Bloc-notes actualité
Atys de Quinault et Lully à l'Opéra-comique :
l'étouffement tragique en pleine lumière
J'ai eu la chance de voir Atys à L'opéra-comique puis je l'ai regardé avidement
ensuite sur Mezzo . C'est tout simplement éblouissant. Je n'ai
jamais rien vu et entendu de plus beau et de plus émouvant à l'opéra depuis.... Les Noces de Figaro mise en scène "mythique" de G. Strehler dans les années 70.
Bien sûr j'avais vu cette production lors de sa création en 1987. Et cette fois, c'est encore plus beau, parfaitement chanté, dansé, joué, déclamé, parfaitement stupéfiant. Car tous les
ingrédients de l'opéra - poème, drame, musique, chant, danse, diction, merveilleux tragique, sans oublier décors et costumes - sont mis à leur plus haut niveau pour un grand et long moment
de beauté et de pensée : on en sort épuisé, terrassé, le souffle coupé. On se sent soi-même grandi et on ne se croyait pas digne de tant de hauteur. Le dispositif haletant inventé par Quinault et
Lully (y compris par une implacable lenteur qui réussit à vous mettre hors d'haleine) est mis en tenaille entre la baguette de William Christie et la mise en scène de Jean-Marie Villégier : il
opère comme une machination, il ne vous lâchera pas.
Ce plaisir est de ceux qui vous remuent. Non, on ne va pas à l'opéra pour "passer un bon moment", ni même pour s'extasier sur une musique "divine" qui vous laisse tranquille, mais pour faire une
salutaire et puissante insomnie ensuite, pour se surprendre à penser ce qu'on n'aurait jamais osé, pour se retrouver là où on ne s'attendait pas à être.
Juste un exemple. L'intrigue repose sur un "topo" de pastorale, mis à la sauce tragique. Une divinité (Cybèle) s'éprend d'un mortel (Atys) - par ailleurs déjà plongé dans une situation
inextricable puisqu'il aime une princesse promise à un roi ; il n'avait vraiment pas besoin de ça. Elle s'humanise par là et "descend" de sa condition mais ne renonce pas pour autant à ses
pouvoirs : elle lui fait savoir de manière effrayante que si l'amour qu'elle lui porte n'est pas payé de retour, ça ira mal pour lui. Tel est l'enjeu de la fameuse Scène des Songes qui vire au
cauchemar, et de quelques autres scènes terrifiantes dans leur simplicité d'étouffement tragique. Mais voilà, ça ira mal pour tout le monde : la déesse, pour arriver à ses fins, déclenche des
forces souterraines à l'effet boomerang qu'elle ne contrôle pas. Forces "sorties des Enfers" mais que Jean-Marie Villégier a sombrement et sobrement placées sur la scène du dernier acte, car
elles sont en effet toujours là, ces forces ravageuses que chacun porte en soi. Et en contemplant la lamentable magnificence de l'autodestruction des personnages "à leur insu de leur plein gré",
on comprend pourquoi les vers que Quinault met dans la bouche de Cybèle dans une scène légèrement comique,
Lorsqu'on est au-dessus de toutOn se fait, pour aimer,Un plaisir de descendre (II, 4)ne sont pas
seulement un clin d'oeil à ceux que Corneille écrivait 35 ans plus tôt dans Cinna, faisant d'Auguste, le puissant empereur, le plus malheureux des hommes :
Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,Il se
ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre. (1)
Ils en relèvent, s'il le fallait encore, la vérité tragique, la pire, celle qui ne vient pas de l'extérieur. Elucidation perverse dans son exhibitionnisme, telle que seule la scène lyrique,
conduite de main de maître par Lully et Quinault, pouvait l'effectuer : car si le pire n'est jamais exclu de la tragédie, l'opéra, pour sa
part, ne vous en épargne même pas le spectacle en pleine lumière.
1 - Cinna, II, 1. Louis Racine, dans sa Vie de Jean Racine (1747), raconte l'anecdote suivante au sujet de son père Jean faisant étudier Corneille
à son jeune frère : " il lui fit apprendre par cœur des endroits de Cinna et lorsqu’il lui entendait réciter ce beau vers :
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre,
Remarquez bien cette expression, lui disait-il, avec enthousiasme. On dit aspirer à monter, mais il faut connaître le cœur humain aussi bien que Corneille l’a connu
pour avoir su dire de l’ambitieux qu’il aspire à descendre. "
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Dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.
Prochaine représentation : 24 juin à Pont Sainte-Maxence (Oise).
Créée le 25 février à Beauvais avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.
Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.
Chorégraphie : Isabelle Dufau
Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.
Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.
Autres représentations : Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.
Vous pensiez à DSK ce puissant qui aspire à se faire descendre ?
Cela fait plaisir d'être lue jusqu'au bout, y compris la note de bas de page !
On n'a pas attendu la psychanalyse pour "connaître le coeur humain". Le théâtre de Corneille convoque à reconnaître ce que donnent nos propres petites noirceurs mesquines et inavouées une fois qu'on les convertit en passage à l'acte et qu'on les hisse au sommet de la brillance. La tragédie, dit Corneille, met en scène "le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle" (Discours de l'utilité et des parties du poème dramatique 1660) - on remarquera l'équivalence tragique vertu/crime, que reformulera La Rochefoucauld.
Donc lire les classiques et aller voir leurs pièces n'est pas de tout repos ! Ce qui n'empêche pas de lire aussi les psychanalystes - voir cet article de Serge Hefez http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/05/18/une-mysterieuse-autodestruction_1523840_3232.html