Dossiers, débats


Réflexions sur l'article de L. Fedi L'utopie laïque
par Catherine Kintzler

en ligne le 14 mars 07

L'article de Laurent Fedi, en ligne sur le site Parutions.com (et également sur ce blog), n'est pas seulement un compte rendu, c'est aussi une analyse menée par un spécialiste de la philosophie française du XIXe siècle en même temps qu'une critique. Voici les réflexions et les réponses qu'il m'inspire.



1 - Rendre justice à la pensée anglaise et aux Lumières. La question de la forme du lien

Il n'a pas échappé au spécialiste de la philosophie française de la fin du XIXe siècle que j'ai pris mes distances avec les fondateurs historiques de la laïcité "à la française" - Jules Ferry, Jules Barni et Ferdinand Buisson. Cette prise de distance est philosophique et non historique. En effet ces derniers, s'ils ont installé l'effectivité juridique de la laïcité principalement à travers l'école et réussi l'apaisement historique dont nous bénéficions toujours, n'ont cependant pas pensé le concept jusqu'à sa racine. Ici intervient un paradoxe que je signale dès le début de l'ouvrage : cette racine, que nous devons dégager pour vivre l'actualité, a été pensée avant eux... D'où la remontée vers la pensée classique d'origine anglaise (Locke) et vers les Lumières tant précoces (Bayle) que tardives (Condorcet).
Contrairement à une idée répandue, ce n'est pas la séparation entre sphère publique et sphère privée qui caractérise la pensée laïque. Locke, penseur de la tolérance, en a une idée nette : la loi n'a pas à contraindre la croyance. La laïcité franchit un pas de plus : non seulement la loi n'a pas à contraindre la croyance, mais elle doit s'excepter elle-même (et avec elle l'ensemble de l'espace qui la produit et qui l'applique) de toute position relative à la croyance ou à l'incroyance comme doctrines. La laïcité n'appartient donc pas plus aux incroyants et aux athées qu'aux catholiques ou aux musulmans, c'est un minimalisme politique auquel chacun a intérêt.
Si l'on veut penser cette idée jusqu'au bout, il faut renoncer à penser le lien politique sur le modèle du lien religieux, et conclure que le fondement de l'association politique non seulement ne peut pas être lié à une foi ou à une adhésion particulière, mais qu'il ne peut se prévaloir de rien de ce qui pourrait ressembler à un acte de foi ou d'adhésion. En excluant croyances et incroyances comme contenus ou doctrines, l'Etat laïque s'appuie sur ce que j'ai appelé un "vide expérimental", sur l'incroyance comme forme. Ce qui exclut bien entendu toute religion civile mais plus radicalement toute conception "religieuse" du lien politique, toute présentation de l'association politique comme une forme religieuse - l'idée de "foi laïque" (F. Buisson) apparaît alors comme oxymorique.
Or Locke avait déjà posé la question : comment associer des gens qui récusent la notion même d'adhésion - ce que Kant aurait appelé "un peuple de démons" ? A ses yeux, c'est impossible parce le lien politique est de même nature que le lien religieux. C'est ce noeud que la laïcité défait. Bayle a eu le mérite de montrer que c'est possible en fait. Mais à ma connaissance seule la pensée de Condorcet a eu l'audace de mettre au principe de l'association politique l'idée d'un lien totalement distinct de toute forme religieuse. Mais alors, il fallait aussi avoir l'audace de récuser le modèle classique du contrat : cela est développé dans le livre et je me dispense ici d'entrer dans le détail.


2 - Fiction théorique et fiction utopique

Sans doute s'agit-il d'une configuration de "haute voltige" philosophique, à la fois abstraite et paradoxale. Lâchons les gros mots, puisque L. Fedi avance celui d'utopie, prenant ainsi le risque d'ouvrir les vannes du sarcasme anti-intello : c'est de la théorie ! c'est une construction "transcendantale" et "radicale" ! Mais oui, c'est de la théorie, mais oui c'est un transcendantal qui prétend produire les conditions de possibilité d'un concept à sa racine ! En revanche l'utopie est un roman et il y a loin de la fiction théorique à la fiction romanesque utopique. L'une trace une épure qui éclaire, l'autre peint un tableau détaillé qui envoûte. L'une peut se réaliser et sa réalisation libère, en revanche il vaut mieux que l'autre ne se réalise jamais...
Le résultat le plus visible de cette configuration théorique est on ne peut plus concret, mesurable à sa puissance juridique. Elle creuse en effet le vide sur lequel pourra se déployer le spectre en droit infini de toute liberté de pensée. "Nous allons faire la fiction d'une incroyance formelle absolue qui aurait la prétention de se libérer de toute liaison et c'est sur ce vide initial que nous construirons l'association politique" : cela revient à dire que nous assurons par principe à chacun qu'il pourra être, pourvu qu'il respecte les lois communes, comme ne sont pas les autres. C'est l'assurance que ma singularité non seulement est possible, mais qu'elle est un principe politique fondamental. L'association tire sa force de cette assurance.

Alors on me dira, posant la question de l'utopie au sens conceptuel et conformément à son étymologie - celle du "nulle part" - : où cela se trouve-t-il?  Le moindre bureau de vote où chacun se déplace en effectuant le trajet de "l'homme" au "citoyen", la moindre assemblée municipale discutant, s'efforçant de s'aveugler aux lobbies et aux intérêts particuliers, en témoignent. Et qu'a fait d'autre, de manière exemplaire, la "Commission Stasi" ?
Mais prenons un exemple plus concret, plus fréquent et plus complet. La moindre salle de classe, pourvu qu'elle soit à l'abri d'une indiscrète extériorité, est une réalisation vivante, concrète, de cette aporie du transcendantal et de l'empirique dont on nous fait ironiquement un épouvantail. Espace fondateur de la liberté de chaque sujet, où chaque enfant est d'abord invité au dépouillement, à se désemparer de ce qui l'enrichit faussement, de ce qui l'étouffe, de ce qui l'appauvrit, et à s'installer avec les autres dans ce moment de vide pour s'approprier des contenus effectifs qui réalisent sa liberté. Il n'y a rien de plus abstrait et de plus concret à la fois qu'un enfant en train de comprendre une addition, en train de dépasser l'idiome pour découvrir la langue avec sa grammaire et sa littérature. Et il fait cela tout seul, lui-même ! J'irai plus loin : de ces contenus les religions font partie de plein droit, mais il faut qu'elles y soient présentes et présentées comme des pensées et non comme des actes de foi incontournables ; cela se fait tous les jours, mais imposer au professeur d'enseigner les idées religieuses comme des "faits" auxquels personne ne saurait échapper, c'est déjà avoir réintroduit la forme de la foi comme un dogme anthropologique.

C. Kintzler, 2007

La discussion avec L. Fedi se poursuit dans les commentaires

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Voir les autres articles du dossier :
- La délicieuse défense du droit d'être comme ne sont pas les autres, par Edith Bottineau-Fuchs
- Leçon de clarté par Jean-François Rémond

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L'utopie laïque
Sur le livre de Catherine Kintzler Qu'est-ce que la laïcité ? (Paris : Vrin, 2007)

par Laurent Fedi (1)

En ligne le 14 mars 2007


Je remercie Laurent Fedi de m'autoriser à reproduire cet article mis en ligne le 28 février 07 sur le site Parutions.com.
On trouvera également sur le blog (voir l'article suivant) les réflexions que son texte m'a inspirées. CK


Universitaire, professeur de philosophie, C. Kintzler a déjà consacré plusieurs publications à la laïcité et à Condorcet. Elle signe ici un livre «de maturité» sur un sujet très actuel, qu’on recommandera en particulier aux étudiants et aux professeurs intéressés par les conditions «philosophiques» de leur métier. Dans ce petit livre dense, mais fort accessible, elle montre que la laïcité est un concept philosophique qui a sa place parmi les concepts-clefs de la philosophie politique.

A la différence de la tolérance, qui postule que la loi ne doit pas s’occuper de tout, mais peut admettre dans le même temps la possibilité d’une religion d’Etat, la laïcité repose, elle, sur le choix de la non-croyance, la suspension de la foi, comme base de l’association politique, d’une association qui ne doit plus rien, du coup, à l’appartenance communautaire, ni même au lien social, mais repose sur le pouvoir critique et rationnel d’individus singuliers et libres. La «déduction» opérée dans la première partie du livre obéit à une démarche de type kantien. Tandis qu’une société tolérante se borne à harmoniser les différentes composantes majoritaires et minoritaires, «la laïcité raisonne au-delà de la prise en compte des forces existantes» (p.21). L’abstention absolue de la puissance publique en matière de croyance et l’exclusion des communautés de la formation de la loi sont les deux versants d’un Etat laïque où la laïcité est un espace a priori de possibilité, une condition quasi-transcendantale de la sphère publique. D’où son caractère de fiction, son manque de réalisme diraient ceux qui réclament une laïcité plus «ouverte», plus «tolérante»… C. Kintzler passe en revue différentes figures actuelles, comme celle de l’intégriste laïque (le «laïcard» souvent attaqué de nos jours) qui voudrait étendre le principe de réserve des fonctionnaires à l’ensemble de la société civile.

La question de la loi de 2004 interdisant le port des signes ostensibles à l’école publique est abordée. L’école publique n’est pas un service comme un autre, un espace de simple jouissance du droit, mais un lieu de formation du sujet, tel qu’il soit nécessaire de passer par certaines obligations ; car il y a des conditions non spontanées de constitution de la liberté. L’interdiction des manifestations religieuses en est une. Cette thèse est étayée par un argumentaire poussé sur les différentes formes du doute : fluctuation, relativisme ou esprit critique. La tolérance, dans sa forme vague, peut être la porte ouverte à n’importe quoi. Les humanités correspondent en revanche à une position ferme : celle d’une pensée qui se saisit elle-même comme condition de production de ses objets. L’identité du sujet prime sur l’identité collective. L’introduction (en 2002) de l’enseignement du fait religieux remet-elle en cause ce dispositif – cartésien, kantien, humaniste - d’écart ? C. Kintzler le pense parce qu’elle y voit un retour en force du lien comme nécessité anthropologique et politique, le signe inquiétant d’une acceptation non critique de l’universalité des appartenances comme données sociales incontournables. «A célébrer ainsi le fait religieux comme fait social total affectant les mentalités collectives, à accorder la primauté à l’existence des communautés, on invite et on accoutume chacun à s’y inscrire» (p.65).

Cette suspicion de la part de l’auteur nous paraît sans fondement et ressemble à un procès d’intention (l’absence de référence, y compris au rapport Debray, en est peut-être un indice). On pourrait aussi bien dire que le «fait religieux» correspond à une objectivation de la religion qui devient par ce biais un objet d’études, de savoir, de compétence rationnelle et critique. Dans la pratique, l’Education nationale n’a fait que remettre en circulation des repères historiques indispensables à une jeunesse dramatiquement coupée de toute compréhension de la culture et du monde contemporain et victime parfois de préjugés générateurs de violence. Par conséquent, si l’argument de C. Kintzler est recevable au plan spéculatif, il nous paraît peu crédible au plan concret de la pédagogie.

La deuxième partie est consacrée à des commentaires de textes (Locke et Condorcet). Dans une philosophie de la tolérance comme celle de Locke, l’Etat s’occupe des choses nécessaires à la sauvegarde des biens civils. Bayle fait un pas de plus, il insiste sur la compatibilité de l’athéisme avec la société civile, il pense que l’athée est plus sensible qu’un autre à l’autorité des lois. Reste que la laïcité n’est pas constituée chez ces philosophes comme un principe politique fondateur : c’est plutôt un résultat auquel on aboutit une fois qu’on a dressé la liste de ce que l’Etat doit tolérer. Il en va autrement avec Condorcet chez qui C. Kintzler décèle une authentique pensée de la laïcité (bien que le terme lui soit postérieur), une pensée qui rompt en effet avec le modèle du contrat : «la théorie politique de Condorcet est avant tout une théorie de la souveraineté individuelle» (p.107). L’individu n’a aucune raison de faire confiance, de croire sur parole : car seul le vrai a valeur d’autorité et il n’existe pas de critère absolu du vrai ; dans ces conditions l’Etat devra faire le maximum pour armer les citoyens contre l’erreur. Tel est au fond le rôle de l’école publique. Tel est aussi le rôle de la loi qui est là pour protéger l’instruction, pour écarter les pouvoirs, toujours suspects, autrement dit pour garantir l’indépendance de chacun. La croyance n’a plus cours : sur ce point C. Kintzler a bien raison de signaler, au passage, que Condorcet est allé plus loin que les Ferdinand Buisson et les Jules Barni, encore attachés à la foi (sous la forme par exemple d’une foi «laïque», «spiritualiste»).

Il y aurait là, pour d’autres chercheurs, un point d’histoire des idées à exploiter, en dirigeant le projecteur vers le spiritualisme mais aussi vers la religion positiviste de Comte et son «culte de l’Humanité» encore célèbre à l’époque du solidarisme de Léon Bourgeois et du socialisme de Jaurès. C. Kintzler tire du commentaire de Condorcet une conclusion sur le lien politique qui résume l’ensemble de son livre : ce lien qui unit les hommes sous la condition de leur singularité est une opération qui fait l’économie des origines et vaut par elle-même. A la lecture d’une analyse du concept menée dans toute sa radicalité, on se demande si la laïcité n’est pas tout simplement utopique.

(1) Laurent Fedi, ancien normalien, agrégé de philosophie et docteur de la Sorbonne, maître de conférences en philosophie, est l'auteur notamment de Fétichisme, philosophie, littérature (L'Harmattan, 2002), Le problème de la connaissance dans la philosophie de Charles Renouvier (L'Harmattan, 1998) et Comte (Les Belles Lettres, 2000).

Voir les autres articles du dossier :
- CK Réflexions sur "L'utopie laïque", réponse à L. Fedi
- La délicieuse défense du droit d'être comme ne sont pas les autres, par Edith Bottineau-Fuchs
- Leçon de clarté par Jean-François Rémond

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Dossier sur l'affaire Robert Redeker

en ligne le 23 octobre 06
mise à jour du 24 mars 07


Mezetulle a publié trois articles d'analyse sur cette affaire comparable à celle des caricatures. Ces articles sont classés dans la rubrique "Politique, société, actualité". Mais ils méritent de figurer aussi dans la rubrique "Débats".
Voici les liens :


7 octobre 06 : Redeker mort ou vivant ?
Mezetulle a signé la pétition lancée par Respublica "contre la barbarie, soutien sans réserve à Robert Redeker". Il fallait s'en expliquer, au-delà de l'émotion légitime. Voici les raisons philosophiques de ce soutien sans réserve. Cela suppose qu'on réponde à l'objection du cercle : n'est-il pas paradoxal de suspendre la critique pour pouvoir défendre l'esprit critique?
lire la suite....

23 octobre 06 : La double fatwa
Comme dans l’affaire des caricatures, une seconde fatwa s’abat sur Robert Redeker. Véritable peine infamante, l’opprobre des temps modernes se déchaîne : n’aurait-il pas, tout de même, tenu des propos « racistes », « islamophobes » ? On analyse ici le mécanisme de cette seconde fatwa. A une première opération qui transforme la victime en coupable s’ajoute un dispositif prétendument altruiste qui caractérise le phénomène récent de l’islamo-« progressisme ».
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21 mars 2007: L'épreuve de la liberté, intervention à la soirée de soutien organisée par la LICRA
Ce que subit Robert Redeker est un mal d'autant plus insupportable qu'il s'inscrit dans une durée indéfinie et inconsistante. Mais cela nous a fait, en un sens, quelque bien. Nous, je parle ici des "intellos", et plus particulièrement des philosophes : ramenés, comme disent les rugbymen, à leurs "fondamentaux" s'agissant du concept de liberté.
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Par Catherine Kintzler
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Dossier J.-J. Rousseau, musique, langage, morale et politique (2, b)
Musique, voix, intériorité et subjectivité :
Rousseau et les paradoxes de l'espace (seconde partie)

par Catherine Kintzler       (en ligne le 8 avril 2006)


Suite de l'article (2, a). Voir la première partie de l'article

Sommaire seconde partie :
3 - Le problème du dépassement et son effet moral

Conclusion  : l’aporie finale
Notes
Références bibliographiques



3 - Le problème du dépassement et son effet moral

Reste alors à s'interroger sur la possibilité d'un moment programmatique de dépassement. Comment réactiver l'essentialité profonde des substances qui les rappellera à elles-mêmes?
Un détour par la pensée politique nous servira de guide, tout en gardant les yeux fixés sur la question de la formation de la subjectivité.

Le dépassement politique et le modèle contractuel

La pensée politique de Rousseau offre une voie de dépassement qui évite la solution régressive. En effet, le mécanisme de la formation du sujet politique au Livre I du Contrat social ne consiste pas à abolir l'aliénation, mais à la transfigurer en en changeant la modalité par une opération de totalisation constitutive à la fois du corps politique et du citoyen : "l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté".
Cette opération, analysée par Louis Althusser dans un célèbre article (13), produit mon droit, en tant qu'il est aussi le droit de tout autre. Elle n'a pas qu'un effet juridique et politique, elle a aussi un effet moral : je me saisis comme sujet relié à la pluralité des sujets du droit. Prenons un exemple anachronique : lorsque je m'arrête au feu rouge à 3h du matin et qu'il n'y a personne, je jouis, par la soumission à une loi dont je suis l'auteur, d'une liberté réelle, mais aussi de la liberté philosophique et je constitue, à partir même de ce point de solitude, la communauté des sujets mes semblables qui pourraient être présents. On pourrait faire le même exercice sur la propriété : il suffit de consentir à penser la proposition "ceci est à moi" jusqu'à son comble pour voir que la condition et la garantie de toute appropriation est dans l'existence de sujets libres ; il n'y a de choses appropriables que pour des libertés. L'idée de la volonté générale ne résulte ni d'une fusion, ni d'une simple opération collectrice.
L'espace induit par cet effet moral n'est pas réductible à une dimension linéaire de proximité ou d'éloignement : s'y ajoute une troisième dimension, celle de l'élévation, décrite au chapitre 8 du Livre I du Contrat social.

Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que, la voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme.


Une propriété fondamentale apparue avec la reconnaissance des consciences est ici non seulement retrouvée, mais portée à sa puissance spéculative : l'identité qui s'effectue par non coïncidence, le droit me permet non seulement de la vivre, mais aussi de la faire passer de l'état pathétique à l'état conceptuel, c'est-à-dire à un état articulé, civilisé, inscriptible dans une alphabétisation, le texte de la loi. C'est bien un dépassement qui conserve les acquis du moment de décomposition.
La communauté qui se forme conjugue la plus radicale séparation avec la plus radicale identité : elle est un lieu paradoxal qui, par la formation de l'espace public, préserve l'espace privé de chacun. Son effectuation ne procède pas d'une identification par projection imaginaire : le sujet du droit ne se construit pas par ressemblance de proche en proche, il n'est pas le "prochain" à l'égard duquel, selon le degré de l'image identificatrice, je puis être féroce ou tendre, il est au-delà de la collection des miens. Pourtant le principe qui fonde le droit, au-delà de la tendresse et de la férocité, nous unit plus étroitement que ne peut le faire l'adhésion à une représentation.
Il ne faudrait pas en conclure pour autant, en une lecture kantienne, au caractère cosmopolitique de la pensée de Rousseau. L'exigence inconditionnée du droit ne peut pas faire l'économie de ses conditions effectives de réalisation, lesquelles reposent sur la réalité de rassemblements particuliers et limités que sont les nations (14). On regardera donc ici le mode de formation du contrat comme un modèle ayant pour objet de "chercher le droit et la raison" et de dégager l'essence de ce qui fait qu'un peuple est un peuple, et non pas de ce qui fait tel ou tel peuple particulier. "Il y a mille manières de rassembler les hommes, il n'y en a qu'une de les unir" (15).         [Haut de la page]

Pourquoi ce détour par la théorie politique ? L'intérêt du modèle contractuel est d'offrir un mode de formation de la subjectivité dans lequel le principe de l'union, poussant le moment de l'extériorité et de l'aliénation jusqu'à son terme, est en même temps un principe de séparation. L'effet moral produit n'est pas celui d'une intériorité exprimée et étendue de proche en proche, ni même celui d'une intériorité retrouvée après s'être perdue : c'est celui d'une intériorité marquée par l'écart et reconstituée par le travail même de son exil et de sa perdition, et dont le rapport avec les autres consciences est sous la condition de cette étrangeté.

Le fil conducteur de cette étude est que la pensée linguistique et musicale de Rousseau soulève un enjeu philosophique du même ordre. Au-delà d'une portée simplement psychologique bornée à la sphère des sentiments que la musique et l'éloquence réactivent, la question du "point moral" engage la formation d'une subjectivité comme véritable intériorité. On a vu comment, dans l'Essai sur l'origine des langues, cette formation se règle sur les variantes de l'identification de et à autrui.
Il s'agirait alors, afin de poursuivre ce fil conducteur, de s'interroger sur le champ esthétique. En quoi est-il porteur de ce point moral, comment l'inscrit-il dans un travail d'identification d'où peut résulter la constitution du sujet? Peut-on y repérer un moment de dépassement ou plutôt - puisqu'il s'agit d'un domaine esthétique - peut-on trouver les figures du dépassement dont la pensée politique offre une version épurée et conceptuelle ?

L’impasse esthétique du divorce langue / musique         
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Dans le domaine musical, Rousseau a formulé le problème d'un dépassement qui puisse assumer les effets mais aussi les acquis du moment aliéné, dégradé et civilisé. Dans ce champ, l'aliénation prend une forme esthétique spécifique : le divorce entre langue et musique, consécutif au processus d'articulation et d'harmonisation. Le problème prend donc d'abord la forme du traitement de cette séparation en termes de progrès.

C'est un grand et beau problème à résoudre, de déterminer jusqu'à quel point on peut faire chanter la langue et parler la musique. C'est d'une bonne solution de ce problème que dépend toute la théorie de la musique dramatique. (16)

Cette problématisation aboutit notamment, on le sait, à la construction du mélodrame, qui prend appui sur le divorce entre musique et langue et s'autorise de la discontinuité pour édifier "un mélange alternatif de la parole et de la symphonie". On pourrait également considérer sous cet angle la réassomption de l'harmonie dans un rôle effacé de faire-valoir de la mélodie, qui la reconvertit du statut de supplément à celui d'accompagnement (17).
Une autre version du dépassement esthétique peut être repérée dans l'article "Opéra" du Dictionnaire de musique, qui observe un parcours souterrainement marqué par les conjugaisons entre extériorité et intériorité. Le lecteur est invité à y suivre une complexe généalogie de l'opéra, qui s'enracine dans un état idéal de fusion entre musique et langue, représenté par le mythique "récitatif énergique" du théâtre grec, à jamais perdu. Vient ensuite une singulière reconstitution du moment aliéné, véritable poétique inversée de l'opéra classique. Frappé par l'opposition consacrée entre musique et langue, cet opéra se construit par une sorte de fuite en avant qui, pour résoudre le problème d'une mutuelle et double extériorité, ne trouve rien de mieux que de recourir à une surenchère d'extériorité. Ayant perdu l'énergie émotive des origines, l'opéra moderne (et on reconnaît au premier chef l'opéra français) supplée à ce manque en multipliant les moyens, en accumulant les "plaisirs physiques". Harmonie, merveilleux, machines, décoration, danse : tous les ingrédients fournis par le principe de séparation sont juxtaposés pour exhiber l'essence artificielle du spectacle. La profusion tapageuse n'y est que le masque de l'indigence morale.
Or l'issue vient aussi d'une culture de l'extériorité. L'autonomie de la musique sert de fondement à une "seconde réforme" d'où sort l'opéra italien seconde manière, où la mélodie "tire parti de son indépendance" pour se frayer le chemin de l'émotion purement musicale, et qui "purge" le genre de son clinquant d'accumulation. Cette période de grâce, portée à son maximum par "les Vinci, les Leo, les Pergolese" est bientôt recouverte par une nouvelle dégradation qui consacre une fois de plus la séparation entre musique et langue, les tourne l'une contre l'autre et dégénère en virtuosité gratuite.
Ainsi, de retournement en retournement, l'autonomie de la musique, sa séparation d'avec la langue, en bref son moment extérieur sont présentés tour à tour comme causes d'une extériorité dégradante et abstraite, ou d'une authenticité reconquise. L'article "Opéra" s'offre de ce fait comme un des lieux aporétiques de la pensée esthétique de Rousseau.

De cet examen des figures musicales du dépassement, on sort cependant insatisfait. L'insatisfaction ne tient pas tant au caractère aporétique des différents parcours "hors de soi" (18) de l'opéra qu'à une source philosophique plus lointaine. La question de l'intériorité n'y apparaît jamais qu'à la faveur d'un traitement strictement esthétique, au sens technique du terme, celui d'un agencement formel d'ingrédients qui s'accordent ou se contrarient. La question métaphysique de la subjectivité en formation n'y est qu'évoquée, abordée sous la forme empirique d'un effet psychologique, celui de la réactivation des émotions.
Rien d'étonnant d'ailleurs à ce que ces figures restent en deçà du point métaphysique qu'est le rapport entre des subjectivités et leur constitution au sein de ce rapport. Elles sont en effet les unes et les autres des réponses au problème de l'opéra. Or l'opéra, lieu de la mise en présence et en friction des arts, est lui-même et par définition un objet frappé par l'extériorité, son problème fondamental étant celui du compromis entre des arts dont l'autonomie est attestée. La question de la subjectivité y est recouverte par cet aspect technique.

La critique du théâtre, « spectacle exclusif »              
[Haut de la page]

Mais une autre piste se présente. Alors que l'opéra nous contraint à demeurer en aval de la question qui nous occupe, celle d'une subjectivité en formation par un principe paradoxal d'union et de séparation, en revanche le théâtre conduit à son noyau. C'est en effet sur la scène du théâtre que l'enjeu de l'identification, du rapport du moi à un alter ego éclate au grand jour. Rousseau le voit parfaitement, qui dans sa Lettre à d'Alembert, retrouve les arguments des rigoristes du XVIIe siècle pour les retourner et dénoncer la thèse de l'identification paradoxale sur laquelle le théâtre classique est installé.
Les similitudes entre les critiques rigoristes du théâtre au XVIIe siècle - notamment Nicole et Bossuet - et celles de Rousseau ont été relevées par une importante tradition critique (19). L'essentiel des convergences tient à l'analyse de la position fictive occupée par le spectateur. Le théâtre repose sur un mécanisme fondamental d'abstraction passionnelle. Le poète procède à une sorte d'extraction et d'affinement des passions qu'il arrache à l'ordinaire de la vie (où elles sont presque toujours amères) et qu'il transporte dans un lieu fictif où, coupées de leurs causes réelles, elles deviennent agréables d'autant plus qu'elles sont embellies.

La scène, en général, est un tableau des passions humaines, dont l'original est dans tous les cœurs: mais si le peintre n'avait soin de flatter ces passions, les spectateurs seraient bientôt rebutés, et ne voudraient plus se voir sous un aspect qui les fît mépriser d'eux-mêmes. (20)

De même que ses prédécesseurs, Rousseau  s'emploie à montrer que le théâtre, par une opération de coupure et d'éloignement, isole une forme épurée des passions, et il dénonce comme eux une forme d'intérêt et d'identification du spectateur. Mais il convient de poser une question discriminante : dans ce mouvement d'identification, qu'est ce qui est au juste l'objet d'une reconnaissance ? C'est alors qu'apparaît la divergence.
Voyons d'abord les rigoristes. A leurs yeux, ce qui est ainsi isolé et épuré par l'opération de déconnection fictive, n'est autre que le fond unique et véritable de toutes les passions : le spectateur vient chercher au théâtre un moment de respiration et de maîtrise qui libère son moi sous sa forme la plus condamnable, celle d'une orgueilleuse liberté révélée par le régime d'irréalité des passions. Ainsi le théâtre, en nous éloignant de l'ordinaire de la vie, loin de nous détourner de nous-mêmes, ne nous y ramène que trop. J'y reconnais avec plaisir ce moi de vanité qu'il s'agit alors de rabaisser et de reconvertir vers Dieu par un programme d'austérité.
Nicole et Bossuet condamnent le théâtre, mais ce faisant ils souscrivent à leur manière à la thèse classique : c'est précisément dans la mesure où les héros du théâtre ne me ressemblent pas que je peux m'identifier à eux et reconnaître quelque chose de l'humanité qui nous unit. Par exemple les spectateurs de Rodogune et de Phèdre, en même temps qu'ils découvrent la monstruosité des crimes de Cléopâtre assassinant ses fils et de Thésée condamnant Hippolyte, monstruosité qui les dépasse, découvrent précisément à la faveur de cette séparation l'insoutenable principe de l'infanticide qu'ils portent en eux. Dans la salle de spectacle, chacun se retrouve là où il ne savait pas qu'il était ; une communauté non fusionnelle de sujets contemplatifs et inquiets prend forme grâce à cette médiation par l'extraordinaire.
Le principe de l'éloignement vaut donc ici comme principe de reconnaissance et d'union. L'extériorité du personnage et de la scène débouche en réalité sur une intériorité - simplement, les rigoristes retournent cette thèse contre le théâtre, puisque la vérité de cette intériorité est pour eux haïssable.
Rousseau voit les choses de manière diamétralement opposée. A ses yeux, le principe de l'éloignement pratiqué par le théâtre n'a nullement l'effet constitutif d'une intériorité véritable : il se borne à produire une identification d'extériorité, illusoire. Les émotions ressenties au théâtre, coupées qu'elles sont du sérieux de la vraie vie, n'ont pas d'autre consistance que l'artifice et le mensonge : on n'y est pas concerné, on y est arrêté par un obstacle matériel, un masque qui cache la vérité en prétendant la révéler. Alors que pour les classiques, l'éloignement des héros et l'abstraction des passions me rapprochent de ma vérité comme sujet libre, pour Rousseau, ils m'éloignent de toute vérité en me fixant à un stade pervers et inauthentique. Si Nicole et Bossuet condamnent le théâtre parce que les passions médiatisées par la fiction y atteignent un point de subjectivité par lequel on n'est que trop concerné, Rousseau le rejette parce que la médiation théâtrale n'est qu'un leurre : les uns dénoncent une idolâtrie, l'autre dénonce un fétichisme.

La tentation fusionnelle                    
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A cette forme "exclusive" de spectacle, qui effectivement est sous la condition d'une séparation, Rousseau oppose la fête, qu'il faudrait donc appeler spectacle inclusif. Or ce modèle se présente plus en termes de régression que comme dépassement et réassomption du moment aliéné. La fête reconvertit le regard du spectateur, transformé en acteur, vers sa propre intériorité, certes, mais elle le fait par suppression de la médiation. Sans doute aussi est-elle un rapport à autrui, mais de ce rapport l'écart et l'inquiétude critique sont exclus. En réduisant la fracture de la fiction, elle installe les sujets dans une relation de communion et de transparence qui ne laisse pas d'espace réservé pour le quant-à-soi. L'union s'y réalise aux dépens de la séparation. Les consciences ne s'y constituent pas en vertu d'un décalage avec elles-mêmes : elles s'appréhendent dans une coïncidence immédiate. Alors que le sujet du droit, à l'image du spectateur classique, se construit sous l'effet d'un détour, d'une réforme qui le constitue tout en le divisant d'avec lui-même, le spectateur-acteur de la fête publique adhère à lui-même et aux autres sans autre forme de procès (21). Le schème vocalique y est présent, et, mis en scène par un mouvement de propagation fusionnelle, il se montre sous une figure spatiale de visibilité absolue. Dans ce plein air où nulle chicane ne vient compliquer la trajectoire visuelle, où nul objet même ne lui est offert, il n'y a plus à proprement parler d'extérieur. Aucune extériorité ne vient renvoyer à l'intériorité, puisque la fête publique n'est autre que l'omniprésence, répandue partout, de l'intériorité. Oui, il s'agit bien d'une inclusion.
Tout se passe, dans la Lettre à d'Alembert et sa description de la fête, comme si Rousseau s'évertuait à resserrer la thématique de la rencontre d'autrui et de soi-même, à la lisser en la tirant vers celle d'une identification directe de la coïncidence et de la fusion, à en bannir l'écart dont était pourtant riche le moment critique dont nous avons parlé. La proximité s'y réalise sans paradoxe.
Mais l'Essai sur l'origine des langues, qui met en place de manière si étonnante ce même moment critique, n'est pas exempt de ce mouvement de simplification et de ce que j'appellerai la tentation fusionnelle. En témoigne notamment le dernier chapitre, marqué au coin du fantasme antique de la place publique et de l'éloquence communicative. De façon plus significative, comment comprendre l'obstination de l'auteur à introduire cette curieuse dissymétrie entre les lieux emblématiques du premier commerce entre les hommes que sont, au chapitre IX, les fontaines et les foyers, dont l'élargissement renvoie respectivement au Midi et au Nord ? Si, pour retracer l'origine des langues, de la musique et du sentiment de l'humanité, Rousseau privilégie l'espace public, extérieur et inclusif, des fontaines, c'est sans doute parce que les foyers figurent la clôture des lieux exclusifs. Les admettre au rang d'une scène originaire dans la formation des liens à la fois séducteurs et craintifs qui font le rapport humain, c'eût été non seulement y inscrire la division du privé et du public, mais aussi et surtout admettre, en homologuant le Nord en face du Midi, le caractère tout aussi originaire des sons sourds et de l'articulation dans la formation des langues, et du même coup accorder une égale dignité à l'harmonie et à la mélodie dans celle de la musique. Le schème vocal eût alors été concurrencé par un dispositif originairement articulé et harmonisé. En d'autres termes, c'eût été une manière de donner raison à Rameau et à travers lui à une philosophie des médiations, des dispositifs et des appareillages. Le privilège de la mélodie et de la vocalité semble donc relever d'une sorte de décision, d'une pétition de principe.



Conclusion : l’aporie finale             [Haut de la page]

Ce qui fait de l'Essai un texte énigmatique et inépuisable est notamment cette tension entre deux visions de la formation de la conscience comme intériorité. Le moment critique qui la voit éclore y inscrit l'écart ; l'humanité s'y appréhende comme telle dans une opération d'identification paradoxale qui suppose une relation en décalage, non coïncidente à soi-même parce que non coïncidente à autrui : la similitude s'y autorise d'une non identité et pour cela il faut y inclure une forme d'articulation, de scansion, ou pour reprendre une expression de J. Starobinski, "un coefficient de séparation". Mais, d'un autre côté, par la décision de maintenir le schème vocalique et mélodique et d'en faire valoir la flexibilité pneumatique, Rousseau s'emploie à récuser tout ce qui pourrait donner à l'articulation une fonction fondatrice. La tentation fusionnelle donne un tour d'écrou qui vient bloquer le texte sur le mythe méridional de la fluidité, sur une conception immédiate de l'intériorité et sur une vision extatique de la musique qui va bientôt se trouver en position rectrice dans la classification des beaux-arts. Le schème vocalique, mis en place dans la fracture du moment critique, a aussi une vertu réductrice de lissage : apparu à la faveur d'une rupture qu'il manifeste, il a aussi pour fonction de la suturer et de la dénier.

Peut-être cette aporie, cette tension entre médiation et immédiateté, entre le souci de l'écart critique et la tentation fusionnelle, traverse-t-elle l'œuvre de Rousseau et se manifeste-t-elle de façon moins pathétique et anecdotique qu'il n'y paraît dans l'équivocité de son rapport à la figure de Jean-Philippe Rameau. N'oublions pas que Rameau n'est pas seulement le musicien de l'articulation ; il est aussi celui qui, consacrant l'essentiel de son œuvre à l'opéra, ne renonce ni à la voix ni à l'agencement de la musique et de la langue.
Il resterait à faire l'épreuve conceptuelle de cette issue aporétique et de sa fécondité sur d'autres grands textes, et nous ne serions certes pas les premiers à relever l'ambivalence du Contrat social dont le corps politique formé d'atomes solitaires se réalise aussi en corps social soudé par la religion civile, ou celle d'Emile éternel adolescent dont la spontanéité n'est pas exempte d'artifice.

La portée de la pensée linguistique et musicale de Rousseau va donc bien au-delà d'un intérêt technique ou anecdotique. Elle n'est pas régionale, mais elle engage, avec une histoire de la subjectivité et de la découverte de l'humanité par elle-même, avec une vision de la culture, des questions ontologiques et morales. On ne peut s'en désintéresser sous prétexte d'insularité : il suffit, comme Rousseau le fait lui-même, de consentir à l'effectuer jusqu'à son comble pour la relier au continent de la pensée universelle, dont elle n'a jamais été détachée. On ne peut pas non plus la récuser parce qu'elle conduit à des apories. Ce serait se méprendre sur l'idée de vérité en philosophie, laquelle ne repose pas sur des propositions positives, et dont la fonction n'est pas de donner des certitudes, mais plutôt, en menant vers des questions fondamentales qui n'ont pas pour objet d'être tranchées, de les révéler, de s'y engouffrer, de les méditer, de les élucider, de faire penser.
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Notes [pour revenir au texte principal, fermer la fenêtre des notes]
13.    "Sur le Contrat social" dans Cahiers pour l'analyse. L'impensé de J.J. Rousseau, n° 8 oct. 1967, p. 5-42.
14.    On consultera notamment sur ce point le recueil des Actes du colloque de Montmorency Jean-Jacques Rousseau, politique et nation Paris : Champion, Montmorency : Musée Jean-Jacques Rousseau, 2001 ; voir notamment l'article de Paule Monique Vernes "L'illusion cosmopolitique et les grandes âmes cosmopolites" p. 743 qui montre que Rousseau "construit une philosoophie politique comme discours de la volonté libre qui ne peut se réaliser que dans un corps politique limité et dans l'économie de la modération". Sur les rapports entre universel et particulier au sujet de la musique, on consultera aussi Makoto Masuda "Nation et universalité dans la théorie musicale de Rousseau", ibid., pp. 371-385 ce texte reprend les idées de l'article "Musique et société. Anthropologie et théorie musicale chez J.J. Rousseau", Etudes de langue et littérature française, Tokyo, n° 60, 1992, pp. 57-69
15.    Contrat social, manuscrit de Genève, I, 5, OC III, p. 297.
16.    Fragments d'observation sur l'Alceste de Gluck, OC, V, p. 445.
17.    Essai sur l'origine des langues, chap. XIV (éd. Garnier Flammarion p. 109, OC V, p. 416) et Dictionnaire de musique, article "Expression", OC, V, p. 820..
18.    Voir P. Macherey et F. Regnault, "L’opéra ou l’art hors de soi", Les Temps modernes, août 1965, n° 231, pp. 289-331.
19.    Pierre Nicole, Traité de la comédie, dans Lettres sur l'hérésie imaginaire, Liége: A. Beyers, 1667 ; édition par L. Thirouin Paris : Champion, 1998. Bossuet, Lettre au Père Caffaro et Maximes et réflexions sur la comédie, Paris: Anisson, 1694 ; édition par A. Gazier, Paris : Belin, 1881 où l'on trouve une notice récapitulative de l'ensemble de la querelle au XVIIe siècle. Voir Margaret Moffat, Rousseau et la Querelle du théâtre au XVIIIe siècle, Bordeaux: Brière et Paris: E. de Boccard, 1930 ; Marc Fumaroli, "La querelle de la moralité du théâtre au XVIIe siècle", Bulletin de la Société française de philosophie, juil-sept. 1990 ; Jean Goldzink Les Lumières et l'idée du comique, Fontenay-aux-Roses : Ecole normale supérieure, 1992 : Laurent Thirouin, L'aveuglement salutaire : réquisitoire contre le théâtre dans la France classique, Paris : H. Champion, 1997. Je me permets également de renvoyer au chapitre 2 de la IIIe partie de mon Poétique de l'opéra français de Corneille à Rousseau, Paris : Minerve, 2006.
20.    Rousseau, Lettre à d'Alembert, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, 1995, vol. V, p. 17.
21.    Dans son introduction à la Lettre d'un symphoniste de l'Académie royale de musique à ses camarades de l'orchestre, (La Rochelle : Rumeur des Ages, 1996), Marianne Massin propose une lecture de la fête où elle voit la réalisation esthétique de la réversibilité de l'actif et du passif, du citoyen et du sujet, ainsi que celle de la suppression des corps intermédiaires. Ce faisant, elle reprend une interprétation développée par Jean Starobinski dans son Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l'obstacle (Paris : Gallimard, 1971), voir notamment le chapitre V p. 120-121. La nôtre, qui prend appui sur la formation du citoyen en tant que processus, aboutit à une lecture différente. Mais l'aporie n'en est pas moins présente chez Rousseau.

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Références bibliographiques

Althusser Louis, "Sur le Contrat social" dans Cahiers pour l'analyse. L'impensé de J.J. Rousseau, n° 8 oct. 1967, p. 5-42.
Bossuet Jacques Bénigne, Lettre au Père Caffaro et Maximes et réflexions sur la comédie, Paris: Anisson, 1694 ; édition par A. Gazier, Paris : Belin, 1881.
Burgelin Pierre, La Philosophie de l'existence de Jean-Jacques Rousseau, Paris : P.U.F.: 1952.
Derrida Jacques, De la grammatologie, Paris : Minuit, 1967.
Fumaroli Marc, L'âge de l'éloquence: rhétorique et "res literaria" de la Renaissance au seuil de l'époque classique, Genève: Droz et Paris: Champion, 1980.
- "La querelle de la moralité du théâtre au XVIIe siècle", Bulletin de la Société française de philosophie, juil-sept. 1990
Goldzink Jean, Les Lumières et l'idée du comique, Fontenay-aux-Roses : Ecole normale supérieure, 1992.
Goyet Francis, introduction au Traité du sublime de Longin, Paris : Librairie générale française, 1995.
Kintzler Catherine, Poétique de l'opéra français de Corneille à Rousseau, Paris : Minerve, 2006.
- introduction et notes à Rousseau Essai sur l'origine des langues, Paris : GF, 1993.
Macherey Pierre et Regnault François, "L’opéra ou l’art hors de soi", Les Temps modernes, août 1965, n° 231, pp. 289-331.
Massin Marianne, introduction à la Lettre d'un symphoniste de l'Académie royale de musique à ses camarades de l'orchestre, La Rochelle : Rumeur des Ages, 1996.
Masuda Makoto, "Nation et universalité dans la théorie musicale de Rousseau", dans Jean-Jacques Rousseau, politique et nation Paris : Champion, Montmorency : Musée Jean-Jacques Rousseau, 200., pp. 371-385.
- "Musique et société. Anthropologie et théorie musicale chez J.J. Rousseau", Etudes de langue et littérature française, Tokyo, n° 60, 1992, pp. 57-69.
Moffat Margaret, Rousseau et la Querelle du théâtre au XVIIIe siècle, Bordeaux: Brière et Paris: E. de Boccard, 1930.
Nicole Pierre, Traité de la comédie, dans Lettres sur l'hérésie imaginaire, Liége: A. Beyers, 1667 ; édition par L. Thirouin Paris : Champion, 1998.
Rousseau Jean-Jacques, Œuvres complètes, Paris : Gallimard - La Pléiade, 5 volumes.
- Essai sur l'origine des langues, Paris : G-F, 1993.
Starobinski Jean, introduction à l'Essai sur l'origine des langues, Rousseau Œuvres complètes, Paris : Gallimard - La Pléiade, vol.V, 1995.
- “ Rousseau et l’origine des langues ”, Sept essais sur Rousseau dans Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle, Paris: Gallimard, 1971.
Thirouin, L'aveuglement salutaire : réquisitoire contre le théâtre dans la France classique, Paris : H. Champion, 1997.
Touchefeu Yves, L'Antiquité et le christianisme dans la pensée de Jean-Jacques Rousseau, Oxford : Voltaire Foundation, 1999.
Vernes Paule-Monique, "L'illusion cosmopolitique et les grandes âmes cosmopolites" dans Jean-Jacques Rousseau, politique et nation Paris : Champion, Montmorency : Musée Jean-Jacques Rousseau, 2001, p. 743.

© Voltaire Foundation 2004 et Catherine Kintzler 2006


Voir la première partie de l'article
Lire les autres articles du dossier Rousseau :
J.J. Rousseau, esthétique et morale
Deux grandes critiques du théâtre : Bossuet, Nicole et Rousseau

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Par Catherine Kintzler
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Dossier Jean-Jacques Rousseau, musique, langage, morale et politique (2 a)
Musique, voix, intériorité et subjectivité :Rousseau et les paradoxes de l'espace (1re partie)
par Catherine Kintzler        (en ligne le 4 avril 2006)


Conférence de clôture du XIIe Colloque international bisannuel de l’Association Rousseau, Université du Québec à Montréal, 27 mai 2001 (1).
La pensée musicale et linguistique de Rousseau peut servir de foyer d'intelligibilité pour donner accès à une grande partie de son œuvre théorique. Dans le jeu de l'écart et du rapprochement, mis en place par le schème vocalique, et que raconte le récit philosophique de l'origine des langues et de la musique, c'est aussi une histoire de la subjectivité qui se trame.



Sommaire
Introduction
1 - Le schème vocalique et le dualisme

2 - La rencontre d'autrui et la formation de la subjectivité : le moment critique

Notes de la 1re partie

Lire la seconde partie (2, b) :
3 - Le problème du dépassement et son effet moral

Le dépassement politique et le modèle contractuel
L’impasse esthétique du divorce langue / musique
La critique du théâtre, « spectacle exclusif »
La tentation fusionnelle

Conclusion  : l’aporie finale
Notes de la 2e partie
Références bibliographiques



Introduction

La pensée musicale et linguistique de Rousseau peut servir de foyer d'intelligibilité pour donner accès à une grande partie de son œuvre théorique. Elle en déploie le caractère à la fois génétique et programmatique, et elle le fait par une sorte d'effet grossissant. L'Essai sur l'origine des langues élargit le moment critique où l'humanité est révélée à elle-même de façon ambivalente, à la fois morale et perverse.
La fonction d'intelligibilité s'ordonne non pas autour d'un concept, mais plutôt autour d'un schème. Le schème vocalique ne se contente pas de nouer la musique et les langues, il aimante tout le spectre des figures de l'humanité. Pour comprendre comment un sauvage, chasseur farouche, apeuré et silencieux, peut devenir l'homme industrieux, calculateur, à la fois chuchoteur et tapageur des sociétés modernes, il faut sonder la figure intermédiaire, équivoque, d'un barbare passionné et éloquent, qui s'attroupe autour de fontaines et de foyers. On peut lire le texte comme un immense point d'orgue venant prolonger ce qui n'est qu'un instant philosophique (2), celui où l'humanité s'éveille à elle-même, dans le charme et l'effroi de la rencontre et qui, l'arrachant à une temporalité mythique et circulaire, la projette sur la scène de l'histoire, vers la dégénérescence et le progrès.
Le schème vocalique marque le moment de la formation de l'idée d'autrui. Ce faisant, il engage une pensée de l'identification et de l'altérité qui se traduit en termes d'espace, entrecroisant les notions de proximité et d'éloignement, de fusion et de séparation, de continuité et de discontinuité, de resserrement et d'élargissement, d'intérieur et d'extérieur (3). Dans ce jeu de l'écart et du rapprochement, que raconte le récit philosophique de l'origine des langues et de la musique, c'est aussi une histoire de la subjectivité qui se trame. [sommaire article]



1 - Le schème vocalique et le dualisme 

La mise en place du schème vocalique n'est pas directe ; elle relève d'une démarche régressive et critique qui, d'un état réel des langues et de la musique dans lequel nous sommes, remonte à un moment explicatif. Toute une culture est récusée, à partir du point de virulence qu'est la musique. A travers la théorie harmonique de Rameau qui le représente hautement, c'est le dispositif de la pensée classique que Rousseau combat passionnément. Sans doute celle-ci, au milieu du XVIIIe siècle, atteint-elle son point culminant, et si elle a gardé pour la génération précédente - les Fontenelle, les Voltaire et les Rameau - la fraîcheur et l'insolence d'un rationalisme pionnier et flamboyant, elle devient bientôt une opinion reçue, philosophiquement correcte, elle passe à l'état académique.
Aux yeux de Rousseau, la pensée classique véhicule une illusion qui a quelque chose de fétichiste : elle idolâtre la nature, au sens d'une physique. Prise au piège de sa propre conquête sur toutes les formes de pensée magique, ayant banni les forces occultes et leurs frayeurs, elle s'émerveille devant le monde de la science moderne, monde analytique qui décompose les choses en paramètres. Si puissant et admirable que soit ce mouvement, il n'en reste pas moins abstrait, partiel : de ces formules inertes, certes vraies, le sens est évacué.
L'art ne fait pas exception à ce mouvement général de matérialisation et d'intellectualisation. Pour "imiter la nature", l'esthétique classique en analyse les "traits" et les caractères, et les recompose en objets fictifs, plus essentiels, plus colorés, plus vrais que le réel même, objets artificiels et fortement pensés dont le théâtre et la musique "moderne" harmonisée, c'est-à-dire fondée sur l'analyse de la résonance, sont les joyaux. C'est une esthétique de la médiation et de l'appareillage, elle passe par l'extériorité des choses et par leur articulation.

Tant qu'on ne voudra considérer les sons que par l'ébranlement qu'ils excitent dans nos nerfs, on n'aura point les vrais principes de la musique et de son pouvoir sur les cœurs (4)


Rousseau ne pense pas l'effet de sens en termes primitifs d'articulation matérielle, mais en termes d'investissement psychique direct qui a quelque chose d'une élection. Les phénomènes signifiants et, parmi eux, les œuvres d'art, relèvent d'une moralité, d'un monde métaphysique qui vient les animer. La liste en est hétérogène - paroles, plaintes, soupirs, larmes, regards, signes visuels, œuvres d'art - mais il s'agit d'en établir l'homogénéité profonde en les fédérant autour d'un objet qui représente toute animation signifiante possible. C'est la voix qui va servir de règle pour penser ce point de jonction, greffe du métaphysique sur le physique, opération qui mobilise la matière et qui pourtant s'y soustrait. Langues et musique sont de ce fait placées au cœur du problème, puisque dans l'une et l'autre, la matière sonore se métamorphose en étoffe psychique :

Les oiseaux sifflent, l'homme seul chante, et l'on ne peut entendre ni chant, ni symphonie, sans se dire à l'instant : un autre être sensible est ici. (5)


L’inscription morale dans la vocalité : l’animation

Certes, on comprend bien que la voix, située à ce point d'intersection, soit un exemple significatif, mais en quoi son statut excède-t-il celui d'une occurrence de ce phénomène d'investissement ? Elle n'en a pas l'exclusivité pourtant, et l'on pourrait faire du regard ou même, sans attendre la phénoménologie, du visage, de l'icône, les points d'appui de la rencontre entre moralité et matérialité. Qu'est-ce donc qui permet de la hisser à la dimension d'un pilotage intellectuel ?
La réponse détermine l'ensemble du champ esthétique en tant que domaine moral : de tous ces objets d'élection, la voix manifeste éminemment l'animation parce qu'elle est gouvernée par le souffle. Si la moralité s'y inscrit, c'est en vertu d'une pneumatique, d'une exhalaison, d'une émanation de l'intérieur vers l'extérieur. C'est ce qui fait de la voix le chef de file des "organes de l'âme"(6).
Cette pneumaticité vaut à la fois comme schème et comme type. C'est un schème parce qu'elle indique le geste par lequel l'immatérialité fait trace et marque la matière : elle donne un corps au souffle du signe passionné. Mais c'est aussi un type parce que c'est à elle qu'il faut remonter comme à une matrice intellectuelle pour saisir quelque chose de la présence signifiante : nous pouvons nous servir de la voix pour nous aider à comprendre le phénomène d'animation.
Il faut bien comprendre que ce qui est visé, c'est ce qui est proprement vocalique dans la voix. Sons émissibles directement, sans obstacle, et qu'aucun alphabet ne peut décomposer en sons abstraits élémentaires et imprononçables, les voyelles sont au cœur de la voix. Les sons consonantiques, qui ne mobilisent pas le souffle, mais qui sont des manières de lui faire obstacle par le jeu des organes "sourds", Rousseau les considère - à tort mais notre objet est ici de comprendre le modèle - comme plus tardifs, dérivés, secondaires, appliqués qu'ils sont à une étoffe qu'ils articulent. Le moment vocal est donc celui, fluide et continu, de l'origine. Le moment consonantique est celui, discontinu et heurté, de la décomposition - rien d'étonnant à ce qu'il soit aussi celui de l'évolution des langues et de la musique - évolution qui est aussi une dégradation.
En conclure que seul le matériau sonore est concerné serait erroné, et c'est pourquoi il faut parler d'un schématisme et d'une typologie. Le vocalique a valeur régulatrice : que l'on ait affaire ou non à un matériel sonore, il modélise le mouvement d'animation et sa typologie peut comprendre, au-delà des stricts sons, ce qui est rebelle à l'analyse raisonnée : l'expression, le "ton", l'accent (pris au sens global d'une allure, d'un phrasé), la chaleur, le "feu" de la déclamation, le dessin par opposition à la couleur. Rousseau retrouve l'opposition que la rhétorique ancienne établissait entre le docere et le movere (7). Ainsi, de même que l'idée régulatrice vocalique peut servir à désigner des phénomènes qui ne relèvent pas de la sonorité - figures, tropes, symboles globaux - de même et inversement, nombre de phénomènes sonores produits par l'art humain ne sont pas de son ressort ou l'ont occulté, parce qu'ils se sont éloignés du moment primitif et qu'ils y ont introduit la discontinuité : c'est le cas des langues modernes articulées et de la musique moderne "harmonisée".
[sommaire de l' article]

La modélisation pneumatique comme dualisme

La vertu la plus évidente de cette typologie à modèle vocalique est de permettre un état des lieux de la culture moderne selon un dualisme. La scansion qui oppose le monde matériel et le monde métaphysico-moral, d'abord modélisée sur son point origine linguistique et musical, traverse tous les domaines. Les langues se divisent en accents et inflexions et en articulations sourdes, en figures poétiques et raisons grammaticales. La musique se fracture en mélodie chantante et en harmonie vibratoire instituée par la division rationnelle des intervalles. L'écriture se divise en hiéroglyphes, signes globaux, et en alphabets, décomposition abstraite de la chaîne sonore ; les manières de parler en figures éloquentes et en expositions analytiques. Dans les modes de vie et de culture, on opposera l'oral et l'écrit, le rassemblement public autour de la parole sonore et éloquente, et la réunion privée, assourdie, qui disserte dans la clôture étouffée des salons. Aux fêtes populaires s'oppose le théâtre moderne. Même l'anatomie éclate entre un corps du désir investi par le sens, traversé par des phénomènes symptomatiques (8), et le corps matériel du besoin enraciné dans l'appareillage biologique. Une géographie philosophique mythique dessine enfin la carte de cette scansion ; alors que le besoin domine le Nord, avec ses langues aux articulations sourdes, mais claires et distinctes, les passions dominent le Midi, lieu d'éclosion des langues mélodieuses, accentuées et équivoques.



2 - La rencontre d'autrui et la formation de la subjectivité : le moment critique

Du statique au génétique              [sommaire de l' article]

La présence du schème vocal fournit une clé de lecture statique commode, mais un peu trop facile pour parcourir l'Essai en un dualisme répétitif. Aller au-delà de ce dualisme, c'est découvrir une génétique philosophique qui révèle le problème de la subjectivité. L'état actuel dégénéré, raffiné, dispersé dans un mauvais infini, matérialisé, de la culture moderne n'est pas seulement l'opposé du moment originaire désigné par la typologie vocalique : il en est aussi le dérivé.
En effet, Rousseau présente l'état de la culture moderne comme le résultat d'un processus de décomposition et de matérialisation qui vient enrichir et bientôt trahir la pureté vocalique en la recouvrant. D'une part les langues s'assourdissent, s'articulent, se rationalisent ; leur fluidité se brise, leur distinction s'accroît. Elles deviennent plus aptes à traiter les affaires et à utiliser la complexité en vue du mensonge. La musique connaît une évolution parallèle ; dans la ligne chantante modulée par des inflexions infinitésimales s'introduit l'intervalle calculable, conventionnel, et avec lui la complexité de l'harmonie pensée comme système structural. Le musicien moderne calcule et écrit, il charge la matière et raffine les raisons et dans ce tapage somptueux, parcourant les combinaisons du "corps sonore", il réussit à nous ébranler, mais non à nous émouvoir. On comprend que ce modèle consonantique soit à la fois sourd et bruyant.
Or il faut voir que le processus, à la fois dégradation et progrès, est inscrit dans l'éclosion même qu'il recouvre. Autant dire qu'il est consubstantiel à l'essence de l'humanité. Il faut donc revenir au point origine de cette éclosion et le caractériser non plus seulement comme moment philosophique originaire, mais comme moment critique, et c'est alors qu'apparaissent les paradoxes de l'espace qui troublent la première simplicité du schème vocalique. 
[sommaire de l' article]


Le moment critique


"Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes et que les passions arrachèrent les premières voix". La déclaration initiale du chapitre II de l'Essai situe l'éclosion de l'humanité à elle-même comme un événement qui rompt l'uniformité de la simple nature. Cet extra-ordinaire sort l'humanité de son imbécillité pour la faire entrer dans une phase instable ou critique, un second état de nature où l'homme découvre sa propre nature et se met à donner de la voix. On connaît diverses occurrences de ce moment : le "ceci est à moi" du Second discours, engage certes le conflit, mais aussi la société. Dans Du Contrat Social, cet "état primitif" (L. I chap. 6) produit aussi le conflit et les conditions de sa solution dans le pacte. Mais la caractérisation qu'en donne l'Essai est paradigmatique. Tout se joue autour d'un rapprochement tel qu'il sort les hommes de l'univers du silence, du cri ou de la simple codification pour les faire chanter-parler. Quelle est la modalité de ce rapprochement pour qu'il assure aussi une fonction de rupture ?

Quoi donc ! Avant ce temps, les hommes naissaient-ils de la terre ? Les générations se succédaient-elles sans que les deux sexes fussent réunis, et sans que personne s'entendît ? Non : il y avait des familles, mais il n'y avait point de nations ; il y avait des langues domestiques, mais il n'y avait point de langues populaires ; il y avait des mariages, mais il n'y avait point d'amour. […] Il n'y avait là rien d'assez animé pour dénouer la langue […]. (chap. IX)


Le rapprochement animé excède le contact naturel entre congénères. Rencontre morale, il ne me présente l'autre ni comme ma réplique découpée dans la même étoffe que moi ni comme une altérité absolue, mais sous la forme étrangement familière d'autrui - une autre substance, une autre subjectivité - ce qui du même coup me fait découvrir moi-même comme substance et comme subjectivité. C'est peut-être là une description bien métaphysique de la rencontre passionnée autour des fontaines du chapitre IX. Pourtant la sphère passionnelle ainsi libérée n'est autre que le versant affectif d'une expérience primitive de la rencontre d'autrui et de la formation de l'idée d'un moi dans un commerce, mot dont il convient de conserver l'équivoque. La rencontre de l'autre conjugue la fascination, le charme et l'effroi, elle est génératrice d'une tension morale, qui peut se dégrader en division.
Dès ce point nous pouvons souligner quelques paradoxes de l'espace à l'œuvre. L'homme naturel, essentiellement dispersé, ne rencontre pas son autre, mais son congénère. Dans cet état "stupide et borné", c'est la consubstantialité de l'espèce qui fonde l'identité et qui fait aussi la séparation. Ce sauvage absolu, n'ayant aucune notion du toi et du moi, ne forme aucune idée morale de l'identité et de l'altérité. L'autre, réduit à son existence générique, lui apparaît soit sous la catégorie de l'identification totale soit sous celle de l'étrangeté totale. Il n'y a rien de plus proche et de plus séparé pour l'homme naturel qu'un autre homme naturel. Ils sont dans un rapport de fusion ou de disjonction absolue, mais jamais dans un face-à-face reliant des consciences. Bien plus : la proximité ne se fonde sur rien d'intérieur, elle est abstraite, entièrement donnée par l'appartenance fortuite à une même étoffe, à l'identité de l'espèce qui se distribue en individus, lesquels ne se connaissent pas comme consciences.
Rien d'étonnant, dans ces conditions d'uniformité et d'inertie, à ce que Rousseau recoure à une causalité événementielle du surgissement pour faire entrer en scène le moment critique où tout bascule.         
[sommaire de l' article]

La découverte de l’altérité et de l’intériorité

Le moment critique, s'il est capable de dénouer les langues et de faire jaillir la première mélopée, raconte une découverte effarante, celle de l'autre, non sous la modalité d'une altérité tranquille et absolue, mais sous celle, inquiète, d'une altérité qui me concerne. Autant dire qu'elle est constitutive du moi. Nous en avons désigné la condition de possibilité par le terme de commerce, qui engage un véritable rapport non plus entre des individus d'une même espèce, mais entre des intériorités en formation. Ce rapprochement a des propriétés bien étranges, car il se présente aussi marqué par une forme d'éloignement et de rupture, un écart. Mais cette fois, proximité et distance sont des produits de l'intériorité : elles ne sont pas données, mais constituées. La description apparemment lisse qu'en donne la fin du chapitre II est, à y bien regarder, traversée par ce paradoxe :

"Ce n'est ni la faim ni la soif mais l'amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix"


L'objet de la passion y est situé comme structuralement inaccessible et le moi s'y appréhende dans ce que le vocabulaire philosophique ultérieur appellera le désir de reconnaissance, désir que Rousseau inscrit dans la métamorphose de l'amour de soi, "mis en fermentation" (9), en route vers l'amour-propre. Pour avoir une idée de la formation de ces "affections sociales", il faut suivre le fameux bougé de la théorie de la pitié entre le Second Discours et l'Essai. Mais est-ce vraiment un bougé ? (10). Ce que l'homme naturel fait étourdiment, sur la seule foi d'une identification immédiate d'indistinction, l'homme social le fera - ou plutôt pourra ou non le faire - par une extension de "transport" qui, en franchissant l'écart, s'autorise de lui et ne l'efface pas. Il faudrait donc, pour comprendre mieux ce processus, s'engager dans une histoire philosophique de l'identification, qui est en même temps celle des modes de rassemblements humains, et dont Rousseau étire démesurément ici l'apparition.
Tentons de le traduire en termes d'espace. Dans l'émerveillement de la découverte d'autrui, dans son moment "chaud", une nouvelle modalité de la proximité apparaît. Alors que la proximité naturelle se fondait sur la distribution extérieure d'une même substance, celle de l'espèce, la proximité du moment critique n'est concevable que dans un espace métaphysique. Elle est ce qui relie non pas des individus d'une même espèce, mais chaque individu y étant élevé au niveau d'une substance à part entière, accédant au statut de subjectivité, elle relie des intériorités. C'est pourquoi la rencontre morale, révélation d'elle-même pour chaque conscience, est indissociable de la révélation à chacune de la pluralité des consciences : la rencontre demande donc autre chose qu'une pure communication codifiée. L'autre est saisi comme mon semblable par cette étrangeté qui nous écarte et qui nous fait tendre l'un vers l'autre - c'est-à-dire parler et chanter. La grande modernité de Rousseau est qu'il ne fait pas dépendre le langage d'une conscience préconstituée, mais qu'il conjoint l'origine du langage et celle de la conscience : la conscience ne s'équipe pas d'un langage, elle se forme avec le langage.
C'est dans ces conditions qu'éclôt le schème vocalique. La voix traverse la distance métaphysique qui unit et sépare les substances. Aussi se décrit-elle sous la forme d'une propagation que l'on distingue "de fort loin" (Essai, chap. XX) mais qui pourtant, pour se faire entendre, n'a pas besoin de hausser le ton. Mais on voit aussi que ce schème pose un problème. En effet, fondé sur la continuité du pneumatique et pensé comme une machine de guerre contre le modèle articulé, il peut aussi effacer l'écart qui l'a fait naître et abolir le paradoxe d'une intériorité qui ne se saisit que sous la condition de l'étrangeté, de l'altérité et d'une forme de séparation.                   
[sommaire de l' article]

Le stade fétichiste des rassemblements humains

Poursuivons cependant le mouvement génétique jusqu'à l'état moderne de la culture. La proximité paradoxale des consciences, apparue dans le moment chaud qui en fait le charme, se comprend de manière ambivalente, à la fois comme constitution et comme destitution possible de l'humanité, comme reconnaissance et comme déni de reconnaissance. Une inévitable mécanique de la séparation va en précipiter alors le moment froid, qui déploie ce qu'on pourrait appeler une prise de corps, donnant lieu à une nouvelle distribution, retravaillée, des catégories d'intériorité et d'extériorité.
La prise de corps qui aboutit à l'état réel moderne de la culture, celui que nous avons sous les yeux, Rousseau l'attribue d'abord aux langues septentrionales, issues d'une transformation des besoins en passions et à la formation dans ces climats de groupes fondés sur des agrégations d'intérêts privés. Mais il faut croire que les langues méridionales n'ont pas été épargnées. C'est une fois de plus sur la modalité de l'identification et sur les paradoxes de l'espace que je souhaite m'interroger.
Le paradoxe de l'espace qui caractérise ce passage au moment réel, divisé, matérialisé, articulé, est que nous y voyons se former des individualités séparées, "resserrées", retirées étroitement au-dedans d'elles-mêmes, et des collectivités nombreuses, divisées entre elles : les nations modernes. Le rapprochement initial ne dure qu'un instant philosophique, mais il est inévitablement suivi par la formation de conglomérats, par un mouvement de tribalisation général : du moment merveilleux de la rencontre essentielle dérive celui de la formation de corps sociaux. Il y a à la fois atomisation et planétarisation : ce moment est gouverné par une logique extensive et restrictive. Les communautés se rassemblent en vertu de processus d'identification imaginaire qui président à des appartenances de corps. Le regroupement s'effectue par catégorisation, identifications partielles qui s'évertuent à figer les subjectivités dans des images extérieures.
Comme l'écrit Jean Starobinski :

Quittant la vie solitaire des commencements, les hommes se rapprochent les uns des autres, mais pour constituer des groupes différents, pour lesquels l’entente accrue au niveau interne se paiera par la perte de la ressemblance universelle qui caractérisait l’état de nature. Ayant développé leurs idiomes propres, leurs particularités culturelles, les groupes sont plus étrangers les uns aux autres que ne l’étaient entre eux les individus solitaires du commencement. La plus grande cohérence interne est contrebalancée par la séparation et bientôt par la rivalité belliqueuse entre tribus (ou nations). Tout se passe comme si, aux yeux de Rousseau, un certain coefficient de séparation tendait à demeurer constant. La socialisation, qui réduit la séparation dans un sens, ne peut éviter de la produire et de l’accroître dans un autre sens. (11)


Mais la ressemblance de l'état de nature n'était qu'une ressemblance donnée de l'extérieur. Ici le paradoxe est double. Il vient d'abord de ce que la dissemblance, la division, l'exclusivité, ont pour fondement une similitude intérieure qui érige chacun en principe : en ce sens, ce paradoxe développe celui de la constitution initiale de l'autre et de moi-même. Ensuite ce développement, pour s'exprimer, ne peut d'abord que s'aliéner dans des images, dans une extériorité qui, censée dire le principe même de l'intériorité, ne fait que s'y substituer ; une pure extériorité s'y donne pour l'intériorité. Le principe s'égare dans des qualités d'emprunt, qui bientôt se donnent pour essentielles, c'est une logique du recouvrement, de l'usurpation, du supplément (12) qui s'enclenche de manière inévitable.
Ce stade fétichiste aussi bien du moi que des rassemblements humains trouve sa forme esthétique privilégiée dans la salle de spectacle, concentration en chambre de tous les lieux privés, sa forme politique dans les agrégats de simples volontés collectives et son schème dans l'articulation discontinue.



Lire la suite de l'article : 2b

Notes
1.    Paru dans Musique et langage chez Rousseau, Etudes présentées par Claude Dauphin, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, Oxford : Voltaire Foundation, 2004 :08, p. 3-19.
2.    Voir Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris : Minuit, 1967, notamment P. 358.
3.    Voir Pierre Burgelin, La Philosophie de l'existence de Jean-Jacques Rousseau, Paris : P.U.F.: 1952, chap. 5 et Yves Touchefeu, L'Antiquité et le christianisme dans la pensée de Jean-Jacques Rousseau, Oxford : Voltaire Foundation, 1999, chap. 9.
4.    Essai sur l'origine des langues, chap. XV. Les renvois seront faits généralement au chapitre, et pour des passages plus précis, à la pagination de notre édition (GF, 1993) ainsi qu'à celle du volume V des Œuvres complètes
5.    Essai, chap. XVI.
6.    Essai, chap. XVI.
7.    Voir notamment l'introduction de F. Goyet au Traité du sublime de Longin, Paris : Librairie générale française, 1995, et Marc Fumaroli, L'âge de l'éloquence: rhétorique et "res literaria" de la Renaissance au seuil de l'époque classique, Genève: Droz et Paris: Champion, 1980.
8.    Voir Essai, chap. XV l'analyse de la caresse (GF p. 112, OC V, p.418).
9.    Lettre à Christophe de Beaumont, Rousseau, OC IV (1969), p. 937.
10.    Voir la discussion par J. Starobinski dans son introduction à l'Essai sur l'origine des langues, OC, V, CCII.
11.    Starobinski Jean, “ Rousseau et l’origine des langues ”, Sept essais sur Rousseau dans Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle, Paris: Gallimard, 1971, p.368
12.    Voir J. Derrida, De la Grammatologie, Paris: Minuit, 1967.
Paris : Gallimard, 1995, abrégée en OC.

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Lire les autres articles du dossier Rousseau :
J.J. Rousseau, esthétique et morale
Deux grandes critiques du théâtre : Bossuet, Nicole et Rousseau


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Par Catherine Kintzler
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Dossier Jean-Jacques Rousseau, musique, langage, morale et politique (1)
Esthétique et morale
par Catherine Kintzler  (en ligne le 18 mars 2006)

Ce texte ouvre une série d'articles consacrés aux rapports entre musique, langage, politique et morale dans la pensée de J.-J. Rousseau. Il a été publié par Le Magazine Littéraire en 1997. On en trouve une version plus développée dans la présentation à l'Essai sur l'origine des langues (éd. GF) Voir sur Amazon


Inaugurale, la pensée esthétique de J.-J. Rousseau installe une conception de l'art qui est devenue notre évidence, notre pensée naturelle -l'idée selon laquelle l'art a pour fonction d'exprimer un état ineffable des passions humaines. Plus généralement et en se vulgarisant, cette conception entraîne ce que nous appelons une culture, fondée sur la notion de moralité. Ce faisant, Rousseau donne sa légitimité à l'anti-matérialisme et à l'anti-rationalisme qui sévissent encore aujourd'hui en matière esthétique. Dans cette opération, la musique joue un rôle décisif, placée par Rousseau en position d'art-pilote et de modèle représentant l'immatérialité, l'authenticité et la spiritualité du monde moral dont le schème est une voix intérieure.

Mais cette inauguration s'autorise d'un renversement. Rousseau retourne comme un gant l'un des plus imposants édifices esthétiques jamais construits et pensés. Il s'agit de l'esthétique classique française, esthétique de la matière et des raisons, esthétique à modèle littéraire et poétique au sein de laquelle la musique avait cependant conquis une place de plein droit sous la forme magnifique et tapageuse de l'opéra merveilleux. Si la France sort de son splendide isolement et s'aligne sur l'Europe à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, c'est la faute à Rousseau.
A la fois système et contre-système, la pensée esthétique de Rousseau a l'ampleur des grandes théories. C'est une philosophie, avec sa logique - celle de la transparence -, avec sa cosmologie, son système de la nature et son anthropologie - le dualisme entre monde physico-rationnel et monde éthico-passionnel -, avec son éthique - celle de la régénération. Mais, à la différence des esthétiques générales, elle se construit comme une esthétique d'objet, soucieuse du détail. Cet objet, privilégié entre tous, c'est la musique.
De ce dispositif, les articles de l'Encyclopédie forment le premier jalon. Mais, pour en saisir la cohérence, il faut se donner un ensemble de textes plus vaste : la Lettre sur la Musique française, la Lettre à d'Alembert sur les spectacles, et surtout l'Essai sur l'Origine des langues. A l'autre extrémité du parcours, on retrouve les articles de l'Encyclopédie, remaniés et complétés dans le Dictionnaire de Musique. Signe, peut-être, de l'inachèvement de cette pensée. L'esthétique de Rousseau, bien qu'elle soit analogue à sa politique, n'a jamais connu son Contrat social.

Dans ce dispositif critique et thématique fondateur d'une culture spiritualiste, la musique occupe une place centrale. Pourquoi ?
Le raisonnement de Rousseau est simple: l'aveuglement des penseurs classiques (dont Rameau est à la fois le représentant et la caricature) consiste à n'avoir pas su penser l'effet musical comme un effet signifiant, un phénomène profondément moral. La musique ne produit d'effet que sur les hommes parce que seuls les hommes sont des êtres qui parlent : c'est de là qu'il faut partir.

Bien que la pensée classique ait soupçonné le rapport étroit qui unit musique et phénomènes signifiants, elle n'a pu le saisir qu'en le matérialisant et en l'intellectualisant. Le modèle lullyste, qui s'efforce d'articuler musique et langue, n'aboutit au mieux qu'à une mécanique de leurs relations. Le modèle ramiste, qui croit épuiser la musique en déployant ses composantes abstraites, se crispe sur une vision intellectuelle et matérielle, vision exacte certes, mais incomplète. Rameau se trompe en croyant que la musique se réduit à un ensemble ordonné de vibrations calculables : il est victime de l'illusion harmoniste. Symétriques et renvoyées dos à dos, les deux grandes figures de la musique française ont en partage une forme de fétichisme : elles adorent la matière et ses articulations, elles idolâtrent le monde physique.

Ni rationnel, ni matériel, irréductible à une grammaire ou à une harmonie, l'effet de sens est moral et tient à la spécificité de la nature humaine. C'est sur la notion de parole qu'il faut se pencher si l'on veut comprendre quelque chose à la musique, et non sur l'analyse du corps sonore : voilà pourquoi la réflexion sur les langues fournit son appui à la théorie esthétique.
Mais, loin de se donner l'organisation des langues comme objet, il s'agit, pour dégager le noyau profond qui fait qu'elles parlent, de remonter à un phénomène originaire et commun à toutes. On est ainsi conduit à supposer un langage primitif, fiction philosophique fonctionnant comme l'archétype de tout effet parlant. Alors s'effectue le déplacement par lequel Rousseau rompt avec la pensée classique: le principe actif rendant compte des effets de signification est à chercher dans une donnée immatérielle.
Le signe passionné fournit seul aux langues et à la musique leur force et leur énergie. Le schème qui porte la trace de cette immatérialité est la voix, phénomène "pneumatique" inarticulé et accentué. "Les oiseaux sifflent, l'homme seul chante" : la césure qui partage l'univers rousseauiste en monde matériel et monde moral, monde rationnel des calculs et monde psychique des passions, monde des alphabets et monde des hiéroglyphes, monde des articulations et monde des accents, cette césure inlassablement et passionnément répétée dans l'Essai sur l'Origine des langues a pour centre de gravité celle que l'Encyclopédie mit d'abord en place : harmonie / mélodie.

L'opposition matricielle entre harmonie et mélodie entraîne avec elle une théorie de la vérité et une ontologie. Dans ses conséquences, elle s'accorde avec le programme de régénération politique et morale dont la Lettre à d'Alembert sur les spectacles présente la version sombre, rudement réglée sur le fantasme lacédémonien, et dont le Contrat social est la version éclairée et apollinienne.
Alors, à partir de la musique, c'est toute l'esthétique classique et toute une pensée qui, de proche en proche, se trouvent à la fois récusées et révélées. La musique française, l'opéra, le théâtre classique, tous ces joyaux d'une pensée somptueuse, chargée de matière et de concepts, d'une pensée qui exaltait la fiction (médiation nécessaire à la vérité), toutes ces valeurs, aménité, politesse, élégance, urbanité, raffinement, incarnées dans les cartésiens de la seconde génération, hautains, insolents et spirituels, les Fontenelle, les Voltaire, les Rameau, tout cela, dans un grand élan qui a quelque chose de platonicien, est dénoncé et démasqué.
Parce qu'il se méfie de la matière et des raisons, parce qu'il veut être l'apôtre de la transparence et de l'intériorité, qui purgera le beau de ses dimensions matérielles et intellectuelles, Rousseau se retire dans un monde d'où l'esthétique classique lui apparaît comme le dernier mot et l'épuisement d'une pensée dépourvue de spiritualité parce que trop chargée d'esprit.
Voilà pourquoi Rousseau est le père de bien des évidences modernes en matière esthétique, évidences spiritualistes qui ont installé cette étrange aversion que les Français vouent à leur propre musique et cette étrange défiance qu'ils nourrissent à l'égard de leur propre théâtre. Ces évidences, réduites maintenant à des lieux communs anti-intellectualistes, le mélomane "branché" s'en délecte, un casque sur les oreilles ou dans le fond d'une loge d'opéra. Prise en son point de vulgarité, la philosophie des salles de concert ne se distingue pas de celle du walkman. Toutes deux en effet croient à l'existence d'une musique unique, mythe pré-babélien dont la fête indistincte et planétaire célèbre les vertus fusionnantes, en un déferlement de moralité, de sociabilité et de bons sentiments - les hommes s'entendent si bien dès qu'ils cessent de parler des langues distinctes et articulées, dès qu'ils abandonnent le concept diviseur !

Pourtant, trois éléments permettront d'arracher la pensée de Rousseau à cette sommaire et réductrice descendance.
1° Rousseau a cultivé son aversion pour la pensée et l'esthétique classiques françaises à un point extrême, précisément le point où elle se transforme en intellectualité. Fossoyeur de la pensée classique, il en est aussi le révélateur, l'archiviste et le conservateur.
2° Sa réflexion esthétique passe par des voies raffinées, complexes et quelquefois retorses.
Elle n'est pas elle-même une pensée sommaire procédant par masses et par approximations. Depuis Aristote et sa Poétique, la philosophie de l'art n'a jamais mobilisé un tel détail, n'a jamais recouru à une telle profusion de connaissances précises et techniques. Aucune réflexion esthétique ultérieure, y compris celle de Hegel, ne prendra ses objets avec autant de sérieux et de compétence. En outre, elle reste dépendante de ce qu'elle honnit et a besoin de ceux qu'elle se donne pour cible. Ce fut le cas pour les lullystes, dont Rousseau reprend les arguments en 1753 pour les retourner contre la musique française. Ce fut le cas -et cela est moins connu- pour l'abbé Dubos, penseur empiriste et ultra-mécaniste : la lecture rousseauiste accrédite encore un gigantesque contresens, qui fait de Dubos le précurseur de l'esthétique intimiste.
3° Bien que la pensée esthétique de Rousseau ait souvent donné naissance à un anti-rationalisme, elle est cependant parfaitement compatible avec la forme du rationalisme qui caractérise les Lumières. Le XVIIe et le XVIIIe siècle virent en effet se succéder deux formes distinctes de rationalisme.
Le rationalisme flamboyant de l'âge classique à modèle cartésien et mathématique, contrairement à ce qu'on entend parfois, s'accompagne d'une très riche pensée des possibles. C'est une réflexion friande de métaphysique et dont une des versions esthétiques est déployée dans la théorie cornélienne de la vraisemblance. On oublie trop souvent que cette théorie, trop rationnelle pour être raisonnable, fonde toute la poétique du merveilleux dont l'opéra va s'emparer. C'est à ce rationalisme fécond en produits imaginaires et romanesques que Rousseau s'en prend.
En revanche la pensée de Rousseau s'accorde avec le rationalisme des Lumières à modèle expérimental et en révèle le versant esthético-politique. Progrès en matière scientifique, cet esprit expérimental s'accompagne d'un mouvement d'appauvrissement poétique -abandon de la mythologie, critique du merveilleux, exigence de réalisme et de simplification- dont le théâtre bourgeois et larmoyant, le "genre dramatique sérieux" sont les fruits les plus connus. Alors que le théâtre classique supposait qu'on ne peut identifier l'humanité qu'à des héros exemplaires qui ne nous ressemblent pas (à qui il arrive ce qui ne nous arrivera jamais et qui osent vivre ce que nous n'osons pas nous avouer), on se reconnaît désormais dans les personnages du théâtre précisément parce qu'ils nous ressemblent, personnages ordinaires et quotidiens. La théorie classique de l'éloignement est remplacée par une pensée de la proximité dont pourrait bien être issu l'actuel pathos des banlieues.

Retrouvant les accents des rigoristes du XVIIe siècle, Rousseau va jusqu'au bout de cette logique de l'austérité et de l'authenticité en abolissant le théâtre dans la fête populaire, moment de communion ultime où le spectacle s'évanouit, puisque ce sont les spectateurs eux-mêmes qui en forment l'objet. C'est alors que la fiction opaque, mensongère et signe d'éloignement s'efface devant la vérité d'un peuple spectateur de lui-même, voué à la proximité fraternelle et à la transparence d'un univers de moralité.

© Catherine Kintzler et Le Magazine littéraire

Lire la suite du dossier Rousseau :
2a - Musique, voix, intériorité et subjectivité (1re partie)
2b - Musique, voix, intériorité et subjectivité (2e partie)
et l'article sur la critique du théâtre :
Deux grandes critiques du théâtre : Bossuet, Nicole et Rousseau

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Par Catherine Kintzler
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Dossier Poétique de l’opéra français de Corneille à Rousseau
Présentation de l’ouvrage de C. Kintzler
par Pierre Macherey              (en ligne le 4 mars 2006)

Pierre Macherey a donné cette conférence à l'Université de Lille-III le 8 décembre 1994. Je le remercie, ainsi que l'UMR "Savoirs, textes, langage" de me permettre de reprendre ce texte à l'occasion de la publication de la seconde édition de mon livre (Minerve, 2006).
La pagination a été actualisée pour renvoyer à cette seconde édition. Les intertitres sont de moi.


On trouve ce texte en ligne sur la page du séminaire de Pierre Macherey "La Philosophie au sens large" (cliquer sur le lien: "annexe") au sein du site de l'UMR "Savoirs, textes, langage".

Voir dans le même dossier l'article de François Regnault "En quoi nous sommes encore romantiques"

Sommaire de l'article :


L’ouvrage de Catherine Kintzler, Poétique de l’opéra français de Corneille à Rousseau (Paris, 1991 et 2006, éd. Minerve) se prête simultanément à plusieurs types de lectures correspondant aux différents niveaux d’analyse qu’il développe. A un premier niveau, il présente l’étude d’un “objet” spécifique, historiquement situé et constitué : le théâtre lyrique français de l’époque classique, coïncidant avec la mise en place des éléments d’un style esthétique nouveau fondé sur une combinaison originale entre parole et musique, dont il montre la formation et suit l’évolution de Lully à Rameau. Cet objet est envisagé principalement sous l’angle des débats théoriques auxquels il a donné lieu, débats qui n’ont pas seulement doublé et commenté son histoire en l’accompagnant, mais ont joué directement un rôle dans celle-ci, en en impulsant et en en infléchissant la dynamique : est ainsi posée, à un second niveau, une question plus générale, qui est de savoir jusqu’à quel point la réflexion critique appliquée à une forme esthétique, réflexion qui prend nécessairement une forme raisonnée, est consubstantielle à la constitution de cette forme ou lui demeure extérieure. On est ainsi conduit à s’interroger sur les conditions de possibilité de l’objet esthétique considéré comme tel, et sur la nature de la forme de connaissance qui peut lui être consacrée. Or cette question se développe elle-même sur un troisième niveau qui est celui, non d’une science de l’art, au sens de la connaissance réglée d’un objet dont la nature est strictement délimitée par ses conditions d’existence telles qu’elles sont réfléchies dans sa théorie, mais d’une véritable philosophie de l’art, qui pose en particulier le problème du rapport de l’art à la connaissance ; sont alors en jeu les conditions d’un accès esthétique à la vérité, qui élève les productions esthétiques, et les “formes symboliques” dont elles relèvent en dernière instance, au rang de figures de connaissance, dont la nécessité est fondamentalement théorique, et relève ainsi d’une appréhension philosophique. C’est dans ce sens que, dès l’introduction de son livre, C. Kintzler affirme que “penser un objet esthétique oblige à penser une philosophie entière” (p. 9), car “on ne peut pas se donner l’objet esthétique lui-même comme objet théorique sans faire de l’esthétique une théorie philosophique complète” (p. 23-24).


Un système de formes symboliques ?

De ce dernier point de vue, on pourrait rapprocher l’étude que Catherine Kintzler consacre à l’opéra classique français de celle que, dans un tout autre domaine, Panofsky a consacrée à la perspective picturale, considérée précisément comme une forme symbolique, porteuse dans ses ultimes réquisits de toute une vision du monde, ou de ce qu’on pourrait appeler en général une philosophie : c’est ainsi que, pour les artistes italiens de la Renaissance, peindre, c’était aussi indissociablement penser, au sens le plus fort de ce terme, penser en peignant des tableaux qui eux-mêmes ne se laissent voir que par des yeux pleins de pensée, en ce sens qu’ils sont non seulement informés par une pensée préalable mais aussi porteurs et générateurs d’une pensée nouvelle dont ils suscitent le mouvement. Et ce rapprochement permettrait peut-être de répondre à la question posée par Catherine Kintzler dans les dernières lignes de son livre, lorsque, après avoir expliqué que le véritable objectif de son  entreprise est d’élucider “les conditions philosophiques auxquelles une production esthétique est pensable”, elle se demande si l’explication qu’elle propose à ce sujet “peut devenir une théorie : si sa fécondité peut être plus forte, et si sa validité peut s’étendre à d’autres objets que celui sur lequel on l’a mise en place et expérimentée” (p. 430). Faire de l’opéra classique français un système de formes symboliques, c’est bien, au-delà de sa réalité historique particulière, se donner les moyens d’une réflexion à caractère général sur les rapports de l’art et de la connaissance.

 On pourrait à cette occasion formuler une première question, d’ordre très général. On sait que le concept de forme symbolique a été emprunté par Panofsky à Cassirer. Or la philosophie des formes symboliques de Cassirer se propose d’étendre à l’ensemble des fonctions de l’esprit, au nombre desquelles en premier lieu le langage, une hypothèse d’inspiration kantienne, celle du primat de la forme de l’activité spirituelle sur le contenu auquel elle s’applique en lui imposant son propre mode de structuration. Dans l’ouvrage de Catherine Kintzler la référence à Kant, - précisons : au Kant de la première Critique et non à celui de la troisième -, est constante : elle se propose en effet d’interroger un objet emprunté à l’histoire de la culture, l’opéra, sur ses conditions de possibilité, de manière à montrer comment ses diverses réalisations se règlent sur un modèle formel qui en détermine a priori la structure, à la manière d’un “transcendantal”. Il s’agit ainsi de délimiter un domaine d’intervention et de création, un champ esthétique soumis à un type donné de règles, qui fonctionne comme une sorte d’a priori historique, pour reprendre le terme de Foucault, dont l’entreprise s’inscrit aussi pour une part dans la postérité philosophique du kantisme de Cassirer. Pour formuler les orientations générales de sa démarche, Catherine Kintzler utilise le terme un peu étrange d’esthémé, qu’elle forge sur le modèle de l’épistémé de Foucault.  On peut se demander s’il y a plus ou autre chose dans ce concept que dans celui de “forme symbolique”, qui tente lui aussi, l’usage qu’en a fait Panofsky en témoigne exemplairement, d’effectuer la synthèse entre le point de vue de la structure et celui de l’histoire.

Cependant il ne faudrait pas croire que l’objet sur lequel travaille Catherine Kintzler, la forme de l’opéra classique français, constitue seulement un prétexte, une occasion pour développer cette réflexion philosophique à caractère général dont les conclusions pourraient être automatiquement étendues à d’autres domaines empiriques : car cette réflexion est dégagée d’une analyse détaillée des conditions dans lesquelles l’objet auquel elle s’applique au départ a été produit et réfléchi par ceux qui en ont été les initiateurs, et c’est une connaissance entre toutes précise et exigeante de cet objet, appréhendé dans sa spécificité, qui rend possible l’élucidation des rapports que des objets esthétiques entretiennent avec des modes de structuration qui ne sont pas fondamentalement différents de ceux qui ordonnent la connaissance. Il faut donc, pour maîtriser la signification des thèses proprement philosophiques qui viennent d’être évoquées, reprendre le parcours complexe suivi dans l’ensemble de l’ouvrage, pour en dégager les principales articulations. [Haut de la page]

 
Un rapport de l'art à la vérité

L’ouvrage de Catherine Kintzler est intitulé Poétique de l’Opéra français de Corneille à Rousseau et non « Esthétique de l’Opéra français de Lully à Rameau ». Ce choix est guidé par une intention théorique, dont le premier effet est de déplacer le point d’application de la réflexion traditionnellement consacrée à des objets esthétiques ; et ce déplacement suppose lui-même une redéfinition du théâtre lyrique, et au-delà du cas particulier de celui-ci, de l’oeuvre d’art et de sa nature, qui amène à les penser autrement et à les situer sur un autre terrain que ne le fait l’esthétique au sens traditionnel, dont le concept, construit à la fin du XVIIIe siècle à la suite de Baumgarten et de Kant, tend à  soumettre les oeuvres d’art à un jugement de goût complètement indépendant des procédures propres à l’ordre de la connaissance.

Qu’est-ce en effet qu’une “poétique”, démarche dont la tradition remonte à Aristote et a fait l’objet d’une étonnante résurrection à l’âge classique ? C’est la mise en place d’un système de normes rationnelles qui font qu’un auteur dramatique “travaille installé dans un système poétique qui quadrille le terrain et rend sa tâche claire à ses propres yeux” (p. 166) : c’est donc “un outil intellectuel rendant possible la production poétique, une forme de pensée régulatrice sur laquelle le poète prend ses mesures” (p. 166). Ce système ne se limite pas à la détermination d’un ensemble de règles techniques de fabrication, c’est-à-dire de recettes conventionnelles, mais il définit l’allure générale d’un programme concerté, dont la structure fait l’objet d’une construction préalable à sa mise en oeuvre et relativement indépendante de celle-ci. Dans le cas du théâtre, dramatique ou lyrique, cette poétique prend la forme d’une théorie raisonnée de la fiction : cette théorie fixe en général les conditions de ce qui peut être montré sur un théâtre, en rapport avec une norme générale qui est celle du vraisemblable.

Ainsi se noue un rapport entre représentation et vérité, qui ne se laisse pas interpréter à partir des seuls critères “esthétiques” du beau, puisqu’à travers le jeu de fictions il développe une réflexion de fond sur la nature des choses : dans le cas de la tragédie, cette vérité est celle des passions, vérité que le théâtre montre dans la mesure où précisément elle ne se laisse montrer que sur un théâtre. On peut dire qu’ainsi le théâtre exhibe le réel en le stylisant, c’est-à-dire en le présentant dans une forme qui révèle son être en l’altérant, littéralement en le déformant : “La fiction théâtrale a ici la double vertu de déréaliser et de renforcer, d’élaguer et de souligner. Confrontée par la fiction à des vérités qui lui seraient insupportables sans l’appareil de l’art, l’âme éprouve de l’agrément en reconnaissant le vrai, et elle jouit en outre de sa propre force à les surmonter : telle est la genèse de l’orgueilleux plaisir que se propose de produire la tragédie” (p. 103).

La poétique qui fait de la pratique du théâtre un art concerté et raisonné est ainsi, au-delà d’une réflexion à caractère pragmatique sur la bonne manière de répliquer le réel en le représentant, une pensée sur la nature essentielle du réel, pensée qui définit  cette nature en la ramenant aux conditions propres à l’ordre du représentable : et là est la véritable signification de la théorie classique de l’imitation, qui consiste à faire apparaître que la vérité du réel consiste précisément dans cette propriété qu’il a de se replier sur lui-même en se redoublant, en s’imitant, selon un processus d’ordre ontologique et non seulement technique. On voit par là comment dans cette pratique du théâtre est d’emblée investie une philosophie, qui est précisément la philosophie de l’âge classique, telle que Foucault l’a par ailleurs analysée dans Les Mots et les choses en montrant qu’elle se ramène à une théorie de “la représentation redoublée”. En expliquant que le théâtre lyrique français s’appuie en dernière instance sur une telle poétique, dont le modèle d’origine aristotélicienne a été réactualisé par Corneille, Catherine Kintzler, à contre-courant du discours contemporain sur le “baroque” dont elle dénonce implicitement le caractère confusionnel, restitue à cette forme artistique sa dimension constitutionnellement classique: celle d’un art raisonné fondé sur une doctrine cohérente de la représentation du réel qui est aussi une doctrine du réel comme représentation ou comme objet d’une représentation possible.

Avant d’aller plus loin, il est possible de poser à ce propos une nouvelle question. La doctrine raisonnée du théâtre qui, de Corneille à Rousseau, fonde un certain rapport de l’art à la vérité, se laisse appréhender à travers le discours réflexif qui lui est consacré dans le cadre d’une littérature spécifique spécialisée dans le commentaire et la discussion des règles de la pratique du théâtre, commentaire et discussion proposés au fur et à mesure que cette pratique se déroule : “Pour atteindre et reconstituer ce moment intellectuel, il ne suffit pas d’examiner l’histoire du théâtre, celle des représentations, ni de s’en tenir à l’histoire comparée des textes poétiques. Il faut encore examiner les textes théoriques et les commentaires qui jalonnent cette histoire et éclairent les structures issues de l’analyse comparée. C’est en effet dans ces textes que se révèlent les constructions et le fonctionnement des idées poétiques sur lesquelles se règlent les auteurs et les spectateurs” (p. 167). Mais le problème n’est-il pas justement de savoir si ces textes théoriques révèlent directement, sans l’interpréter de manière biaisée, le contenu intellectuel dont ils sont indiscutablement les symptômes ? Que l’âge classique ait élaboré une certaine théorie de la représentation reflétant la conscience de l’ordre intellectuel qui soutient et organise sa vision du monde n’implique pas qu’il y ait totale adéquation entre ces idées telles qu’elles s’exposent dans des textes à caractère réflexif et la manière dont elles ont fonctionné en pratique, investies dans des objets, les représentations proprement dites, dont elles ont très bien pu déformer la réalité en la réfléchissant. Est-il légitime de lire l’histoire du théâtre et de l’opéra classique uniquement, ou principalement, à travers le prisme de ses critiques, de ses commentateurs, de ses théoriciens, de ses apologistes et de ses détracteurs, en tenant pour strictement équivalents la réalité du théâtre et l’opéra classiques appréhendés dans leur nature essentielle et les discours qui ont été tenus à  leur sujet ? Ne faudrait-il pas dire au contraire que ce discours qui  prétend fonder ontologiquement et éthiquement l’entreprise d’une représentation du monde développe ainsi une idéologie de la représentation qui n’est pas, du moins entièrement, conforme nécessairement à la nature effective de l’objet dont elle construit une image en élaborant les critères de sa légitimation d’une façon qui reste jusqu’à un certain point décalée par rapport à cette nature ?
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La musique, la danse et l'ordre du merveilleux

Les réflexions qui viennent d’être proposées autour du thème général de la poétique ont placé sur un même plan les problèmes du théâtre et ceux de l’opéra, en ne faisant aucune différence entre représentation parlée et représentation chantée (et aussi, dans certains cas, dansée). Il s’agit à présent de comprendre comment, dans le cadre d’une poétique élaborée dans la perspective du théâtre proprement dit, ont été introduits ces éléments nouveaux, la musique et la danse, qui, à la fois, en ont exploité certaines possibilités et en ont perturbé l’économie globale, en même temps que la tragédie devenait tragédie lyrique, suivant le mouvement d’une évolution qui, comme le montre Catherine Kintzler, est propre à l’histoire française de l’opéra. Cette évolution est celle qui, dans un système réservé à la représentation du vraisemblable a introduit la référence à ce qui, en première apparence, se situe en opposition aux règles de la vraisemblance : l’ordre du merveilleux, dont le concept définit centralement le monde enchanté de l’opéra classique. Or, selon Catherine Kintzler, le paradoxe de l’histoire française de cette  forme esthétique singulière qu’est l’opéra est que, contre toute attente, cette introduction s’est effectuée dans la forme non d’une rupture mais d’une continuité : le merveilleux est lui-même devenu objet de représentation en se soumettant à des critères qui sont ceux du vraisemblable, tels qu’ils avaient été mis au point en vue des situations propres au théâtre parlé et en se glissant dans le modèle formel élaboré spécifiquement à leur intention; et c’est précisément pour rendre possible ce passage continu qu’a été inventée la forme intermédiaire, particulièrement développée par l’opéra français, du récitatif, qui superpose des modèles d’éloquence proprement musicale et lyrique à la rhétorique du discours tragique, à mi-chemin de la parole et du chant.

Pour le dire simplement, l’opéra a soumis à des règles de vérité des contenus qui, par nature, sont en eux-mêmes de l’ordre du non vrai: les fables des bergers et des pastourelles, les légendes des dieux et des démons, qui relèvent indiscutablement de l’ordre de la pure fiction, d’une surnaturalité frivole, sans aucuns corrélats dans le réel, et cependant susceptible d’une représentation réglée et concertée, soumise aux mêmes normes que celles qui, dans la tragédie proprement dite, commandent la représentation du réel ou supposé tel, car à notre point de vue la Cléopâtre de Corneille n’est pas davantage réelle que la Cybèle de Quinault mise en musique par Lully. De là une antinomie, qui est ainsi formulée à propos de l’examen consacré par Perrault à l’Alceste de Quinault et de Lully : “percevoir l’opéra à la fois comme absolument indépendant du théâtre et lié aux lois du théâtre” (p. 207). Dans ces conditions, on comprend quel problème est spécifiquement posé au compositeur d’opéra : comment faire remplir à la musique un rôle dramatique, c’est-à-dire réaliser un théâtre de musique ou une musique de théâtre qui ne soit pas seulement de la musique au théâtre ou une musique jouée sur un théâtre ? “Il faut trouver le moyen d’incorporer les ingrédients de l’opéra à la structure même de l’oeuvre théâtrale, de leur donner une fonction poétique à part entière” (p. 154). “Cela revient à dire que la fonction poétique de la musique se pense dans son rapport à la langue. C’est dans sa manière de traiter la langue et de se présenter comme une langue que la musique peut conquérir la fonction poétique dont l’opéra a besoin” (p. 155).

Ouvrons ici une parenthèse : le problème qui vient d’être soulevé a sans doute été posé antérieurement à l’expérience du théâtre lyrique français, à la fin du XVIe siècle, en Italie, au moment où a été défini dans des cercles florentins le nouveau “style représentatif” qui a conduit un musicien comme Monteverdi de repenser sur de nouvelles bases la pratique du madrigal ; la question était alors de savoir comment s’y prendre pour mettre en musique des paroles de telle manière qu’elles continuent, une fois mises en musique, à être comprises comme des paroles, ce que les perfectionnements de la polyphonie à la fin du Moyen-Age et de la Renaissance avaient précisément rendu impossible. Et ce, même problème a traversé les siècles, puisqu’on le retrouve encore, présenté dans des termes comparables, dans des oeuvres très proches de nous comme Capriccio de Strauss ou Moïse et Aaron de Schoenberg, où l’alternative de la parole et de la musique est traitée comme thème principal, le sujet d’une action dramatique et opératique. Ce problème est certainement au centre de l’entreprise wagnérienne en vue de réaliser “l’oeuvre d’art totale”, sur laquelle il est intéressant de s’arrêter un peu : celle-ci effectue la combinaison de la musique et de la parole à partir de l’hypothèse que la musique est elle-même une langue, une autre langue, qui s’insinue dans les lacunes de la parole, dont elle exprime en quelque sorte les non-dits, à la manière d’un langage de l’inconscient qui double en les démentant les propos avoués de la conscience. Ainsi, dans la perspective de Wagner, qui serait finalement assez proche de celle de Brecht, la parole et la musique, plutôt qu’elles ne se complètent harmonieusement, sont en permanence en conflit, et l’opéra n’est lui-même rien d’autre que le théâtre de ce conflit, qui s’inscrit dans la perspective d’une esthétique de la distanciation et de la rupture.
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Le rapport à la langue : tout dire

Ce petit détour n’était pas tout à fait inutile, car il permet de comprendre ce qui fait la spécificité de la forme de l’opéra classique français : celle-ci articule le langage parlé et le langage chanté ou dansé selon un ordre qui n’est celui de la complémentarité de la distance et de la rupture, mais celui de la proximité et de la continuité. Ceci suppose que tous ces langages disent au fond la même chose, leur accord étant précisément fondé sur la communauté de leur contenu représentatif, tel qu’il est déterminé par les critères généraux de la vraisemblance, qui fondent leur prétention à exprimer une réalité dans les traits essentiels qui la constituent en profondeur. Pour reprendre les catégories qui viennent d’être utilisées en vue de caractériser l’entreprise wagnérienne dans ce qu’elle a précisément d’opposé à l’esprit du classicisme, disons que le modèle classique exclut et efface toute référence à un non-dit, le propre de l’expression tragique ou lyrique consistant dans sa faculté de tout dire, et de dire le tout de son objet en le représentant selon la forme qui le constitue en objet de représentation.

Cette solution classique au problème du rapport entre parole, musique et danse a été élaborée, explique Catherine Kintzler, entre 1659 et 1765. C’est au cours de cette période de près d’un siècle qu’a été défini, en pratique et en théorie, un modèle de représentation opératique cohérent, dont la cohérence n’exclut pas toutefois la diversité : disons qu’il s’agit d’une forme à géométrie variable, ouvrant la possibilité de solutions différentes, voire même contradictoires, à un problème identifié et formulé une fois pour toutes à partir de la théorie de la vraisemblance et des règles que celle-ci impose. Pour mettre en évidence la variété de ces solutions, limitons-nous aux exemples de Lully et de Rameau, dont la confrontation a donné lieu à un célèbre et véhément débat au cours du XVIIIe siècle. Ce débat est intéressant en particulier parce qu’il évoque très directement celui qui, à une autre époque, et dans un tout autre domaine de la production artistique, a opposé les tenants de l’art figuratif et ceux de l’art abstrait.

Lully est dans le domaine de l’opéra le représentant par excellence d’une esthétique figurative, au point de vue de laquelle le langage de l’art se ramène à un système de signes évoquant directement ou indirectement un référent, que cette évocation procède d’une reproduction ou d’une symbolisation conventionnelle: et ainsi la mise au point de cette forme expressive suppose que “la production de sens est l’effet d’une sorte de correspondance bi-univoque entre son et signification” (p. 322), donc entre musique et parole. Or la tentative de Rameau s’explique par la remise en question de ce présupposé : elle introduit ainsi dans la forme de l’opéra classique une dimension nouvelle, celle d’une expression qu’on peut dire abstraite, dont les signes ne renvoient qu’à eux-mêmes et obéissent à une logique interne dont la cohérence est indépendante de tout rapport à un contenu extérieur ; cette cohérence est celle de l’harmonie musicale dont il a complètement repensé le système. “Rameau est le premier à affirmer et à soutenir dans toutes ses conséquences que la musique existe à titre d’objet autonome. Il n’est nul besoin pour la définir de passer par une référence qui la subordonnerait à autre chose qu’elle-même : elle contient en elle sa raison d’être, sa raison d’être connue et sa raison d’être entendue. Ce qui dans la catégorisation de l’âge classique doit se traduire par la thèse: la musique est nature” (p. 329). La musique est nature: entendons qu’elle est une nature en soi, dont les traits immanents définissent, non tel ou tel contenu particulier qu’elle “signifierait”, mais la nature même des choses dont elle constitue l’étoffe. De ce point de vue l’entreprise de Rameau est à la musique un peu ce que celle de Mondrian est à la peinture, le choix d’une expression non-figurative, chez l’un comme chez l’autre, exprimant l’idée que l’art doit, plutôt que représenter des choses en particulier, dire l’essence du monde, en tant qu’elle est en profondeur picturale ou musicale. Il est tout à fait intéressant de voir que Rameau, à la fin de sa vie, est allé jusqu’au bout de cette idée, qu’il a développée dans la forme d’une véritable philosophie de la nature, en posant que les rapports de l’harmonie musicale sont constitutifs de l’ordre réel des choses dont ils  donnent la véritable connaissance.
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La remise en question de l'opéra français : une nouvelle esthétique

Ceci permet du même coup de comprendre comment la forme de l’opéra classique s’est défaite : non pas sous le coup d’attaques extérieures à sa pratique, mais suivant la logique interne de son développement. En substituant à la conception lullyste d’une figuration musicale propre à la tragédie lyrique celle d’une musicalité pure détachée de tout souci de signification extérieure à son ordre, Rameau préparait la remise en question radicale de la forme de l’opéra qui a été effectuée par Rousseau. Cette remise en question procède sur le fond d’une réflexion sur le langage et sur ce que celui-ci a à dire: non pas du tout la nature des choses en tant que celle-ci est une nature objective, susceptible comme telle d’être représentée, mais la réalité offusquée par la culture d’un monde intérieur vrai, dont l’étoffe purement mentale est directement accessible par la musique, sans passer par les intermédiaires de la représentation. C’est ainsi que, selon Catherine Kintzler, “Rousseau, en voulant penser la musique, montre comment le classicisme est philosophiquement construit. Par là il se propose de le détruire et il le fait” (p. 349). Alors le moment est venu pour que se déploie une nouvelle forme de l’esthétique, qui serait celle de l’art romantique, fondé sur de tout autres présupposés philosophiques que ceux de l’art classique. On aimerait, et ce serait la dernière question qu’on pourrait lui poser, que Catherine Kintzler en dise plus sur ces nouveaux présupposés, et en particulier qu’elle explique s’ils sont ou non raisonnés et structurés, comme le sont, même si c’est d’une autre manière, ceux propres à l’âge classique.

© Pierre Macherey

Voir dans le même dossier l'article de François Regnault "En quoi nous sommes encore romantiques".
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Par Pierre Macherey
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Varia

Dramatique musicale CK

Dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.

 

Prochaine représentation : 24 juin à Pont Sainte-Maxence (Oise).

 

Créée le 25 février à Beauvais avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.

Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.

Chorégraphie : Isabelle Dufau

Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.


Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.

Autres représentations  : Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.

 

 

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