Elisabeth Badinter : voie royale à temps partiel ou voie lactée à temps complet ?
Une lecture du livre Le conflit, la femme et la mère
par Catherine Kintzler

En ligne le 8 mars 2010

En cette journée rituelle du 8 mars consacrée aux droits des femmes, Mezetulle a lu le livre salutaire et plein d'inquiétude que Elisabeth Badinter publie chez Flammarion au sujet de la maternité : Le conflit, la femme et la mère.


Le retour de la mère sacrificielle au nom de la nature

On sait, de mémoire d'humanité, combien la maternité, particulièrement lorsqu'elle est imposée comme un devoir absolu devant lequel tout le reste doit s'effacer, pèse sur la liberté des femmes. Le féminisme du XXe siècle a combattu cette mentalité sacrificielle par une libération de type "moderne", notamment appuyée sur les artifices bienfaisants de la technique. C'était sans compter avec le retour du naturalisme qui, secondé par une certaine forme d'écologie, vous explique gravement que la couche-culotte jetable, le lait maternisé et le biberon, ce n'est pas seulement ringard, c'est irresponsable. Le modèle de la femme libérée des années 1970 serait  donc celui d'une mauvaise mère, qui refuse son lait et sa présence de tous les instants au bébé. Il risque aujourd'hui de s'effacer devant le modèle de la mère idéale, qui doit tout et se doit tout entière, tout le temps, à son bébé.

Pour resserrer les boulons et rappeler les femmes à un destin exclusif de reproductrices, rien ne vaut le ressort puissant de la culpabilisation. Page 112-113, dix commandements de l'allaitement sont alignés dans la version sacralisée et féroce diffusée par l'association alternamoms. En voici un:
"Tu ne sèvreras pas tes enfants en fonction de ton confort. Les études ont montré que les enfants étaient biologiquement prêts à être sevrés entre trois ans et demi et sept ans".
Ajoutons que le lait maternel doit bien sûr être disponible à la demande de l'enfant et chaque fois que celui-ci le demande - 12 à 15 fois par nuit pourquoi pas ? - et que la pratique du "cododo" est souvent suggérée (pourquoi en effet, ne pas coucher avec sa maman ? si le papa est gêné ou s'il a peur d'écraser le petit, on conseille de mettre un oreiller entre lui et la dyade fusionnelle mère-enfant). On l'aura compris, pour ces fanatiques du retour inconditionnel à la nature, un allaitement "responsable" requiert le temps complet, l'abnégation totale. On se demande au passage avec inquiétude quels adolescents, quels adultes peut produire cette très longue voie lactée confite en dévotion et en génuflexion devant "l'imperium" de l'enfant.


Le French paradox de la maternité

Mais le livre ne se contente pas de pointer la "barque trop chargée" qui finit par rendre incompatibles la maternité et une vie libre et active dirigée vers l'extérieur à tel point que les femmes, prises dans cette tenaille, n'ont plus que deux solutions: immoler leur liberté sur l'autel d'une maternité dévoratrice ou renoncer à tout désir d'enfant. Les ultimes chapitres, alimentés par des statistiques, font apparaître un paradoxe. C'est que, championne en contraception et en IVG, pratiquant l'encouragement public des "mauvaises mères" avec une école maternelle accueillant des enfants très jeunes, bonne dernière des pays européens dans la pratique de l'allaitement (objet d'un choix et non d'une pression sociale, il s'effectue presque toujours à "temps partiel"), forte d'une tradition plus que séculaire où les femmes sont femmes avant d'être mères, la France connaît cependant de façon durable l'un des plus forts taux de fécondité au sein des pays occidentaux - alors que ceux qui encouragent l'allaitement et l'abandon de l'activité professionnelle voient les femmes se détourner du choix maternel.
L'auteur avance alors une hypothèse qui n'est pas sans rapport avec celle qu'elle soutenait naguère dans son ouvrage sur L'Histoire de l'amour maternel (1):
Cet état d'esprit collectif, à la fois libéral et déculpabilisant, joue certainement un rôle positif dans la décision de procréer. Plus on allège le poids des responsabilités maternelles, plus on respecte les choix de la mère et de la femme, et plus celle-ci sera encline à tenter l'expérience, voire à la renouveler. Soutenir la maternité à temps partiel, que d'aucuns considèrent pourtant comme insuffisante et comme coupable, est aujourd'hui la voie royale de la reproduction. En revanche, exiger de la mère qu'elle sacrifie la femme qui est en elle ne peut que retarder plus encore l'heure de la première maternité et même la décourager.
Souhaitons avec elle que, à la croisée de la voie royale de la maternité à temps partiel et de la voie lactée sacrificielle à temps complet, les jeunes femmes continuent à résister au discours culpabilisant : pour être libres et elles-mêmes bien sûr, mais aussi pour faire librement les enfants qu'elles souhaitent.

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© Catherine Kintzler, 2010

1 - L'Amour en plus. Histoire de l'amour maternel, Paris : Flammarion, 1980, rééd. 2010.

Sur un sujet voisin, lire sur ce blog :  Les Femmes savantes de Molière : savoir, maternité et liberté.

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Publié dans : Politique, société - Par Catherine Kintzler
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Commentaires

bonjour,
merci pour votre intervention que je trouve pertinente.
J'ai eu deux enfants et différents maternages pour chacun : allaitement partiel jusqu'à 18 mois pour le premier (né en Allemagne, reprise du travail à Berlin vers l'age de 7 mois), et sevrage à 4 mois et demi pour le deuxième (qui refusait le sein après une reprise de travail plus précoce).
Quoi que je partage vos idées, surtout sur le fait de choisir et non pas subir, je trouve qu'allaitement et portage (à tout vent!) peut aussi rimer avec liberté et mobilité. Si l'expression public du maternage n'était pas aussi "tabou" en France, les bébés quand ils sont tout petits sont transportables n'importe où n'importe quand. Pour nous (à Berlin) c'était, cinéma, concerts, festivals, en couple et avec bébé. Il était porté par nous deux et allaité à tout vent au besoin (métro, jardins, rue).

Avec le deuxième, se promener avec ma poudre guigoz et mon thermos n'est pas commode dutout (je le fais quand même). De manière générale on n'aime pas trop voir les bébés dehors le soir (en France on se sent culpabilisé!! mais pas en Allemagne ou j'ai déjà vu des bébés avec parents au cinéma ou en concerts (dont RAPP!!! dans le cadre d'un festival international de poésie).
Donc allaiter, oui. Mais pas rester cloitrée chez soi à 100% pour bébé.

Voilà, je voulais aussi apporter cette touche.

Fouzia
Commentaire n°1 posté par Foufou le 12/03/2010 à 17h31
NB. Bien que l'adresse électronique déclarée par la commentatrice précédente ne soit pas valide, Mezetulle publie néanmoins le commentaire dans la mesure où son témoignage permet de préciser certains points.

Merci pour ce témoignage. En fait, Elisabeth Badinter ne dit jamais qu'il ne faut pas allaiter ! Ce n'est pas un livre contre l'allaitement. Elle pointe de façon pertinente, me semble-t-il, un maternalisme-naturalisme sectaire qui aboutit à une servitude totale et prolongée des mères ainsi qu'à une éducation plus que permissive plaçant l'enfant dans une position de tyran dont on doit toujours accepter les demandes.

Le "French paradox" de la maternité, comme vous le soulignez, a probablement un côté conventionnel et s'accompagne d'une sorte de "bienséance" quant à la visibilité des bébés en particulier en soirée, mais il semble que cela change, on commence à voir beaucoup plus les bébés un peu partout en France, y compris là où ils auraient été "mal vus" il y a encore quelques années... transports en commun, cafés, restaurants, etc.
Mais il faut penser à leur mettre des bouchons d'oreille pour les emmener au concert "live" ou au cinéma, car le niveau sonore pratiqué dans ces lieux endommage déjà gravement l'audition des adultes !!!
Réponse de Catherine Kintzler le 12/03/2010 à 19h12

Elisabeth Badinter est toujours passionnante; j'ai commencé à lire son livre. Attention, sur ce point précis de l'allaitement, elle confond beaucoup de choses. Elle mélange de vrais excès (les prescriptions d'un site internet américain) avec les choix de mères françaises (comme moi). Elle considère que le biberon est forcément une libération. Moi qui ai allaité et biberonné quatre enfants, je peux vous dire que le biberon, c'est bien plus fatigant et aliénant. Surtout quand on reprend la vie professionnelle, ce que j'ai fait après chaque congé de maternité. J'ai allaité deux enfants tout en travaillant (pour les deux autres, j'avais sevré très tôt), et je regrette de n'avoir pas allaité plus longtemps. Beaucoup de mères m'ont enviée en me voyant allaiter ("ah, j'ai toujours regretté de n'avoir pas pu allaiter"), manquant dramatiquement d'informations sérieuses.
Un exemple: donner le sein à la demande, quinze fois par jour, c'est indispensable pendant les premiers jours et premières nuits, mais pas à trois mois! L'allaitement n'est pas une génuflexion devant l'impérium de l'enfant; au contraire, cela favorise le repos de la mère, la relation avec le bébé et le "non" au moment où le bambin en a besoin.
Véronique

Commentaire n°2 posté par Véronique 974 le 15/03/2010 à 21h40
En allant jusqu'au bout du livre, vous pourrez voir que l'auteur ne commet pas les confusions que vous lui attribuez. Je pense en particulier au chapitre dont la lecture m'a donné l'idée de reprendre le terme "French paradox", qui est très clair à ce sujet. Il ne s'agit pas de condamner l'allaitement en lui-même (et certainement pas tel que vous le décrivez), mais bien les dérives sectaires du "materno-naturalisme" et notamment la "mise à disposition" à volonté de la maman pendant une très longue période allant jusqu'à plusieurs années.

Mais c'est vrai que le livre d'Elisabeth Badinter dérange, et c'est bien l'un de ses intérêts !
Réponse de Mezetulle le 15/03/2010 à 22h29

   Elisabeth Badinter ne mérite pas les quelques polémiques alimentées par les médias lors de la parution de son dernier livre. Avec son mari, elle représente la meilleure part des intellectuels de notre époque. Et c’est une femme, il n’y en a pas tant. Sa lecture en particulier de l’histoire du patriarcat politique ( et religieux) en lien avec le patriarcat familial est magistrale.

Je n’ai malheureusement pas encore lu Le conflit, la femme et la mère et votre article m’en donne envie. Etablit-elle un lien entre ce retour «  fanatique » de la «  mère naturelle » avec la religion catholique  comme vos termes le laissent implicitement entendre ? ( « cette très longue voie lactée confite en dévotion et en génuflexion ») . Il me semblait  que ces crispations sur des traditions ou supposées telles étaient plutôt liées à une réaction  face à la désacralisation au sein de la société, à un sentiment de menace devant une perte des valeurs, des repères traditionnels…  

Commentaire n°3 posté par Jacqueline Simunic le 18/03/2010 à 17h57
Le livre montre aussi, hélas, que la droite traditionnelle n'est pas la seule à entonner l'hymne du maternalisme naturaliste...
Réponse de Mezetulle le 19/03/2010 à 15h37

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