Sur la réception d'un livre de Sylvain Gouguenheim
par André Perrin (1)
En ligne le 28 mars 2009
Le livre de Sylvain Gouguenheim Aristote au Mont Saint-Michel (Seuil), publié au printemps 2008, a déclenché une affaire médiatique. André Perrin revient sur les
conditions d’une réception orageuse, qui a même conduit certains universitaires à pétitionner en employant des étiquettes infamantes et en attribuant à l’auteur des « fréquentations
douteuses ». En examinant de façon détaillée, au sujet de cette affaire, la question apparemment anecdotique des bonnes mœurs intellectuelles, ce texte pose la question de l’état actuel de la
liberté de l’esprit.
Il ne s’agit pas en effet ici de savoir si les thèses de S. Gouguenheim sont discutables, mais de voir comment elles ont été discutées et de s’interroger sur ce que cela signifie des conditions
du débat intellectuel en France. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec la réception du livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau consacré à la traite négrière.
Il est navrant et inquiétant, comme lors de « l’affaire Redeker », d’avoir à rappeler qu’il appartient à la justice de juger des délits par la seule référence aux lois en vigueur, et à
l'opinion critique de débattre du vrai et du faux sans appeler à des sanctions étrangères à cette opération critique elle-même. La confusion des deux fonctions est une des bases de la méthode
inquisitoriale.
Les lecteurs s’étonneront peut-être d’une publication aussi tardive. C’est que le texte d’André Perrin, écrit dès le début de l'été 2008, avait notamment été accepté par une revue qui l'a ensuite «
mis sous le coude » pendant de longs mois, différant d'abord la date de sa parution, puis suggérant à l'auteur de fournir une contribution de nature différente, avant de le refuser enfin, au mépris
de la parole donnée. La publication en a de ce fait été considérablement retardée. Mezetulle s'honore de l'accueillir.
Sommaire de l'article
Les lignes qui suivent n’ont pas pour objet les thèses soutenues par Sylvain Gouguenheim dans
Aristote au Mont Saint-Michel (2) mais l’accueil qui a
été réservé à cet ouvrage. Son auteur a-t-il, comme l’en accusent ses détracteurs, sous-estimé les aspects positifs de la domination musulmane ? De l’importance respective des filières
orientales et occidentales, chrétiennes et islamiques, latines et byzantines, dans la diffusion et la transmission du savoir grec, il appartient aux médiévistes de discuter, et l’on peut gager que
les meilleurs d’entre eux ne le feront pas sous forme de pétitions. Ce qui ne laisse pas de surprendre, ou sinon de surprendre, hélas, du moins d’inquiéter, c’est la violence des réactions
suscitées par la publication d’un ouvrage qui, tout en s’adressant à un public plus large que celui des spécialistes, appuie sur une solide et vaste érudition un propos qui ne ressortit pas au
genre polémique, à moins, comme l’indique l’auteur dans son avant-propos, qu’on ne considère comme polémique le simple souci de défendre ce qui nous paraît vrai contre ce qui nous paraît faux.
C’est pourtant ce qui est donné à croire aux lecteurs de
Télérama : le livre de Gouguenheim est un « pamphlet »
(3), affirme le
journaliste Thierry Leclère, un « fumeux pamphlet »
(4), précise M. Youssef Seddik. Le lecteur d’
Aristote au Mont-Saint-Michel aura pourtant
bien du mal à trouver ce qui justifie cette infamante qualification, que ce soit dans le contenu de l’ouvrage ou dans le ton adopté par son auteur. Celui-ci vise davantage une opinion communément
répandue que les travaux scientifiques, naturellement moins grossiers, qui ont pu contribuer à l’accréditer et peu nombreux sont les universitaires qui sont nommément mis en cause. Lorsqu’ils le
sont, comme Alain de Libera dès les premières lignes de l’introduction, c’est à travers des formules qui ne dérogent jamais aux règles de la courtoise controverse académique : « c’est
cette « évidence » que je crois pourtant possible de discuter »
(5). Ou plus loin : « je ne peux suivre Alain de Libera qui crédite
l’Islam d’avoir effectué la « première confrontation de l’hellénisme et du monothéisme » - oubliant les Pères grecs ! »
(6). Ou
encore : « c’est pourquoi je ne suis pas ici D. Jacquart et F. Micheau qui, s’appuyant sur ce verset, jugent que … »
(7). Ou derechef :
« la position adoptée conduit M. Detienne à porter des jugements contestables … »
(8).
La réplique d’Alain de Libera publiée par
Télérama se situe dans un registre passablement différent : le sous-titre de l’ouvrage de Gouguenheim y est qualifié d’
« insidieux »
(9) tandis qu’y sont stigmatisées « l’islamophobie ordinaire » et la « double amnésie nourrissant le discours
xénophobe » (M. de Libera se cite alors lui-même dans
Le Monde diplomatique) avant que soit rejetée avec dégoût une Europe qui serait celle du « ministère de l’immigration et de
l’identité nationale » et des « caves du Vatican »
(10).
De son côté M. Max Lejbowicz n’est pas en reste de formules affables : « titre accrocheur », « compagnonnages inavoués », « insuffisances manifestes »,
« toupet », « désinvolture »
(11). Pour leur part, MM. Martinez-Gros et Loiseau dénoncent une « démonstration suspecte » et des
« fréquentations intellectuelles […] pour le moins douteuses »
(12), rejoignant sur ce terrain 56 « chercheurs » qui ont trouvé chez
Gouguenheim un « projet idéologique aux connotations politiques inacceptables » et du « racisme culturel »
(13). M. Blaise Dufal,
« doctorant » à l’EHESS inscrit le livre de Sylvain Gouguenheim dans le courant d’une « pensée catholique « néo-conservatrice » et estime qu’il n’aurait pas dû être publié
« par un éditeur de référence »
(14). M. Thierry Leclère, le journaliste déjà cité de
Télérama, flétrit dans cet hebdomadaire les
« propos islamophobes » et les « inepties »
(15) de Sylvain Gouguenheim tandis que M. Youssef Seddik, toujours dans
Télérama, ne
mâche pas ses mots : « répugnant dessein […] réduction raciste » […] il est stupide qu’un historien […] »
(16).
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Universitaires et pamphlétaires
Pour peu qu’il prenne la peine de lire
Aristote au Mont-Saint-Michel, et pas seulement les tribunes qui accablent son auteur, le lecteur verra bien de quel côté se trouve le ton du
pamphlet. Il en va de même si l’on a égard au contenu de l’ouvrage qui, se cantonnant dans un terrain strictement historique, ne comporte guère de références à l’actualité et ne s’aventure pas dans
ce « va-et-vient entre le passé et le présent »
(17) qu’Alain de Libera revendique pour lui-même dans
Penser au Moyen Âge, s’exposant ainsi à
illustrer ce que Paul Ricœur appelait le « moi pathétique »
(18).
La comparaison des deux livres est éclairante. Dans le sien, Alain de Libera ferraille avec Le Pen, « le paladin de la Trinité (sur-Mer) »
(19), blâme
la spéculation immobilière et la concentration de la main d’œuvre dans des cités-dortoirs, ironise sur la messe en latin et fulmine une sentence contre le « racisme vestimentaire »
(20) qui a présidé, selon lui, à la querelle du foulard islamique :
Est-il si difficile d’admettre qu’une jeune musulmane refuse de s’affubler d’un « 501 déchiré aux genoux, aux cuisses ou aux fesses » ? Est-il
interdit de penser que le port universel du jean produit des hommes-sandwiches, qu’il transforme l’individu en support de marques « sponsorisant » un rêve que l’on achète, qu’il impose
une nouvelle forme d’usure : celle du vêtement inusable, à la fois monnaie d’échange et valeur refuge, uniforme de vies interchangeables autant que premier signe visible de l’identité
sociale ? L’école n’a pas à prescrire un look, mais à accueillir tout le monde … (21)
On reste un peu ébahi devant cette étourdissante rhétorique qui laisse entendre que la commission Stasi a débouché sur une loi dont la scélératesse aurait consisté non seulement à
proscrire le port de signes religieux à l’école, mais encore à
prescrire celui du jean à tout le monde et celui du « 501 troué aux fesses » aux jeunes musulmanes…
Entendons-nous bien : il n’y a rien de honteux à désapprouver la loi sur les signes religieux, même si on peut le faire sans traiter de « racistes » ceux qui l’approuvent ; il
n’y a rien de blâmable à dénoncer la spéculation immobilière, même si, ce faisant, on ne s’expose guère à rencontrer la contradiction ; il n’y a rien de déshonorant à vitupérer Le Pen et feu
Mgr Lefebvre, même si on court ainsi moins de risques qu’à vitupérer Mahomet ou l’intégrisme islamiste. On comprend mal en revanche que si ces considérations ont leur place dans un ouvrage à
prétention « scientifique », le livre de Gouguenheim ait pu être qualifié de « pamphlet » et l’on ose à peine imaginer ce qu’auraient dit les journalistes de
Télérama
et les pétitionnaires de l’ENS-LSH, soucieux de la réputation scientifique de leur école, si Gouguenheim s’était permis ce que se permet Alain de Libera.
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La race des signeurs
Partons de la pétition de l’ENS-LSH : on pourra ainsi prendre la mesure de l’amour de la science qui anime les pétitionnaires. Ceux-ci considèrent le livre de Sylvain Gouguenheim comme
« inattendu et iconoclaste », au rebours des 56 chercheurs pour lesquels « ce qui est présenté comme une révolution historiographique relève d’une parfaite banalité ». Cette
distorsion tient peut-être à ce que les historiens ne sont pas légion parmi les pétitionnaires : à peine 27 sur plus de 200 (2 professeurs, 10 maîtres de conférences, 7 ATER, 1 PRAG, 2
enseignants, 3 élèves, et 2 anciens élèves). Ce déficit explique peut-être que l’une des signataires, professeur de philosophie, prenne soin de préciser qu’elle est elle-même la veuve d’un autre
ancien élève, historien lui, lequel se trouve ainsi, par alliance et à titre posthume, enrôlé dans la troupe des pétitionnaires. Pour en finir avec les détails cocasses, signalons que les auteurs
de la pétition affirment que c’est de son appartenance à l’ENS-LSH que Sylvain Gouguenheim « tire pour bonne part sa légitimité ». On fera observer à tous ces élèves et à la plupart de
ces anciens élèves que M. Gouguenheim tire avant tout sa légitimité des travaux universitaires qui lui ont permis d’accéder au grade de professeur des universités et aux fonctions de professeur à
l’ENS-LSH tandis que c’est eux, au contraire, qui, faute d’avoir fait leurs preuves, n’ont, pour le moment, d’autre légitimité que la qualité d’élève ou d’ancien élève dont ils excipent
complaisamment.
L’essentiel est ailleurs : n’ayant rien à dire sur le livre de Gouguenheim, ils s’émeuvent de ce que celui-ci « sert actuellement d’argumentaire à des groupes xénophobes et islamophobes
qui s’expriment ouvertement sur internet ». Pire encore, on aurait trouvé sur le site
Occidentalis un commentaire signé Sylvain G. Tout en convenant que « rien de ce qui circule
sur internet n’est
a priori certain », les pétitionnaires réclament « une enquête approfondie » et, davantage, «une enquête informatique approfondie ». Mais qui donc va
diligenter cette enquête ? Quel juge d’instruction ? Saisi par qui ? Sur la base de quel délit ? Toujours est-il que l’idée de créer un tribunal de l’inquisition informatique
pour juger un médiéviste est une bien belle idée, et qui a au moins le mérite de réconcilier tradition et modernité. Ce n’est pas en vain que le contribuable finance les études des
normaliens.
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Liaisons dangereuses sur internet
Que les thèses d’
Aristote au Mont-Saint-Michel soient favorablement évoquées sur « certains sites internet extrémistes »
(22) est un des plus
itératifs arguments utilisés contre son auteur : on le retrouve aussi bien dans la diatribe des 56 chercheurs que dans celle de MM. Martinez-Gros et Loiseau. On pourrait s’étonner de
rencontrer semblable argument sous la plume d’universitaires dont la plupart jugeraient probablement du dernier vulgaire qu’on imputât à Nietzsche, par exemple, les conceptions de tous ceux qui se
sont placés sous son patronage.
Cependant puisque c’est d’internet qu’il s’agit, il est peut-être utile d’aller voir ce que l’on trouve sur les sites en question.
Occidentalis recommande la lecture des derniers livres de
Chahddortt Djavann et du général Bigeard, ce qui ne permet peut-être pas de subodorer de fortes affinités intellectuelles entre ces deux auteurs. Mais il y a plus étonnant : non seulement le
premier livre de Chahddortt Djavann,
Bas les voiles, avait fait l’objet d’une recension favorable dans le journal
L’Humanité en date du 9 octobre 2003, mais le second,
Ce
qu’Allah pense de l’Europe, celui-là même que recommande le site
Occidentalis, est également vanté sur le site
Débat militant. Lettre publiée par des militants de la LCR dans
les termes suivants : « son livre est un outil indispensable pour les révolutionnaires et les progressistes qui militent contre le racisme, pour l’unité des opprimés et veulent combattre
pour la démocratie ». (Lettre 59 du 11 février 2005). Que de fréquentations intellectuelles douteuses pour Chahddortt Djavann ! On ne sait pas trop si elle est compromise avec l’extrême
droite ou avec l’extrême gauche, mais ses accointances avec l’extrémisme ne font, elles, pas de doute …
Poursuivons notre enquête. Dans la rubrique Cinéma du site des
Identitaires figurent des critiques louangeuses de
La vie des autres,
Les chiens de paille,
L’empire
des sens,
Le feu follet,
Dogville, tandis que dans la rubrique Livres on recommande la lecture de Malek Chebel et de Slavoj Zizek. Le site du
Groupe Sparte recense
élogieusement
L’avènement de la démocratie de Marcel Gauchet et
Impasse Adam Smith de Jean-Claude Michéa. Et que dire du site de
L’esprit européen où des textes de Régis
Debray, Michel Jobert, Emmanuel Todd, Jean Baudrillard et Georges Corm voisinent avec ceux de Jean Cau et d’Alain de Benoist ? En voilà des compagnonnages inavoués !
Si l’internaute n’est pas fatigué, qu’il se rende alors sur le site officiel de Tariq Ramadan : dans la rubrique « Coups de cœur » il y trouvera, à côté d’autres textes, celui de la
chanson
L’aigle noir de Barbara. Faut-il en conclure que Barbara aurait réclamé un « moratoire » sur la lapidation des femmes réputées infidèles ? On rétorquera peut-être
que Barbara n’est plus là pour protester contre sa présence sur le site de Frère Tariq. Soit, mais Alain de Libera est, lui, bien vivant. Dans son article de
Télérama il écrit :
« Je pourrais m’indigner du rapprochement indirectement opéré dans la belle ouvrage entre
Penser au Moyen Âge et l’œuvre de Sigrid Hunke, « l’amie de Himmler » »
(23). Monsieur le Professeur ordinaire à l’Université de Genève aurait pu s’indigner du rapprochement beaucoup moins indirect
(24)
opéré sur le site
oumma.com qui célèbre les « excellents travaux » d’Alain de Libera (5 juillet 2006) et le « merveilleux ouvrage » de l’idéologue nazie (10 février
2004).
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La méthode de l’omelette
Il est vrai qu’on ne reproche pas seulement à Sylvain Gouguenheim la présence de son livre sur des sites extrémistes, mais encore les remerciements qu’il a adressés à un auteur « proche de
l’extrême droite »
(25), M. René Marchand. Les qualités d’ancien élève de l’Ecole Nationale des Langues Orientales et d’arabisant de ce dernier ne sont
jamais mentionnées, les opinions politiques qu’on lui prête suffisant manifestement à le disqualifier et, par ricochet, à discréditer le travail de Gouguenheim. Les 56 chercheurs écrivent :
« On n’est alors plus surpris de découvrir que Sylvain Gouguenheim dit s’inspirer de la méthode de René Marchand (page 134), auteur, proche de l’extrême droite … »
(26).
Que le lecteur se reporte donc à la page 134 pour découvrir quelle est la méthode de René Marchand dont Sylvain Gouguenheim s’inspire coupablement. L’auteur y écrit ceci, et seulement ceci :
« Il faut, selon les mots de R. Marchand, « détecter la réalité derrière le vernis de l’histoire recomposée » ». Chercher à détecter la réalité derrière les apparences de
l’histoire recomposée serait donc une méthode d’extrême droite ? Ce qui veut dire que les historiens qui n’appartiennent pas à ce courant politique ne soupçonnent pas que la légende puisse se
mêler à l’histoire ? Qu’ils accueillent les témoignages fournis par les documents sans les critiquer ? Qu’ils n’imaginent pas que les faits rapportés dans les récits ont pu être déformés,
volontairement ou involontairement, par les intérêts, les passions ou les illusions de ceux qui les ont rapportés ? On aimerait que cette méthodologie de l’histoire pour le moins inattendue
fût explicitée. En attendant on conseillera à ceux qui tiennent que l’omelette de la mère Poulard nécessite, pour être réussie, l’usage d’une poêle à long manche et un feu de bois bien vif, de
s’assurer que cette méthode n’a pas été préconisée par des cuisiniers d’extrême droite.
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Etes-vous un raciste culturel ?
Inusable procédé, la
reductio ad hitlerum a encore de beaux jours devant elle, d’autant qu’elle se redouble aujourd’hui de ce qu’on pourrait appeler une
reductio ad contemptionem
generis. L’ouvrage de Gouguenheim est en effet accusé par les 56 chercheurs de déboucher sur un « racisme culturel ». Un « racisme culturel », c’est-à-dire, si les mots ont
encore un sens, un racisme qui n’a rien à voir avec la notion de race : l’important pour nos chercheurs n’est pas de trouver le mot juste, mais le mot qui tue. Les chercheurs ont cherché, et
ils ont trouvé qu’à notre époque l’imputation de racisme est l’arme absolue qui permet de discréditer un adversaire qu’on n’a ni le courage ni le talent d’affronter loyalement.
Examinons cependant ce qui, dans le cas d’espèce, justifie cette imputation :
L’ouvrage débouche alors sur un racisme culturel qui affirme que « dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots, de leurs assonances et de
leur résonances, alors que dans une langue indo-européenne, il viendra d’abord de l’agencement de la phrase, de sa structure grammaticale. […] Par sa structure, la langue arabe se prête en effet
magnifiquement à la poésie […] Les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles qu’elles défient presque toute traduction » (27).
Les langues étant assimilées à des races, le racisme consisterait ici à soutenir qu’elles ne sont pas équivalentes et que certaines sont plus propres que d’autres à exprimer telle ou
telle forme ou tel ou tel contenu de pensée. Notons tout d’abord que Lorenzo Minio-Paluello, cité par Gouguenheim
(28), jugeait la langue arabe peu adaptée au
discours philosophique : son « racisme culturel » avait-il été dénoncé par les 56 chercheurs ou ceux-ci ne l’avaient-ils pas lu ?
Que le lecteur se plonge maintenant dans un ouvrage intitulé
La poésie arabe classique : il pourra y lire que « la langue arabe, au niveau morphologique semble avoir partie liée
avec sa poésie. […] la langue arabe favorise des interférences entre le son et le sens »
(29).
Qu’il se fasse maintenant internaute et se rende sur le site
Les débats (journal hebdomadaire algérien d’information et d’analyse). Il y trouvera, semaine du 5 au 11 avril 2006, un
entretien d’Amine Essegui avec l’anthropologue Ahmed Amine Dellaï. A la question qui lui est posée de savoir si la langue du pays (l’arabe algérien) pourrait devenir un vecteur de savoir et aspirer
à une reconnaissance académique, l’anthropologue répond : « Non, absolument pas, dans le cas du monde arabe. Pour le savoir et la connaissance scientifique, c’est déjà un grand problème
pour la langue arabe classique, alors la langue populaire … ». Passons sur ce « racisme culturel » à l’endroit des langues populaires qui contrevient au principe sacré de l’égale
dignité de toutes les langues … Mais M. Ahmed Amine Dellaï ne se borne pas à dire, comme Gouguenheim, que la langue arabe se prête magnifiquement à la poésie, ni, comme Minio-Paluello, qu’elle est
peu adaptée au discours philosophique : il va jusqu’à soutenir que l’arabe classique a des difficultés à se faire le vecteur de la connaissance scientifique.
Le détecteur de « racisme culturel » n’est pourtant pas au bout de ses peines – ou de ses plaisirs. En effet, l’un des pourfendeurs de Gouguenheim, M. Martinez-Gros, cosignataire de
l’article intitulé "Une démonstration suspecte", a publié en 2006 un ouvrage intitulé
Ibn Khaldûn et les sept vies de l’Islam. On en trouve une recension dans
La presse littéraire
en date du 25 septembre 2006 où on peut lire ceci :
Gabriel Martinez-Gros insiste, comme A. Cheddid, sur l’importance de l’appartenance à l’Islam et de l’usage d’une langue commune, l’arabe, qui grâce à ses subtilités
et ses glissements de sens réels, est l’outil idéal pour s’attaquer à l’histoire universelle.
Si ce compte rendu est fidèle, on ne pourra pas ne pas se demander ce qui, en dehors des passions idéologiques, permettrait de considérer qu’il est raciste de dire que « par sa
structure, la langue arabe se prête […] magnifiquement à la poésie », mais qu’il n’est pas raciste d’affirmer que « grâce à ses subtilités » elle est « l’outil idéal pour
s’attaquer à l’histoire universelle ».
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Iconographie de l’islamophobie ordinaire
Cependant la passion inquisitrice ne s’arrête pas à scruter ce qui, dans le texte de Sylvain Gouguenheim, pourrait permettre de lui imputer des arrière-pensées inavouables. Ainsi M. Lejbowicz
commence-t-il par s’en prendre à l’illustration qui orne la première de couverture de son ouvrage. Qu’un livre intitulé
Aristote au Mont-Saint-Michel soit illustré par une enluminure
représentant le Mont-Saint-Michel pourrait paraître assez naturel au profane. Malheureusement sur celle-ci le Mont est surmonté d’un ciel où l’archange saint Michel affronte un dragon. M. Lejbowicz
imagine tout d’abord que c’est Aristote qui est déguisé en saint Michel : « Faut-il penser qu’en éduquant l’Europe latine un Aristote exempt d’arabismes a rejoint la milice
céleste ? »
(30). Dans une longue note M. Lejbowicz précise que l’enluminure est extraite des
Très riches heures du duc de Berry, qu’il faut
la dater de 1411-1416 et non pas de 1402-1416 et il la situe en près de 200 mots dans le contexte historique de sa genèse. Puis il conclut :
Il n’y a pas d’image innocente, aussi belle soit-elle. En valoriser une, sans prendre la précaution de préciser les conditions de sa création ni le sens que
ses créateurs (les frères Limbourg) et son commanditaire (Jean de Berry, l’un des frères de Charles V) lui ont attribuées [sic], conduit à s’abstraire de l’histoire et à ouvrir les vannes de la
mythologie (31).
Ici on serait tenté de suggérer au lecteur de parcourir les rayons de sa propre bibliothèque afin d’y dénombrer les ouvrages dont la quatrième de couverture satisfait à ces réquisits
lorsque la première comporte une illustration, mais pour lui faire gagner du temps nous l’inviterons simplement à examiner la couverture de
Penser au Moyen Âge, d’Alain de Libera, dans la
collection Essais des éditions du Seuil. Elle représente un oriental barbu occupé à déchirer un manuscrit. La quatrième de couverture indique qu’il s’agit d’un détail d’une fresque de S. Maria
Novella dont l’auteur est Andrea Bonaiuti, mais ne donne pas son titre, encore moins évidemment les circonstances de sa création ni les intentions de son commanditaire. Tenu dans cette ignorance,
le lecteur va-t-il spontanément supposer que cette image, pas du tout « innocente », représente un hérétique repenti ? Ne risque-t-il pas plutôt d’y voir le symbole de la destruction
d’une bibliothèque sur l’ordre d’un calife réputant inutiles les livres qui sont en accord avec le Coran et pernicieux ceux qui ne le sont pas ? Et en ce cas, M. de Libera n’aura-t-il pas
ouvert « les vannes de la mythologie » ? Eu égard à la vigilance dont font preuve M. Lejbowicz, les 56 chercheurs et tous les autres, on peut se demander comment Alain de Libera a pu
échapper à l’accusation d’ « islamophobie ordinaire » et on peut supposer que c’est pour cette même raison qui a permis à M. Martinez-Gros d’éviter celle de « racisme
culturel ».
Outre la
reductio ad hitlerum sous ses diverses formes, deux autres procédés sont utilisés de façon récurrente contre le livre de Gouguenheim. L’un consiste à dénoncer des erreurs de
détail (il dit par exemple que Jean de Salisbury a commenté Aristote dans son
Metalogicon alors que cet ouvrage n’est pas un « commentaire ») ou des défauts insignifiants qui ne
changent rien à l’essentiel de ses thèses, mais qui visent à disqualifier son auteur et à éviter ainsi de discuter ses thèses en ce qu’elles ont d’essentiel. L’autre consiste, en lui faisant dire
ce qu’il ne dit pas, à déceler chez lui des contradictions imaginaires. Nous examinerons le premier de ces procédés tel qu’il est exemplairement mis en œuvre dans l’article de M. Lejbowicz et le
second dans le texte des 56 chercheurs.
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Ignoratio elenchi(32)
M. Lejbowicz a soigneusement épluché la bibliographie sélective de 15 pages qui clôt l’ouvrage. Il fait apparaître que dans cette bibliographie (qui comporte quelque 275 titres), l’indication des
première et dernière pages des articles ou contributions n’est pas donnée, contrairement à l’usage, pour six d’entre eux, et peut-être plus comme le suggère un « etc. ». Pire
encore : Gouguenheim mentionne les trois auteurs de l’
Histoire culturelle de la France (Boudet, Guerreau-Jalabert et Sot) selon l’ordre alphabétique de leur nom et non, comme il se
doit, en commençant par celui de M. Sot, qui a dirigé l’ouvrage. Sylvain Gouguenheim n’est-il pas ainsi bien réfuté ? Semblable cuistrerie prêterait à sourire, si on ne redoutait qu’elle
n’impressionnât les « amateurs ».
Que trouve-t-on d’autre dans cet article ? D’une part un long développement qui se rapporte à une dizaine de lignes de la page 184 de l’ouvrage. Gouguenheim y écrivait que la
« répugnance à faire œuvre individuelle, caractéristique de la chrétienté médiévale »
(33) a pu conduire certains penseurs « à taire leur
originalité et à attribuer leurs découvertes à autrui »
(34). A l’appui de cette hypothèse il citait un passage d’Adélard de Bath dans lequel celui-ci
affirme que les préventions de ses contemporains à l’égard des nouveautés le conduisent à attribuer ses idées personnelles à d’autres et plus particulièrement à faire croire qu’il les a tirées de
ses études arabes. M. Lejbowicz s’évertue à montrer que cette ruse n’a de sens que si les savoirs arabes et les savants arabophones sont prisés à l’époque. Cela va de soi, mais comme cette évidence
n’est pas contestée dans le texte de Gouguenheim, ce verbeux et laborieux développement relève de ce que les logiciens appellent, en deux mots et en latin,
ignoratio elenchi.
Tout le reste de l’article de M. Lejbowicz est consacré à établir, à propos de l’arithmétique, de l’analyse et de l’astronomie, que le niveau atteint par les mathématiciens arabophones et, grâce à
eux, par les médiévaux latins, était nettement supérieur à celui des Grecs de l’Antiquité. C’est probablement vrai, et il est possible que Gouguenheim ait sous-évalué ce niveau, mais si c’est le
cas, cela ne touche pas à ce qui est au cœur de sa thèse, celle du « filtrage » du savoir grec par l’Islam. Celui-ci, écrit Gouguenheim, « soumit le savoir grec à un sérieux examen
de passage où seul passait à travers le crible ce qui ne comportait aucun danger pour la religion »
(35). Il est évident que pour la religion, et plus
particulièrement dans le cas d’une « Eglise-Etat »
(36), l’arithmétique représente un moindre danger que la politique et la théologie, ce qui est
précisément la thèse de Gouguenheim : « si des savants arabes ou persans ont produit des ouvrages de mathématique ou d’optique, la pensée islamique écarta de sa réflexion théologique,
politique ou juridique le logos des Grecs »
(37). C’est ainsi l’ensemble de l’article de M. Lejbowicz qui est fondé sur l’
ignoratio
elenchi.
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Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas lire
La tribune publiée dans
Libération par « un collectif international de 56 chercheurs en histoire et philosophie du Moyen Âge » est intéressante à plus d’un titre. Comme Jacques
Le Goff l’a fait observer, elle n’a été signée que par « peu des principaux médiévistes »
(38). On peut en effet se demander si c’est parce qu’ils
sont internationalement connus comme « chercheurs en histoire et philosophie du Moyen Âge » que Sylvain Auroux et Barbara Cassin figurent au nombre des signataires … Passons là-dessus car
il y a plus grave. Les membres du collectif écrivent :
[...] contrairement aux affirmations de l’auteur, le fameux Jacques de Venise figure aussi bien dans les manuels d’histoire culturelle, comme ceux de Jacques Verger
ou de Jean-Philippe Genet, que dans ceux d’histoire de la philosophie, tel celui d’Alain de Libera, La Philosophie médiévale ….
Gouguenheim aurait donc affirmé que Jacques de Venise ne figurait ni dans les manuels des historiens, ni dans ceux des philosophes ? Que le lecteur prenne la peine de se reporter
aux pages 20, 106, 235 et 236 de son livre. Page 20 Sylvain Gouguenheim écrit : « Un autre phénomène est de nos jours largement ignoré, bien qu’il ait eu ses historiens : la vague de
traductions de l’œuvre d’Aristote, effectuées directement à partir des textes grecs à l’Abbaye du Mont-Saint-Michel … ». Page 106 il dit de Jacques de Venise : « Si les philosophes
ont reconnu son importance, grâce aux travaux de L. Minio-Paluello, les historiens ne lui consacrent guère d’attention ». Pages 235-236 une note précise à propos de Jacques de
Venise : « Son nom ne se rencontre guère dans les manuels. Signalons la remarque dubitative de B. Laurioux et L. Moulinier (Education et cultures …, op. cit. p.24) : on attribue à
Jacques de Venise la traduction … ».
On est ainsi fondé à se poser plusieurs questions. Alain de Libera ne figure-t-il pas au nombre des philosophes qui ont pu, grâce aux travaux de Minio-Paluello, reconnaître l’importance de Jacques
de Venise ? Est-ce que « guère » signifie, en français, « pas du tout » ? Est-ce que « largement » est synonyme de « totalement »? La distinction
du général et de l’universel serait-elle inconnue de tous les maîtres de conférences de philosophie médiévale qui ont signé ce libelle ? Et enfin est-ce que « bien qu’il ait eu ses
historiens » peut vouloir dire « parce qu’il n’a pas eu ses historiens »?
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Fallacia secundum quid et simpliciter(39)
A ne pas lire ce qui se trouve chez Gouguenheim, et à lire ce qui ne s’y trouve pas, on n’est évidemment pas en peine de déceler chez lui des « contradictions ». Les 56 chercheurs croient
pouvoir en dénoncer deux. A supposer qu’elles fussent réelles, elles seraient insignifiantes par rapport à l’objet de son livre, mais ce n’est évidemment pas ce qui importe à ses détracteurs,
décidés qu’ils sont à faire feu de tout bois. Il vaut toutefois la peine de les examiner toutes les deux.
La première est celle-ci : « Charlemagne est crédité d’une correction des Evangiles grecs, avant que l’auteur ne rappelle plus loin qu’il sait à peine lire ». Les pages incriminées
ne sont pas indiquées, mais le lecteur trouvera p. 35 la première des propositions réputées constitutives de la contradiction : « Le biographe de Louis le Pieux (814-840), Thégan, note
que, à la veille de sa mort, Charlemagne lui-même corrigeait le texte des Évangiles avec l’aide de Grecs et de Syriens présents à sa cour ». En poursuivant sa lecture jusqu’à la page 56, le
lecteur tombera sur la seconde proposition : « Lui-même (Charlemagne) voulut apprendre à lire et à écrire – et réussit la première étape. Il assura à ses enfants une éducation
élémentaire, qui servit la réputation de Louis le Pieux, une fois arrivé au pouvoir en 814. Sans être des princes lettrés, les souverains carolingiens s’entourent d’intellectuels, clercs et laïcs,
et valorisent leurs compétences ».
C’est sans doute le moment de rappeler ici la formulation aristotélicienne du principe de contradiction au livre Γ de la
Métaphysique : « Il est impossible que le même attribut
appartienne et n’appartienne pas
en même temps au même sujet et sous le même rapport »
(40). Le lecteur de bonne foi peut-il comprendre, en
lisant Gouguenheim, que c’est « en même temps », en l’occurrence à la veille de sa mort, que Charlemagne corrigeait (seul, sans l’aide d’intellectuels grecs et syriens) le texte des
Évangiles et qu’il était toujours quasi analphabète ? Le lecteur de bonne foi, non, mais les 56 chercheurs, si.
Passons à la seconde contradiction présumée : « la science moderne naît tantôt au XVIe siècle, tantôt au XIIIe ». Or Sylvain Gouguenheim avait écrit ceci : « Ce que nous
appelons de nos jours « science » s’est développé à partir du XVIe siècle, bien que les premiers pas aient été accomplis dès le XIIIe siècle »
(41). La nature de ces premiers pas est précisée page 69 : un naturalisme qui « cherche à mettre en lumière les causes des phénomènes », l’abandon dès le XIIe siècle de
l’explication symbolique au profit de « la recherche des lois auxquelles obéit le monde », ainsi que page 199 : pratique de dissections par Albert le Grand, correction par Campanus
de Novare de certaines erreurs de Ptolémée, étude du magnétisme par Pierre de Maricourt, construction de miroirs paraboliques et calcul des angles de réfraction en fonction des angles d’incidence
des rayons lumineux à travers l’eau, l’air et le verre par Witelo, prise de distance avec Aristote chez Roger Bacon et les franciscains d’Oxford. Quant à ce qui manquait pour que la science moderne
naquît véritablement, c’était clairement indiqué page 69 : « Il ne manque à cette démarche que la pratique expérimentale pour s’ériger en science ».
C’est sans doute le moment de rappeler une fois encore la formulation aristotélicienne du principe de contradiction au livre Γ de la
Métaphysique : « Il est impossible que le même
attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et
sous le même rapport »
(42). Le lecteur de bonne foi peut-il comprendre,
en lisant Gouguenheim, que c’est sous le même rapport que l’attribut « moderne » appartient et n’appartient pas au sujet « science du XIIIe siècle » ? Y a-t-il dans le
propos de Gouguenheim davantage de contradiction qu’entre
Socrate est blanc et sous un certain rapport Socrate n’est pas blanc ? Tous les maîtres de conférences de philosophie
médiévale qui ont signé ce texte – et Alain de Libera soi-même – seraient-ils si peu frottés d’aristotélisme qu’ils ignorent qu’en y dénonçant une contradiction ils se rendent coupables « du
paralogisme connu au Moyen Âge sous le titre de
fallacia secundum quid et simpliciter »
(43) ?
Si l’on répond par la négative à ces trois questions, une quatrième s’impose irrésistiblement : est-il vraisemblable que ces 56 chercheurs aient réellement lu le livre de Gouguenheim avant de
signer leur tribune ? On trouvera un premier élément de réponse en apprenant dans
Télérama (44) qu’un certain nombre d’entre eux ont réclamé le livre de Sylvain Gouguenheim à
Laurence Devillairs, directrice de la collection L’Univers historique aux éditions du Seuil, alors qu’ils avaient déjà signé leur manifeste. On trouvera un second élément de réponse, analogique
celui-là, en lisant dans
Le Figaro (45) que l’un des initiateurs de la pétition de l’ENS-LSH, M. Zancarini, a admis que ses collègues s’étaient
contentés de faire confiance aux organisateurs.
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Libera nos a malo
Il est impossible, et il serait fastidieux, de reprendre un à un tous les « arguments » qui ont été accumulés, de façon allusive et désordonnée, contre le livre de Sylvain Gouguenheim
(46) . Ce n’est pas non plus nécessaire. S’il y avait de bons arguments à lui opposer, pourquoi lui en avoir opposé tant de mauvais ? Encore une fois, il
ne s’agit pas ici de savoir si ce livre est contestable : contestable, quelle œuvre humaine ne l’est pas ? Il ne s’agit pas de savoir si ses thèses sont discutables, mais de voir comment
elles ont été discutées et de s’interroger sur ce que cela signifie des conditions du débat intellectuel en France.
Est-il conforme à la démarche scientifique et à la déontologie de l’historien, dont pourtant ils se réclament, que des dizaines d’universitaires aient osé condamner un ouvrage qu’ils n’avaient pas
lu dans un texte débutant par ces mots : « Historiens et philosophes, nous avons lu avec stupéfaction l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim … » ? Quel crédit le non-spécialiste, qui
n’est pas en mesure de faire lui-même œuvre d’historien, pourra-t-il leur accorder désormais ? Peut-on dénoncer l’idéologie au nom de la science à travers une démarche qui bafoue les règles
élémentaires de la probité scientifique et que seul le parti-pris idéologique peut rendre intelligible ?
La réception du livre de Sylvain Gouguenheim aura mis en évidence le climat délétère d’intimidation intellectuelle qui règne aujourd’hui. Celui-ci laisse peu d’espace au dialogue et peu de chances
à la liberté de l’esprit.
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© André Perrin et Mezetulle, 2009
Notes [
NB : les références en ligne ont été ajoutées par Mezetulle ]
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1. Agrégé de philosophie, ancien professeur de classes préparatoires, inspecteur d'Académie-inspecteur pédagogique régional de philosophie à
Montpellier.
2. Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, Paris, Seuil, 2008. S. Gouguenheim est professeur à l’Ecole Normale
Supérieure de Lyon.
3. Thierry Leclère "Polémique autour d’un essai sur les racines de l’Europe" Télérama 2 mai 2008. [ajout de Mezetulle: accessible en ligne ici]
4. Youssef Seddik "Grecs et arabes : déjà d’antiques complicités" 2 mai 2008. [ accessible en ligne ici ]
5. Sylvain Gouguenheim Aristote au Mont-Saint-Michel, p. 11.
6. Ibid. p. 140.
7. Ibid. p. 246 note 40.
8. Ibid. p. 255 note 16.
9. Alain de Libera "Landerneau terre d’Islam" Télérama 28 avril 2008. [ accessible en ligne ici ]
10. On pourrait évidemment se demander si cette dernière référence ne relève pas de la « christianophobie ordinaire », seule forme d’anticléricalisme tolérée, voire même
bien portée, dans le débat intellectuel contemporain.
11. Max Lejbowicz "Saint-Michel historiographe. Quelques aperçus sur le livre de Sylvain Gouguenheim", Revue internationale des livres et des idées
dans Cahiers de recherches médiévales n° 16 2009. [ accessible en ligne ici ]
12. Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau "Une démonstration suspecte", Le Monde des Livres 25-04-2008.
[accessible en ligne ici ]
13. Un collectif international de 56 chercheurs en histoire et philosophie du moyen âge "Oui, l’Occident chrétien est redevable au monde islamique"
Libération 30 avril 2008. [le lien ne fonctionne plus sur le site de Libération, le texte a été repris sur ce site ]
14. Blaise Dufal "Choc des civilisations et manipulations historiques. Troubles dans la médiévistique." 11 mai 2008. M. Dufal est "doctorant" à l’EHESS et
représentant élu de « Sud étudiant ». Il signe son texte sans faire état d’aucune de ces deux qualités et en se bornant à indiquer qu’il appartient à l’EHESS. [ article repris sur
Mediapart ]
15. Thierry Leclère art. cit.
16. Youssef Seddik art. cit.
17. Alain de Libera Penser au Moyen Âge Seuil « Essais » p. 25.
18. Paul Ricoeur Histoire et vérité Seuil 1955 p. 34.
19. Alain de Libera op.cit. p. 91.
20. Ibid. p. 108.
21. Ibid.
22. Un collectif international de 56 chercheurs … art. cit. [ On trouvera le texte de la pétition ENS en ligne ici ]
23. Alain de Libera " Landerneau terre d’Islam" art. cit.
24. Beaucoup moins indirect car si oumma.com loue sur le même ton les travaux d’Alain de Libera et ceux de Sigrid Hunke, Sylvain Gouguenheim, lui, ne les met
pas sur le même plan. De Le soleil d’Allah illumine l’Occident, Gouguenheim écrit : "L’ouvrage mériterait d’être étudié page par page tant il déforme les faits, ment par omission,
extrapole sans justifications et recourt au besoin à la tradition ésotérique". (Aristote au Mont-Saint-Michel, op. cit. p. 203). Il ne dit évidemment rien de tel de Penser au Moyen
Âge.
25. Un collectif international de 56 chercheurs … art. cit. [cliquer ici pour fermer la fenêtre des notes et revenir à l'appel] [ Retour au sommaire de l'article ]
26. Ibid.
27. Ibid. Le texte de Gouguenheim cité se trouve p. 136-137.
28. Sylvain Gouguenheim op. cit. p. 185-186
29. Odette Petit et Wanda Voisin La poésie arabe classique Publisud 1989 p. 8-9.
30. Max Lejbowicz art. cit.
31. Ibid.
32 Littéralement : ignorance du sujet. Désigne un sophisme qui consiste à démontrer ou à réfuter autre chose que ce dont il est question.
33. Sylvain Gouguenheim op. cit. p. 184.
34. Ibid.
35. Sylvain Gouguenheim op. cit. p. 137.
36. Nous empruntons cette expression à Maxime Rodinson "De la tolérance en terre d’Islam" in Méditerranéennes N° 06 MSH Paris février 1994
37. Sylvain Gouguenheim op. cit. p. 164.
38. Jacques Le Goff L’Express 15 mai 2008. Indigné par la véhémence des attaques dont Sylvain Gougenheim a fait l’objet, Jacques Le Goff l’a invité, à titre
de soutien, le 2 juin 2008, à son émission "Les lundis de l’histoire".
39 Paralogisme ou sophisme (fallacia = tromperie, supercherie) qui consiste à réputer contradictoires deux propositions qui ne le sont pas parce que l'une est prise au
sens absolu (simpliciter) et l'autre en un sens relatif (secundum quid).
40. Aristote Métaphysique Γ, 3, 1005 b 20 C’est nous qui soulignons.
41. Sylvain Gouguenheim op. cit. p. 22-23.
42. Aristote op. cit Ibid. C’est encore nous qui soulignons.
43. Alain de Libera Penser au Moyen Âge op. cit. p. 371.
44. Thierry Leclère art. cit.
45. Paul-François Paoli "L’historien à abattre" Le Figaro 15-07-2008. [accessible en ligne ici ]
46. Deux d’entre eux méritent toutefois d’être mis en rapport. On fait grief au livre de Gouguenheim d’énoncer des thèses d’une "parfaite banalité" et de faire prendre "de
vieilles lunes pour des étoiles nouvelles". Qu’Alain de Libera et quelques autres n’aient rien appris en lisant un livre qui se présente dans son avant-propos (p. 10) comme un ouvrage de
vulgarisation, c’est, somme toute, assez normal. En revanche il est faux de prétendre que les légendes et la vulgate auxquelles s’en prend Sylvain Gouguenheim soient inexistantes ou inventées de
toutes pièces pour être aisément réfutées. Pour s’en tenir au seul exemple d’Averroès, voici ce qu’on peut trouver sur le site Sciences buissonnières à l’article "La bibliothèque
d’Alexandrie" : "La plupart des connaissances de l’antiquité ayant été transmises à l’occident par les traductions arabes telles celles d’Averroès". Dès lors le reproche adressé à Gouguenheim
d’avoir utilisé le procédé du "deux poids, deux mesures" en "reprochant" à Avicenne et à Averroès de n’avoir pas su le grec, mais pas à Abélard ou à Thomas d’Aquin tombe de lui-même parce qu’il
relève d’une fausse symétrie : je n’ai, pour ma part, jamais rencontré personne qui créditât Abélard ou Thomas d’Aquin d’avoir traduit Aristote du grec, mais j’ai dû plusieurs fois détromper
des élèves de classes préparatoires qui en attribuaient le mérite à Averroès.
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Cette affaire Gouguenheim ne semble devoir jamais cesser. Autant je trouve également que le ton inquisitorial de ses détracteurs était déplacé et insupportable, autant l'ouvrage de M. Gouguenheim m'a laissé un goût amer une fois refermé.
Chaque camp s'accuse d'être plus soucieux d'idéologie que de science. C'est ce qu'écrit Gouguenheim dès l'avant-propos et ce que lui reprochent ses détracteurs. Bref, un partout, balle au centre !
Mais j'attends toujours un texte juste sur cette affaire qui ne fusse pas une prise de position uniiatérale, pro ou anti. L'ouvrage de Gouguenheim contient en lui-même une charge polémique indéniable et une mauvaise foi certaine pour qui s'est un tant soit peu intéressé au sujet.
A ce titre, il s'appuie pour critiquer De Libéra sur son essai (est-il besoin de rappeler ce qu'est un essai ?) et non sur son manuel. Dès qu'il s'agit de se référer à un manuel (page 12), on prendra soin de citer un obscur manuel (Laurioux et Moulinier) destiné à la préparation de la question inscrite aux concours d'enseignement qui avait cours en histoire médiévale à la fin des années 90. On se gardera bien de signaler que le manuel recommandé dans la majeure partie des universités était celui de Colette Beaune et par suite de s'y référer.
Vous reprochez aux détracteurs de Gouguenheim de se livrer à une reductio ad hitlerum. Certes, mais pour qui a lu l'ouvrage de Gouguenheim et quoi que vous en pensiez, difficile de ne pas y voir de même via la référence à Ingrid Hunke dont le crime n'est pas seulement d'avoir écrit n'importe quoi mais d'avoir été une nazie. Gouguenheim fait in fine des Libéra et alii les héritiers de Hunke.
A mon sens, Gouguenheim a écrit un mauvais livre. Il a eu le malheur de le faire paraître dans une prestigieuse collection pour tout amateur ou professionnel en histoire. Il ne manquait plus que la recension élogieuse d'un Roger Pol-Droit et d'une doxa universitaire à la pétitionnite facile pour obtenir le résultat que l'on sait.
Le débat historique n'y aura nullement gagné en clarté et en ressort plus politisé qu'apaisé.
Si je comprends bien Epistémé, Gouguenheim n'aurait pas dû contester certaines affirmations d'Alain de Libera dans Penser au Moyen Age parce que celui-ci a écrit par ailleurs un "manuel" intitulé La philosophie médiévale. J'avoue ne pas bien saisir la portée d'un argument qui, si on le prenait au sérieux, soustrairait à la critique toute proposition qu'un auteur avance dans un ouvrage dès lors que cet auteur a publié d'autres ouvrages où cette proposition ne figure pas. Je veux croire au contraire qu'Alain de Libera assume la responsabilité de tous les textes qu'il signe. En ce qui concerne la reductio ad hitlerum, il ne me semble pas qu'on puisse mettre sur le même plan des pétitions et des libelles qui mettent en cause nommément Sylvain Gouguenheim, qui lui imputent du "racisme culturel" et de l'"islamophobie", qui l'accusent explicitement d'entretenir des liens avec l'extrême droite, et l'annexe consacrée au livre de Sigrid Hunke dont Gouguenheim dit seulement qu'il "façonne l'air du temps", mais en aucune manière qu'Alain de Libera ou quelque autre universitaire de renom s'en serait inspiré.
Epistémé attend un "texte juste" sur cette affaire. Je lui suggère de lire celui que Rémi Brague lui a consacré dans la revue Commentaire sous le titre : "Grec, Arabe, Européen. A propos d'une polémique récente".
Rappel : les commentaires sans adresse mél valide (non visible sur le blog) ne sont pas pris en considération.
Les règles observées par Mezetulle en matière de modération des commentaires sont exposées ici.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pays_musulman Le monde comme représentation :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Harbi
harbi = non musulman = hostile à l'islam
http://www.bivouac-id.com/2009/04/03/la-television-americaine-sinterroge-bruxelles-sera-t-elle-la-premiere-capitale-musulmane-de-la-vieille-europe/
http://www.bivouac-id.com/2009/04/09/le-choc-des-chiffres-aux-pays-bas-52-des-jeunes-damsterdam-sont-dorigine-non-occidentale/
Il me semble que les règles élémentaires de la prudence, ont été oubliées depuis longtemps par l'Europe qui ne contrôle plus rien. C'est être objectif en disant que ce genre de phénomène est un bouleversement culturel de l'Europe, dont la balkanisation est tranquillement en cours. Elle est bien inquiétante, quoi qu'on en pense. J'ai vu que l'Inde termine la construction du plus grand mûr de scission du Monde pour se protejer du Bangladesh. L'Hindouisme n'est pas spécialement fondamentaliste et sert plutôt d'intégrateur religieux. Il faudrait peut être chercher à analyser certains signes et leurs causes profondes, un peu partout dans le Monde. En France tout va bien, on ne dispose d'aucun chiffres. L'avantage, c'est que votre site (philosophie, laïcité), comme tant d'autres secteurs, serviront de témoins de l'avancée des choses. Rien à dire, certains refrains prennent avec le temps, du volume, sans avoir à participer aux vocalises : et de plus en plus vite. Au fond, est ce la reflexion sur le fait qu'une autre culture puisse lentement prendre le pas pas démographique, sur une culture hôte?
Bien à vous
Jean Louis B.
Cher Jean-Louis,
Vous avez bien compris que je n'adhère pas à ce qui de près ou de loin ressemble à une problématique de "choc des cultures". Parler d'une opposition des cultures, c'est les réduire à ce qu'elles ont de particulier, de villageois, d'identitaire - A mon sens en effet, c'est à l'intérieur d'elle-même et vis-à-vis d'elle-même qu'une culture doit éprouver la division, le choc, qu'elle doit se fâcher avec elle-même si elle veut être plus qu'une culture : une civilisation.. Et c'est pourquoi je ne souscris pas à cette logique de l'invasion que vous suggérez et que vous caractérisez comme un malheur, à mon avis le malheur c'est d'être envahi par la notion même "d'identité" en tant qu'elle suppose une obligation d'appartenance. C'est pourquoi dans ce blog et ailleurs je soutiens tout ce qui me semble aller dans le sens de la pensée critique, de l'installation et du maintien d'un espace critique, lesquels me semblent nécessaires et accessibles à tous, mais qui supposent du travail...
Merci de votre réponse. Je la comprends et la partage sous certains angles, et jusqu'à un certain point.
Il convient de s'interroger personnellement sur la zone frontière au delà de laquelle son opinion ne veut pas, ne peut pas se permettre, ou n'a pas les moyens, de suivre pas celle de l'autre.
Bien à vous
Jean Louis
Sylvain Gouguenheim écrit ceci : « Que l’Islam ait conservé, grâce aux chrétiens syriaques, arabes ou arabisés, une grande partie du savoir grec est indiscutable. Que l’Occident en ait bénéficié est exact, même si ce ne fut pas l’unique canal par lequel il redécouvrit ce savoir ». (Aristote au Mont-Saint-Michel p.183). Dire que l’Islam ne fut pas l’unique canal de la transmission du savoir grec ne revient pas à dire que c’est uniquement par l’intermédiaire de Byzance que ce savoir a été transmis. Dès la première page de son livre Gouguenheim écrit : « On oublie aussi que la Grèce survivait en partie au sein de la vaste construction politique et civilisationnelle qu’était l’empire byzantin … ». (Op.cit. p.9). « En partie » ne veut pas dire « en totalité ». Quant à la méconnaissance du rôle des nestoriens, Gouguenheim la déplore quelques lignes plus loin : « Également absents de nombreux livres ou publications, les chrétiens d’Orient, les savants nestoriens, qui, par un immense et séculaire effort de traduction du grec au syriaque puis du syriaque en arabe, conservèrent le savoir grec, pour finir par le transmettre à leurs conquérants musulmans ». (p.10) Il met au premier rang des savants syriaques qui méritent d’être présentés le chrétien nestorien Jean Mésué (Yuhanna ibn Masawayh) pages 99 et 100 de son ouvrage. En ce qui concerne le livre de Raymond Le Coz Les médecins nestoriens. Les maîtres des Arabes, il est cité et mentionné à plusieurs reprises dans Aristote au Mont-Saint-Michel : page 85, page 143, page 231 notes 21 et 23, page 232 note 32, page 233 note 51, page 234 note 62, page 243 note 7.
PS Je ne sais pas si « inquisition » est un bien grand mot en regard d’« islamophobie », « xénophobie » ou « racisme ». N’oublions pas qu’il s’agit ici d’universitaires qui réclament à cor et à cri contre un de leurs collègues une enquête (c’est le sens du mot inquisition) dont le but non dissimulé est de ruiner sa carrière, opposant ainsi à sa pensée des moyens autres que ceux de la pensée.
Je découvre la réponse de M. Perrin. Il est vrai qu'au bout d'une semaine, ne voyant rien paraître, mon attention s'est détourné du sujet. C'est par un hasard fortuit que je l'ai découverte hier soir, plus d'un an après sa parution.
Je constate M. Perrin qu'à l'image de Gouguenheim dont vous vous faites un ardent défenseur, vous êtes amateur du grand jeu de la lecture sélective. La probité intellectuelle n'est donc plus à l'ordre du jour ?
Plutôt que de se lancer dans de grands discours, citons Gouguenheim. Oh, nul besoin d'aller chercher bien loin les preuves qui gisent dès l'avant-propos (pages 9 et 10) :
« Les « âges sombres » du Moyen Âge sont de retour. L'histoire culturelle de l'Europe, pourtant éclairée depuis plusieurs décennies par les travaux de nombreux médiévistes, fait l'objet d'une révision. S'impose désormais l'image biaisée d'une chrétienté à la traîne d'un « Islam des Lumières », auquel elle devrait son essor, grâce à la transmission d'un savoir grec dont l'époque médiévale avait perdu les clés. On parle d'un « héritage oublié », dont il faudrait rendre conscient les Européens.
La thèse n'aurait en soi rien de scandaleux, si elle était vraie. Il reste qu'elle repose sur un certain nombre de raccourcis ou d'approximations, et qu'elle fait l'économie d'une série d'éléments historiques pourtant bien établis. Elle relève ainsi, malgré les apparences, plus du parti pris idéologique que de l'analyse scientifique. On oublie en effet la permanence de l'attrait pour la Grèce antique au cours des premiers siècles du Moyen Âge, ainsi que les composantes culturelles grecques de la religion chrétienne. On oublie aussi que la Grèce survivait en partie au sein de la vaste construction politique et civilisationnelle qu'était l'Empire byzantin, empire que l'on évacue de l'histoire européenne. De la sorte, on laisse sous silence les échanges culturels, la circulation des manuscrits et des lettrés entre Byzance et l'Occident, ainsi que le rôle des traducteurs du grec en latin, authentiques passeurs de savoir. Au coeur de ces divers processus se situe l'oeuvre immense réalisée au début du XII° siècle par Jacques de Venise et les moines du Mont-Saint-Michel, encore trop ignorée – ou occultée. Également absents de nombreux livres ou publications, les chrétiens d'Orient, les savants nestoriens, qui, par un immense et séculaire effort de traduction du grec au syriaque puis du syriaque en arabe, conservèrent le savoir grec, pour finir par le transmettre à leurs conquérants musulmans. »
Alain de Libera, nommément mis en cause, l'une des têtes pensantes des thèses que Gouguenheim entend réfuter devrait donc répondre au schéma qu'il développe. Jacques de Venise, ignoré, occulté ? Comment expliqué l'extrait suivant alors :
« En dehors des traducteurs de Tolède, trois Latins hellénistes ont traduit des textes directement à partir du grec. Le premier de ces traducteurs qui ont vraisemblablement rassemblé leurs matériaux à Byzance, voire en Sicile, lors de séjours plus ou moins prolongés, est Jacques de Venise. Traducteur d'Aristote, il était présent à Constantinople en 1136, lors du débat ayant opposé Anselme de Havelberg à l'archevêque de Nicomédie. Il traduisit les Seconds analytiques, les Réfutations sophistiques, une partie de la Métaphysique (la Metaphysiqua vetus) et la plupart des textes composant les Parva naturalia. » (in La philosophie médiévale pages 348-349 de la première édition Quadrige). Jacques de Venise est cité à d'autres reprises. Il suffit de se reporter à l'index des noms et des titres en fin de volume.
Les chrétiens d'Orient, les savants nestoriens, absents ?
« Beaucoup de traducteurs ne sont pas musulmans : on compte parmi eux des chrétiens nestoriens ou jacobites. » (in Penser au Moyen Âge, p.101 de l'édition Point au Seuil.)
On pourrait multiplier les exemples, cités de larges extraits du manuel de Libera pour voir à quel point la thèse de Gouguenheim est fabriquée de toute pièce en ne retenant que ce qui la sert et en prenant grand soin d'évacuer tout élément qui vient en amoindrir l'impact. A qui ne lit que Gouguenheim, trouver par exemple dans les ouvrages de Libera des phrases telles que celles ci-dessus devrait être impossible.
Je m'interroge donc fortement sur la probité intellectuelle de M. Gouguenheim dont l'ouvrage est de systématiquement minimiser l'apport arabe au profit d'un apport endogène a contrario systématiquement mis en avant. Sa thèse, loin de permettre un rééquilibrage ne fait que renverser la tendance qu'il dénonce.
Il aurait très bien pu écrire qu'il estime que les traductions provenant de l'arabe sont surévaluées, rejoignant ainsi Rémi Brague (auquel il se réfère abondamment au demeurant), tenter de démontrer que l'apport de Jacques de Venise est sous estimé. Cela ne m'aurait nullement choqué. Non, ce que je trouve inadmissible, c'est de monter de toute pièce une prétendue idéologie que l'on ne retrouve pas chez ceux qu'il critique, tristes hères qui occulteraient (sic!) des années d'un patient labeur de médiévistes ignorés.
Par contre, vous ne semblez pas choqué par ses références à des personnes résolument hostiles à l'Islam en tant que civilisation, que ce soit Delcambre, Marchand ou encore Bat Yeor (auteur pour cette dernière du très utilisé concept d'Eurabia). La lecture sélective a vraiment de beaux jours devant elle...
Réponse de l'auteur reçue par Mezetulle.
Le commentaire d’Épistémè comporte trois arguments (ou procédés, le lecteur en jugera) que je reprends dans l’ordre où ils se présentent.
1 – Ayant cité un large extrait de l’avant-propos d’Aristote au Mont-Saint-Michel (p. 9-10), Épistémè affirme qu’Alain de Libéra y est « nommément mis en cause », puis il entreprend de laver celui-ci de l’accusation d’avoir ignoré ou « occulté » Jacques de Venise ainsi que les chrétiens d’Orient et les savants nestoriens, accusation qui aurait été portée contre lui par Sylvain Gouguenheim.
Épistémè pourra aisément constater en se relisant qu’Alain de Libéra n’est pas « nommément mis en cause » dans le passage qu’il cite, ni page 9, ni page 10. En revanche la note 1 page 9 renvoie à la mention, page 217, de deux ouvrages, celui de M.-R. Menocal, The Arabic Role in Medieval Literary History. A Forgotten Heritage, et celui d’Alain de Libera, Penser au Moyen-Âge, « notamment p. 98-142 ». Cette note 1 prend place à la fin de la phrase suivante : « On parle d’un « héritage oublié », dont il faudrait rendre conscients les Européens ». Les pages 98-142 de Penser au Moyen-Âge sont celles qui constituent la totalité du chapitre 4 de cet ouvrage, chapitre intitulé « L’héritage oublié » et « A Forgotten Heritage », sous-titre de l’ouvrage de Maria Rosa Menocal signifie en anglais « Un héritage oublié ». Ce qui est donc « reproché » à Alain de Libéra ce n’est nullement d’avoir ignoré Jacques de Venise ou les savants nestoriens, mais d’avoir utilisé la notion d’ « héritage oublié ». Et cette notion est en effet contestable. Elle est par exemple contestée par Rémi Brague dans l’article dont j’avais conseillé la lecture à Épistémè : « cet héritage a été oublié par qui ? L’homme de la rue ne l’a jamais oublié, pour la bonne raison qu’il ne l’avait jamais su. Mais les gens un peu cultivés ? ». Et Rémi Brague de montrer que les générations d’orientalistes qui se sont succédé depuis le XVIe siècle ont tout au contraire mis en évidence le rôle des Arabes dans la transmission du savoir antique.
Nulle part dans son ouvrage Sylvain Gouguenheim n’accuse Alain de Libéra d’avoir ignoré Jacques de Venise ou les chrétiens d’Orient. A propos de Jacques de Venise il écrit à l’inverse : « Si les philosophes ont reconnu son importance, grâce aux travaux de L. Minio-Paluello … » (Aristote au Mont-Saint-Michel p. 106). Par ailleurs la phrase « Également absents de nombreux livres ou publications, les chrétiens d’Orient, les savants nestoriens … » ne peut être interprétée comme signifiant « Également absents de tous les livres … » et pas davantage « Également absents des livres d’Alain de Libéra », du moins au regard des exigences ordinaires de la probité intellectuelle.
2 – Épistémè n’aurait été « nullement choqué » si Gouguenheim s’était contenté de rejoindre les conceptions de Rémi Brague. Il trouve en revanche « inadmissible de monter de toute pièce [sic] une prétendue idéologie que l’on ne retrouve pas chez ceux qu’il critique ». Là encore, si Épistémè avait pris le soin de lire Rémi Brague, il n’aurait pu tenter de l’opposer à Gouguenheim sur ce point. Voici en effet ce que Rémi Brague écrit dans l’article dont j’avais conseillé la lecture à Épistémè :
« Si […] on pense au non-spécialiste qui cherche à s’informer dans la presse ou dans les médias, force est de constater que la légende qui y domine actuellement, « la thèse la plus médiatisée », est bien celle contre laquelle s’élève Sylvain Gouguenheim, lequel ne prétend pas faire plus que « donner à un public aussi large que possible […] des éléments d’information et de comparaison issus des travaux de spécialistes, souvent peu médiatisés ». […] On a en tout cas un peu vite fait de dire que Sylvain Gouguenheim s’en prendrait à des moulins à vent, que « personne » n’adhérerait à la légende rose que j’ai dite. Car encore une fois, si l’on veut dire : personne parmi les spécialistes, la cause est entendue. Si l’on veut dire en revanche : personne parmi ceux qui font l’opinion, on se trompe lourdement. »
3 – Épistémè considère que je devrais être « choqué » par les références de Gouguenheim à « des personnes résolument hostiles à l’Islam en tant que civilisation, que ce soit Delcambre, Marchand ou encore Bat Yeor ». Je ne connais guère M. Marchand, mais il semblerait qu’il soit ancien élève de l’École nationale des langues orientales ; quant à Anne-Marie Delcambre, elle est agrégée d’arabe et docteur en civilisation islamique. Que voilà de curieux cursus universitaires pour des personnes hostiles à l’Islam en tant que civilisation ! Mais quand bien même ce serait le cas ? Je lis régulièrement, sous la plume d’intellectuels huppés et politiquement corrects, des diatribes contre la civilisation occidentale et les méfaits de la tradition judéo-chrétienne : devrais-je en être choqué ? Puisque Épistémè a pu extraire trois auteurs hostiles à l’Islam en tant que civilisation d’une bibliographie qui comporte quelque 275 titres, je lui suggère de se livrer au même exercice avec la liste des quelque 280 pétitionnaires anti-Gouguenheim et de vérifier qu’il n’y en a pas trois parmi eux qui puissent être soupçonnés d’être « résolument hostiles » à la Chrétienté comme civilisation.