A Coeur ovale, le rugby du commencement
Sur le livre de Christian Jean et Thomas Bianchin
par Catherine Kintzler
Au coeur de ce magnifique Coeur ovale, le rugby des cours de récréations, des cartables "bourrés de coups de poing" et transformés en gonfles, enchante le
lecteur.
Des marmousets cramponnés, crottés jusqu'aux yeux et habillés en clown Auguste... Ils ont la peur et la gloire
au ventre. Ils s'arrachent à leurs peluches douillettes les matins acides de matches pour être des héros tremblants, pour entrer dans des vestiaires rudes et
chaleureux, pour avaler ce qui ne passe pas. Ce qu'ils redoutent le plus est aussi ce qu'ils désirent le plus.
Au coeur de ce magnifique coeur ovale, le rugby des cours de récréations, des cartables "bourrés de coups de poing" et transformés en gonfles, enchante le lecteur.
Rugby des origines bien sûr, fait d'anecdotes, de souvenirs d'enfance et
de jeunesse de Grenoble à Pontarlier, d'Oyonnax à La Mure et à La Tour du Pin. Rugby alpin et jurassien frisquet, où la rosée et la sueur se confondent, où la mêlée fume encore plus que le
brouillard, où la neige fondue sert de piste d'envol. Mais l'anecdote et le souvenir particulier, en devenant fables, se hissent (ou plutôt ramènent) à ce qui n'a ni date ni d'âge : on
passe des origines au véritable commencement. La différence ? Les origines sont factuelles, elles vous tombent dessus, comme les fées et les sorcières penchées sur un berceau : on y est renvoyé
sans cesse à ce que l'autre et l'extérieur ont choisi pour nous. Le commencement doit tout à lui-même, il n'emprunte rien qui ne lui soit essentiel et qu'il ne sache s'approprier. Le parcours qui
mène des unes à l'autre s'appelle l'initiation.
Initiation à quoi au juste ? Au rugby certes, mais à travers lui au grand écart qui relie et dissocie à la fois le
dérisoire et le sublime, la nullité crasse et les palmes qui vous transportent sur un nuage, le minuscule et le grandiose. Le droit de se sentir moche et
superbe, déplacé, dérapant et assuré, animal stupide et homme virtuose, tué et tueur, n'est pas réductible à une psychologie en montagnes russes : c'est une nécessité à la fois poétique et
vitale.
"ça commence avec un mental de potache, de guerrier de cour d'école. C'est fait de gnons, de coups qui, dès ton enfance, font de toi un conquistador, un chef de
meute, un bandit de vestiaire, un pendard de comptoir"
En lisant les textes, en contemplant les photos, on comprend aussi pourquoi le chasseur aime sa proie et quelle secrète connivence lie le matador au toro, quel amour fatal attire l'alpiniste vers
les horribles cimes. A ceci près que la mort est ici mise à distance et reléguée là où elle est, à l'infini : son spectre une fois balayé, ne reste finalement que l'essentiel, le partage d'une
même substance qui unit le plaqueur et le plaqué, le terrassé et l'aérien.
A ceux qui craignent que le rugby du commencement initiatique disparaisse, je proposerai une méditation sur cette photo intitulée "A tire d'ailes".
ça ne vous dit rien ? Mais si bien sûr, on l'a déjà vue. J'en avais sans le savoir
publié une version qu'on pourrait appeler étourdiment "paillettes" et plus justement théâtrale, saisie par l'objectif de Romain Perrocheau. Merci à Christian Jean et à Thomas Bianchin de l'avoir
rappelée à son identité du commencement.
© Catherine Kintzler, 2008 (texte publié initialement sur La Choule).
1 - A Coeur ovale, Christian Jean (textes) et Thomas Bianchin (photos), préfacé par Freddy Pepelnjak et Vincent Clerc, Grenoble : Cielstudio, 2006.
Présentation du livre en ligne http://www.eleya.fr/aco/. Voir Esprit en mêlée le blog de Christian Jean, où quelques-uns des textes sont
repris.
La rayure, pourtant traditionnellement et abondamment portée jadis sur les terrains de
rugby, n'a plus très bonne presse aujourd'hui sur les stades. Elle tend à disparaître des terrains, remplacée par un design branché, pour se réfugier, sous l'étiquette "polo tradition" dans les
sages rayons des magasins de sport. Fondamentalement ambivalente car elle n'est pas une forme tracée sur un fond mais une structure brouillant l'ordre chromatique, priorité indiscrète qui tape
fort à l'oeil, marque infamante qui frappe ceux qui sont hors de l'ordre (criminels, valets, satimbanques) mais aussi barrière qui fait obstacle à l'impureté ou à la transgression (toiles de
plage et de boucherie, costumes de bains d'autrefois, passages pour piétons et chantiers d'aujourd'hui), comble de la vulgarité (chemises des frères Dalton et autres costards maffieux à grosses
rayures contrastées) ou du raffinement (fines rayures ton sur ton rendues célèbres par l'habit de l'Incorruptible), cette étrange partition du visible barre de moins en moins de sa fulgurance
inquiétante les terrains de sport.




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