Le redoublement en question
par Guy Desbiens

En ligne le 8 mai 2011


Guy Desbiens a été représentant des personnels enseignants au HCEE (Haut Conseil de l’évaluation de l’Ecole) de 2004 à 2005. Cette instance, dirigée par Claude Thélot puis par Christian Forestier, était composée essentiellement de représentants officiels de l’institution, inspecteurs généraux de l’Éducation nationale, spécialistes des « sciences de l’éducation », présidents d’université, représentants du Sénat et de l’Assemblée nationale, représentants des systèmes éducatifs étrangers, personnalités diverses, etc. qui étaient entièrement soumis à l’idéologie « pédagogiste » et surtout particulièrement virulents à l’égard du corps enseignant, jugé responsable des échecs des réformes menées au sein de l’institution scolaire ! L’un des « Avis » prétendument « scientifique » élaboré par le HCEE a porté sur le redoublement, jugé « inéquitable, coûteux et inefficace », en fonction d’arguments fallacieux, ce qui provoqua l’indignation de notre collègue. Il décida alors d’écrire au nom des personnels enseignants au Ministre de l’Éducation nationale de l’époque, M. Gilles de Robien, pour présenter un contre-argumentaire, que Mezetulle publie ici. Il rejoint le point de vue exprimé par Tristan Béal dans ses deux articles : Le redoublement est-il nécessairement un mal ? et  Redoublement : le chantage de l’inspecteur Huchet à la mode de Caen.


Nous avons pu assister à une véritable campagne de communication, orchestrée par les divers représentants en « Sciences de l’Éducation », pour mettre en cause la valeur du redoublement au sein de notre système scolaire, au moment du « Grand débat sur l’avenir de l’Ecole », du débat parlementaire de la Loi Fillon et plus récemment encore lors de 'examen par le CSE (conseil Supérieur de l’Éducation) des décrets d'application de la ladite loi. Nous avons décidé, en tant que représentant des personnels enseignants au HCEE (Haut Conseil de l’Évaluation de l’École), d’écrire au Ministre de l’Education nationale, pour dénoncer ces diverses pressions et exprimer nos plus vives inquiétudes. Nous résumons ici nos critiques des arguments avancés par ceux qui pensent « démontrer » le caractère prétendument « inefficace », « inéquitable » et « coûteux » du redoublement.

Ces arguments se fondent tous sur un usage déplorable des statistiques et relèvent du sophisme arithmétique. L’Avis n° 14 du HCEE proclame naïvement que « les élèves ayant redoublé ont, en moyenne, des résultats nettement moins bons que ceux qui n’ont pas redoublé »(p.2). En déduire abusivement que le redoublement est inutile, revient à confondre la cause et l’effet. Recommander sa suppression relève de l’escroquerie intellectuelle, puisque ce n’est pas le passage automatique qui serait bénéfique à ces élèves. C’est même la politique de diminution drastique des redoublements, suite à l’instauration des cycles d’étude, qui explique cette corrélation qu’on se plaît à établir entre le redoublement et l’échec scolaire ultérieur. Car seuls les élèves en très grande difficulté sont susceptibles de redoubler aujourd’hui. C’est donc surtout le collège unique qui contribue à créer cet échec, puisque la suppression des filières et de toute sélection précoce maintient de force dans des études longues des élèves qui n’en ont guère les capacités.

Si les « experts » dénoncent surtout le redoublement précoce, ils passent sous silence l’état de déliquescence de l’enseignement primaire en France, qui n’assure plus sa fonction de propédeutique à l’enseignement secondaire. Ce sont les réformes qui ont compromis la transmission des savoirs fondamentaux (dont l’acquisition est nécessaire pour garantir l’accès ultérieur à des connaissances plus approfondies), par des programmes inconséquents (à l’instar de la « méthode globale »), par la réduction des horaires d’enseignement, etc. On peut penser que le rétablissement de programmes cohérents en primaire pourrait fonder une politique de redoublements utiles pour les élèves en difficulté.

La référence à l’enquête PISA, qui prouverait que les pays pratiquant «  la promotion automatique » (comme la Finlande) ont de meilleurs résultats scolaires, n’a en fait aucune valeur. En effet, les pays qui ont les plus mauvais résultats mais qui ne pratiquent pas le redoublement (comme le Portugal) ne sont pas mentionnés ! Les comparaisons internationales ne permettent pas d’ériger un modèle de système scolaire, abstraction faite d’autres paramètres déterminants : la culture et les traditions, la taille et la population, le PIB par habitant, etc. Le procédé n’est donc pas rigoureux sur le plan de la méthodologie scientifique.

L’argument des économies représentées par la suppression du redoublement (estimées par le HCEE à « 2 milliards d’euros  »), auquel les gestionnaires peuvent être sensibles, est irrecevable sur le plan politique. Car quels en seraient les préjudices dérivés pour le système éducatif ? Le choix des économies budgétaires, à court ou moyen terme, ne peut avoir de sens ici, dès lors qu’il imposerait des mesures désastreuses pour l’organisation structurelle du cursus scolaire.

L’inconséquence de ceux qui préconisent la suppression du redoublement est évidente en tant qu’ils préconisent de lui substituer (par « les moyens dégagés ») des dispositifs de « remédiations », sans doute plus coûteux et plus inutiles ! Voici donc les solutions pour traiter l’échec scolaire : la pédagogie différenciée, le soutien individuel, le travail en équipe. Mais il est en fait proposé d’apprendre ultérieurement aux élèves, ce qu’on s’est interdit de leur enseigner antérieurement au nom de l’innovation pédagogique ! Ces dispositifs de « remédiations » ont donc dû être trouvés à cause … de la suppression du redoublement !

Les arguments avancés sont donc fallacieux ou malhonnêtes. Ce n’est pas essentiellement le redoublement qui nous importe, mais l’incohérence d’un système qui pense trouver des solutions en aggravant les problèmes qu’il génère.

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© Guy Desbiens et Mezetulle, 2011

 

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Commentaires

Que du bon sens... et c'est quand que nous mettons cette "matière" au programme ?
La malhonnêteté des "scienteux" qui interprètent les chiffres est vraiment une calamité dans tous les domaines. Votre exemple de la Finlande par rapport au Portugal en dit long là-dessus... mais c'est toujours ainsi quand on veut comparer des choux et des carottes ; si on veut prouver que tous les légumes sont des racines, il faut bien passer sous silence les choux...  C'est tellement courant dans les "démonstrations" que ça pourrit tous les débats.
Merci de nous l'avoir rappelé.

Commentaire n°1 posté par Incognitototo le 08/05/2011 à 12h58

Le Crépuscule des idoles, [VI] Les quatre grandes erreurs
 1
Erreur de la confusion de la cause et de l'effet
Il n'y a pas d'erreur plus dangeureuse que de  confondre la cause et l’effet : c'est ce que j'appelle la véritable perversion de la raison.

Commentaire n°2 posté par Courouve le 08/05/2011 à 14h29

Bonjour,

Pourquoi ne pas créer, avec une organisation qu'il faudrait penser, pour les élèves qui doivent doubler un niveau faute de résultats, un stage obligatoire pendant les grandes vacances à l'issue duquel, par une évaluation, on jugerait apte ou non l'élève à passer dans la classe supérieure? Car enfin, s'il est vrai que tout le monde n'a pas le talent pour suivre un cursus universitaire brillant (et prétendre le contraire relève du terrorisme intellectuel) -et inversement, certains autres sont incapables de planter un clou dans un mur...- beaucoup d'élèves ne travaillent pas, n'ont absolument aucun goût à l'effort, se laissent dépérir, et pour ceux-la -la plupart-, le doublement n'aura aucune efficacité...  

Vincent

 

Commentaire n°3 posté par Vincent le 09/05/2011 à 07h09

Mezetulle a reçu la réponse de Guy Desbiens.

************

Le dispositif auquel vous pensez existe déjà : il est un élément de l’actuelle réforme des Lycées mise en place par M. Luc CHATEL. Je puis vous assurer que cela ne remédiera à rien. C’est d’ailleurs un exemple de choses qui illustre parfaitement la mentalité actuelle dominant l’éducation nationale que je ne cesse de critiquer dans les articles que Mezetulle a toujours eu la bienveillance de publier. Même si ce n’est pas forcément ce que vous voulez dire, je sais que ce genre de « moyen pédagogique », conçu par les réformateurs, repose sur l’idée angélique qu’ils se font des élèves – ils ont des difficultés et nous aurions le devoir d’y apporter coûte que coûte une solution, et en cas d’échec nous serions, en tant qu’adultes, les seuls responsables – et une idée fausse, voire haineuse, des enseignants – qui devraient avoir au moins la décence d’accepter d’assurer des cours pour les élèves les plus faibles pendant les longues vacances dont ils disposent à outrance…

Le seul problème c’est que ces dispositifs, actuellement en cours de réalisation, reposent sur le bon vouloir des élèves, qu’ils ne correspondent pas à des enseignements continus, systématiques et d’une réelle efficacité, et qu’à cet égard les enseignants ressentent, à juste titre, qu’ils sont pris en otage d’un système qui dysfonctionne, et dont ils sont impuissants à gérer les conséquences désastreuses.

Il ne s’agit pas pour moi de défendre le doublement comme s’il s’agissait d’une fin en soi ! D’ailleurs vous avez parfaitement vu le problème : dans certains cas, le niveau des élèves est tel que le doublement devient effectivement inutile et inefficace : c’est donc que le système se reproduit en prouvant par ses échecs la validité de sa logique absurde… La solution serait de rétablir un enseignement systématique des savoirs élémentaires reposant sur des principes simples et rationnels : ceux qui avaient fait le succès de l’Ecole envisagée par Condorcet puis accomplie par Jules Ferry, une Ecole qui était pourtant confrontée elle aussi à des publics difficiles. Commencer par le commencement, le Primaire, ce qui en revanche a déjà été le cas (au grand désarroi des syndicats majoritaires de l’enseignement primaire !), puis réformer le Collège, avec comme vous le disiez vous-mêmes l’introduction si nécessaire de filières adaptées à la diversité des talents, des savoirs et savoir-faire, des compétences et des aptitudes des élèves pour que chacun puisse accéder à son niveau d’excellence ; puis finir par la réforme du Lycée, mais ce qui est actuellement fait c’est l’inverse, on marche donc sur la tête, puisqu’il ne s’agit pas de réformer en profondeur le système éducatif, mais de s’adapter à son état de déliquescence en instaurant des dispositifs de « remédiation » qui ne remédieront jamais à rien.

C’est à cette condition effectivement, si à chaque niveau de scolarité il est possible de formuler des exigences objectives conditionnant l’accès au niveau supérieur de scolarité ou d’envisager une orientation conforme aux aptitudes des élèves, c’est à cette condition donc que le doublement pourrait retrouver un sens.

Réponse de Guy Desbiens le 20/02/2012 à 21h32

@Vincent

Les élèves sont censés faire une année entière en deux mois ? Ces mêmes élèves qui, selon vous, n'aiment pas travailler de septembre à juin, vont donc passer leurs mois d'été à... travailler ?

Commentaire n°4 posté par Evelyne André le 03/02/2012 à 22h22

"il ne s’agit pas de réformer en profondeur le système éducatif, mais de s’adapter à son état de déliquescence en instaurant des dispositifs de « remédiation » qui ne remédieront jamais à rien."

Oui, c'est exactement la triste tendance que les idéologues et les libéraux fous s'appliquent à faire passer à l'école. Malheureusement, même chez les professeurs dont beaucoup subissent et sont désorientés, je crains qu'il ne soit pas possible d'inverser la tendance. Utilitarisme mou, pensée molle ou loukoum si vous préférez, je ne vois pas beaucoup de Lumière dans le ciel...

 

Commentaire n°5 posté par Vincent le 24/02/2012 à 15h09

Deux "vieux" textes sur le redoublement

Déc. 2003  

"C. Thélot –  P. Joutard – B. Dancel – J. Chupiné" ou "Et propter vitam, vivendi perdere causas"

http://michel.delord.free.fr/propter.pdf

Juin 2004 :

Note technique : Le redoublement

http://michel.delord.free.fr/redoub.pdf

Bonne lecture

MD

Commentaire n°6 posté par Michel Delord le 22/03/2012 à 17h30

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Dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.

 

Prochaine représentation : 24 juin à Pont Sainte-Maxence (Oise).

 

Créée le 25 février à Beauvais avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.

Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.

Chorégraphie : Isabelle Dufau

Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.


Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.

Autres représentations  : Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.

 

 

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