérennité de l’Église et l’Église comme les vieillards est obsédée par le souci de sa conservation.

Notre complicité envers la dictature argentine
La dictature paraît reposer sur la force militaire ou policière : elle écrase des peuples trop faibles pour s’y opposer. Que pouvait un Argentin contre le régime de Videla, à moins d’un courage extrême ? Nul ne peut prétendre qu’il en aurait été capable. Mais d’où vient le pouvoir d'un tyran, sinon de la complicité non pas seulement de ses gardes, de ses policiers et de ses soldats, mais de tout son peuple, et aussi bien du reste du monde qui s’accommode assez de son régime ? La France a vendu des armes à Videla. Elle a soutenu d’autres tyrans. Le monde entier s’est déplacé aux Jeux Olympiques de Berlin ou à la Coupe du monde de football en Argentine : les innombrables complices des tyrans ne sont pas tous chrétiens. Il est donc trop facile de s’en prendre au Pape.

La charité n’est pas d’ordre politique
Certains catholiques surent s’opposer au nazisme, ou, en Argentine, à la dictature. Mais l’Église, en tant qu’institution, a-t-elle réellement et publiquement participé à ces luttes ? Un chrétien infiniment bon peut partager son manteau et s’accommoder d’une dictature de droite, d’autant que son attitude personnelle lui paraît la meilleure manière de lutter contre le mal dans un monde de pécheurs. Son souci des pauvres, que je ne nie pas, que je ne méprise pas, car l’action du Secours Catholique, par exemple, est aujourd’hui essentielle chez nous où l’Etat et l’Europe ont montré leur incapacité radicale, bref la charité bien comprise n’implique pas le refus de régimes abominables. Le nouveau pape est à coup sûr l’homme des pauvres et à coup sûr il a été charitable ; je parierai même qu’il n’a pas collaboré personnellement avec la dictature – d’autant qu’alors il n’était pas le chef de l’Église locale. Mais il est conforme à la tradition de son Église et à la nature des choses qu’elle n’ait pas pris parti en tant qu’institution contre cette dictature, et si après sa chute une déclaration de la conférence épiscopale a demandé pardon pour ne pas s'être pas battue pour les droits de l'homme, le repentir est aisé.

La sclérose inévitable de toute institution
En France il y eut des collaborateurs ou des résistants de tout bord, croyants ou non. N’exigeons pas des catholiques en tant que tels, et parmi eux des plus charitables, plus de courage politique que des autres hommes. Mais l’institution qu’est l’Église est d’abord une institution humaine dont la fin n’est pas le bien de l’humanité mais le sien propre. Elle n’est pas plus universelle qu’un État démocratique qui fait prévaloir son intérêt sur celui des autres. Le pape nouvellement élu a donc rappelé que sa mission et celle des cardinaux est d’évangéliser, autrement dit d’accroître le nombre de ses ouailles, comme font des syndicats, et peu importe que le message ou la revendication soient justes : l’obsession de conserver l’institution l’emporte sur la fidélité à son sens.

Il n’y a pas de dieu sans martyrs ou les dieux meurent avec leurs fidèles
En outre la croyance en Dieu n’existe que par les croyants. Quand même il n’y aurait aucune académie des sciences ni aucun être sur terre pour comprendre l’arithmétique ou l’astronomie, 2+2 font 4 et la terre se meut autour du soleil. Quand même il n’y aurait nulle part des lois justes, l’idée de la justice n’en serait pas moins vraie ni les lois injustes moins injustes. Au contraire la mort des croyants est la mort de leurs dieux, comme il est arrivé à plusieurs d’entre eux. Galilée pouvait donc abjurer et dire en lui-même : « et pourtant elle se meut », parce que le mouvement de la terre ne dépendait pas de son témoignage – et témoin en grec se dit martyr : la foi n’a pas d’autre preuve qu’elle-même, elle n’existe que par les fidèles. Non par leurs œuvres, mais par le fait qu’ils croient. L’Église est donc inévitablement portée à faire prévaloir sa survie sur tout autre intérêt.

Voilà pourquoi il est absurde de demander au Pape de ne pas faire le même métier que ses prédécesseurs. Et qu’il soit le pape des pauvres signifie qu’il l’a bien compris, sans quoi il ne serait pas pape et l’Église deviendrait une ONG comme les autres.

 

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2013

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par Jean-Michel Muglioni - dans Bloc-notes actualité
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Il Rève 19/03/2013 06:55


Mr Muglioni a écrit : "Le pape nouvellement élu a donc rappelé que sa mission et celle des cardinaux est d’évangéliser, autrement dit d’accroître le nombre de ses ouailles, comme font des
syndicats, et peu importe que le message ou la revendication soient justes".  C'est bien sûr le rôle de l'église, des églises que de vouloir faire encore davantage d'adeptes, de fidèles.
Mais à l'inverse des syndicats qui revendiquent pour de meilleures conditions d'existence "ici bas", l'église poursuit un tout autre but pour ses "adhérents", celui de les détourner de la vie sur
terre pour les orienter vers la croyance dans un "au delà" meilleur. C'est en ce sens qu'il importe de ne pas se tromper dans le choix des revendications et des perspectives. Ce sont elles qui
fondent, en partie, les projets individuels et collectifs. Celles qui donnent du sens à l'existence.

Jean-Michel Muglioni 19/03/2013 18:11



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


****************************


Qu’on veuille bien m’excuser de répondre à un commentaire de ma prose, qui m’oblige à me commenter moi-même, exercice pénible et ridicule qui risque d’aggraver mon cas.



Il y a quelque ironie méchante, et méchante pour les deux organisations que sont l’Eglise ou les syndicats, à mettre sur le même plan, comme je l’ai fait, leur vice qui consiste à faire prévaloir
la volonté de faire des adeptes sur leur finalité, gagner le ciel ou organiser le travail pour qu’il respecte la dignité de la personne humaine.

Vous dites « C'est bien sûr le rôle de l'église, des églises que de vouloir faire encore davantage d'adeptes, de fidèles ». Est-ce si sûr ? Le judaïsme ignore le prosélytisme, tandis que
chrétiens et musulmans ont tout au long de leur histoire persécuté quand ils ne pouvaient convertir.



J’accorde qu’un vrai syndicalisme ne suffit pas à donner sens à l’existence, encore que sans la justice, qu’il revendique, je ne vois pas que la vie humaine puisse être sensée. Car si vous pouvez
vous consoler de la misère du monde en espérant une autre vie, permettez-moi de vous le dire, je trouve cette espérance insensée. Qu’il faille l’épreuve du monde tel qu’il est pour jouir plus
tard d’une béatitude improbable, ou pire, certaine, ne m’a jamais paru donner sens à l’existence. Sans compter qu’au strict point de vue théorique, il est arrivé à plus d’un grand esprit de
penser le sens du monde et de la vie humaine sans avoir besoin pour cela de l’autre monde. Il est tout simplement faux que seules les Eglises posent la question du sens et lui apportent une
réponse.



Incognitototo 18/03/2013 00:59


Bonjour,

Il y a un biais de raisonnement : peut-on reprocher à l'Église de ne pas se prononcer sur les dictatures et les États qui permettent la misère, et lui reprocher également de se mêler des lois des
hommes contrevenant ainsi à nos principes laïques de séparation de l'Église et de l'État ? Où est la limite ?
Personnellement, je préfère qu'elle continue à ne se mêler de rien en tant qu'Église... mais, si les chrétiens veulent agir au nom de leurs principes, alors oui, pourquoi pas...  Je pense
qu'il y a une différence très importante qui n'échappe pas d'ailleurs à certains chrétiens...

J'aime beaucoup l'idée que l'Église pourrait se transformer en ONG... je ne sais pas pourquoi, mais j'en ris encore... trop fort, Jean-Michel Muglioni...

Jean-Michel Muglioni 19/03/2013 11:03



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni : 


**************


 


Je vous remercie de me permettre cette mise au point. Il y a en effet une contradiction apparente à récuser d’un côté l'intervention de l'Eglise quand il s'agit de la loi civile, en vertu de la
séparation des Eglises et de l’Etat, et à se plaindre d’un autre côté de ce qu'elle ne s'oppose pas aux dictatures. Je m’explique. Excusez le désordre…



1/ Notant que l’Eglise romaine en tant qu’institution n’avait pas su s’opposer à la dictature argentine ni à d’autres, j’avais ajouté : « dictatures de droite »! Car l’Eglise ne s’est jamais
privée de condamner les dictatures dites communistes, et son refus du communisme l’a conduite à soutenir des dictatures d’extrême droite ou du moins à ne pas les condamner.



2/ Vous avez raison de distinguer l’intervention de l’Eglise comme telle et celle des chrétiens : comme citoyens, ils interviennent au même titre que les autres et nul n’a à leur reprocher leurs
principes (quand même on les réfuterait). J’ai admis cette distinction dans mon petit propos sur la papauté comme dans mon article sur l’anticléricalisme.



3/ Le Nouveau Testament sépare Dieu et César et donc, si du moins je comprends cette distinction radicale, l’Eglise n’a pas à prendre part en quoi que ce soit au gouvernement d’un Etat.
Il est pourtant incontestable qu’elle a pendant des siècles et des siècles cherché à gouverner les hommes, à régner sur leurs mœurs et leur éducation, à décider pour eux de tout ce qu’ils doivent
faire et être, à régler les héritages, et elle n’y a pas renoncé d’elle-même, mais sous la contrainte. Il a fallu parfois des fusils pour appliquer la loi de séparation de 1905. La tragédie
présente de la religion musulmane tient à ce qu’elle doit à son tour admettre cette limitation.



4/ L’Eglise comme institution a le droit de formuler des principes, y compris celui en vertu duquel elle refuse le mariage homosexuel. Et pour la même raison la loi civile n’a pas à lui imposer
de marier religieusement des homosexuels. Mezetulle et moi-même ne nous sommes pas opposés à la liberté d’expression des ecclésiastiques, mais à leur argumentation, et particulièrement à
ceci qu’elle repose sur des principes qui remettent en cause l’indépendance de la loi civile à l’égard des croyances religieuses : nous avons l’un et l’autre soutenu que ces arguments reposaient
non pas sur des principes rationnels (discutables ou non) mais sur des croyances ancrées dans la Bible (comme telles hors du champ de ce qui relève de la discussion, parce que ce ne sont que des
professions de foi). Ainsi, si du moins j’en crois la presse, l’actuel pape, lorsqu’il était archevêque de Buenos Aires, considérait le mariage homosexuel comme relevant « d’une prétention
destructrice du plan de Dieu ».



5/ La même Eglise qui prétend défendre l’humanité contre les conséquences abominables du mariage homosexuel n’a pas jugé bon d’intervenir officiellement devant des crimes plus effroyables. A
chacun ses abominations !

Autrement dit, la contradiction n’est pas dans mon propos, mais dans son attitude, et cela depuis toujours. Comme lorsqu’elle condamnait le communisme mais pas Videla…



6/ Une remarque sur votre dernier point. Le discours du pape lors de sa première messe vous a sans doute échappé. Et comme il faut en effet rire de temps en temps, voici le compte rendu que j’ai
trouvé sur le site du Monde, http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/03/14/le-pape-francois-met-en-garde-contre-une-eglise-simple-ong-et-mondaine_1848795_3214.html:

« Lors de sa première journée en tant que pape, François a célébré sa première messe publique, jeudi 14 mars, dans la chapelle Sixtine, en présence des cent quatorze cardinaux. Dans sa courte
homélie, de dix minutes, complètement improvisée, le pape de 76 ans a déclaré que l'Eglise n'est qu'une "ONG 'pietosa'" si elle ne professe pas Jésus. Le terme italien "pietosa"
se traduit en français aussi bien par "pitoyable" que par "compatissante". Et personne ne savait dans l'immédiat ce que le pape argentin, qui a appris l'italien avec sa
grand-mère piémontaise, entendait exactement par le terme employé. »



Si je me souviens bien, le traducteur de la chaîne de télévision que j’ai suivie a traduit sur le coup par « pitoyable »… Et sans présumer des qualités intellectuelles de Bergoglio, j’imagine que
ce commentaire sur ses difficultés à parler italien le fera sourire, sinon rire aux éclats. Comme si en effet les mots italiens de la même famille que pietà pouvaient lui être demeurés
inconnus !




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