Mémoire et lien humain
par Jean-Michel Muglioni
En ligne le 29 janvier 2010
[Article tiré d'une conférence prononcée en 1998 devant une association d'instituteurs d'école
maternelle]
On croit que la mémoire nous aliène. Mais celui auquel on ne veut rien apprendre n'aura pas l'esprit vierge : il aura l'esprit déformé. Au contraire, il faut que par la mémoire nous soyons liés à
tout le savoir humain pour être libres. Comment comprendre que la constitution de la personnalité, avec ce qu'elle a de singulier et de plus intime, dépende dans sa liberté même de la mémoire qui
nous lie à l'humanité ?
Sommaire de l'article :
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Mémoire et intelligence
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Mémoire active et mémoire passive
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Le préjugé du conditionnement
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Imprégnation et intériorisation
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Exemple du langage
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Mémoire et lien humain
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Mémoire et culture
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Héritage et non hérédité
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Le lien humain n'est pas conditionnement
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Remarque polémique sur le ministère de la culture
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Cultures et culture
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Conclusion
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L'héritage est volontaire. La culture comme culte
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Le devoir de mémoire
Notes
Par la mémoire personnelle se constitue ce que les philosophes appellent l'identité personnelle, et cette mémoire est inséparable du
souvenir que les hommes ont du passé de leur famille, de leur pays et de l'humanité tout entière. Je voudrais aujourd'hui rendre compte d'un aspect de la mémoire : elle fait que chacun se
réalise lui-même par sa liaison aux autres et au passé de l'humanité, elle fait que chacun approfondit son lien aux autres en s'accomplissant lui-même.
On appelle identité personnelle (1) l'identité de soi à soi, qui fait que je suis le même aujourd'hui qu'hier, la même personne, le même moi. Il ne suffit pas
que je sois le même au sens où une chose est la même aujourd'hui qu'hier, comme cette table, ni même comme un individu vivant, qui conserve, quel que soit le renouvellement des molécules qui le
composent, une même unité ; pour qu'il y ait identité personnelle, c'est-à-dire la même personne, il ne suffit pas que je sois le même être tout au long de ma vie, il faut aussi que j'ai
conscience d'être le même : il faut que je me souvienne de moi-même. Se souvenir, c'est toujours se souvenir de soi et c'est par là que le moi, la personnalité se constitue. Or nous ne pouvons
nous souvenir de nous-mêmes sans le secours des autres hommes, des calendriers qui nous permettent de nous repérer dans le temps, des fêtes qui scandent notre vie, des documents qui témoignent de
notre passé et de celui de nos ancêtres, et surtout du langage sans lequel notre mémoire serait peu de chose. C'est dire que la société est nécessaire à la constitution du moi, et qu'il faut donc
prendre au sérieux la mémoire, l'éducation de la mémoire et l'éducation par la mémoire, pour comprendre comment nous parvenons à avoir conscience de nous-mêmes et à être nous-mêmes. La mémoire fait
notre identité personnelle en même temps que et par le fait même qu'elle nous lie non pas seulement à notre famille ou à un groupe social particulier mais à l'humanité tout entière. C'est ce point
que je voudrais élucider un peu aujourd'hui.
1 - Mémoire et intelligence
Notre ministère retrouve enfin l'intérêt de la mémoire (2) et j'ai pu voir dans les textes qu'il publie sur cette question qu'il était enfin revenu au simple
bon sens. Ainsi la mémoire n'est plus considérée comme une faculté d'enregistrement passive et stupide : pour retenir il faut organiser, ordonner, et par exemple il faut des concepts ou des
catégories, des classifications qui permettent de ranger les choses qu'on veut garder. Une comparaison peut suffire ici pour comprendre l'idée : un grand nombre de livres prendront moins de
place s'ils sont rangés et il ne sera possible de se retrouver dans sa bibliothèque que si le rangement s'est fait selon un ordre.
L'enregistrement, la conservation et le rappel supposent un ordre. Ordre, c'est classement, hiérarchie, interdépendance, système de relations, de telle sorte que la langue que nous apprenons nous
permet de nous orienter dans le monde par les catégories qu'elle nous donne et ainsi de toujours enrichir notre mémoire. Car la langue nous apporte tout un système de relations et de
classifications qui nous permet d'enserrer toute chose, et ainsi de trouver une place pour toute chose nouvelle que nous rencontrons. Si donc il n'est pas question de nier qu'il faille répéter pour
enregistrer, et qu'il y a dans toute mémoire une part de mécanique ou d'habitude qu'il faut entraîner, on admet donc enfin - ce qu'on sait certes depuis trois mille ans - que la mémoire n'est pas
le contraire de l'intelligence.
Apprendre n'est pas le contraire de comprendre : une mémoire stupide n'est pas une vraie mémoire. Les philosophes, dont vous savez qu'ils font parfois en France le complexe de la langue
allemande, aiment dire qu'en Allemand, souvenir se dit Erinnerung, car pour une oreille allemande il y a là l'idée d'intériorisation, d'assimilation. Un savoir extérieur emmagasiné dans
une mémoire stupide n'est pas un savoir.
C'est dans le même sens que Platon parlait de la mémoire pour désigner l'esprit lui-même, opposant cette mémoire réellement intime, mémoire du sens, mémoire de la compréhension même du sens et de
la vérité, à la mémoire extérieure de l'écriture : un livre ne se souvient de rien, ce n'est que du noir sur du blanc. Savoir, en ce sens, c'est autre chose qu'être doctus cum libro,
que répéter par cœur le contenu d'un livre qu'en réalité on n'a pas assimilé, compris. Ainsi livresque se dit en mauvaise part. L'image de la tabula rasa, c'est-à-dire de la tablette de
cire, ne permet pas de comprendre la mémoire. La mémoire n'est pas une machine à enregistrer des informations. [ Haut de la page ]
J'ai utilisé l'expression par cœur en son sens péjoratif : savoir par cœur n'est pas savoir, disait Montaigne (De l'institution des enfants, I, XXVI, p.163), entendant par là
une répétition mécanique des mots sans la compréhension de leur sens ; mais on peut l'entendre en un autre sens (qui n'est pas contradictoire). Si l'on prend le terme de cœur au
sérieux, on retrouvera l'idée d'intimité contenue dans le terme allemand d'Erinnerung. Cette intimité, c'est aussi l'affectivité, et il est vrai qu'il n'y a pas de mémoire sans amitié ou
sans vénération.
En français, pour désigner ceci qu'apprendre n'est pas stocker mais mettre en ordre et comprendre selon cet ordre l'enchaînement du savoir, on disait naguère instruction. Instruere, en
latin, c'est par exemple mettre une armée en ordre de bataille. Une juxtaposition d'informations ne constitue pas plus un savoir qu'une juxtaposition d'hommes une armée. L'idée de savoir suppose
celle d'ordre et de hiérarchie. Ainsi un homme instruit n'est pas un sac rempli d'informations, mais une tête bien faite, où le savoir est organisé et par cela même compris, assimilé.
Il est vrai qu'on rencontre des têtes très pleines parfaitement stupides, et il y a quelque chose de monstrueux dans certaines façons de tout retenir, pathologique même - on montrait dans les
foires des hommes capables de faire des opérations extrêmement complexes, certains savent réciter le bottin, etc. Il est vrai aussi qu'une certaine forme d'érudition est le contraire du vrai savoir
et que certaines périodes de l'histoire, de l'histoire des sciences et de l'école, ont connu cette dérive. C'est pourquoi Montaigne voulait à la fin du XVI° siècle que son élève ait pour précepteur
une tête bien faite plutôt qu'une tête bien pleine. Mais attention, une tête bien faite n'est pas vide : il lui a fallu apprendre ; elle est mémoire, mais elle n'a pas appris au sens où
apprendre est se remplir la tête sans comprendre ni penser par soi-même.
Une remarque : j'ai vu une ou deux fois traîner dans la littérature ministérielle l'idée que depuis Montaigne ou Descartes on méprisait la mémoire au profit de la raison, c'est faux. C'est la
mémoire séparée de la raison, c'est-à-dire la tête pleine, farcie mais sans ordre, qui est mise en cause.
2 - Mémoire active et mémoire passive
Le préjugé du conditionnement
Nous voilà délivrés du préjugé qui identifie mémoire et bêtise. Reste un autre préjugé, que j'ai vu affecter beaucoup de mes élèves. Ils croient en effet que puisque la plupart de nos
pensées ont en un sens été apprises, elles nous sont étrangères. Toutes nos croyances morales et même ce que nous prétendons scientifique n'est, disent-ils, que le produit de notre éducation. La
mémoire nous enfermerait dans une société donnée, qui, par sa langue, par tous les signes dont elle nous entoure, nous imposerait des significations et des croyances : en ce sens, apprendre,
reviendrait toujours à se faire endoctriner. Dans cette hypothèse la famille et la société tout entière auraient pour rôle d'inculquer ce qu'on appelle des valeurs. Qu'on revendique cet
endoctrinement ou qu'on s'en plaigne, dans les deux cas on se représente l'homme comme le résultat d'une action étrangère : sa mémoire, car c'est elle seule qui lui permet d'être ainsi formé,
en fait un être conditionné. Le lien social, le lien d'un homme aux autres, s'il est ainsi défini, interdit toute originalité, toute personnalité, toute individualité vraie. Dans ces conditions, la
mémoire, c'est le lien social entendu comme esclavage. Apprendre, c'est subir la pression sociale.
Qu'en est-il ? [ Haut de la page ]
Imprégnation et intériorisation, mémoire passive et mémoire active
Trop d'enfants se trouvent enfermés dans un univers imposé par leurs parents ou leurs maîtres et ainsi se voient imposer des croyances qui jamais ne sont remises en question. Même si parents et
maîtres sont soucieux de ne pas les endoctriner ainsi, les enfants, sont soumis à la pression des croyances dominantes et des propagandes de toutes sortes. Le conditionnement social est réel. Mais
par lui nul n'apprend vraiment au sens que nous avons donné à ce terme. La mémoire alors n'est qu'une forme bâtarde de la mémoire : c'est une sorte d'imprégnation qui ne dépend ni de la
volonté ni de l'intelligence de celui qui apprend, et qui est analogue à la teinture qu'un bain impose à un tissus. Cette part d'immersion dans l'éducation ne peut être niée.
Mais l'importance de l'école maternelle en France tient justement à ce qu'elle permet d'en libérer les enfants s'ils sont noyés dans des milieux peu favorables à leur épanouissement. L'école en ce
sens est ce qui permet de lutter contre cette mémoire sociologique ou de teinture. Je m'explique : les enfants abandonnés, sans parents et sans maîtres, sont plus susceptibles que ceux qui
sont réellement instruits de subir le poids des pressions sociales et des pressions idéologiques de toutes sortes.
Ainsi l'école, par le dessein qui est le sien d'apprendre, libère de la mémoire par imprégnation, car elle conduit à prendre conscience qu'on apprend et ainsi à prendre conscience de ce qu'on
apprend, du contenu du savoir. Une mémoire passive et seulement réceptive, inconsciente d'elle-même, fait peser sur les esprits le poids du passé, des traditions, des préjugés sociaux, religieux,
politiques, etc. ; elle impose à la conscience un mode de pensée et des croyances sans même que la conscience le sache ; elle la déforme au lieu de la former. Au contraire la vraie
mémoire est active, elle est conscience du passé comme tel et maintient entre la conscience et ce qu'elle apprend une distance critique.
L'oubli du passé fait le poids du passé. Seule la mémoire nous permet au contraire de l'assumer, c'est-à-dire de le porter autrement que comme un poids. Ce qui n'est pas véritablement remémoré pèse
sur notre conscience : nous sommes d'autant plus prisonniers de notre passé que nous le comprenons moins. Il y a une idée comparable dans la manière dont la psychanalyse prétend qu'un souvenir
d'enfance peut déterminer le sens des paroles, des rêves et même de toute la vie d'un homme sans qu'il le sache, de telle sorte que parfois il ne peut retrouver ce souvenir seul et sans la
médiation du praticien. Descartes raconte qu'il avait un faible pour les femmes qui louchaient jusqu'au jour où il s'est souvenu qu'enfant il avait joué avec une petite fille qu'il aimait beaucoup
et qui justement louchait. [Lettre à Chanut, 6 juin 1647...]. Ainsi le passé est d'autant plus pesant qu'il n'est pas réellement connu et reconnu. Parmi les élèves d'origine maghrébine,
beaucoup sont de tradition musulmane, mais le poids de la tradition telle qu'ils la vivent est d'autant plus pesant qu'ils ignorent l'histoire de l'islam et ne savent pas vraiment l'arabe.
Apprenons-leur l'arabe pour les libérer du poids de leur passé qui vient de leur ignorance ! Pour les libérer aussi de la propagande intégriste ! Pour être en mesure d'assumer la
tradition de leurs ancêtres de l'autre côté de la Méditerranée et donc de comprendre aussi en quel sens ils peuvent vivre ailleurs, il faut qu'ils soient instruits. En outre, si ce n'est pas la
République qui enseigne l'arabe comme n'importe quelle langue, ce sera financé par les pays les plus intégristes. Et pour la même raison il est important que les cours d'histoire fassent état de
l'histoire du christianisme. Pour les petits, pourquoi ne pas leur raconter des contes arabes aussi bien que des contes de Noël ?
Ainsi j'ai distingué d'abord deux mémoires, la mémoire passive et la mémoire active ; la première procède par imprégnation, la seconde est intériorisation, assimilation. La première forme
l'esprit en lui imposant une forme comme un moule impose une forme à une matière ; la seconde le forme en un tout autre sens : elle lui apprend à penser, à juger, sans rien lui inculquer.
Cette distinction permet de comprendre que la mémoire qui nous lie à toute l'humanité, si c'est la seconde, ne nous enferme pas dans des préjugés sociaux mais nous en libère et nous donne ainsi la
possibilité de penser par nous-mêmes.
Pour comprendre ce que c'est qu'apprendre par intériorisation et non imprégnation, l'exemple des mathématiques est le plus clair. Apprendre les mathématiques, c'est comprendre et non se soumettre à
l'autorité d'un maître, d'un livre ou d'une tradition. Ce n'est pas subir l'imprégnation d'une puissance extérieure. Le plus petit enfant qui commence à comprendre ce que veut dire deux ou à
distinguer un triangle et un cercle n'est pas conditionné et soumis à son maître, il est libéré. Et si nous imaginions qu'il ne reçoive jamais une telle instruction, alors, à moins de lui supposer
un génie exceptionnel, il ne saura jamais distinguer en lui-même les pensées véritables et les croyances liées à son milieu ou son histoire. Qui n'a pas appris et n'a pas la mémoire riche de
souvenirs explicites, celui-là est à la merci de ce que j'appelle ici une teinture, non pas d'une teinture superficielle, mais profonde, qui ne se distingue plus de sa chair et dont il ne voudra
jamais reconnaître qu'elle lui est étrangère.
Ainsi, un homme qui n'aurait jamais appris au vrai sens, au sens de la mémoire active, serait seulement moulé sur le modèle de ceux qui l'entourent. Il prendrait pour des opinions personnelles des
croyances qui ne sont en lui que les effets de son appartenance sociale. Demandez son avis à qui n'a pas appris, vous êtes sûr qu'il commencera par répercuter ce qui est dans l'air du temps,
l'opinion qui a cours, la plus bruyante, celle qui est à la mode, ce qui se dit à la télévision ou à la table familiale. « L'opinion commune suit toujours ceux qui vont devant, comme les grues
(3) ». [ Haut de la
page ]
Un enseignement qui se réduirait au débat d'opinion donnerait l'apparence de la liberté mais enfermerait en réalité les élèves dans leurs préjugés ; vouloir que les élèves donnent leur avis
avant d'avoir appris, avant de s'être instruits, c'est les enfermer dans la mémoire de l'imprégnation, et dans une immersion sociale. La pédagogie du dialogue ainsi entendue est donc en un sens une
méthode très efficace de socialisation : au lieu d'instruire, d'apprendre au vrai sens, on conditionne. On donne l'apparence d'une pédagogie active mais en réalité on fait jouer surtout la
mémoire passive. On donne l'apparence de la liberté et par là même on fait apparaître l'instruction véritable comme un dur esclavage. Une école républicaine, en effet, impose aux enfants la rigueur
de la discipline pour les libérer. Au contraire, entre une sorte de spontanéisme qui abandonne les enfants et les élèves à eux-mêmes, limitant au maximum le contenu des savoirs enseignés, et une
politique d'intégration sociale, je veux dire de conditionnement social, entre un certain gauchisme pédagogique et le despotisme politique, il y a une liaison fondamentale. On fabrique une société
d'esclaves incapables de juger, on ne les instruit pas pour qu'ils se tiennent tranquilles. Par bonheur, ce sont des hommes, et il peut arriver qu'ils se réveillent et se révoltent.
Peut-être n'en sommes-nous pas là puisqu'il est dorénavant admis qu'il faut cultiver la mémoire en tant qu’elle est l'intelligence même, pensée du sens et non imprégnation mécanique. Ce que je
viens de dire signifie simplement ceci : celui auquel on ne veut rien apprendre n'aura pas l'esprit vierge mais déformé ; au contraire, il faut que par la mémoire nous soyons liés à tout
le savoir humain pour être libres. Essayons de comprendre comment cette liaison par la mémoire à toute l'humanité fait notre liberté personnelle. Comment comprendre que la constitution de la
personnalité, avec ce qu'elle a de singulier et de plus intime, dépende dans sa liberté même de la mémoire qui nous lie à l'humanité ? [ Haut de la page ]
Exemple du langage
Réfléchissons seulement sur l'exemple de la langue. Nous apprenons à penser en apprenant à parler et ainsi tout ce que nous apprenons se trouve lié à la maîtrise de la langue :
banalité, certes, connue depuis toujours, mais préférer le nouveau aussi est banal. Or, remarquons-le, la langue maternelle n'est jamais seulement la langue de la mère : une mère parle la
langue d'un peuple et pas seulement celle d'une famille. Donc apprendre le français, c'est déjà se trouver lié à toute une histoire, et cette histoire n'est pas seulement nationale, puisque la
langue et sa littérature se sont constituées dans le rapport de la France à tous les pays d'Europe et même du monde, et en conservent la trace dans les mots et dans leurs significations ainsi que
dans le contenu des œuvres écrites. Cette liaison n'est pas seulement une liaison linguistique, au sens étroit où elle serait limitée à l'acquisition de mots, mais c'est une liaison qui touche à la
pensée même, et à tout ce que nous sommes capables de comprendre. Apprendre une langue, c'est contenir en soi, dans sa mémoire, la mémoire de toute l'humanité !
La langue de notre société nous précède et nous ne pouvons nous en affranchir, puisque ceux-là mêmes qui parlent contre la langue le font avec des mots qu’elle leur a transmis. Est-ce à dire que
nous voilà prisonniers d'une façon de penser qui tient à notre univers linguistique ? Mais de même qu’il serait absurde de vouloir se passer de la langue et donc de prétendre ne rien devoir à
la tradition dont elle est le fruit, de même il serait vain de dire que notre langue nous enferme dans une tradition et conditionne notre pensée en nous imposant une vision du monde. Car cela
encore nous le disons dans la langue que nous accusons de nous emprisonner, ce qui suffit à prouver que cette langue loin de nous asservir, nous libère. Ce n'est pas la langue qui nous emprisonne
mais son mauvais usage : le manque de maîtrise de la langue est esclavage, non la parole en elle-même.
La langue est le meilleur exemple d’institution humaine, de monument, montrant comment chacun n’est homme par la mémoire de tous les hommes, par la mémoire de tous ceux qui ont parlé avant lui,
puisque nul ne parvient à la pensée que par la maîtrise d'une langue qui lui est apprise par les autres hommes. Il n'y a pas meilleur exemple d'œuvre collective nous liant par la mémoire à toute
l'humanité passée, d'autant que ceux qui nous ont appris notre langue l'ont eux-mêmes apprise d'autres hommes sans qu'on puisse jamais trouver un individu qui à lui seul ait créé une langue. Je dis
monument, car monument, c'est comme admonestation ou moniteur, ce qui est là pour nous rappeler à nous-mêmes. Cette présence première de la langue dans laquelle nous sommes nés vous paraîtra plus
remarquable encore si vous songez que jamais aucun homme de génie n’a pu inventer une langue. Le poète de génie contribue plus que d'autres à former et à enrichir la langue, mais il fait sonner une
langue qu’il trouve mais ne crée pas ; et il est d’autant plus capable de produire une œuvre originale qu’il est plus cultivé et maîtrise mieux sa langue. Plus la mémoire d'un homme est riche
des mots et des significations que porte en elle une langue qui le relie à tous ceux qui l'ont parlé, plus il est capable de faire œuvre originale et géniale ! [ Haut de la page ]
Mémoire et lien humain
Nous venons de décrire la manière dont la mémoire nous lie aux autres hommes, à l'humanité tout entière et pas seulement à nos voisins ou à nos contemporains. Par cette liaison, l'humanité
comme tout, comme ensemble des hommes, précède l'individu et lui permet de se faire. En tant qu'individus d'une espèce vivante, d'une espèce au sens biologique du terme, nous sommes comme les
autres animaux ; et nous ne développerions que notre part d'animalité si nous n'étions élevés par des hommes qui nous apprennent à parler, à maîtriser des savoir-faire et des sciences. Il
faut, pour qu'un homme ait accès à tout ce qui le fait homme que cela lui soit appris. Un individu coupé du lien humain ne peut se découvrir homme : son lien à toute l'humanité fait de lui un
homme. S'il est vrai que la formation de notre pensée est absolument inséparable de sa formulation, il est impossible que même en pensée nous nous délions du lien humain. La méditation supposant le
langage, elle n'abolit jamais vraiment la présence des autres hommes : dans sa solitude, le penseur par sa langue même ne cesse de puiser au patrimoine de l'humanité. D'où mon titre, mémoire
et lien humain, et l'idée que le moi ne peut se découvrir que par son lien à l'humanité entière. La mémoire constitutive du moi n'embrasse pas seulement notre histoire personnelle mais aussi le
passé de l'humanité. La mémoire qui lie la conscience à l'ensemble de l'humanité est constitutive de la conscience de soi.
3 - Mémoire et culture
Héritage et non hérédité
Ce lien n'enchaîne pas chacun à une société donnée, famille, corporation ou nation, ni même à l'histoire de toute l'humanité. Il importe de noter que c'est tout autre chose qu'une liaison
biologique ou génétique : c'est un lien rigoureusement spirituel. Le rapport de l'homme à l'humanité est d'un autre ordre que le rapport de l'individu vivant à l'espèce et cela parce qu'il
suppose la mémoire : il faut que nous nous souvenions de ce qu'Archimède a découvert pour poursuivre la recherche en physique, et ce rapport au passé n'a rien à voir avec celui qui fait que
nous sommes blonds parce que nos ancêtres étaient blonds. Héritage et hérédité constituent deux ordres de phénomènes radicalement distincts. De telle sorte que ancêtres ou famille sont des termes
qui n'ont pas le même sens dans le règne animal et dans l'ordre humain. Quels que soient les points communs que le souci d'unité nous permet de trouver entre la famille animale et l'humaine, il y a
un saut - et certaines façons de défendre la famille sont fort matérialistes, fort ignorantes de la différence des ordres !
Le lien humain n'est pas conditionnement
Il est ici aisé de comprendre pourquoi le lien humain n'est pas un conditionnement, pourquoi il n'enferme pas les hommes dans les représentations collectives d'une société. Il est bien vrai que
l'homme, dans tout ce qu'il est d'autre que ce que la nature, c'est-à-dire le biologique, fait de lui, ne se développe que parmi les hommes, mais cela ne veut pas dire qu'il est le produit d'une
culture, si par culture ou culturel on entend ce qui fait l'ensemble des habitudes et des croyances qui procèdent en nous de la société ou du groupe social particulier où nous vivons (on parle
ainsi de la culture d’une entreprise, pour dire l’ensemble de ses habitudes). Le terme de culture pris ainsi en sa signification différentialiste désigne les mœurs et l'ensemble des comportements
et modes de pensée humains en tant qu'ils appartiennent à un groupe social particulier et non à un autre, de sorte qu'il n'y a une pluralité de cultures étrangères les unes aux autres. Mais en son
premier sens, qui est latin, le mot culture veut dire tout autre chose : par la culture, au singulier cette fois, l’esprit se développe, comme l’agriculture permet le développement d’une
plante. Par cette culture qui est mémoire au sens d'assimilation et de nourriture, qui est lien humain universel, l'esprit se dépouille des préjugés, c'est-à-dire du culturel ou du
socioculturel : car le culturel au second sens, c'est la mémoire passive de l'imprégnation. Il nous faut nous cultiver pour nous affranchir de tout ce qui en nous n'est qu'imprégnation. Les
cultures entendues comme effets de l'appartenance sociale (ce qu'on appelle l'appartenance culturelle) ne doivent donc pas être confondues avec la culture au sens latin qui est premièrement la
mémoire de l'humanité et qu'on appelait pour cette raison les Humanités. [ Haut de la page ]
Remarque polémique sur le ministère de la culture
Si un ministère dit de la culture se propose de faire cohabiter la diversité des mœurs et des cultures au sens de coutumes, sans faire valoir l'idée d'une culture universelle et donc d'une
hiérarchie (car il y a des productions culturelles qui ne concourent pas à la culture au sens universel), alors le ministère de la culture est une annexe du ministère de l'intérieur, comme le
ministère des cultes. Il a seulement à assurer à chacun la liberté de pratiquer la culture qu'il désire. La République a le devoir de garantir cette liberté.
Si, dans ministère de la culture, on entend culture au sens latin, alors c'est une tout autre affaire. La confusion entre les deux sens du mot culture est très grave et peut avoir des conséquences
budgétaires énormes : car on ne paie pas le même prix selon qu'on envoie ceux qu'on appelle les exclus des banlieues assister à l'opéra au Don Juan de Mozart ou selon qu'on les
abandonne aux spectacles dont ils sont assaillis sans même qu'un ministère les leur propose. Si on se contente d'enfermer chacun dans sa culture, dans son milieu culturel, le ministère de la
culture a pour seule signification de maintenir l'ordre aux moindres frais par des mesures démagogiques. Ce qui coûtera plus cher à moyen terme.
Cultures et culture
La réduction de toute culture à la culture entendue au sens ethnologique aboutit aux particularismes, et on ne voit pas alors comment un dialogue entre les cultures est possible, sinon comme une
sorte de cantonnement réciproque où chacun respecte l'autre sans rien avoir avec lui de commun sinon d'être parqué, cantonné. Il y aurait alors des mémoires correspondant à des humanités par
essence étrangères les unes aux autres. L'idée de culture au sens latin du terme est au contraire inséparable d'une exigence d'universalité qui ne réduit pas la pensée à ce qu'en font des
conditions sociales et historiques particulières, et dès lors la mémoire n'est plus seulement mémoire d'un peuple mais de l'humanité entière, et l'éducation enfin cesse d'être nationale ou
seulement européenne. Par là s'est constituée une tradition extraordinaire en ce qu'elle n'est pas la répétition du même et qu'elle est tournée vers l'avenir : on n'y appartient pas par sa
naissance, par la couleur de sa peau, par son appartenance sociale, mais par une mémoire volontaire. Elle seule est capable alors d'assumer la diversité des œuvres humaines, comme l'humaniste Dürer
(1471-1538) dessinant les statues que les voyageurs rapportaient d'Afrique noire. La culture ainsi comprise n'est pas la négation de la diversité mais la découverte de la même humanité sous ses
formes les plus variées ; alors des hommes nés dans des contrées différentes, parlant des langues différentes, reconnaissent leur parenté fondamentale ; alors seulement les formes
particulières sous lesquelles ils réalisent cette humanité commune, au lieu de les enfermer chacun dans une culture, peuvent être comprises comme l'expression de l'universel.
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4 - Conclusion
L'héritage est volontaire. La culture comme culte
Ainsi l'homme n'est homme que par l'héritage que lui lèguent gratuitement tous ses prédécesseurs, et cet héritage n'est pas passivement reçu, il est pour chacun une conquête. J'aime à dire que
l'héritier de Ravel n'est pas celui qui touche ses droits d'auteur (il n'a rien à faire de plus que pour recevoir par hérédité la couleur de ses yeux, même si son grand père a su s'occuper de Ravel
malade), mais le musicien qui le joue ou l'auditeur qui l'écoute, et celui qui après Ravel écrit de la musique. Ce qui suppose une culture qui est un culte. L'Humanité n'existe que par le souvenir
qu'elle a d'elle-même, par la mémoire : elle n'a jamais existé elle-même que par cette manière de se souvenir d'elle-même, et c'est cela que j'appelle un culte. Les paléontologues disent
qu'ils ont trouvé un squelette d'homme et non de singe s'ils reconnaissent à ses côtés la trace d'un culte des morts : l'outil n'est pas encore une preuve. Auguste Comte voulait fonder une
religion positiviste consistant dans la commémoration des grands hommes qui ont donné à l'humanité le meilleur d'elle-même. Ainsi toute religion, chacune à sa manière, célèbre le lien humain -
comme le dit peut-être le terme de religion. La croyance en l'immortalité de l'âme signifie essentiellement que nous avons le devoir de ne pas oublier ceux qui nous ont précédés, parce que nous ne
tenons debout que par ce souvenir, et nous retrouvons ici pour finir l'idée d'amour et de vénération. Que les hommes oublient, qu'ils cessent de vénérer, et leur être même est anéanti. Plus le
temps s'écoule, plus nous sommes tributaires des morts, plus notre dette s'accroît et plus le culte est nécessaire. Plus l'humanité vieillit, plus il lui faudra chaque jour de mémoire.
Le petit enfant qui chante une comptine, qui la mime ou qui écoute ses aînés non pas seulement lui lire mais lui raconter une histoire, est par cela même élevé au niveau de l'homme. Chacun peut
lire dans son regard sa soif d'humanité, son attente de mémoire. Il y a là quelque chose d'aussi fort que dans la plus solennelle commémoration ou dans le recueillement religieux d'une salle de
concert. Et il importe essentiellement que le lien qui nous unit demeure humain sans restriction, je veux dire qu'il soit maintenu par des hommes en chair et en os, et non par des machines ou mêmes
seulement par des livres. Le vrai spectacle de la mémoire, c'est d'entendre un conteur comme autrefois dans les campagnes. J'ai eu la chance d'écouter des heures un très vieil ami de mon grand père
raconter des histoires de la fin du siècle dernier et du début de ce siècle. Sans compter qu'alors l'enfant découvre que la mémoire est sans limite et ne s'effraie plus d'avoir à apprendre un
poème.
Mais celui qui n'a rien trouvé pour combler cette attente religieuse au sens où l'idée de religion contient d'abord, comme je l'ai dit avec Auguste Comte, l'idée de lien humain, un tel homme déçu
tombera facilement sous le charme du premier charlatan venu, et une secte lui donnera l'illusion de constituer une communauté par cela même qui le coupe de l'humanité. Ainsi les fanatismes les plus
dévastateurs naissent d'une exigence pourtant légitime.
Le devoir de mémoire
L’Humanité nous précède toujours. Chacun découvre ses pensées au sein d'une langue. Le rapport que la mémoire instaure ainsi entre chacun et tous n'est pas de l'ordre du conditionnement
sociologique ou culturel. L'oubli, l'ignorance, l’inculture au contraire nous enferment dans les préjugés et nous sommes alors écrasés par le poids des traditions. L'architecte de génie n'est pas
oublieux des formes architecturales produites avant lui ! En matière artistique, une œuvre géniale, profondément originale, s’inscrit dans son époque. La liaison de chacun à l’histoire, par la
mémoire, et la liberté sont donc ici une seule et même chose. L'homme est le seul animal capable de reconnaître son grand père et pour cette raison le seul qui ne se contente pas de le répéter. La
reproduction d'un type animal ne suppose aucune collaboration des générations ; l'évolution des espèces est sans mémoire, comme la montagne est sans souvenir des bouleversements géologiques
qui l'ont faite. Au contraire l'humanité en chacun s'enrichit de la collaboration des générations. C'est aussi pourquoi l'humanité est à la merci de notre mémoire : il est déjà arrivé qu'on
tente de lui faire tout oublier. La barbarie, c'est l'insurrection toujours possible des vivants contre les morts. Ce qui veut dire que la mémoire est un devoir essentiel.
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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,
2010
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Depuis 1700, dans la traduction par Coste de L'Essai philosophique concernant l'entendement humain de Locke - 1632-1704, auquel répondent les Nouveaux
essais sur l'entendement humain, de Leibniz 1646-1716, II, XXVII.
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L'intérêt de la mémoire, souvent déprécié, est périodiquement redécouvert par les ministères de l'Education nationale lorsqu'il leur arrive de revenir au simple
bon sens, comme ce fut momentanément le cas en 1998.
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Montaigne, I, XXVI, Garnier I 189, Institution des enfants...
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Publié dans : Lecture, philosophie générale
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Par Jean-Michel Muglioni
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