Chapeau ou casquette ? Non : béret !
par Catherine Kintzler
La randonnée en montagne s'accompagne d'un plaisir préliminaire que Mezetulle savoure à petites bouchées gourmandes la veille d'un départ : préparer le sac
(1). Le contenu de ce dernier a déjà été effleuré dans l'article Jogger ou randonneur . Mais outre le sac, on emporte aussi bien sûr tout ce qu'on met sur soi : voilà
une mine presque inépuisable de questions passionnantes toujours mal décidées, de choix déchirants. Les enjeux de ces choix ne sont peut-être pas aussi amples que ceux que Mezetulle a naguère
soulevés dans Couette ou couverture, mais ils méritent une petite pensée tout de même.
Prenons les choses par le haut. Impensable de partir en montagne sans couvre-chef. J'exclus d'emblée la randonnée hivernale, qui fait l'unanimité avec le très
disgracieux et triste bonnet, m'en tenant à la sortie d'été où un soleil agressif est en principe de la partie. A observer les coutumes reçues par les randonneurs rencontrés en montagne depuis
plus de trente ans, un dilemme oppose généralement ceux du chapeau (dont le concept technique inclut aussi le bob) et ceux de la casquette. Mais ni l'un ni l'autre ne convient vraiment : il faut
trouver une troisième voie.
Le chapeau, gracieuse civilité au cœur de la nature
Longtemps, j'ai eu un faible pour le chapeau.
Indémodable, le chapeau soutient sa prétention au prestige, il unit avec une pointe d'affectation le passé et le présent, le rural et l'urbain, la rigueur de la symétrie et l'artiste désordre
d'une crâne inclination, il admet des déclinaisons infinies dans le genre et dans le port, coiffant gracieusement hommes et femmes selon leur morphologie et leur complexion. Imbattable pour la
politesse, par le raffinement du geste qui l'ôte ou qui le recoiffe, le chapeau affirme une sorte d'entêtement des bonnes manières, un attachement à la civilité et à la frivolité dans des lieux
où elles sont d'autant plus urgentes qu'elles paraissent hors-sujet. Il ponctue ostensiblement la présence humaine dans une nature par définition indifférente, quand elle n'est pas hostile. Même
dans la version commando brousse-léopard qui s'acharne à l'abrutir tout en l'amollissant, il conserve quelque chose qui ressemble à de la préciosité, il sort toujours un peu du rang.
Côté technique, il n'est pas dépourvu de vertus. Protégeant aussi bien et simultanément front, oreilles et nuque par une ombre propice, il ne demande aucun ajustement laborieux dans les changements d'exposition. Sa coiffe loin ou près du crâne selon son degré d'enfoncement permet une ventilation réglable. Son ample visibilité n'est pas à négliger.
Je l'ai pourtant abandonné, le réservant à des lieux plus avenants et domestiqués où seules ses qualités brillent, alors que la montagne - même moyenne - parcourue sac au dos souligne ses défauts
et les rend presque permanents. Le vent des crêtes le transforme en fanion capricieux et bruyant, et le fixer par une jugulaire ne sert qu'à l'empêcher de s'envoler tout à fait - sans compter que
ce cordon disgracieux vient s'emmêler avec celui des lunettes de soleil. Qu'il soit ou non agité par le vent, son bord arrière vient frotter le haut du sac. Enfin, un peu trop volumineux, il est
assez difficile à ranger, et quand on le roule pour le glisser dans le sac, il en sort flapi, affreusement ondulé sur les bords, ayant perdu toute sa superbe... c'était bien la peine.
Le bob : un chapeau avili
Mais pourquoi s'enorgueillir d'un chapeau à larges bords? Il y a le bob, qui reste tout de même un chapeau si on en analyse la composition : coiffe ourlée d'un bord circulaire régulier.
Consciencieusement enfoncé sur la tête, le bob résiste aux rafales et ne tutoie jamais le haut du sac à dos. Malléable, il se love aisément dans la poche du sac, et en ressort inchangé :
puisqu'elle est déjà toujours froissée, sa mocheté demeure imperturbable. Voilà le hic - car ne parlons pas de la prétendue protection qu'il offre, toujours obtenue au prix d'un inconfort ; trop
près de la peau, il habille plus qu'il n'abrite. Mais surtout sa laideur inattaquable vient à bout de n'importe quelle tête, si altière soit-elle. Je n'ai jamais vu personne qui, coiffé de ce
stupide couvre-chef, n'ait pas l'air d'un demeuré ou au mieux d'une cloche.
En fait, pour qu'il soit présentable et qu'il ait quelque vertu flatteuse, il faudrait le porter comme celui des matelots américains : bords retroussés, ce qui revient à en annuler l'intérêt.
Lequel, si on réfléchit bien, se borne principalement à être jetable sans regret, vu son coût dérisoire - et même parfois nul, distribué comme goodie. Que l'on prenne la chose dans un
sens - « Je ne vaux rien et la preuve c'est que je suis moche » - ou dans l'autre - « Je suis moche et mon
excuse c'est que je ne vaux rien » -, le bob reste irréversible, présentant toujours la même face jusque dans cette
espèce d'humilité ostentatoire. Il suffit de voir une profusion de bobs plongeant sur le nez de troupes ambulantes bon enfant qui s'extasient à chaque détour du sentier pour se sentir presque
coupable d'être un peu moins moche, un peu moins débraillé, un peu plus distant. Le bob ne rabat pas seulement le chapeau à son moment idiot, il le trahit ; c'est un chapeau avili, passé à la
lessiveuse. [ Haut de la page ]
La casquette et son urbanité décalée
Une solution de compromis serait de bricoler le bob pour le porter retroussé partiellement, de manière à former une visière. Mais là, il est évident que la casquette le surclasse. Même si on la
choisit exempte de blason brodé snobinard, branchouillard et coûteux, même lorsqu'elle est aussi modeste que le bob, elle n'affiche pas d'orgueilleuse laideur. Il faut même reconnaître qu'elle
peut avoir une certaine classe, sans bien sûr atteindre celle du chapeau dont elle conserve quelque chose de l'insolence urbaine, en la poussant parfois aux limites de la provocation. Porter en
montagne une casquette de rappeur noire à visière plate obstinément orientée de travers même si le soleil tape de l'autre côté, c'est sans aucun doute inadapté et générateur de souffrance
inutile, mais on sent bien que c'est exprès - et là, dans ces circonstances, il y a une esthétique porteuse d'une morale de l'exception devant laquelle on ne peut que s'incliner, même si on la
trouve un peu tapageuse.
Si l'on modère ces extravagances baroques, la casquette en général ne fait pas mauvaise figure en montagne. Moins sensible au vent qu'un chapeau, elle protège bien les yeux d'une lumière
malfaisante et se montre adaptée au port du sac à dos. Mais les oreilles exposées... hum.. ce n'est pas toujours l'idéal. Pour le rangement dans le sac, elle est en revanche pire que le
chapeau, avec sa visière rigide et cassante. Enfin, il faut bien l'avouer : plutôt seyante sur la tête des hommes, elle convient généralement très mal aux femmes. A moins d'étudier savamment le
passage d'une queue de cheval dans la bride de réglage arrière, façon catogan, mais alors adieu aux variations d'exposition, on est sûre d'attraper un coup de soleil ; et puis vraiment quel geste
chichiteux à faire chaque fois qu'on doit la recoiffer après l'avoir ôtée...
Le béret et la versatilité de la Pyrenean Touch relookée
Alors ? Après de longues années d'insatisfaction technique, esthétique et morale, j'ai opté, malgré ma méfiance envers ce qui sent le terroir et qui ne se mange ni ne se boit, pour un grand
classique pyrénéen : le béret (2).
Sans aller jusqu'au surdimensionnement de la « tarte » du chasseur alpin, le béret peut être suffisamment large et
malléable pour que son ombre protège à volonté aussi bien le front et les yeux que la nuque ou les oreilles, et cela sans aucun mouvement de rotation, par l'inclinaison que lui imprimera une
simple chiquenaude. Il se roule aussi bien qu'un bob, se met dans la poche dont il ressort sans dommage et n'offre aucun point de contact avec le haut du sac pendant la marche. Le vent ne le
déloge pas. En laine (naturellement « respirante »), il garantit aussi bien de la chaleur que du froid, et résiste assez longtemps à la pluie. Son esthétique peut selon l'humeur
et le moment enraciner le marcheur dans le Sud-Ouest profond, mais aussi se décaler en un tour de main vers des looks moins traditionnels - il se portera plat, incliné, en casquette, en pointe, à
l'envers, bouffant : il permet toutes les utilités, tous les effets, toutes les drôleries. En cas de coup de froid, il peut se transformer en bonnet englobant les deux oreilles : impossible, même
ainsi, d'avoir l'air aussi idiot qu'avec un bob.
La morale « couteau suisse » minimaliste du sac à dos (un objet doit pouvoir remplir deux fonctions) est donc
ici amplement satisfaite. Et l'esthétique y trouve aussi son compte. Coiffe rurale longtemps réservée aux hommes (souvent en armes), le béret est aisément et
fort gracieusement passé sur la tête des femmes, allégé de son ourlet en cuir et arborant des couleurs variées pastel ou fluo qui lui donnent un zeste d'urbanité contemporaine, lui épargnant du même coup la connotation militaire où le poussent le bleu marine, l'amarante, le vert sombre et le noir. Il
suffit d'un clin d'oeil, d'un petit clinamen effleurant la Pyrenean Touch pour relooker le béret sans abolir son ancienneté pastorale, pour lui donner l'universalité et
l'actualité qui le sortent du musée des coutumes locales désuètes, et pour le débarrasser de sa mauvaise réputation franchouillarde.
Alors je n'hésite plus, coiffée d'un béret, à aggraver mon cas en lestant le sac de randonnée d'un morceau de fromage odorant et d'une baguette de pain.
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© Catherine Kintzler, 2011
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Dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.
Prochaine représentation : 24 juin à Pont Sainte-Maxence (Oise).
Créée le 25 février à Beauvais avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.
Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.
Chorégraphie : Isabelle Dufau
Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.
Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.
Autres représentations : Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.
Bé moi, je reste un inconditionnel du chapeau de brousse... transformable en béret, en casquette, en chapeau, en béret... ventilé et "complétable" par un mouchoir couvrant la nuque en cas de grandes chaleurs... pliable et reprenant sa forme... et qui ne s'envole pas au vent, grâce à sa cordelette, qui en plus est escamotable.
Mais chacun son truc, il est vrai que vous promenant dans les Pyrénées, c'est mieux de tout de suite pouvoir établir un signe de reconnaissance avec les autochtones...
Bien à vous.
Oui j'ai aussi essayé ça ("version commando-brousse-léopard" dans l'article ci-dessus), je crois même que je pourrais dénicher une photo où je le porte, mais franchement ça ne va pas à tout le monde et j'oubliais un détail : le chapeau de brousse est plus lourd qu'un béret de laine non doublé... et une fois dans le sac, ça compte !
Mes origines me font compléter cet articles qui me plait bien
Le béret va bien au delà de la simple Pyrenean Touch, et de la tradition pastorale. Autrefois tout le béret, lorsqu’il était remis à un enfant, représentait le passage dans le monde des adultes, une sorte de tradition initiatique.
Symbole de l’homme il marquait une identité régionale et avaient de nombreuses utilités détournées comme : porte monnaie, sac pour la cueillette, coussin pour se protéger du froid sur les gradins de la cancha de pelote ou du terrain de Rugby.
Quand au fromage il se doit d’être de brebis et surtout pas Istarak ou autre marque aussi lointaine du vrai gout que commerciale. Mais il n’est pas trop odorant. Frais il ravi nos épouses, plus vieux et donc plus corsé il s’accompagne à ravir d’un bon rouge, Irouléguy, Madiran .
Malheureusement cet attribut est aussi utilisé par de nombreuses armées de part le monde et je frémis toujours quand je le vois sur des têtes belliqueuses.
Mon grand-père italien d'origine portait aussi un béret... et bien sûr il n'était pas le dernier pour le fromage et le vin !
Je retiens l'usage "coussin pour le stade de rugby" auquel je n'avais pas pensé ça me servira certainement cet hiver.
Votre com. me rappelle un très beau récit de Francis Jammes, Almaïde d'Etremont, qui se déroule dans les Pyrénées et le jeune héros porte un béret.
Ça dépend des matières, oui, il en existe des semi-rigides qui sont lourds, le mien est en coton et souple (je l'imperméabilise moi-même, si nécessaire, avant une course)... Je viens de peser celui qui me suit depuis 20 ans... Il fait exactement 109 grammes, cordelette et serre-cordelette inclus. Le béret que j'ai (format minimum), fait 88 grammes (et je vois qu'il y en a de beaucoup plus lourds sur le Net jusqu'à 150 g)... 21 grammes de différence ne me feront pas renoncer à toutes les fonctionnalités de mon chapeau... et en plus je peux ainsi me prendre pour Indiana Jones, alors qu'avec un béret, je vois pas très bien à qui je pourrais m'identifier, à part à Superdupont, le personnage de Gotlib qui luttait contre l'Anti-France...
Bonjour,
Franchement, même avec un grain de sel, l'expression "pyrenean touch" est odieuse.
Cordialement
Déjà impressionnée par le contenu et l'ingéniosité de votre sac à dos, je suis très admirative de cette réflexion sur le couvre-chef le plus adapté à la marche en montagne, où la virtuosité du style ne cède en rien à la finesse de l'analyse... J'aimerais tout de même réhabiliter un peu le bob, dont le côté "caliméro" reste sympathique. De mon côté (Alpes du Sud pour 2 semaines), j'essaie en ce moment un genre de bob dont le rebord est fragmenté en croissants que l'on peut relever séparément et attacher par pressions à la partie supérieure du chapeau, tout en dégageant une bande ajourée qui aère bien le crâne. Pour être honnête, le résultat est assez aléatoire mais on s'amuse bien...
C'est un bob Hi-Tech Touch !
Je m'étonne qu'aucun des intervenants n'ait évoqué la "Chanson du Béret" de l'illustre Persicot (1931), que l'on chantait encore dans mon école dacquoise à la fin des années 50. Elle est certes pétrie de conformisme religieux, mais retenons ces deux vers, qui illustrent le propos de Catherine Kintzler :
"You lou capeth, qu'ou bouti dens la potche,
Qué souy gascoun e porti lou berret"
(Moi mon chapeau, je le met dans ma poche
Je suis gascon et porte le béret")
Foin de communautarisme ou de régionalisme ! Les occitanistes contesteront sans doute la graphie ci-dessus ; dans les Landes on ne parle pas tout à fait comme ça, ce texte est plutôt du béarnais. Mais, n'oublions pas que la première langue dite aujourd'hui "minoritaire" fut l'occitan -qui était sans doute majoritaire à la Révolution : c'est le ralliement politique à la République de beaucoup de régions occitanophones qui a empêché le développement d'un "national-régionalisme" comparable à celui de la Bretagne ou du Pays Basque... Comme quoi, sous certains bérets, la réflexion politique a sa place.
Enfin, je tiens à signaler un usage pratique supplémentaire du béret (le vrai, bien imperméable !) que tout chasseur (je n'en suis pas) ou randonneur accompagné d'un chien connaît bien : on peut, en creusant le dessus, le remplir d'eau de sa gourde pour donner à boire à l'animal, quand aucune source ne se présente (cas fréquent sur le Causse ou dans la pierraille des cîmes pyrénéenne). Adichats !