Libéralisme et précarité : Adam Smith
par Marc Parmentier
En ligne le 7 avril 2009
Au sein d'un ouvrage considéré comme le premier manifeste du libéralisme économique, Adam Smith mène une analyse remarquablement précise de la précarité et de ses
composantes. Alors que le risque de pauvreté est perçu comme inévitablement lié à la précarité dans les connotations et les usages actuels du terme libéralisme, Adam Smith considère ce
risque comme un dommage, et son système permet de le conjurer. Ainsi, la conjugaison de la précarité et de la pauverté n'est nullement inscrite dans les tables de la loi du libéralisme classique et
les plus libéraux ne sont peut-être pas ceux qu'on pense...
La précarité a fait irruption dans le débat politique au cours des années 1970, le terme désignant des situations sociales et professionnelles très diverses dont le point commun était d'entraîner
de nouvelles formes de pauvreté (1). Cette date récente pourrait faire croire que la précarité n'est qu'une conséquence lointaine et malheureuse d'un libéralisme dévoyé. En découvrant chez A.
Smith une analyse de ses divers aspects, économiques, psychologiques, sociaux, nous pouvons affirmer qu'il n'en est rien et qu'elle constitue, dès l'origine, un élément constitutif du
« système de la liberté naturelle », élément qu'Adam Smith interprète comme un dommage auquel ce système doit apporter des remèdes.
Définitions
Au XVIIIe siècle le sens et les domaines d'application de l'adjectif « précaire » (étymologiquement ce qui est obtenu par une prière) évoluent rapidement. Du sens juridique hérité du
droit romain (2) s'opère un glissement vers un sens politique. Chez Rousseau la précarité est une caractéristique de l'état de nature auquel le contrat social doit mettre un terme (3). Mais c'est
Adam Smith qui introduit le terme dans le champ de l'économie politique en lui conférant une nouvelle signification très précise. La précarité caractérise une forme d'organisation du travail, celle
des emplois intermittents (inconstancy of employment):
Dans certaines professions, l'occupation est plus constante que dans d'autres. Dans la plus grande partie des ouvrages de manufactures, un journalier est à peu près
sûr d'être occupé tous les jours de l'année où il sera en état de travailler; un maçon en pierres ou en briques, au contraire, ne peut pas travailler dans les fortes gelées ou par un très mauvais
temps et, dans tous les autres moments, il ne peut compter sur de l'occupation qu'autant que ses pratiques auront besoin de lui; conséquemment, il est sujet à se trouver souvent sans occupation.
Il faut donc que ce qu'il gagne quand il est occupé, non seulement l'entretienne pour le temps où il n'a rien à faire, mais le dédommage encore en quelque sorte des moments de souci et de
découragement que lui cause quelquefois la pensée d'une situation aussi précaire (those anxious and desponding moments which the thought of so precarious a situation must sometimes
occasion) (4).
Trois points semblent remarquables dans cette analyse : l'impact psychologique de la précarité ; le possible effet d'entraînement entre précarité économique et précarité sociale (5)
; la caractérisation de la précarité professionnelle comme un handicap auquel il faut remédier par une compensation salariale (6).
La précarité psychologique
Selon A. Smith, la discontinuité du travail entraîne « des moments de souci et de découragement », non pas mécaniquement mais seulement dans certains cas et par le biais d'une
représentation de la précarité. La compensation du sursalaire n'est pas donc destinée seulement à assurer la subsistance matérielle dans les périodes d'inactivité mais bien à compenser un dommage
psychologique, une « anxiété », terme qui, chez T. Hobbes, caractérisait la raison humaine dans sa volonté et en même temps son incapacité à voir suffisamment loin dans l'avenir (7).
C'est la seule occurrence du terme en ce sens dans
La Richesse des Nations (8) mais pas dans l'oeuvre d'A. Smith, puisque l'
anxiety est au contraire un concept central de sa
Théorie des sentiments moraux où elle apparaît d'autant plus redoutable qu'elle est le fruit de l'imagination et de l'incertitude (9).
Bien que l'anxiété ne soit pas un effet automatique mais seulement éventuel de la précarité, cette seule éventualité suffit à ôter la « tranquillité d'esprit » laquelle constitue, aux
yeux de Smith, une composante plus essentielle au bonheur que la richesse matérielle (10). La précarité en effet n’est pas seulement l’incertitude, c’est l’incertitude menaçante parce qu’imminente,
l’incertitude d’un futur si proche qu’il contamine tout sentiment de sécurité dans le présent.
La précarité sociale
Le découragement (
despond) (11), second effet entraîné par la précarité, doit être interprété comme une perte de la valeur travail, ce qui montre qu'Adam Smith n'envisage pas seulement les
dommages psychologiques mais aussi les dommages sociaux de la précarité.
Son analyse repose non seulement sur l'idée que le travail constitue la richesse (idée déjà présente chez J. Locke et D. Hume) mais surtout sur la conviction selon laquelle l'emploi
(
employment) constitue la modalité « normale » de l'existence. De surcroît l'emploi « normal » s'inscrit dans un continuum, il est un
habitus dont
l'interruption comporte des dangers. Le premier d'entre eux atteint le corps social, privé d'un quantum de force nécessaire à son développement économique. A la condamnation morale de l'oisiveté se
substitue la dénonciation de la déperdition de force de travail qu'elle entraîne (12). L'habitude n'est plus condition d'une vertu morale mais d'une vertu économique, même si son interruption
présente le même type de menaces que dénonçaient les moralistes chrétiens. Le « découragement » désigne une déperdition de force, une perte de vertu économique.
Mais le danger du découragement est également d'une autre nature. C'est pour le travailleur précaire, outre le risque de marginalisation par rapport aux valeurs en vigueur dans son entourage (13),
une perte d'espoir. La tranquillité d'esprit en effet, essentielle au bonheur, n'en est pas la condition suffisante. Le bonheur suppose la perspective d'un avenir meilleur et non d'un état
stationnaire :
C'est dans l'état progressif de la société lorsqu'elle est en train d'acquérir successivement plus d'opulence, et non lorsqu'elle est parvenue à la mesure complète
de richesse dont elle est susceptible que véritablement la condition des pauvres qui travaillent, celle de la grande masse du peuple, est plus heureuse et plus confortable; elle est dure dans
l'état stationnaire; elle est misérable dans l'état de déclin (14)
Ceci tient au fait que, pour Adam Smith comme pour Hume, les travailleurs doivent avoir pour but d'accéder à une certaine forme de luxe (15). Dès lors, par une sorte d'argument
a
fortiori, tout se passe comme s'il fallait avoir l'idée d'un progrès à venir pour se sentir en sécurité dans le présent.
Conclusion
Au sein d'un ouvrage considéré comme le premier manifeste du libéralisme économique, Adam Smith mène une analyse remarquablement précise des trois composantes, économique, psychologique et sociale,
de la précarité et du risque d'entraînement de l'une à l'autre. Alors que ce risque est perçu comme inévitable dans les connotations et les usages actuels du terme, Adam Smith ne le considère pas
comme tel puisqu'au contraire son système permet de le conjurer au moyen d'un sursalaire. On comprend dès lors que la précarité considérée comme un processus entraînant irrémédiablement la pauvreté
ne résulte que de la double peine que constitue la conjugaison activité intermittente + bas salaire, diamétralement opposée à la politique salariale préconisée par Adam Smith, et n'est donc
nullement inscrite dans les tables de la loi du libéralisme classique.
© Marc Parmentier et Mezetulle, 2009
NB. Marc Parmentier est maître de conférences à l'Université de Lille-III, membre de l'équipe de recherche Savoirs Textes Langages. Lire ses autres articles publiés sur ce blog.
Notes [
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Les différents sens du terme sont analysés par Jean Claude Barbier, « A Survey of the Use of the term Précarité in French Economics and Sociology »,
Document de travail du CEE n° 19, Centre d'études de l'emploi, 2002. Cf. également J.C. Barbier, « La précarité, une catégorie française à l’épreuve de la comparaison
internationale », Revue française de sociologie n° 46-2, 2005.
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Type de propriété sans contrat, qui laisse à celui qui l’octroie tout pouvoir d’agir à sa guise et place celui qui le reçoit dans une situation de totale
dépendance. Voir l'article « Précaire » de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.
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Le contrat social est un « échange avantageux d’une manière d’être incertaine et précaire contre une autre meilleure et plus sûre » (Contrat
Social, livre 2, chapitre 4, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, 1979, t.III, p. 375).
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Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, livre 1, chapitre 10, section 1, trad. G. Garnier, Paris, Flammarion, éd.
« GF », p. 177.
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Dans le reste de son ouvrage A. Smith emploie encore l’adjectif precarious dans un sens proche de celui de ses contemporains. Ainsi évoque-t-il
la « subsistance précaire » (precarious subsistence) des peuples chasseurs (trad. cit., t.2, p. 314).
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Adam Smith prend l'exemple des maçons, qui sont mieux payés que la moyenne des ouvriers, bien que leur métier soit facile à apprendre : « Les hauts
salaires de ces ouvriers sont donc moins une récompense de leur habileté, qu'un dédommagement de l'interruption qu'ils éprouvent dans leur emploi (compensation for the inconstancy of their
employment). » (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, trad. cit., p. 177).
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« L'anxiété de l'avenir dispose à s'enquérir des causes des choses : en effet, cette connaissance rend l'homme d'autant plus apte à ordonner le
présent en vue de son plus grand avantage » (Léviathan, trad. F. Tricaud, Paris, Sirey, 1971, p. 103). Mais, dans le même temps : « Il n'est pas, en cette vie, d'action
humaine qui ne soit le début d'une chaine de conséquences, si longue qu'aucune prévision humaine n'a une portée assez grande pour permettre d'en apercevoir la fin » (trad. cit.,
p. 391).
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Dans le reste de son ouvrage A. Smith emploie le terme anxiety pour désigner le soin qu'on prend de quelque chose, la sollicitude pour quelque
chose, ses affaires ou même de son apparence (voir par exemple La Richesse des nations, trad. cit., t.1, p. 478).
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« La crainte est cependant une passion qui est entièrement dérivée de l'imagination ; celle-ci nous représente, avec une incertitude ou fluctuation
qui augmente notre angoisse (our anxiety), non pas ce que nous sentons réellement, mais ce que nous risquons de souffrir plus tard » (Théorie des sentiments moraux, trad.
cit., p. 60). Ainsi le nourrisson « ne craint pas le futur et, dans son inconscience et son imprévoyance, il est pourvu d'un antidote contre la peur et l'angoisse (fear and
anxiety), ces grands bourreaux de l'âme humaine contre qui la raison et la philosophie chercheront en vain, quand il sera homme, à le défendre » (trad. cit., p. 29-30).
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A. Smith ne restreint donc pas l'utilité à la jouissance des biens matériels : « la richesse et la grandeur ne sont que des bibelots d'une utilité
insignifiante... elles sont aussi peu propices à procurer le bien être du corps et la tranquillité de l'esprit que les petites trousses de toilette des amateurs de babioles » (Théorie
des sentiments moraux, trad. cit., p. 254).
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C'est, dans l'ensemble de l'ouvrage, la seule occurrence de ce terme à ne pas confondre avec celui de discouragement désignant un processus objectif
de dissuasion.
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Ainsi, selon D. Hume, l'ivrognerie est pire que l'adultère, car elle prive la société d'une force de développement économique : « Et si l'amour
libertin, ou même l'infidélité dans le mariage sont plus fréquents dans les siècles polis, où l'un et l'autre ne passent que pour galanterie; l'ivrognerie d'un autre côté, est beaucoup moins
commune, vice plus odieux et plus pernicieux à l'esprit et au corps » (D. Hume, Essai sur le luxe, trad. française, Amsterdam, M. Lambert, 1754, p. 62-63).
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On trouve dans l'Essai sur l'entendement humain de J. Locke une analyse de la très puissante la loi de réputation et de conformisme social (J.
Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain, trad. P. Coste, 5ème édition, Paris, Vrin, 1989, p. 281).
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La Richesse des nations, trad. cit., t.1, p. 153.
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« De même que la récompense libérale du travail encourage la population, de même aussi elle augmente l'industrie des classes inférieures. Ce sont les
salaires du travail qui sont l'encouragement de l'industrie, et celle-ci, comme tout autre qualité de l'homme, se perfectionne à proportion de l'encouragement qu'elle reçoit. Une subsistance
abondante augmente la force physique de l'ouvrier; et la douce espérance d'améliorer sa condition et de finir peut-être ses jours dans le repos et dans l'aisance, l'excite à tirer de ses forces
tout le parti possible. » (Recherches..., trad. cit., t.1, p. 150. De même, selon Hume : « L'augmentation et la consommation des denrées, et de tout ce qui sert à
l'ornement et au plaisir de la vie, sont extrêmement utiles à la société, parce qu'en même temps qu'elles multiplient ces agréments innocents pour les particuliers elles sont une espèce de
magasin de travail, qui dans les besoins de l'état, peut être employé au service public. Dans une nation où personne ne recherche ces superfluités, les hommes tombent dans l'indolence, perdent
tout goût pour la vie... » (Essai sur le luxe, éd. cit., p. 64-65).
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