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Politique, société

L'école refusée : reflet de la société 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 23 juin 2011


A l’occasion du décès d’une collégienne causée par l'agression très violente d'un de ses petits camarades, et des commentaires du ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Muglioni n’a pu retenir sa plume tant la situation lui a paru illustrer ses derniers propos sur l’état de l’école. Si quelque lecteur trouvait qu’il exagère, comme on dit, ou qu’il est pessimiste, ou même ringard, il l’envie : il y a de certaines choses auxquelles on se demande en effet s’il ne vaut pas mieux être aveugle.

Commentaire ministériel d’un fait divers
Un fait divers et son commentaire par un ministre s’accordent trop avec les réflexions qui ont été publiées sur ce blog (1) pour qu’elles n’y soient pas rappelées.
Une enfant de 13 ans est massacrée par le frère d’une de ses camarades de classe qui aurait été sa rivale en amour. Le ministre de l’éducation nationale prononce ces mots : « l’école reflète la violence de la société ». Je ne fais ici que répéter ce que j’ai cru entendre à la radio [Europe 1, 21 juin, intervieview de 7h40], et j’ignore tout de cette affaire. Ce ministre n’est donc plus ministre. Il n’est plus ministre puisqu’il avoue que son gouvernement est incapable de limiter la violence de la société ; il n’est plus ministre de l’Education nationale puisqu’il avoue que l’école n’est plus l’école mais le reflet de la société.

La pensée ministérielle
Il arrive en effet que l’aveu soit instructif. Alain a toujours insisté sur ceci qu’il ne faut pas prêter aux politiques trop d’intelligence. On s’imagine qu’ils mentent, c’est-à-dire qu’ils affirment sciemment le contraire de la vérité : or en réalité ils croient ce qu’ils disent, et il est vrai qu’ils n’auraient pas cette force de persuasion qui les fait élire si leurs sottises étaient volontaires. Ainsi la doctrine officielle du ministère de l’Education nationale est depuis fort longtemps que l’école reflète et même doit refléter la société : il a fallu ouvrir l’école sur le monde, donc sur la violence ; il a fallu mettre fin à ce qu’on méprisait sous le nom de sanctuarisation de l’école ; l’architecture scolaire elle-même en a été bouleversée, et l’on s’est moqué des lycées fermés comme des cloîtres. Notre ministre est un pur soixante-huitard pédagogique. Une illusion d’abord produite par des hommes qui voulaient transformer la société sert maintenant de principe à la conservation de ce que cette société peut avoir de pire.

La contestation de l’école
Dans les années soixante, l’école que jusque là les gauches avaient profondément respectée, parce que seule elle permet d’éveiller les hommes et de les préparer ainsi à transformer la société, a été soupçonnée de reproduire le modèle social, non pas parce qu’elle n’était pas l’école, mais parce que par nature l’institution scolaire serait faite pour les héritiers. Des écrivains célébrés ont condamné la volonté d’apprendre et d’abord d’apprendre la langue. Alliant (contradictoirement) à cette critique sociale une sorte de nietzschéisme, ils ont soutenu que la volonté de vérité est l’expression d’une volonté de puissance. S’étonnera-t-on des effets de cette nouvelle trahison des clercs ? L’école, de la maternelle à l’université, s’effondre.

Socialisme et sociologisme ou la fin de la politique
Le socialisme est devenu un sociologisme et pour cette raison ne peut plus proposer de politique. Comment, en effet, transformer la société, si l’homme n’en est que le produit ? La volonté républicaine s’est brisée contre la croyance au déterminisme social. On ne le rappellera jamais assez, Durkheim définit la société par la pression qu’elle exerce sur les individus, principe aujourd’hui généralement admis. La sociologie critique allait dans le même sens lorsqu’elle soutenait que l’école est par nature faite pour reproduire les inégalités. Plus subtilement peut-être, on croit que les temps ayant changé, il est devenu impossible d’enseigner comme autrefois. Il serait conforme à la nature des choses que les enfants des « quartiers » ou des « cités » n’étant pas élevés ni ne vivant comme les autres, ils ne puissent apprendre la même chose à l’école et en sortir avec la même langue et la même instruction. Selon Maurras, il faut être bourgeois pour apprécier Racine : attitude maurrassienne donc, celle qui consiste, sous couleur de liberté, à interdire l’accès à la littérature française à des enfants dont des ancêtres ne sont pas français : il arrive même qu’on prétexte pour les laisser dans l’inculture qu’il ne faut pas les arracher de force à « leur culture », comme si les enfants étaient cultivés avant d’entrer à l’école ! Comme si ce qu’on appelle alors une culture, et qu’ils ont reçu du seul fait de vivre dans tel ou tel groupe social, les dispensait d’apprendre. On veut seulement que les hommes soient réductibles à ce qu’un groupe social fait d’eux, croyance qui justifie toutes les renonciations : l’école doit socialiser ! Il faut donc qu’elle reflète la société. Tel est le socle idéologique de la politique officielle, quel qu’en soit le ministre, le parti, admis le plus souvent par les syndicats, partout dans le monde. C’est pourquoi les changements électoraux n’apportent sur ce point aucun changement de politique scolaire. C’est pourquoi un ministre de droite peut tenir le même langage que les politiques et la plupart des penseurs de la gauche depuis plus de quarante ans.
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L’impossibilité d’instruire
Les thèses d’une droite maurassienne, ennemie de l’école publique et de la République, sont donc devenues le fonds commun des discours sur l’école. Tout le monde accordera en effet qu’il est conforme à la nature des choses ou de la société que les jeunes gens des « quartiers » ne puissent pas sortir de l’école avec les mêmes façons de parler et de vivre que ceux d’ailleurs. Cette croyance n’est pas seulement partagée par les habitués de la vie parisienne qui ne savent pas que souvent les plus « français » des élèves ont même langage et même allure que leurs contemporains des banlieues. Elle ne vient pas de ce qu’on ignore ce qui se passe dans de nombreuses classes ou plutôt de ce qui ne s’y passe plus, je veux dire un enseignement qui suppose qu’on fasse silence une heure de suite. Cette croyance ne suppose même pas ce qu’on pourrait appeler un racisme social. Non, on croit en la société et non en l’école : la théologie sociologique domine les esprits.
Il été possible de lutter contre les superstitions des campagnes d’autrefois, il faut aujourd’hui que la télévision et les médias l’emportent : on dit que les élèves disposent d’une infinité d’informations, qu’ils savent avant d’entrer à l’école plus de choses qu’on en savait naguère en en sortant, etc. On conclut qu’il est devenu impossible d’instruire comme on l’a fait pendant des millénaires, on interdit toute forme de discipline. Les tribunaux vont dans le même sens. A quand la mutation qui justifiera qu’on interdise aux enfants d’apprendre à marcher et qu’on condamne pour maltraitance les parents qui les y incitent ? Ce n’est pas une caricature : trois jours après mon arrivée dans mon premier poste en 1969, dans un lycée «  normal », des collègues sont venus me dire qu’imposer à mes élèves de terminale littéraire de prendre des notes montrait que je n’étais pas conscient de l’écart qu’il y avait entre la préparation à l’agrégation d’où je sortais, et notre commune classe. Les élèves surent au bout d’une dizaine de jours prendre des notes sans difficulté : il suffisait de le leur imposer au commencement pour que cela devienne un automatisme comme la marche.

On ne sait pas ce qu’on n’a pas appris
L’émission Cinq colonnes à la Une du 4 mars 1960 montre les enfants du bidonville de Gennevilliers, qui vivaient dans la boue et dont les pères algériens sont harcelés par la police : or ils parlent un français correct. J’en conclus que dans les pires conditions politiques et sociales, une école peut instruire, et libérer. Cet exemple ne convaincra pas. Cette induction paraîtra insuffisamment fondée. N’est-ce pas une exception ? Pourtant ce seul cas suffit à montrer qu’il est devenu impossible d’apprendre le français à certains enfants simplement parce qu’on a renoncé à le leur apprendre. Cela non pas par manque de patriotisme, mais par idéologie sociologiste. D’une même voix gauche et droite objecteront, je le répète, qu’aujourd’hui la société a changé et que c’est devenu impossible. Y avait-il alors moins de violence, pendant la guerre d’Algérie ? Si vous avez le malheur de dire que les jeunes gens qui ne parlent pas et ne savent pas écrire le français ne sont pas réellement scolarisés, alors on commencera par ne pas comprendre, car statistiquement ils le sont, et si vous dites que vous entendez par « scolarisés » « réellement pris en main et instruits dans une école digne de ce nom », on objectera que le corps enseignant fait un travail remarquable. Il n’est plus admis aujourd’hui que, lorsque les enfants ne savent pas quelque chose, on ne le leur a pas appris. Vous aurez beau ajouter que le peu d’enseignement qui subsiste et qui fait tenir encore un peu l’institution est dû à la vertu de quelques maîtres qui n’obéissent pas aux directives ministérielles, vous passerez toujours pour un contempteur de vos collègues. Votre propos sera même incompris par d’excellents enseignants dont par bonheur la pratique est contraire au discours idéologique qu’ils tiennent. Au demeurant cette idéologie du refus de l’école et de l’instruction n’empêche pas chacun de faire tout ce qui est en son pouvoir pour trouver pour ses enfants ou ses amis un établissement alors inévitablement choisi sur critères sociaux. Je dis « sociaux » parce que si l’ordre y règne plus que dans les établissements fuis, il n’est pas sûr que le savoir y fructifie.

L’école refusée
La thèse généralement admise est donc la suivante : ce n’est pas l’école qui a changé, ni la volonté d’instruire qui s’est exténuée, mais la société ! Si l’on voulait seulement dire que cette nouvelle société méprise l’école et préfère enfermer les hommes dès leur enfance dans un système de représentations imposé par la publicité, les médias et la communication politique, j’applaudirais. Que le développement économique du monde soit d’une telle nature qu’il conduit à une société sans école, parce que l’école forme des esprits et non des consommateurs, c’est une thèse soutenable. Mais croire que l’école, si c’est une école, ne peut pas changer la société, c’est la même chose que vouloir qu’elle disparaisse parce qu’on craint qu’elle la change. Voilà pourquoi il n’y a plus ni gauche ni politique possible. Voilà pourquoi un gouvernement qui s’en prend tous les jours à l’école ne rencontre aucune opposition sérieuse. Regardez par exemple les programmes du Modem ou du PS et vous y trouverez toujours la même idéologie.

La morale de l’histoire
Il est hypocrite aussi bien de la part d’un ministre que de ses administrés et de leurs syndicats de s’étonner de la violence qui règne dans les établissements scolaires et qu’on cherche à tout prix à camoufler partout où elle a lieu, c’est-à-dire partout : ce n’est pas une affaire de quartiers mais de renonciation générale. L’autre jour, lors d’une réunion d’association, j’ai pratiqué avec un collègue, qui était proviseur il y a plus de vingt ans, les toilettes des élèves, dans un des plus célèbres établissements de France. Matériel cassé, odeurs et crasse, papiers par terre, etc. J’ai dit à mon ami que cela suffisait pour juger un proviseur. L’endroit ne permet pas d’accuser les monstres des quartiers à moins d’entendre par là ce qu’on appelait autrefois les beaux quartiers. Quand j’étais en fonction, me raconta mon ami, j’ai été appelé un matin à 7h15 par le concierge : il n’avait pu empêcher d’entrer un homme assez grand qui n’avait pas voulu se présenter. Je descends et je demande à cet homme ce qu’il fait là : c’était un inspecteur général, qui voulait se faire une impression sur le lycée avant de me rencontrer. Quelle est-elle, demandai-je ? Mauvaise, dit-il, car j’ai constaté que dans les toilettes, il n’y a aucune inscription ; cet établissement ne laisse pas de liberté d’expression aux élèves. La situation de l’école se comprend assez bien par là : il n’y a plus rien à ajouter ni à espérer. 

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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011

 

(1) Voir notamment l'article Ecole et société ; lire les autres articles de Jean-Michel Muglioni sur ce blog.

 

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Par Jean-Michel Muglioni
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Instituer l'école 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 3 juin 2011


Poursuivant son propos sur la nature de l’école, Jean-Michel Muglioni montre ici qu’elle requiert une institution, justement appelée l’école. Depuis l’antiquité l’humanité a su se donner l’institution qui lui permettait de s’accomplir. C’est la raison pour laquelle une époque se juge à son école.

[Note de Mezetulle : ce texte a été initialement écrit en réponse à un commentaire de l'article Ecole et société. Jean-Michel Muglioni a bien voulu se donner la peine, sur la demande de Mezetulle, de le revoir et de l'élargir pour en faire un article autonome. Je le remercie pour cette nouvelle contribution, et mes remerciements vont bien entendu aussi au commentateur.] 


 

Le sens des mots : scolarisation, école

Instruction obligatoire ne signifie pas scolarisation obligatoire, si l’on prend le terme scolarisation en son sens ordinaire. Or dans mon article Ecole et société, je n’emploie pas le terme de scolarisation en ce sens et je ne prends pas celui d’école au sens d’institution scolaire mais de société fondée sur l’instruction. Aussi mon propos n’exclut-il nullement qu’au lieu d’envoyer ses enfants à l’école on les instruise chez soi, contrairement à ce qu’a sans doute pu croire un de mes lecteurs. J’appelle scolarisation le processus par lequel l’instruction délivre l’homme de toute société ou groupe social particulier pour lui donner accès à la raison et à la liberté. L’école ainsi comprise est la seule société libre. Je développe donc un paradoxe : scolariser désocialise, c’est-à-dire libère de la pression sociale.


La fin de l’école et l’instruction à domicile
Et certes la scolarisation, c’est-à-dire le fait de passer une partie de sa vie dans des établissements appelés écoles, collèges, lycées ou universités, n’est pas nécessairement une véritable scolarisation. L’institution scolaire française (depuis l’école primaire jusqu’à l’université) me paraît trahir l’idée d’école que j’ai formulée à partir l’idée de scholè. Qu’on l’appelle « système éducatif » le dit déjà assez bien et pour cette raison la nécessité d’instruire à domicile ses enfants ou ses amis s’impose. Elle s’impose aussi aux parents dont les enfants sont scolarisés lorsqu’ils découvrent l’insuffisance radicale de l’école. Il peut donc arriver que le droit de choisir l’instruction à domicile plutôt que la scolarisation garantisse seul la pérennité d’une réelle instruction. Et indépendamment des circonstances présentes, il n’y a pas de société libre là où un tel droit n’est pas reconnu.

L’institution scolaire est-elle en tant qu’institution contraire à l’idée d’école ?
Toutefois l’école, au sens où je l’entends, peut-elle ou même doit-elle être instituée ? Le fait que les institutions scolaires telles qu’elles sont soient contraires à l’idée d’école et d’instruction signifie-t-il que l’école, c’est-à-dire une institution scolaire conforme à l’idée d’école telle que je l’ai définie, est une utopie ? Que l’idée d’une société scolastique libre est vide de sens ? Instituer l’école ne pourrait dans ces conditions que conduire à l’échec : la dérive à laquelle nous assistons serait la conséquence obligée de la volonté républicaine de fonder une école. Quelle est donc la nature de l’institution qu’on appelle l’école ?

L’école libératrice
Scolariser signifie pour beaucoup de nos contemporains socialiser, c’est-à-dire imposer aux enfants les normes d’une société donnée, qu’il s’agisse d’une école ou institution scolaire publique et républicaine, ou bien d’une école ou institution scolaire privée, par exemple catholique. Il y a des écoles communautaires ou communautaristes qui fonctionnent comme des abris sociaux ou des prisons sociales. Ce contresens sur l’école est une des causes de sa ruine.
Mais la lutte qui s’est jouée au début de la Troisième République entre l’école publique et l’école jusque-là aux mains des prêtres n’a pas seulement une signification idéologique (au sens péjoratif de ce terme). Elle a libéré nombre d’enfants, contrairement à ce que prétend la vulgate sociologique de notre temps. Il faudrait ici travailler sérieusement l’histoire de l’école (au sens le plus ordinaire d’institution scolaire). Je la connais surtout par le témoignage d’instituteurs qui instruisaient les enfants des campagnes avant 1914 et avec lesquels j’ai eu la chance de pouvoir parler avant leur disparition. Scolariser (au sens ordinaire du terme), c’était alors délivrer l’enfant du milieu social où il était né et ouvrir sur le monde une population tenue en lisière par la famille et par l’Eglise, rempart des puissances locales. Il ne faut pas idéaliser la Troisième République, mais elle avait une véritable politique d’instruction publique comme le disait l’intitulé du ministère correspondant, et comme on peut le lire dans les directives officielles alors en vigueur. L’école publique ou l’institution scolaire publique, quels que soient ses défauts (et sa « militarisation », car on y préparait la revanche contre l’Allemagne victorieuse de la France en 1870), avait le dessein d’instruire : en ce sens, avec ses imperfections, elle était tout de même l’école au sens fort du terme. Par exemple en Corse, du seul fait qu’elle instruisait, elle a appris à lutter contre les féodalités - ce terme me paraît pouvoir rendre compte de ce qui se passait alors sur l’île. Sans elle, la « socialisation » n’aurait rencontré aucun obstacle. Autre exemple. L’institution scolaire des Jésuites, sous l’ancien Régime, savait instruire, si bien qu’à partir de 1789 on trouve parmi ses anciens élèves beaucoup de révolutionnaires : elle a libéré les esprits et leur a appris à juger la société au lieu de les y enfermer (de les socialiser). Fouché était oratorien… Je ne dis pas qu’il y ait là une réussite en tous points !

Le palliatif familial est insuffisant ; nécessité d’institutions scolaires
Il est vrai qu’aujourd’hui l’institution scolaire, dans les établissements publics ou prétendument privés, ne remplit plus sa fonction. Même, quelques opposants finlandais disent que leur pays est le mieux noté du monde en matière d’école, parce qu’il correspond le mieux aux critères de socialisation des consommateurs et des producteurs, ayant mieux réussi que ses concurrents à évacuer de l’école toute forme d’instruction, de savoir et de culture.
Le préceptorat est-il un bon remède ? L’instruction peut être donnée en dehors d’une institution scolaire dans le cadre d’une famille par un précepteur ou par des parents eux-mêmes instruits. Dans le premier cas, il faut pouvoir trouver et financer un précepteur, comme faisaient les rois et les aristocrates, ce qui ne peut toucher un grand nombre d’enfants. Et les philosophes du XVIII° siècle qui ont été précepteurs étaient partisans d’une école publique parce qu’ils avaient éprouvé la difficulté d’instruire un enfant dans un cadre familial où ils avaient été esclaves. Mais il faut accorder que la royauté de l’enfant s’est étendue aujourd’hui dans l’institution scolaire elle-même. Dans le second cas, dans une famille où l’on n’est pas assez riche pour trouver un précepteur, il faut des parents compétents, ce qui ne peut davantage toucher le grand nombre. Et l’expérience prouve que le plus souvent les enfants s’instruisent mieux avec un maître étranger qu’avec leurs parents, à compétence égale. Il y a toutefois de belles réussites : Marguerite Yourcenar n’est jamais allée à l’école.
Dans les deux cas que je viens d’envisager, l’emprise de la famille sur l’enfant garantit-elle sa liberté ? Il est vrai que parfois les services sociaux persécutent les familles et portent ainsi atteinte aux droits les plus fondamentaux. Mais le prétexte du préceptorat familial ne cache-t-il jamais un projet sectaire ? Ou, sans envisager cette hypothèse extrême, est-il plus aisé d’échapper dans le cadre familial à la pression sociale ? La loi ne saurait confondre instruction obligatoire et scolarisation obligatoire : il faut laisser à ceux qui le veulent et le peuvent cette liberté de ne pas envoyer leurs enfants à l’école s’ils les instruisent eux-mêmes. Ce droit est fondamental et le remettre en cause ruinerait toute liberté. Mais comment un Etat libre pourrait-il être composé de citoyens s’il n’a pas d’institution scolaire ? Imaginerait-on une société faite de familles à ce point parfaites que chacun y instruise ses enfants ? Voilà très exactement une utopie. C’est pourquoi la République a le devoir d’organiser l’instruction publique et de rendre la scolarité obligatoire à ceux des enfants qui ne peuvent être instruits chez eux, c’est-à-dire à presque tous.

Scolarisation et socialisation : il n’y a pas d’école sans institution scolaire

J’ai donc opposé école et société ou scolarisation et socialisation : d’un côté l’instruction, indépendante des intérêts sociaux, c’est-à-dire un rapport entre les hommes fondé sur le seul savoir, sur le jugement. De l’autre au contraire la volonté d’intégrer les enfants à une société donnée, de telle sorte qu’ils pensent selon les préjugés de cette société et y admettent – croit-on – sans résister tout ce qui leur est imposé. J’ai soutenu que l’école définit l’Europe : que l’Europe, au moins depuis l’antiquité grecque, protège ou tolère l’existence d’une république des esprits qui s’est perpétuée de siècle en siècle malgré les vicissitudes de l’histoire et que depuis déjà longtemps cette république ne se limite pas à la péninsule européenne. Je dois ajouter pour plus de clarté que l’école ainsi entendue a réellement existé grâce à des institutions qu’on peut dire « privées », comme les écoles philosophiques de l’Antiquité, qu’Hadrien a revigoré à Athènes, comme toutes les écoles en un sens « publiques », qui ont longtemps retardé la chute de l’empire romain, comme les écoles religieuses : les universités médiévales, les jésuites, les oratoriens, Port Royal. Il a toujours fallu des institutions. La famille n’est pas le principe de la pérennité de cette tradition que j’appelle « scolastique ». Il n’y a pas d’école, c’est-à-dire d’instruction, sans institution scolaire. S’il n’avait fallu compter que sur l’institution de la famille, il n’y aurait ni histoire des sciences, ni histoire de l’art. Le sort de l’humanité dépend de son école.
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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011

 

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Ecole et société 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 13 mai 2011


L’école, sacrifiée au nom de la rigueur économique sans rencontrer de résistance, est en réalité détruite par les Européens parce qu’ils ne l’aiment plus : ils ne s’aiment plus eux-mêmes. Jean-Michel Muglioni rappelle ici que l’Europe se définit par l’école et non par sa géographie, ses mœurs ou ses « valeurs ». Quelques Grecs ont les premiers formulé l’idée d’école, c’est-à-dire d’un lien humain fondé sur la volonté et la raison, mais non sur l’appartenance culturelle : la mondialisation est le refus de cette exigence, elle sépare les hommes.

Sommaire de l'article :



Munich 1938
Ces quelques réflexions n’apprendront rien de nouveau. Après d’autres j’ai déjà formulé ces idées sur Mezetulle. Mais les circonstances font qu’il faut se répéter. Les pires décisions en effet n’ont jamais été prises par ignorance : tout le monde savait à Munich. L’Europe est aujourd’hui encore munichoise. Il faut donc écrire ce que tout le monde doit savoir de telle sorte qu’il ne puisse pas être dit demain qu’on n’était pas prévenu.


L’abandon de l’école

L’Allemagne limite le recrutement des professeurs titulaires dans les établissements scolaires. Les vacataires coûtent moins cher. A chaque instant il est possible de les renvoyer : la précarité de leur emploi les rend plus obéissants. Peu importe leur compétence réelle. L’Allemagne est le modèle de l’Europe. Sur ordre du ministère français de l’Education Nationale, les chefs d’établissement font appel à des étudiants plus ou moins avancés dans leurs études pour remplacer les professeurs dont l’absence ne vient pas d’abord des congés de maladie mais de la limitation considérable du nombre de postes mis aux concours de recrutement. N’importe qui peut donc enseigner n’importe quoi. Qui s’en scandalise ? On rêve même parfois d’un système d’éducation concurrentiel où le professeur serait jugé en fonction de son talent de séducteur.


L’école libre

Il n’y a d’école que volontaire : celui pour qui apprendre est un devoir n’apprendra jamais vraiment. L’obligation scolaire s’adresse aux parents, qui doivent libérer leurs enfants pour qu’ils puissent s’instruire. Rien en ce sens n’est plus fragile que l’école. Certes, les nécessités extérieures forcent généralement à admettre qu’il faut s’instruire pour faire carrière. Mais si l’école a pour but premier de préparer à la vie, comme on dit, si donc elle est au service des intérêts sociaux, est-elle encore l’école ? Si scholè, en grec, veut dire loisir, ce n’est pas au sens où l’on parle aujourd’hui des loisirs, c’est-à-dire des divertissements, du farniente ou de temps libre. La scholè est l’activité qui est à elle-même sa propre fin. Elle est pratiquée pour elle-même et non en vue d’autre chose qu’elle-même parce qu’elle a un intérêt en elle-même, contrairement à ce qui se définit par son utilité et qui donc « sert à quelque chose… », c’est-à-dire tire son intérêt de son rapport à autre chose que soi. La liberté « scolaire » ou « scolastique » est fondée sur l’idée qu’apprendre présente un intérêt en soi. Une société pour laquelle la recherche scientifique est d’abord au service des intérêts industriels et techniques renonce donc inévitablement à l’école. Les institutions scolaires alors submergées par une pluralité de savoirs recherchés pour leur efficacité plus que pour leur intelligibilité, oublie l’idée même du savoir. Cet oubli est une des causes essentielles de la rupture du lien social. Expliquons-nous.


Deux façons d’apprendre : instruction et imitation

L’appartenance à un milieu « apprend » à vivre d’une certaine manière, à éprouver certains sentiments, à se représenter le monde d’une certaine façon, etc. « Apprendre », alors, ne requiert pas le jugement. On imite, on se laisse imprégner. La malléabilité des hommes est admirable. C’est ainsi qu’on prend un accent provençal ou lorrain. L’arithmétique élémentaire s’apprend en un tout autre sens. Il ne suffit pas de respirer l’air de son milieu, il faut comprendre, juger, vouloir. L’apprentissage de la langue ne se réduit pas à l’imitation de l’accent mais suppose qu’on comprenne ce qu’on dit. En cela il est de même nature que celui de l’arithmétique. Mais lorsqu’il fait admettre des représentations dont on oublie de faire la critique, il est analogue à l’acquisition d’un accent. Ainsi s’installent en chacun des pensées qu’il n’a pas pensées, inextricablement mêlées aux vraies pensées. Un esprit libre sépare en lui-même ce qui lui vient de l’instruction ou de l’imitation.
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L’école seule vraie société

L’instruction suppose entre un savant et un ignorant un rapport fondé sur un contenu de vérité. Cette société du maître et de l’élève, médiatisée par la vérité, s’appelle l’école. L’inégalité y est provisoire et destinée par nature à disparaître. Chacun y demeure totalement libre de son jugement, faute de quoi en effet il serait impossible d’apprendre. La seconde façon d’acquérir des représentations et des manières de sentir n’a pas besoin d’une école : la vie commune suffit. Ou plutôt, c’en est la condition nécessaire : celui qui n’a pas été modelé de cette façon est aisément repérable. La relation proprement scolaire ou scolastique ne connaît pas d’étranger, la relation seulement sociale ou communautaire sépare les hommes autant qu’elle les réunit, puisqu’elle ne peut les conformer à un modèle commun qu’en les distinguant de ceux d’autres lieux et d’autres temps. A l’école, l’universel ; dans ce qu’on appelle généralement la société ou la vie, le particulier. Ou pour mieux dire, l’école est la seule vraie société : elle est la seule association qui, étant fondée sur la liberté et la raison, ne sépare pas et elle est paradoxalement ouverte aussi à l’autodidacte. Au contraire le parvenu demeure un corps étranger dans tout autre société : chacun reconnaît qui n’est pas de son milieu parce que toute société se distingue des autres sociétés par ses mœurs, ses modes de sentir ou de penser, et se trouve elle-même faite de sociétés qui s’excluent mutuellement.


Le dialogue repose sur la connaissance de la vérité

Notre école n’est plus conforme à son concept, puisqu’on admet généralement que l’institution scolaire doit avoir la société pour modèle. Or la société elle-même n’est jamais seulement société au sens que nous venons de donner à ce terme par opposition à l’idée d’école. Si en effet les hommes étaient réductibles dans toutes leurs pensées à ce qu’une communauté particulière fait d’eux, ils ne pourraient en aucune façon entrer en communication avec des étrangers. La terre serait parsemée d’une diversité de tribus sans lien entre elles. Entre les cultures ainsi conçues aucun dialogue n’est possible. Mais comment les hommes d’une même communauté pourraient-ils dialoguer entre eux ? Si leurs pensées se réduisaient aux représentations collectives qui leur viennent de leur appartenance au même groupe, ils seraient incapables de distinguer une représentation du monde et le monde – et prisonniers de leur rêve commun ne comprendraient pas les mots de rêve et de réalité. Les hommes ne peuvent s’entretenir les uns avec les autres que dans la mesure où ils peuvent s’accorder sur les choses dont ils parlent : la certitude commune que le monde est réel, et comme tel irréductible à la représentation que nous en avons, est le fondement du discours. Une communication « physique » ou animale ne suppose pas la pensée et relève d’une science purement comportementaliste. Le dialogue suppose au contraire un accord sur les choses, c’est-à-dire la capacité d’accéder à la vérité. Aussi faut-il conclure que le lien scolastique ou scolaire est le fondement de tout lien social : l’école ne constitue pas une société spéciale, dont la société générale pourrait se passer, elle est l’essence de la société. L’illusion ethnologique consiste à croire que l’homme se réduit aux particularités socioculturelles, en effet réelles, de sorte que l’universalité de l’humain est seulement biologique : cette conception d’une humanité morcelée en communautés nécessairement étrangères les unes aux autres ignore l’école. Il n’est pas accidentel que le plus conséquent des ethnologues ait dit au commencement de son plus célèbre ouvrage son dégoût de l’enseignement de la philosophie.


Le sens non ethnologique de la vie sociale

Il n’est pas vrai que les hommes fassent société seulement parce qu’ils se trouvent avoir mêmes coutumes, mêmes mœurs, mêmes croyances, mêmes façons d’être et de penser du fait qu’ils vivent ensemble. Si deux géomètres comprennent la vérité d’une démonstration, leur pensée n’est pas commune comme celle d’hommes imprégnés depuis leur naissance par le milieu où le hasard les a fait naître : ils peuvent partager la même pensée en tant que mathématiciens, sans avoir le même accent. La société qu’ils forment ainsi n’a rien d’ethnique ou de national, rien de sociologique ou, comme on dit, de culturel : son principe est la raison, c’est-à-dire le libre examen, qui constitue l’essence du lien humain. La culture, entendue cette fois au vrai sens du terme, universelle, s’acquiert par la volonté et l’intelligence, de telle sorte que tout homme, quels que soient son lieu de naissance, sa langue, son statut social, dès lors qu’il s’accorde avec un autre sur ce qu’il comprend, au lieu de rester enfermé dans un système de représentations socioculturelles, appartient à cette société qui a pour vrai nom l’école.


L’Europe trahie

Husserl (1) donnait à une telle société le nom propre d’« Europe », qu’il entendait donc en un sens non pas géographique mais spirituel, parce que, à notre connaissance, les Grecs en ont les premiers formulé explicitement l’idée. Lorsque Thalès osa écrire dans un traité de « physique » que « tout est eau », il savait que la vision du monde exprimée par les mythes de sa cité et des autres cités n’était qu’une représentation : il s’est élevé à une idée de la nature irréductible aux représentations sociales et traditionnelles. Comprenant ainsi que le monde est irréductible à la manière qu’ont les hommes de se le représenter, il ouvrit l’histoire infinie des sciences. Par ce geste il a fondé une tradition d’un nouveau type : nul n’y est tenu de répéter ce qu’ont dit les anciens, et chacun se fonde sur son seul jugement. Ainsi se constitue une République des esprits, communauté de citoyens et non de sujets, école de l’humanité, aux deux sens du génitif : école que fait et qui fait l’humanité. Il convient donc de distinguer radicalement l’idée de l’Europe et les diverses trahisons de l’Europe par les européens historiques, et d’abord leur colonialisme. Socrate chez Platon s’en prend à l’impérialisme qui a ruiné Athènes. Et si l’Europe n’a plus aujourd’hui pour seul cadre l’Europe géographique, ce qu’on appelle étrangement la mondialisation en est la négation : c’est l’emprise sur le monde d’un système économique et des représentations ou de l’idéologie qui lui sont liées et qui ignorent précisément le monde commun. Rien n’est moins « européen » ou universel qu’un monde d’ethnies unifiées sous le joug de puissances financières, une fois toute exigence scolastique, c’est-à-dire spirituelle, tournée en dérision.
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Politique et liberté

Les hommes ne peuvent parvenir à distinguer représentations socioculturelles et vérité sans faire la critique de la société dans laquelle ils vivent et sans la remettre ainsi en cause. L’exigence de vérité change le rapport à la tradition : la mort de Socrate est un moment de la tension inévitable entre école et société, entre la communauté universelle des hommes et la communauté particulière des athéniens qu’il est accusé de trahir, d’autant qu’un Alcibiade avait cru apprendre de lui que la liberté du jugement à l’égard des manières de vivre des athéniens justifiait qu’on trahisse pour de bon ou qu’on casse les statues des dieux. L’invention de la politique suppose des hommes qui soient capables de juger et de décider de leur destin, bref, qui ne soient pas seulement des produits d’une société donnée : il faut que l’école les ait désocialisés, qu’elle les ait libérés du cadre social où ils sont nés. Au contraire, plus la part sociale l’emporte sur la part scolastique, plus donc la société a d’emprise sur les hommes, plus l’esclavage d’esprit s’impose aisément jusqu’à ce que l’idée même de politique soit oubliée. Ainsi le sort des institutions républicaines est en France étroitement lié à celui de l’école.


La vérité de l’Europe

La défense de l’Europe, ou de ce qu’on appelle aussi l’occident et ses valeurs, repose généralement sur une conception ethnique et historique de l’Europe alors confondue avec les coutumes et les mœurs particulières d’un canton, comme si elle n’existait que par ce qui la distingue de l’Asie ou de l’Océanie, comme si être européen était une question de costume et de cuisine. Vouloir dresser une liste de ses caractéristiques revient à la nier puisque c’est ignorer ce par quoi elle est universelle. L’Europe, entendue au sens husserlien, c’est-à-dire l’école, ne se définit pas par un héritage, mais par ceci qu’elle est libre à l’égard de tout héritage, comme de toute valeur, de toute croyance : toute façon de vivre y peut être remise en question. Elle a au cours de l’histoire pris diverses formes sans se réduire à aucune, par exemple les universités médiévales et la philosophie des Lumières, et elle disparaîtra si elle ne fait que se répéter. Elle anime encore l’instituteur qui seul dans sa classe instruit ses élèves malgré les programmes et les instructions ministérielles, mais la subordination de l’université aux impératifs sociaux et économiques, en Allemagne ou en France, la trahit.


Apprendre le français pour échapper à la société

L’école a autrefois permis à des enfants venus d’ailleurs de vivre en France sans y demeurer des étrangers. Il arrive qu’on parle de ce processus en termes d’intégration sociale. Or les réussites d’alors ne se fondaient pas sur une socialisation, mais sur une scolarisation : on apprenait la langue française de telle sorte qu’on donnait accès à l’universel. Le jour au contraire où la finalité de l’école est l’intégration sociale, il est dans la nature des choses qu’on assiste à une déscolarisation générale de la société. Alors, abandonnée, donc soumise à la pression sociale, l’enfance subit une socialisation radicale : les ressortissants de ce qu’on appelle les quartiers ne disposent que de quelques mots de vocabulaire et vivent coupés du monde en dehors de tout droit selon les rites de leur territoire qui leurs paraissent naturels. Apprenons-leur le français et ils sortiront par cela même de chez eux. Mais un tel programme politique passera nécessairement pour trop simpliste.


La société au service de l’école

Gaston Bachelard disait de la science moderne, à la fin de La formation de l'esprit scientifique, qu’elle suppose une remise en question permanente, c’est-à-dire requiert de tout homme qu’il ose juger. Il en concluait que là où il y aura vraiment école, apprentissage rationnel, « ….alors les intérêts sociaux seront définitivement inversés : la Société sera faite pour l'École et non pas l'École pour la Société. » C’était  s’opposer frontalement au préjugé le plus commun, qui veut que l’école prépare l’enfant à la vie, c’est-à-dire subordonne l’école à la société. « ….On dit et redit que le devoir de l'école, c'est de préparer l'enfant pour la vie. On utilise sans fin une métaphore guerrière : il faut- dit-on, armer notre jeunesse pour les luttes de la vie. Bref, l'école est faite pour la société. Mais comme tout serait plus clair, plus doux au cœur des hommes, si nous inversions la proposition et si nous pouvions dire : la société est faite pour l'Ecole. L'Ecole est un but. L'Ecole est le but. Nous nous devons corps et âme à la génération qui vient (2). » Car l’avenir de l’humanité est ici en jeu.
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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011

 



Notes  
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  1. Cf. mon commentaire de Husserl.
  2. Gaston Bachelard, La vocation scientifique de l'âme humaine, in L'homme devant la science, Neuchâtel : La Baconnière, 1952, pp. 28-29.

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Annexe

A mes amis tunisiens, post scriptum à mon propos précédent sur l’Europe et la mondialisation

J’ai reçu un accueil inoubliable lorsque, coopérant, j’ai enseigné la philosophie au lycée Carnot puis à la faculté des lettres de Tunis. J’ai été secouru lors d’inondations et nourri gratuitement. J’ai pu faire réparer un cardan près du désert par un forgeron. J’ai été invité par un voisin le jour de l’Aïd – comme qui dirait au repas de Noël. C’était entre 1970 et 1976. Mes élèves et mes étudiants poursuivaient parfois leurs études en France, enthousiasmés à l’idée d’aller au pays des droits de l’homme. J’ai tâché de prévenir leur déception. Je leur disais qu’à la douane marseillaise, il y avait deux queues, celle où l’on vouvoie, celle ou l’on tutoie, et qu’ils se verraient dirigés vers la seconde. Que je n’avais jamais de ma courte existence subi le moindre contrôle de police, mais qu’au contraire ils ne seraient jamais longtemps abandonnés à eux-mêmes. Que trouver une location d’appartement exigerait peut-être un intermédiaire moins arabe. Le progrès aidant, je pourrais ajouter aujourd’hui qu’en cas de garde à vue ils doivent exiger la présence d’un avocat. Il y a trente ans, une amie tunisienne a été enfermée avec les prostituées d’un quartier parce qu’elle avait oublié son titre de séjour : son mari a passé la nuit à la rechercher dans tous les commissariats de Paris, parce qu’au premier, celui-là même où elle se trouvait, il avait été plaisamment renvoyé ailleurs. J’ai rencontré à Paris il y a une dizaine d’années un chirurgien militaire tunisien, mari d’une ancienne élève du lycée, en stage au Val de Grâce : au bout de deux ans il n’avait pas encore pénétré à l’intérieur d’une maison française. Faut-il d’autres exemples ?
J’ai entendu le représentant de l’ONU chargé des réfugiés remercier les Tunisiens pour avoir su accueillir plus de cent mille réfugiés venus de Lybie. Ils peuvent dormir et manger dans des conditions décentes, ils peuvent se laver. Faut-il expliquer cela par l’aide internationale ? L’Europe entasse à Lampedusa les immigrés tunisiens dans l’insalubrité, et chaque pays cherche à s’en débarrasser. L’Europe a peur que ses anciens colonisés viennent l’envahir. Mais quand bien même on déciderait de les renvoyer dans leur pays, pourquoi faut-il les traiter moins bien que du bétail ? Et au même moment, lorsqu’elle ne délocalise pas le travail pour éviter d’avoir à le payer, l’Europe fait venir des étrangers sans papiers, c’est-à-dire sans droits, pour réduire les coûts d’une manière analogue et stabiliser ainsi les salaires. Ou encore, des chasseurs de pieds sillonnent l’Afrique, pépinière de footballeurs, et la fédération française de football considère qu’il est trop coûteux de les accueillir dans nos centres de formation parce qu’il leur prend trop souvent l’idée d’aller jouer dans l’équipe de leur pays. Il est vrai que les Européens ont le couteau sous la gorge et sont proches de la faillite, surtout les financiers du football français, ruinés par la nécessité de payer la formation de quelques Africains (1). Aussi nous permettra-t-on ici d’ajouter quelques mots à la réflexion par laquelle Montaigne conclut son célèbre chapitre sur les cannibales, autrement vêtus que nous : mais quoi, ils sont autrement colorés. Car enfin, tout le discours sur ces dangers qui menacent l’Europe sont-ils fondés sur le problème réel posé par l’impossibilité d’accueillir trop d’immigrés ?
Pour ne pas paraître partial, je raconterai un autre jour les difficultés à la fois ubuesques et kafkaïennes rencontrées par un ami américain qui est blanc « depuis les pieds jusqu’à la tête » comme était noir le « nègre » de Montesquieu. L’amour d’une France autrefois mère des arts l’ayant rendu fou, le malheureux voulait la montrer à ses étudiants, et contre toute attente, il y est parvenu.

 

1 - A moins qu’il ne s’agisse, et ce serait plus grave, de limiter le nombre de recrues issus des quartiers, mais je ne suis pas spécialiste du football.

 

A lire ! Mezetulle attire l'attention des lecteurs sur les réponses apportées par Jean-Michel Muglioni à deux commentaires, l'un sur la notion de "culture" et d'"appartenance culturelle", l'autre sur le sens de l'expression "le dialogue repose sur la connaissance de la vérité".

 

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Le redoublement en question
par Guy Desbiens

En ligne le 8 mai 2011


Guy Desbiens a été représentant des personnels enseignants au HCEE (Haut Conseil de l’évaluation de l’Ecole) de 2004 à 2005. Cette instance, dirigée par Claude Thélot puis par Christian Forestier, était composée essentiellement de représentants officiels de l’institution, inspecteurs généraux de l’Éducation nationale, spécialistes des « sciences de l’éducation », présidents d’université, représentants du Sénat et de l’Assemblée nationale, représentants des systèmes éducatifs étrangers, personnalités diverses, etc. qui étaient entièrement soumis à l’idéologie « pédagogiste » et surtout particulièrement virulents à l’égard du corps enseignant, jugé responsable des échecs des réformes menées au sein de l’institution scolaire ! L’un des « Avis » prétendument « scientifique » élaboré par le HCEE a porté sur le redoublement, jugé « inéquitable, coûteux et inefficace », en fonction d’arguments fallacieux, ce qui provoqua l’indignation de notre collègue. Il décida alors d’écrire au nom des personnels enseignants au Ministre de l’Éducation nationale de l’époque, M. Gilles de Robien, pour présenter un contre-argumentaire, que Mezetulle publie ici. Il rejoint le point de vue exprimé par Tristan Béal dans ses deux articles : Le redoublement est-il nécessairement un mal ? et  Redoublement : le chantage de l’inspecteur Huchet à la mode de Caen.


Nous avons pu assister à une véritable campagne de communication, orchestrée par les divers représentants en « Sciences de l’Éducation », pour mettre en cause la valeur du redoublement au sein de notre système scolaire, au moment du « Grand débat sur l’avenir de l’Ecole », du débat parlementaire de la Loi Fillon et plus récemment encore lors de 'examen par le CSE (conseil Supérieur de l’Éducation) des décrets d'application de la ladite loi. Nous avons décidé, en tant que représentant des personnels enseignants au HCEE (Haut Conseil de l’Évaluation de l’École), d’écrire au Ministre de l’Education nationale, pour dénoncer ces diverses pressions et exprimer nos plus vives inquiétudes. Nous résumons ici nos critiques des arguments avancés par ceux qui pensent « démontrer » le caractère prétendument « inefficace », « inéquitable » et « coûteux » du redoublement.

Ces arguments se fondent tous sur un usage déplorable des statistiques et relèvent du sophisme arithmétique. L’Avis n° 14 du HCEE proclame naïvement que « les élèves ayant redoublé ont, en moyenne, des résultats nettement moins bons que ceux qui n’ont pas redoublé »(p.2). En déduire abusivement que le redoublement est inutile, revient à confondre la cause et l’effet. Recommander sa suppression relève de l’escroquerie intellectuelle, puisque ce n’est pas le passage automatique qui serait bénéfique à ces élèves. C’est même la politique de diminution drastique des redoublements, suite à l’instauration des cycles d’étude, qui explique cette corrélation qu’on se plaît à établir entre le redoublement et l’échec scolaire ultérieur. Car seuls les élèves en très grande difficulté sont susceptibles de redoubler aujourd’hui. C’est donc surtout le collège unique qui contribue à créer cet échec, puisque la suppression des filières et de toute sélection précoce maintient de force dans des études longues des élèves qui n’en ont guère les capacités.

Si les « experts » dénoncent surtout le redoublement précoce, ils passent sous silence l’état de déliquescence de l’enseignement primaire en France, qui n’assure plus sa fonction de propédeutique à l’enseignement secondaire. Ce sont les réformes qui ont compromis la transmission des savoirs fondamentaux (dont l’acquisition est nécessaire pour garantir l’accès ultérieur à des connaissances plus approfondies), par des programmes inconséquents (à l’instar de la « méthode globale »), par la réduction des horaires d’enseignement, etc. On peut penser que le rétablissement de programmes cohérents en primaire pourrait fonder une politique de redoublements utiles pour les élèves en difficulté.

La référence à l’enquête PISA, qui prouverait que les pays pratiquant «  la promotion automatique » (comme la Finlande) ont de meilleurs résultats scolaires, n’a en fait aucune valeur. En effet, les pays qui ont les plus mauvais résultats mais qui ne pratiquent pas le redoublement (comme le Portugal) ne sont pas mentionnés ! Les comparaisons internationales ne permettent pas d’ériger un modèle de système scolaire, abstraction faite d’autres paramètres déterminants : la culture et les traditions, la taille et la population, le PIB par habitant, etc. Le procédé n’est donc pas rigoureux sur le plan de la méthodologie scientifique.

L’argument des économies représentées par la suppression du redoublement (estimées par le HCEE à « 2 milliards d’euros  »), auquel les gestionnaires peuvent être sensibles, est irrecevable sur le plan politique. Car quels en seraient les préjudices dérivés pour le système éducatif ? Le choix des économies budgétaires, à court ou moyen terme, ne peut avoir de sens ici, dès lors qu’il imposerait des mesures désastreuses pour l’organisation structurelle du cursus scolaire.

L’inconséquence de ceux qui préconisent la suppression du redoublement est évidente en tant qu’ils préconisent de lui substituer (par « les moyens dégagés ») des dispositifs de « remédiations », sans doute plus coûteux et plus inutiles ! Voici donc les solutions pour traiter l’échec scolaire : la pédagogie différenciée, le soutien individuel, le travail en équipe. Mais il est en fait proposé d’apprendre ultérieurement aux élèves, ce qu’on s’est interdit de leur enseigner antérieurement au nom de l’innovation pédagogique ! Ces dispositifs de « remédiations » ont donc dû être trouvés à cause … de la suppression du redoublement !

Les arguments avancés sont donc fallacieux ou malhonnêtes. Ce n’est pas essentiellement le redoublement qui nous importe, mais l’incohérence d’un système qui pense trouver des solutions en aggravant les problèmes qu’il génère.

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© Guy Desbiens et Mezetulle, 2011

 

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Comment la laïcité a été offerte en cadeau
au Front national 
par Catherine Kintzler

En ligne le 27 mars 2011


Qui aurait dit que la laïcité, réputée ringarde il n'y a pas si longtemps, deviendrait un objet « fashion »  convoité par les politiques ? Convoité ? Il vaudrait mieux dire instrumentalisé. Comme bien d'autres objets de pensée et de droit, la voici à son tour fardée pour un débat biaisé, une récupération cosmétique où on entend tout et n'importe quoi.
Mais l'opération vient de plus loin, préparée par des années d'égarement politique – tant à droite qu'à gauche – enraciné dans une affligeante ignorance qui oscille en réaffirmant toujours la même double erreur : diluer la laïcité dans des accommodements déraisonnables (exemple : « et si on finançait les lieux de culte ? ») ou la durcir vers l'ultra-laïcisme (exemple : « et si on interdisait l'affichage religieux aux usagers des services publics? »). 
Rien d'étonnant à ce que le Front national n'ait qu'à se baisser pour ramasser ce cadeau inespéré bichonné par de longues années d'aveuglement des politiques de gauche comme de droite.
 

 

Sommaire de l'article:

 

Par quel processus la laïcité est-elle tombée dans l'escarcelle du Front national ?

Deux dérives symétriques et complices 

Faut-il financer les lieux de culte avec l'argent public ?

La liberté des cultes n'est pas un droit-créance
L'argument du rétablissement de l'égalité entre religions
La loi de 1905 et les lieux de culte
L'Alsace-Moselle

Le jeu de l'oie à la mode : éviter la case laïcité en en parlant sans cesse

Notes

 


Par quel processus la laïcité est-elle tombée dans l'escarcelle du Front national ?

Le président de la République et son gouvernement ont certes bien travaillé à ce transfert inquiétant en faisant un grand écart (du discours de Latran aux récentes déclarations de Claude Guéant) où chaque pied repose exactement hors-sujet. Mais la voie était ouverte de longue date par bien des « forces laïques » traditionnelles principalement durant les années 1980-90 (notamment partis de gauche et Ligue de l'enseignement) dans un grand désordre (1).

Deux dérives symétriques et complices

Deux dérives symétriques et complices dans leur diamétrale opposition, auxquelles bien des « forces laïques » se sont livrées, ont en effet préparé depuis une trentaine d'années l'essentiel ce transfert politique. Pour caractériser ces deux dérives et les combattre, il faut inlassablement préciser et rappeler que la laïcité ne se confond, ni avec un « nettoyage » des manifestations religieuses dans la vie civile, ni avec une acceptation de ces mêmes manifestations partout. L'auteur de ces lignes l'a fait depuis de longues années, dans de nombreux textes et se contentera, pour ne pas lasser ses fidèles lecteurs, d'un bref rappel (2).

Le régime de laïcité dissocie le domaine de constitution du droit et des libertés (domaine de la puissance et de l’autorité publiques rendant les droits possibles – il inclut notamment l'école publique) d’avec celui de leur exercice (domaine civil ouvert au public et domaine privé de l'intimité). Le premier domaine est assujetti au principe d'abstention (dit encore principe de laïcité), le second jouit des libertés au sens le plus large. Autrement dit, le régime de laïcité articule le principe de laïcité (valide dans le domaine participant de la puissance publique) et le principe de libre affichage des opinions notamment religieuses (valide partout ailleurs).
Sans cette distinction, qui ne se réduit pas à la confortable et souvent obscure opposition privé/public, la laïcité perd son sens : c’est précisément parce que la puissance publique et le domaine qui lui est associé s’astreignent à la réserve en matière de cultes que les libertés d’expression, d'association, etc. peuvent, dans le respect du droit commun, se déployer dans la société civile sous le regard d’autrui (par exemple : la rue, le métro, une boutique, un hall de gare...) et dans l’espace de la vie intime à l’abri du regard d’autrui. Ce déploiement s'effectue conformément au droit commun : l'exercice des libertés ne peut pas être contraire au droit d'autrui.

Les égarements politiques que nous observons depuis trente ans en matière de laïcité sont intelligibles à la lumière de cette disjonction, ou plutôt à la lumière de sa méconnaissance volontaire, ayant pour résultat l'affolement total de la boussole.

  • La première dérive a pris des noms variés, je l'appellerai la laïcité adjectivée (laïcité plurielle, ouverte, positive, raisonnable, raisonnée, etc. ). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l'autorité publique le régime de la société civile. Autrement dit, elle récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, faisant de l'opinion religieuse une norme, autorisant les propos religieux au sein de l'Etat lui-même (et donc bientôt en son nom?) et aboutissant à légitimer la communautarisation du corps politique. Elle a été notamment désavouée par le vote de la loi de mars 2004 interdisant le port des signes religieux ostentatoires à l'école publique par les élèves comme par les personnels. Elle reprend de la vigueur ces derniers temps avec notamment le plaidoyer pour le financement des lieux de culte – on reviendra sur cette question dans un moment.
  • La seconde dérive, une forme d'extrémisme laïque, ou d'ultra-laïcisme, consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir l'espace civil en exigeant qu'il se soumette à l'abstention qui devrait régner dans le domaine de l'autorité publique. Elle a marqué une partie de l'histoire de la IIIe République. Elle a refait surface récemment dans le cadre d'une réaction à la première dérive, et la déplorable affaire dite du gîte d'Epinal en 2007 lui a donné son moment critique. On a vu alors se former des groupes favorables à l'effacement dans l'espace civil de tout signe religieux, et qui ont diffusé récemment des thèmes non pas antireligieux généralement (comme cela serait cohérent avec leur principe) mais plus particulièrement anti-musulmans.
    Le pouvoir de nuisance de cette seconde dérive n'est pas négligeable : elle surfe en effet facilement d'une part sur l'opposition « privé/public » et de l'autre sur des opérations urbaines spectaculaires organisées par l'intégrisme islamique. Après avoir réalisé sa jonction avec l'extrême-droite à la faveur de l'opération « saucisson-pinard », elle vient de faire un groupie de plus en la personne de Claude Guéant, qui a déclaré récemment vouloir astreindre les usagers des services publics à l'abstention de tout affichage religieux. Pourquoi ne pas réclamer alors qu'on fasse taire les cloches et qu'on débaptise les communes portant le nom d'un saint ? Cette incohérence n'est pas un hasard.


Voilà comment ces deux courants se sont relayés et ont offert la laïcité à Mme Le Pen, l'un en désertant totalement le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l'autre en l'investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques  d'extrême-droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l'occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds abhorrent.

Le mécanisme de balancier est facile à comprendre et à décrire.

A force d'amollir la laïcité, d'en nier l'essence au point d'introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l'autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d'appartenances particulières, à force de dissoudre l'idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide réclamant le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l'ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime -  autant dire qu'on réclame l'abolition de la liberté d'opinion. Une telle réaction campe sur l'ambivalence du terme « public », qu'elle interprète non pas comme ce qui participe de l'autorité publique, mais comme tout ce qui apparaît en public. Comment s'étonner alors que l'extrême-droite, criant à l'abandon de la laïcité, n'ait plus qu'à s'emparer d'un ultra-laïcisme aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l'on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?  [ Haut de la page ]

 

 

Faut-il financer les lieux de cultes avec l'argent public ?

A la lumière de ce cadeau insensé, on peut éclairer un sujet à la mode ces derniers temps, bien partagé à droite comme à gauche. Le non-financement public des lieux de culte est étrangement devenu une question alors que l'abstention de la puissance publique en la matière devrait aller de soi dans la France républicaine, où la puissance publique s'abstient de tout soutien à ce qui relève du religieux, de la croyance ou de l'incroyance, et en garantit la liberté précisément par cette abstention aveugle. C'est devenu une question parce que les tenants d'une laïcité adjectivée banalisent l'idée qu'il faut bien aider les cultes si on veut qu'ils soient libres. C'est devenu une question politique brûlante parce que les tenants de l'ultra-laïcisme brandissent un péril dit « d'islamisation » auquel le non-financement des lieux de cultes serait une réponse.


Or le non-financement public des lieux de cultes n'est pas un instrument politique dirigé contre les religions, ni a fortiori contre telle ou telle religion, ce n'est pas une arme à la disposition des tenants du « choc des civilisations ».
Il faut donc expliquer pourquoi le non-financement public des lieux de cultes est normal, pourquoi il est indissociable de la liberté des cultes, et pourquoi leur financement public serait en revanche un problème et pas seulement financier.
J'esquisserai une explicitation autant que possible en forme de réponse aux arguments que l'on entend, parfois même dans la bouche d'élus républicains qui tendent à banaliser l'idée d'une contribution publique aux cultes.


La liberté des cultes n'est pas un droit-créance

L'argument compassionnel est le plus fréquent : « si on ne veut pas de prières dans la rue, si on ne veut pas de prières dans les caves, il faut donner au culte musulman les moyens de sa liberté et de sa dignité ». Cet argument prend pour argent comptant ce qui pourrait n'être qu'une mise en scène : il faut donc vérifier si les phénomènes cités ne sont pas organisés sciemment. Mais il faut s'en prendre  au cœur de ce pseudo-argument en exhibant son fondement.
Son fondement est que la liberté des cultes doit non seulement être garantie par la puissance publique, mais que son exercice devrait être organisé et soutenu par elle – (on reconnaît ici une variante de la distinction entre droits formels et droits réels qui sert bien souvent à abolir les droits dits formels). Autrement dit, ceux qui soutiennent cette thèse font comme si le libre exercice des cultes était un droit-créance, alors qu'il s'agit d'un droit-liberté. Il faut insister particulièrement sur ce point car il permet d'embarrasser les « libéraux » qui par principe n'aiment pas les droits-créance (il faudrait en admettre un de plus?) et les gens « de gauche » qui, partisans traditionnels des droits-créance, devraient expliquer en quoi à leurs yeux les cultes seraient d'intérêt public. On ne peut même pas comparer les cultes à des clubs de foot ou de break dance car ils sont par principe exclusifs sur critère d'opinion.


On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j'ai le droit de m'acheter une voiture de luxe, et si je n'en ai pas les moyens, il n'appartient pas à l'Etat de m'y aider : c'est en ce sens que les cultes sont « privés ». La liberté des cultes n'est comparable, ni au droit à l'instruction, ni au droit à la santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail. Une autre grande différence est que la liberté des cultes comprend aussi sa négative : ne pas avoir de culte est une liberté, c'est un droit (et donc le financement public ne financerait qu'un droit partiel au détriment d'un autre).


On ajoutera trois remarques de bon sens :

  • Lorsqu'une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière plus forte.
  • S'agissant d'offices religieux, il n'est pas exclu d'envisager d'organiser plusieurs services successifs en cas d'affluence.
  • La proposition de financement public fait comme si l'exercice d'un culte était une norme sociale et la transforme en norme politique. Or même s'il n'y avait qu'un seul incroyant, il aurait le droit d'objecter que la mesure est injuste et de récupérer son argent.

 

D'autres arguments accompagnent l'argument compassionnel

  • « Si on ne finance pas, le financement viendra de l'étranger ». En quoi cela serait-il fondamentalement mauvais ? Et un cadeau public n'empêchera pas dans son principe un cadeau privé. La législation fiscale des associations en revanche a assez de moyens pour contrôler les mouvements d'argent suspects.
  • « Il vaut mieux financer pour avoir un moyen de contrôle. » Il n'y a pas de contrat et encore moins de « deal » entre l'Etat et les citoyens, entre l'Etat et les associations. L'Etat détient une autorité qu'il n'achète pas. Le fisc ne paie pas pour exercer un contrôle, le juge non plus, le policier non plus. A ceux qui avancent cet argument, il convient de faire remarquer qu'ils traitent la République française comme un pouvoir maffieux. On peut d'ailleurs se demander à quoi rimerait un « contrôle » en matière de libertés religieuses.


L'argument du rétablissement de l'égalité entre religions


Il s'appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se chargent de leur entretien. Mais d'autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition... donc il faudrait rétablir l'égalité en injectant de l'argent public dans la construction de nouveaux locaux.

Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits entre 1906 et aujourd'hui...
On prétend qu'il y aurait un problème parce que l'islam s'est développé en France après la loi de 1905 (et donc aurait été pénalisé par une histoire dans laquelle il n'a pas été présent). Mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été principalement faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s'applique pleinement. Cela a été fait clairement par la loi de 1905. Et jusqu'à présent aucune religion nouvelle n'est de nature à démentir cette loi fort bien faite : toutes peuvent parfaitement la respecter sans être atteintes dans leur essence religieuse.

Rappelons aussi que, s'agissant des bâtiments du culte catholique absorbés par la loi de 1905, il s'agit d'un patrimoine culturel soumis à des contraintes publiques : les lieux de culte peuvent aussi être affectés parallèlement à d'autres activités. Lorsque j'entre dans une église, personne ne me demande d'observer un culte ni même d'avoir des égards ou du respect pour lui, on ne me demande que de la discrétion comme dans tout édifice public. Lorsqu'une statue est restaurée, sa restauration profite à tous, et cela se fait sur une base historique et mythologique par des opérateurs qui ne sont pas liés organiquement au culte : c'est sur la même base qu'on restaure les frises du Parthénon. [ Haut de la page ]


La loi de 1905 et les lieux de culte

L'amendement dit de Vichy à l'article 19

Il faudrait à présent aborder le contenu de la loi de 1905. Je n'en ai pas la compétence, n'étant pas juriste, et je soulèverai seulement un point, celui de l'amendement dit «Vichy » à l'article 19, introduit en 1942 : « Ne sont pas considérées comme subventions les sommes allouées pour réparations aux édifices affectés au culte public, qu'ils soient ou non classés monuments historiques. » (c'est moi qui souligne).

Cet amendement  permet de contourner le principe énoncé par l'article 2 de la loi (La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte) et c'est grâce à lui que certaines collectivités territoriales financent des bâtiments cultuels comme cela s'est vu récemment aux Lilas.

 

On peut s'interroger d'abord sur l'usage que font de cet amendement des élus qui se disent par ailleurs laïques.
On peut aussi s'interroger sur le bien-fondé de cet amendement. On devrait en toute rigueur plaider pour le retour à la formulation antérieure (« Ne sont pas considérées comme subventions les sommes allouées pour réparations aux monuments classés. »), mais ce serait ouvrir dangereusement la boîte de Pandore du « toilettage de la loi ». On peut en tout cas ironiquement le dénoncer et dire que s'il fallait la toiletter la loi, ce serait plutôt en la rendant partout conforme à son principe !

L'Alsace-Moselle

 

Enfin reviendra peut-être le prétexte de l'Alsace-Moselle. Là encore, je pense qu'il faut se garder d'ouvrir la boîte de Pandore et souligner qu'il s'agit expressément d'une exception qui ne saurait subvertir la règle. Il convient néanmoins à mes yeux de rappeler deux éléments.

  • Le régime concordataire est contraire à l'égalité dans l'exercice des cultes (car certains cultes ne sont pas reconnus) et à celle des citoyens en général, qui doivent payer pour des cultes qu'ils ne pratiquent pas ou qu'ils réprouvent. Il oblige de plus ceux qui veulent échapper à l'enseignement religieux de déclarer ce désir. Une récente proposition du Haut Conseil à l'Intégration suggère que la charge de la déclaration soit inversée et qu'elle incombe à ceux qui souhaitent cet enseignement. Cette mesure dont le coût est nul aurait une haute portée symbolique pour souligner l'anomalie d'un régime concordataire.
  • Le régime concordataire est contraire dans son principe à la liberté religieuse puisqu'il consacre la légitimité d'autorités que les Églises veulent bien lui désigner, et qu'il néglige nécessairement les cultes nouveaux : il lui faudrait sans cesse renégocier s'il voulait être à jour et étendre le financement public à des niveaux imprévisibles. Que se passerait-il en cas de schisme ? Où est la liberté des fidèles face à des appareils religieux désignés par le pouvoir politique, alors qu'ils devraient être seuls à les déterminer ? Le régime de laïcité, par son silence, laisse une entière liberté aux cultes, qu'il encadre par le droit commun.



Le jeu de l'oie à la mode : éviter la case laïcité en en parlant sans cesse

Ainsi, en peu de temps, on a vu les mêmes plaider pour une « laïcité positive » qui mettrait la puissance publique à l'ordre des religions, puis présenter le projet insensé de soumettre « les usagers » des services publics à l'abstention de tout affichage d'opinion religieuse, en passant par le projet de financement public des lieux de culte. Tout et n'importe quoi a été entendu et on peut s'attendre à de brillantes variations dans la suite de ce jeu de l'oie où le but est d'éviter systématiquement la case laïcité. Le Front national serait bien bête de ne pas ramasser la mise de ce gaspillage politique.

 

En l'absence de boussole, on va d'un extrême à l'autre, on passe d'une laïcité énucléée et dénaturée à un ultra-laïcisme liberticide : tout dans cette affaire respire l'affolement, rien n'y décèle la moindre once de pensée sauf à confondre la pensée avec la panique devant une calculette. Mais cette oscillation s'observe aussi chez d'aucuns qui se prétendent les adversaires politiques des premiers et qui dénoncent aujourd'hui leur fébrilité : la  différence est qu'elle est de plus longue durée, témoignant que l'obstination dans l'absence de pensée et de principes n'est pas une exclusivité.

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© Catherine Kintzler, 2011. Lien permanent vers cet article : http://www.mezetulle.net/article-comment-la-laicite-a-ete-offerte-en-cadeau-au-front-national-70336445.html 


Notes   [cliquer ici pour fermer la fenêtre et revenir à l'appel de note]

  1. Cet alignement sur une laïcité accommodée et adjectivée ne s'est heureusement pas fait unanimement au sein de ce qu'il est convenu d'appeler les forces de gauche. On rappellera par exemple que c'est en réaction devant l'immobilisme (pour ne pas dire plus) des "forces laïques" traditionnelles que le Comité Laïcité République fut créé à la suite de la première affaire du voile à l'école en 1989, notamment pour soutenir les professeurs en lutte. L'UFAL a également adopté une orientation opposée à ces accommodements.
  2. Voir notamment sur ce blog : La laïcité face au communautarisme et à l'ultra-laïcisme, Secularism and French Politics. Rethinking "Laïcité" for the 21st Century, La laïcité : partir de zéro,  Laïcité, souveraineté et culture critique,  Mythes antirépublicains et communautarisme . Voir aussi La laïcité face aux libertés religieuses par C. Arambourou.

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Par Catherine Kintzler
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Nucléaire : de quelle « nature » parle-t-on ? 
par Didier Deleule (1)

En ligne le 24 mars 2011


La catastrophe qui s’abat sur le Japon nous rappelle opportunément que – quoi qu’en on dise – l’humanité n’est pas vraiment maîtresse et dominatrice de la nature. D’ailleurs, de quelle nature s’agit-il ? Didier Deleule souligne que les contempteurs de la technique font comme si cette dernière contrariait la nature, alors que toute technique prolonge et amplifie des phénomènes naturels, sans rien créer ex nihilo. Il conviendrait de se dégager de cette stérile alternative : bonne nature/mauvaise nature, et de renoncer à considérer que la première doit à tout prix être préservée (de quoi ?) et que la seconde n’est que le fruit d’une fatalité sans reste (pour qui ?).  

La catastrophe qui s’abat sur le Japon nous rappelle opportunément que – quoi qu’en on dise – l’humanité n’est pas vraiment maîtresse et dominatrice de la nature. D’ailleurs, au demeurant, de quelle nature s’agit-il ? De la « bonne nature » récupérée au fil d’un néo-rousseauisme passablement naïf ? de l’épicurienne marâtre prête à sacrifier ses enfants ? Les peuples premiers (comme on dit aujourd’hui) connaissent tous les secrets des plantes et vivent de cette manière en harmonie avec une nature bien consentante. Mais les occidentaux prédateurs n’ont eu de cesse de martyriser la nature, d’en fouiller les profondeurs, d’en exploiter les ressources jusqu’à plus soif. Ils en paieraient naturellement (cela va sans dire) le prix. Les écologistes, quant à eux, qui oublient volontiers leurs origines idéologiques hexagonales [la France de Vichy – l’inventeur du néologisme, Haeckel, songeait à autre chose : l’étude des relations entre les organismes vivants (Generelle Morphologie der Organismus, 1866)] s’emparent du cataclysme pour faire valoir leurs droits (ce qui est de bonne guerre) ; les défenseurs du nucléaire proclament que les catastrophes naturelles ne sauraient remettre en question l’efficacité et l’extrême utilité de leur maison (rien de plus normal). On serait tentés de les renvoyer dos à dos. Ce serait oublier que, comme le disait le philosophe Francis Bacon, on ne triomphe de la nature qu’en lui obéissant : autrement dit, en étant en mesure de découvrir les lois (s’il y en a) qui la gouvernent, qui l’orientent et qui, à l’occasion, la désorientent aussi. Les « écarts de la nature », les « monstruosités », étaient à son programme pour autant qu’ils permettaient, mieux que le cours paisible et ordinaire de la réputée « nature », de révéler ses secrets et de mettre ainsi en évidence, à travers ses déviances mêmes (à nos yeux en tout cas)  les processus cachés qui en animent le dynamisme.


C’est donc que la nature – ou ce que nous désignons comme tel faute de mieux – serait perverse et pas seulement bienveillante. Le pari écologique qui – quoi qu’on en pense par ailleurs – repose finalement sur le postulat d’une « bonne nature » ou, à tout le moins, d’une nature bien disposée (à tous les sens du terme), en prend un bon coup, et ce n’est pas le premier.


A bien y réfléchir, et quoi qu’en pensent ou disent les vichystes attardés et, à l’occasion, volontiers affalés sur le sofa heideggérien de la condamnation sans appel du triomphe de la technique (notamment nucléaire) comme éminent symptôme de l’achèvement (aux deux sens du terme) de la métaphysique, on a tendance à oublier (pas l’Etre pour une fois !) que – quelles que soient les critiques acerbes que l’on puisse (et doive) émettre à l’encontre de l’industrie nucléaire, de ses mensonges, de ses secrets, de ses dissimulations - cette dernière n’a fait qu’amplifier (et non pas créer ex nihilo) un phénomène par ailleurs « naturel » (la radioactivité, pour dire les choses simplement), afin de lui conférer la possibilité (peut-être illusoire, peut-être féconde) d’améliorer (malgré les risques évidents) le sort des populations humaines, dès lors qu’il s’agit de nucléaire civil (le Japon, faut-il le rappeler ? en a connu d’une autre sorte).

 

La science, c’est bien connu, a toujours eu ses martyrs. Est-il besoin de souligner que le « polonium » a été fatal à Marie Curie ? Il conviendrait néanmoins, semble-t-il, de se dégager de cette stérile alternative : bonne nature/mauvaise nature, et de renoncer à considérer que la première doit à tout prix être préservée (de quoi ?) et que la seconde n’est que le fruit d’une fatalité sans reste (pour qui ?).
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© Didier Deleule et Mezetulle, 2011

 

1 - Professeur émérite de philosophie comparée des sciences sociales (Univ. Paris Ouest).

 

Attention ! à dater du 24 août 2011, le dépôt de commentaires sur cet article est fermé. Les commentaires et réponses publiés avant cette date restent visibles en cliquant sur le lien "Voir les commentaires".


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Par Didier Deleule
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La laïcité face aux libertés religieuses 
par Charles Arambourou (1)

En ligne le 18 mars 2011


Un essai rigoureux de définition de la laïcité fondé principalement sur l'examen du droit : voilà un outil précieux proposé par Charles Arambourou. On s'y débarrasse de quelques préjugés dont les deux suivants, qui sont particulièrement tenaces. L'un est récent : c'est l'idée que la législation et la jurisprudence européennes seraient entièrement contraires à la laïcité. L'autre, de longue durée, entraîne encore aujourd'hui beaucoup de confusions y compris chez de nombreux militants laïques : c'est l'usage inconsidéré de la distinction « privé / public », sans fondement juridique.
  

Voilà 105 ans que s’applique la loi de séparation des églises et de l’Etat. Or c’est une question bien vivante que je souhaite aborder  : quels sont au juste les rapports entre laïcité et libertés religieuses ?

Un républicain doit se tourner vers le droit pour examiner cette question. Et pour corser la difficulté, je proposerai pour commencer un détour par le droit international. Ce détour est nécessaire, car les traités internationaux ont, dès leur ratification, « une autorité supérieure à celle des lois » (art. 55 de la Constitution). Or en matière de libertés, s’applique en France la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (1950), ratifiée par notre pays en 1974. Cette Convention a un juge spécialisé : la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH, Strasbourg 1959) (2).

 Il se trouve que la jurisprudence de la CEDH éclaire d’un jour précieux les rapports entre laïcité et libertés religieuses. En entremêlant le droit et la philosophie, je vais, après avoir rappelé les textes fondamentaux, tenter de proposer une définition pertinente de la laïcité, que je confronterai ensuite avec le respect des libertés religieuses.

 

 

1 – Statut juridique des notions de laïcité et de libertés religieuses


Dans la Convention européenne, laïcité et libertés religieuses se retrouvent dans le même article !


1.1 – L’art. 9 de la Convention : « liberté de pensée, de conscience, de religion »
1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites.2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui.

 

Tout est dans ce paragraphe 2 : la liberté de religion peut faire l’objet de restrictions, si celles-ci sont : 1) légales ; 2) légitimes (respect de l’ordre public dans une société démocratique) ; 3) proportionnées au but recherché. Par sa jurisprudence la CEDH a confirmé à plusieurs reprises que la laïcité constitutionnelle d’un Etat (Turquie, France, Italie…) ne porte pas atteinte à la liberté de religion.

A l’occasion de deux arrêts de décembre 2008 (affaires d’exclusions scolaires pour port du voile islamique, mais avant la loi du 15 mars 2004), la CEDH a donné une définition de la laïcité française.

 

1.2 – La laïcité en France
 Le mot « laïcité » ne figure pas une seule fois dans la Loi du 9 décembre 1905 de « séparation des églises et de l’Etat ». Cependant, la CEDH, dans deux arrêts du 4 décembre 2008, a clairement dit que la « clé de voûte » de la laïcité en France est bien cette loi de 1905, spécialement ses deux premiers articles (que tout républicain devrait savoir par cœur) :
Art. 1er : « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public » ;Art. 2 [principe de séparation] : « la République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte » […].
La laïcité ainsi définie est devenue postérieurement (1946, puis 1958) constitutionnelle :

- laïcité de l’enseignement public « L'organisation de l'enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l'Etat. »)
- laïcité de la République : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. »

Pour la CEDH, la Constitution ne fait donc que reprendre les principes fondamentaux de la loi de 1905, notamment celui de « séparation » -objet même de la loi ! Tout le monde en France n’est pas spontanément du même avis (par exemple le Conseil d’Etat !)… [ Haut de la page ]

 

 

2 – Essai d'une définition de la laïcité fondée sur le droit positif (textes et jurisprudence)


La laïcité, c’est le cadre juridique créant l’une des conditions de l’égalité absolue entre citoyens, quelles que soient leurs convictions :

1 - elle assure la liberté de conscience (ne pas croire à égalité avec croire) ;
2 - elle garantit le libre exercice des cultes ;
3 - par le principe de séparation (interdiction de subventionnement ou reconnaissance publics des cultes, neutralité absolue de la puissance publique), elle empêche toute ingérence : soit des autorités publiques dans le domaine religieux ; soit des organismes religieux dans la conduite des affaires publiques.


2.1 - Le cadre juridique de la liberté de conscience et de l’égalité entre citoyens.

 

 a) C’est seulement un cadre juridique. Ce n’est donc

-ni une idéologie ou un courant de pensée : il n’existe pas de philosophie, d’identité, ni de morale laïque (cf. la lettre de Jules Ferry aux instituteurs), pas « d’ayatollahs laïques », faute de dogmes !
-ni une « valeur » (que l’on n’atteint jamais, sauf dans la sainteté, irréalisable disait Kant !) –c’est un « principe » issu de la raison critique, mis en œuvre par le droit ;
-ni une arme de guerre contre les religions, dont elle permet au contraire le libre exercice, en interdisant notamment, grâce à la « séparation », toute philosophie officielle antireligieuse… comme toute instrumentalisation des croyances par le pouvoir politique.

La laïcité s’oppose seulement au « cléricalisme », i.e. à la volonté des organismes religieux d’imposer leurs règles particulières à l’ensemble de la société en s’ingérant dans la sphère publique : encore la « séparation »….

 

b) En quoi consiste la liberté de conscience ? C’est la condition indispensable à l’égalité entre citoyens, quelles que soient leurs convictions personnelles, ou leurs appartenances identitaires.

- Exposé des motifs de la loi du 15 mars 2004 : « la liberté de croire OU de ne pas croire ».
- La CEDH (Grzelak v. Poland, 15/06/2010) a rappelé que la liberté protégée par l’art. 9 de la Convention inclut un « aspect négatif » : ne pas croire, ou ne pas être obligé à manifester sa croyance ou sa non-croyance.

D’où la règle simple : est laïque tout ce qui contribue au respect de la liberté de conscience, c’est-à-dire en pratique, à l’égalité absolue de traitement des incroyants.


Voilà pourquoi la laïcité n’admet pas d’épithète comme « ouverte, plurielle, positive… ». Ils cachent la recherche d’un compromis permanent avec les seules religions, contraire donc à la liberté de conscience (car les incroyants sont alors exclus !). Ce compromis se fait sur le dos du principe de laïcité (ex. : crucifix dans les centres de baccalauréat « privés sous contrat » de l’Académie de Créteil tolérés par le rectorat : ce sont les professeurs qui protestent qu’on déplace !).

 

2.2 – Sphère publique et sphère privée : une distinction fallacieuse,  inconnue du droit positif.

Je retiendrai plutôt celle de notre amie philosophe Catherine Kintzler, de l’UFAL : « sphère de l’autorité publique » / « société civile » (3).


a) La « sphère de l’autorité publique », très restreinte, inclut l’Etat, les Pouvoirs publics locaux, les services publics. C’est là seulement que s’applique le principe de laïcité, = séparation d’avec les religions, obligation de neutralité religieuse absolue et d’égalité de traitement des citoyens (ou usagers). D’où l’interdiction du port de signes religieux par les agents publics ou les élus dans l’exercice de leurs fonctions (mais aussi pour le président de la République, de se signer quand il représente la France !). D’où également l’interdiction de subventionnement des cultes (cf. a contrario constructions de mosquées sur fonds publics !).


b) La « société civile » : c’est tout ce qui ne ressortit pas à la sphère de l’autorité publique, soit la majeure partie de l’espace d’un individu. La religion relève de la société civile, dans le cadre du droit privé associatif (innovation de la loi de 1905)… comme le sport (loi de 1901). La société civile est le domaine des libertés publiques et privées, dans le cadre de l’ordre public défini par la loi. Mais ce qu'on appelle couramment « l’espace public » n’est pas astreint à l’obligation de neutralité !


c) Evitons deux confusions sur les termes :

- « espace public » source d’une dérive redoutable : l’ultra-laïcisme, qui consiste à élargir l’interdiction de toute expression religieuse au-delà de la sphère de l’autorité publique : affaires du « gîte des Vosges ». La loi « burqa » du 11 octobre 2010 donne la définition de l’espace public : « voies publiques et lieux ouverts au public ou affectés à un service public » - rien à voir donc avec la « sphère publique ».
- « sphère privée » : ce terme est à bannir. Il n’existe pas de « sphère » où l’on « cantonnerait » les religions ! La « société civile » est sans limites précises (internet l’a d’ailleurs étendue…).

En revanche, il faut sans doute prendre en compte un troisième espace, réellement limité, que je propose d’appeler « la sphère intime », celle de la conscience de chaque individu. La sphère intime est le domaine de l’incroyance, de l’indifférence, ou de la foi personnelle (qu’il ne faut pas confondre avec la religion, dont la liberté d’exercice ne présuppose pas la foi individuelle). Dans une société démocratique, la loi n’a pas à régir la sphère intime – en revanche, elle la protège des ingérences d’autrui : manipulations mentales, sectes… abus de faiblesse !

 

2.3 – Quand la laïcité ne s’applique pas : deux cas pratiques


a) L’affaire de la crèche Baby-Loup  : une salariée licenciée pour port du voile islamique. C’est à tort que Jeannette Bougrab a invoqué le « principe de laïcité », car cette crèche est un service privé. En revanche, le règlement intérieur de l’association et la nature éducative de son objet peuvent justifier une restriction aux libertés d’affichage religieux du personnel.


b) La « loi burqa » du 11 octobre 2010  « interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public » n’est pas une application du principe de laïcité, mais (décision du Conseil Constitutionnel du 7 octobre 2010) de celui de l’égalité hommes-femmes (« exclusion et infériorité manifestement incompatibles avec les principes constitutionnels de liberté et d’égalité »), ainsi que de considérations d’ordre public (sûreté, « exigences minimales de la vie en société »).

Ne mettons donc pas la laïcité à toutes les sauces ! [ Haut de la page ]

 

3 – La liberté de religion : une liberté fondamentale à laquelle doit veiller tout républicain, même mécréant !

 

3.1 – Libertés religieuses et ordre public : la valeur relative des libertés

Revenons à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (constitutionnelle) :
art. 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »art. 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »

Donc la Loi (cf. art. 34 de la Constitution) définit « l’ordre public », qui fixe les « bornes » entre : ma liberté et celle d’autrui ; la liberté de croire et celle de ne pas croire ; la liberté d’expression religieuse et le prosélytisme ; l’intérêt général et les intérêts particuliers… En un mot, dans « l’espace de la société civile », ce n’est pas le principe de laïcité qui s’applique, mais l’ordre public défini par la loi.


Ainsi, aucune liberté n’est ni générale, ni absolue. Ce principe démocratique de la relativité des libertés est totalement repris dans la Convention européenne, notamment l’art. 9.2 cité. Par exemple, on ne peut invoquer des motivations religieuses pour s’opposer au principe de l’égalité hommes-femmes, à l’IVG, ou aux programmes scolaires enseignant la théorie de l’évolution, car tout cela obéit à un intérêt général supérieur, déterminé par la loi.


A contrario
, le Conseil Constitutionnel, dans la décision du 7 octobre 2010 citée plus haut, précise que la liberté de religion permet la dissimulation du visage « dans les lieux de culte ouverts au public » - puisque, par définition, cela n’y trouble pas l’ordre public.

 

 

3.2 – La laïcité et les élèves des écoles publiques : la loi du 15 mars 2004

Ce texte, aujourd’hui peu contesté, est clairement intitulée : « loi encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ». Pour bien comprendre, il faut faire la différence entre deux situations : celle des agents publics (enseignants, administratifs, personnels divers) et celle des élèves de l’enseignement public.

- Les agents publics ont interdiction d’arborer tout signe ou emblème religieux (sphère publique) –cf. licenciement d’une institutrice stagiaire, pour port du voile islamique.
- Quant aux élèves, ils relèvent de la société civile, et jouissent d’un certain nombre de libertés, dont « la liberté d’expression » garantie par l’article 10 de la loi du 10 juillet 1989 (« loi Jospin »). Cependant, ce sont des citoyens en formation dans le cadre obligatoire du service public « laïc » (Constitution) : à ce titre, ils sont soumis aux règles de « l’ordre public scolaire ».

Ainsi la loi du 15 mars 2004 a réglementé – et non interdit - le port des signes religieux par les élèves : les signes qui ne manifestent pas « ostensiblement une appartenance religieuse » sont donc autorisés – mais ceux-là seulement. Cette loi de 2004, en en fixant les limites, garantit donc une liberté qui, sans elle, varierait d’un établissement scolaire à l’autre.


Voici un extrait du Communiqué du greffier de la Cour européenne des droits de l’homme, 17 juillet 2009, à propos de six affaires d’exclusions scolaires en France pour port de signes religieux ostensibles, sous l’empire de la loi du 15 mars 2004 : tous les plaignants ont été déboutés…

Dans toutes les affaires, l’interdiction faite aux élèves de porter un signe d’appartenance religieuse représentait une restriction à leur liberté d’exprimer leur religion, restriction prévue par la loi du 15 mars 2004 […] poursuivant le but légitime de protection des droits et des libertés d’autrui et de l’ordre public. […]La Cour rappelle l’importance du rôle de l’Etat comme organisateur neutre et impartial de l’exercice des diverses religions, cultes et croyances. Elle rappelle également l’esprit de compromis nécessaire de la part des individus pour sauvegarder les valeurs d’une société démocratique.L’interdiction de tous les signes religieux ostensibles dans l’ensemble des classes en établissements scolaires publics est motivée par la sauvegarde du principe constitutionnel de laïcité, conforme aux valeurs sous-jacentes de la Convention et à la jurisprudence de la Cour.

 

 

Conclusion : sans laïcité, pas de libertés

 

Sachons nous prévaloir de la valeur relative des libertés (« même religieuses »), de la prééminence de la liberté de conscience, et de la consécration ( !) de notre laïcité par la CEDH.Voilà un juge international incontesté : cessons de craindre de passer pour des « laïcards attardés ». Tel est le message que le droit français et européen des libertés fondamentales  permet de faire circuler. 

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© Charles Arambourou et Mezetulle, 2011


Notes   [cliquer ici pour fermer la fenêtre et revenir à l'appel de note]

  1. Voir la présentation de l'auteur et ses autres articles sur Mezetulle.
  2. C’est un organe du Conseil de l’Europe, qui comprend actuellement 47 membres, dont les 27 de l’UE. Ne pas confondre avec la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE, Luxembourg, gendarme de la « concurrence libre et non faussée »).
  3.  Voir notamment sur ce blog La laïcité face au communautarisme et à l'ultra-laïcisme  et la FAQ sur la laïcité (points 4 et 5).


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Par Charles Arambourou
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L'Etat et les religions en Grèce
Où en est la laïcité ?
par Ina Pipéraki

En ligne le 10 mars 2011


Lors du colloque « Etat de la laïcité et du communautarisme en Europe » organisé le 22 janvier 2011 par l'Observatoire international de la laïcité contre les dérives communautaires, Ina Pipéraki a présenté un bilan des rapports entre l'Etat et les religions en Grèce. Elle a bien voulu mettre au point une version de son intervention tout spécialement pour Mezetulle.

Demos et laos : un bref rappel

L’origine étymologique du mot «laïcité» est très instructive. Le terme grec, laos, désigne l’unité d’une population, considérée comme un tout indivisible ; le laïc est l’homme du peuple, qu’aucune prérogative ne distingue ni n’élève au-dessus des autres. L’unité de laos contient en elle-même, simultanément, un principe de liberté et un principe. d’égalité L’unité du peuple conjugue donc la liberté de conscience des individus qui le composent et leur égalité de droits dans les affaires publiques.
StèleDémocratieRedim
On sait que le vocable «démocratie» contient un autre terme, le terme demos, qui recouvre cette fois-ci le peuple entendu comme communauté politique. Démocratie et laïcité, en un sens, renvoient donc à la même idée : celle d’une souveraineté du peuple sur lui-même.
Cette idée est bien figurée par la Stèle de la Démocratie de l'Ancienne Agora à Athènes où l'on voit Demos couronné par la démocratie elle-même et sur laquelle est gravé le décret des Athéniens défendant leur régime contre des éventuelles expressions de tyrannie !

La laïcité est conçue comme l’harmonisation, dans diverses conjonctures socio-historiques, géopolitiques et étatiques, des principes fondamentaux :
· respect de la liberté absolue de conscience et de sa pratique individuelle et collective (distinction des espaces public, civil et intime),
 ·autonomie du politique et de la société civile à l’égard des normes religieuses et philosophiques (séparation des églises et de l’Etat),
·non discrimination directe ou indirecte envers les êtres humains

La puissance publique sera donc «neutre» sur le plan confessionnel. Cette neutralité confessionnelle est à la fois garantie d’impartialité et condition pour que chacun, quelle que soit sa conviction spirituelle, puisse se reconnaître en cette République ou Cité (rappelons-nous la politeia de Platon), dont tous les membres se retrouvent ainsi sur le même pied d’égalité.

Pourtant, la laïcité, du principe philosophique au fait social, reste un immense chantier ! 

La réflexion proposée entend s’affranchir des approches polémiques, et jauger le principe de laïcité, ainsi que l’idéal qui l’inspire, au regard des défis du XXIe siècle, et notamment celui de la mondialisation, qui met en rapports plus étroits les différentes civilisations. Entre l’internationale des capitaux et les replis identitaires des communautarismes, y a-t-il encore de la place pour un monde commun aux hommes ?
C’est dans le cadre d’une telle interrogation que l’on pourra mesurer l’enjeu de l’idéal laïque.

     
Le paysage grec

La Grèce a honoré le  laos plus que nul autre pays, c'est en Grèce que la démocratie et le dialogue ont été inventés (La démocratie athénienne est le premier régime, dans l’histoire des civilisations, qui respecte la liberté et la dignité humaine, les droits du citoyen, et le désir de chacun à participer aux décisions prises. Comment en est-il venu à être considéré aujourd’hui comme « un cas particulier » ?

Pour élucider «le paysage grec» on va examiner les points suivants :


Le statut constitutionnel national

L’article 5 de la Constitution Grecque de 1975 dispose que: «Tous ceux qui se trouvent sur le territoire hellénique jouissent de la protection absolue de leur vie, de leur honneur er de leur liberté sans distinction … de conviction religieuse.» Cette disposition est soulignée par l’article 13.2 qui précise : «toute religion connue est libre et les pratiques de son culte s’exercent sans entrave sous la protection des Lois. Il n’est pas permis que l’exercice du culte porte atteinte à l’ordre public ou aux bonnes mœurs… ».
Pourtant, aux termes de l’article 3.1 de la Constitution grecque, «la religion dominante en Grèce est celle de l’Église orthodoxe orientale du Christ». L’orthodoxie est donc la religion officielle et même s’il n’existe pas d’impôt cultuel, le gouvernement paie les salaires, les retraites et la formation religieuse du clergé, finance l’entretien des églises et accorde une reconnaissance particulière au droit canon orthodoxe.
Pourtant, l’Église orthodoxe de Grèce, qui possède le statut de personne morale de droit public, prétend ne pas être une Eglise d’État mais une Eglise nationale. L’orthodoxie, après la chute de Constantinople en 1453, a joué le rôle de garante de l’identité du peuple grec sous la domination ottomane et a soutenu et entrepris même la guerre d’indépendance (1821-1829). Les Grecs se définissent à la fois comme athées et orthodoxes, ce qui indique que la religion joue pour eux un rôle plutôt culturel et historique, indépendamment des questions de foi. A ce point il faut signaler que ce qui « lie » les Grecs à l’orthodoxie est la guerre de l’indépendance contre l’occupation turque qui a été menée par une organisation qui s’appelait « Filiki Etairia », « l’Association des Amis » dont les chefs étaient également des prêtres et des franc-maçons. En plus, durant l’occupation de 400 ans les prêtres garantirent la continuité de la nation et de la langue.

Les confessions juive et musulmane sont les seules, outre l’Église orthodoxe, auxquelles le droit public grec accorde une personnalité juridique : les autres religions n’en sont dotées qu’en droit privé et doivent créer des entités publiques spécifiques pour pouvoir détenir des biens en leur nom. Cependant, les exonérations de taxe foncière dont bénéficient les organisations religieuses s’appliquent aussi bien aux orthodoxes qu’aux non orthodoxes.

En mai 1998 une centaine d’intellectuels ont signé une pétition pour demander la séparation des Églises et de l’État. Cette tentative fut un échec et fut critiquée avec véhémence par M. Christodoulos, chef de l’église orthodoxe à l’époque. Ce mouvement est toutefois à souligner car il a été ravivé lors du débat concernant la mention de la religion sur les cartes d’identité. Cette obligation mettrait un terme à une obligation contraire aux principes démocratiques ; cette mention fut supprimée finalement en 2000.


La laïcité et l’éducation

En ce qui concerne l’enseignement, l’article 16.2 de la Constitution prévoit : «L’instruction constitue une mission fondamentale de l’Etat et a pour but l’éducation morale, culturelle, professionnelle et physique des Hellènes, le développement d’une conscience nationale et religieuse ainsi que leur formation en citoyens libres et responsables ». La connaissance du patrimoine culturel de l’humanité, sans exclusive, fait partie de la formation du citoyen éclairé comme de l’homme accompli.

En fait, ce qui se pratique en ce moment, après pas mal de démarches auprès du Ministère de l’Éducation, c’est que l’enseignement est orienté plutôt vers un éclairage de la jeunesse concernant l’histoire et la philosophie des principales religions que vers l’instruction proprement dite d’une religion.

Le même concept est mentionné à l’article 13 de la Recommandation de 2007 incorporée à la législation grecque : «L’école est un forum essentiel pour le dialogue interculturel et pose aussi les bases d’un comportement tolérant ; elle peut lutter efficacement contre le fanatisme en enseignant aux enfants l’histoire et la philosophie des principales religions avec mesure et objectivité».
En outre, une acquisition relativement récente fut le fait que les instituteurs de l’enseignement peuvent être de religion orthodoxe ou non orthodoxe.
Le traité de Lausanne de 1923 a octroyé un régime particulier à la minorité musulmane de Thrace occidentale. Le territoire est divisé en trois districts, chacun dirigé par un mufti nommé par le Ministre de l’Éducation nationale et des Cultes ; ces muftis ont juridiction sur leur communauté en matière de droit familial et d’héritage ainsi que sur les questions religieuses.

De nos jours émerge de plus en plus la nécessité d’élaborer une « vraie» laïcité et par conséquent, il est pleinement reconnu que l’éducation religieuse ne devrait pas être obligatoire. De nombreux citoyens actifs ont lutté pour que les enfants aient le choix de ne pas suivre l’enseignement religieux, et pour avoir le droit d’être agnostiques, athées, non croyants ou libres penseurs. Cette lutte a porté ses fruits car il y a quatre ans que l’enseignement religieux n’est plus obligatoire et que  les enfants peuvent en être dispensés, après une déclaration écrite de leur part, ou de la part de leurs parents pour les non majeurs, en expliquant que pour des raisons de liberté de conscience, ils désirent ne pas suivre cet enseignement religieux.

Mais il fallait aller plus loin, et suivant la conception d’une citoyenneté bien émancipée on s’est battus pour l’annulation de la partie de l’explication dans la déclaration écrite ; il est en effet suffisant d’annoncer que l’enseignement religieux n’est pas souhaitable. Ainsi, trois décrets consécutifs (91109/Γ2, 10-7-2008, 10407/Γ2, 4-8-2008, Φ12/977/109744/Γ1, 28-8-2008) issus par le Ministère de l’Éducation nationale et des Cultes ont permis le libre choix, inconditionné et injustifiable des élèves, et/ou de leurs parents, concernant l’enseignement religieux.
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Laïcité et subventions de l’État

L’État grec verse aux églises diverses subventions, et divers privilèges leur sont accordés. À titre d’exemple, les plus représentatifs d’entre eux sont constitués par le caractère inaliénable des biens des patriarcats d’Orient ainsi que des monastères du patriarcat œcuménique ou encore par la non validité de l’usurpation dans les cas des biens des monastères. Il est à souligner que l’arrêt 1161/1983 a admis que les monastères catholiques jouissent également de ce privilège, ce qui tend à démontrer l’ouverture de l’État à la pluralité confessionnelle.

Toutes les religions sont exonérées de nombreux impôts comme ceux sur la propriété immobilière, le revenu, la transmission des immeubles, les donations, les successions. Le Mont Athos jouit quant à lui d’un nombre encore plus grand d’immunités fiscales.

Le statut spécifique du Mont Athos est d’un intérêt très particulier, étant donné qu’actuellement un scandale économique a bouleversé totalement la situation politique et sociale et fait émerger plus que jamais la nécessité d’une séparation définitive entre les Églises et l’État. Il s’agit du scandale «Vatopedi» : depuis plus de trois ans il implique l’Etat grec et le monastère «Vatopedi» dans une douteuse transaction immobilière. Le gouvernement et l’opposition parlementaire aussi bien que l’archevêque Ieronymos - à la tête aujourd’hui de l’église grecque orthodoxe - se sont déclarés sidérés par les révélations faites dans le cadre de cette affaire et ont rappelé leur confiance dans la justice grecque.

Pourtant, aujourd’hui (en fait le 19.1.2011, la Commission Juridique s’est exprimée) on se trouve étonnés et époustouflés devant une justice qui n’a pris aucune décision sur ce sujet et qui a décidé, faisant recours à une loi « avantageuse », la prescription de tout acte criminel dans cette affaire, éventuellement commise par trois ministres qui ont été renvoyés devant la justice, en novembre dernier, par l’Assemblée Nationale, suivant la loi concernant la responsabilité des ministres durant leur mandat. On attend le verdict officiel de la Cour de Cassation vers la fin du mois, mais la décision est déjà prise, suivant un vote 3/2.


Le communautarisme dans l’Europe du XXIe siècle

Le communautarisme apparaît aux Etats-Unis dans les années 1980 ; c’est un courant de pensée contemporain, qui érige la valeur de la communauté (religieuse, sociale, ethnique, culturelle ou politique, linguistique ou même de préférence sexuelle) au même rang que celle de la liberté ou de l’égalité, voire lui accorde une priorité (représentants du courant MacIntyre, Sandel, Taylor, Walter, se référent dans l’ensemble à Aristote et à Hegel).

Pour la plupart des «communautaristes», la communauté précède l’individu non seulement en fait, mais aussi en droit. Dès lors, ils voient dans la recherche du bien commun – dans la quête d’un idéal partagé – une exigence politique tout aussi impérieuse que la défense du droit à la liberté individuelle ; ils ne reconnaissent pas la neutralité et l’impartialité de l’Etat. Pour eux, ce qu’il est politiquement juste de faire est déterminé en référence à un ensemble de valeurs sociales, de sorte que la légitimité des institutions est avant tout traditionnelle. C’est à ce point que s’opposent le plus radicalement les philosophes libéraux, selon lesquels l’Etat ne doit en aucun cas promouvoir une conception morale ou religieuse particulière.

Pour nous républicains, le communautarisme remet en cause l’espace public neutre et empêche l’individu de se définir ou de se redéfinir. Le communautarisme est un terme polémique utilisé en France pour qualifier l’attitude ou, plus généralement le mode de vie d’une communauté minoritaire aux yeux de laquelle les idéaux républicains, égalitaires et laïques devraient s’effacer au nom d’un droit à la différence revendiqué par ces mêmes minorités.

Il faut souligner que l’on confond quelquefois le droit à la différence et le respect de la sphère privée de chacun avec l’absence de respect de la sphère publique ; on confond également la notion de la diversité culturelle et celle de la cohésion sociale.
L’Etat communautaire implique malheureusement une forte auto-valorisation et une tendance à la fermeture sur soi, à ce qui nous est propre ; cela s’oppose à cette même conception du droit à la différence, car aujourd’hui on vit dans un contexte culturel dit « postmoderne » où l’ouverture, et plus particulièrement l’ouverture à autrui, est forcement valorisée.

Le communautarisme ne caractérise pas le paysage grec car la société grecque, jusqu’à très récemment, était plus ou moins homogène ; bien sûr il y a et il y avait des communautés mais pas dans un sens polémique ;  il n’y a pas de revendications particulières en matière de lois en ce qui concerne les différentes religions et les courants culturels, ni en ce qui concerne la restauration ou l’habillement. Pourtant, il y a quelques années, il y a eu un grand flux migratoire et les grecs commencent à apprendre la nécessité d'agir pour que les immigrants soient bien intégrés et que leurs différences soient acceptées. 

Par exemple les décisions concernant l’intégration des Roms sont basées sur un système d’éducation plus tolérant au niveau des justificatifs d’inscription, de leur déplacement, des difficultés qu’ils affrontent afin de suivre régulièrement un curriculum éducatif (deux décrets sortis en août 2010 essaient de régler ce problème ;  Αρ. Πρωτ. Φ3/960/102679/Γ1, 20-8-2010, Αρ. Πρωτ. 114893/Γ2, 14-9-2010).

Finalement en ce qui concerne le pays même, il y a une préférence quelquefois au niveau des régions concernant les cultures et les langues grecques, les idiomes, mais il n’y a pas de mouvements régionalistes ni de tendances de mouvements autonomistes à proprement parler.
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« Le vivre ensemble » dans une crise profonde

En général  dans Europe des 27 on affronte aujourd’hui une situation qui est difficile à gérer, tenant compte de tous ces flux migratoires, de ces mélanges de cultures, que nous Grecs nous avons depuis longtemps acceptés dans notre propre culture. Rappelons-nous l’importance de l’hospitalité dans l’antiquité grecque qui était, à mon avis, une sorte de cosmopolitisme approfondi ; « l’étranger » était toujours accueilli tel qu’il était, avec le plus grand respect de ses habitudes et de ses propres mœurs, et était toujours protégé sous les auspices de «Zeus – Xenios».

Nos sociétés deviennent de plus en plus des sociétés multiculturelles. Or, la formation des citoyens dans de telles sociétés implique nécessairement qu’ils aient appris à vivre ensemble, au-delà d’une simple coexistence, en société, basée sur des compromis fragiles. Ce sont les mêmes individus qui ont été éduqués de façon séparée, dans le fait d’être réciproquement étranger, qui devront à un moment se mettre, pour ainsi dire, autour d’une table et rechercher patiemment ensemble, comme le veut l’idéal démocratique, ce que requiert l’intérêt général.

La question consiste à savoir quel est le garant du lien social : telle ou telle religion, telle ou telle conception culturelle, telle ou telle conception philosophique ou autre chose ? Dans le contexte social, économique, culturel et législatif d’aujourd’hui, la laïcité, couplée avec la valeur clé de la solidarité, sont les seuls garanst d’un " vivre ensemble" harmonieux et viable.

Les gens étranglés par la crise et ses conséquences, qui accentuent les inégalités et l’injustice, réclament des changements radicaux et une meilleure répartition des biens et des richesses, mais aussi une vraie égalité ! Je rappelle aussi le mouvement « Robinhood tax » initié en Angleterre mais qui gagne de plus en plus de terrain dans la conscience des jeunes générations actives. Les gens s’organisent récemment et, à travers internet, très rapidement ; il ne faut pas mépriser l’importance des réseaux sociaux (facebook, twitter et bien d’autres) où un message politique ou autre par le seul clic d’un bouton apparaît à l’écran de milliers, voire de millions de personnes !

La naissance de la démocratie athénienne au Ve siècle avant notre ère peut être considérée, par rapport à un horizon politique au sens large du terme qui va rendre cette réforme possible et nécessaire, comme une crise politique et sociale totale, la stasis. Les citoyens qui régissent leurs affaires sont amenés à réfléchir au meilleur système politique, à la meilleure politeia, c’est-à-dire la meilleure façon de s’organiser pour surmonter cette crise multiple.

Le commerce s’est développé, notamment avec l'apparition de la monnaie au VIe siècle. Ce développement extraordinaire du commerce méditerranéen a eu deux conséquences : la première, c'est que les agriculteurs grecs, peu compétitifs face à ceux de la Grande Grèce (Péninsule italienne + Sicile) dans la mesure où la Grèce est très aride et peu fertile, n'arrivaient plus à vendre leurs produits, et s'endettaient pour survivre. Et pour rembourser leurs dettes, les paysans étaient condamnés à l'esclavage.

Pour répondre à ces deux enjeux, les cités grecques durent revoir leur conception du politique. Ces réformes prirent une voie inédite qui aboutit à un nouveau régime politique : la démocratie. Contrairement à d'autres démocraties, comme les États-Unis ou la République française notamment, la  démocratie athénienne ne naît pas d’insurrections populaires ni de ruptures ou de luttes sous leur forme moderne, elle s'inscrit dans la continuité de la réflexion politique ; elle naît du cœur même de la cité. Ceci peut également expliquer pourquoi le peuple grec ressent ces graves troubles d'aujourd'hui avec une tonalité toute particulière, ce que d’aucuns interpréteront comme une sorte de dessaisissement de leur autorité propre sur leur destin politique issu d'une continuité millénaire.

Que de points communs avec aujourd'hui : nouvelle monnaie, crise économique et sociale. 80 millions de personnes en Europe vivent sous le seuil de pauvreté, suivant le examen annuel juste issue par l’EU en janvier 2011 … est-ce bien le moment de préconiser une réforme européenne ? d’inventer un niveau système de gouvernance ?

Il est incontestable qu’il faut revoir notre concept politique ; il faut que les politiciens trouvent des solutions pour assurer l’unité et la pérennité de la cité ; il faut démontrer que nous citoyens nous avons une grande dynamique.  Résistons alors à ce et à ceux qui nous écrasent, qui « violent » notre dignité humaine, qui « pillent » notre avenir et celui de nos enfants.

L’enjeu est clair : il s’agit de garantir l’avenir de l’Homme ! La question est éthique mais relève aussi d’un réalisme lucide : le monde ne sortira pas de la crise en laissant sur le bord de la route l’essentiel de la communauté internationale. Ces constats doivent fonder notre mobilisation collective, pays riches et pays pauvres, associations et acteurs publics, pour une solidarité neuve, pour une nouvelle notion de « gouverner ».

Soyons solidaires, impliquons-nous dans les règles de justice sociale, luttons contre la pauvreté matérielle et intellectuelle et concevons un nouveau modèle de société, faisons une réforme pareille à celle de l’Age d’Or d’Athènes de Périclès. Une nouvelle façon de gouverner et de se gouverner demande à être inventée, un nouveau modèle économique et social doit être élaboré, une nouvelle reforme européenne, une nouvelle conception du vivre ensemble en société nécessite notre implication et notre travail !
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© Ina Pipéraki, 2011



Références
1.     Ελληνική Δημοκρατία, Υπουργείο Παιδείας και Θρησκευμάτων, «Εγγραφή και Παρακολούθηση Μαθητών Ρομά», Αρ. Πρωτ. Φ3/960/102679/Γ1, 20-8-2010.
 2.     Ελληνική Δημοκρατία, Υπουργείο Παιδείας και Θρησκευμάτων, «Φοίτηση Μαθητών Ρομά», Αρ. Πρωτ. 114893/Γ2, 14-9-2010.
 3.     Ελληνική Δημοκρατία, Υπουργείο Παιδείας και Θρησκευμάτων, «Λειτουργία σχολείων για το σχολικό έτος 2009-2010», Αρ. Πρωτ. Φ3/915/93640/Γ1, 3-8-2009.
 4.     Ελληνική Δημοκρατία, Υπουργείο Παιδείας και Θρησκευμάτων, «Απασχόληση Μαθητών», Αρ. Πρωτ. Φ12/977/109744/Γ1, 28-8-2008.
 5.     Ελληνική Δημοκρατία, Υπουργείο Παιδείας και Θρησκευμάτων, «Ρύθμιση Μαθητικών Θεμάτων», Αρ. Πρωτ. 10407/Γ2, 4-8-2008.
 6.     Ελληνική Δημοκρατία, Υπουργείο Παιδείας και Θρησκευμάτων, «Ρύθμιση Μαθητικών Θεμάτων», Αρ. Πρωτ. 91109/Γ2, 10-7-2008.
 7.    «De la diversité culturelle au dialogue interculturel»,  Culture et Recherche, n° 114-115, Hiver 2008.
 8.     Fondation pour l’innovation politique, Ce que change le Traité de Lisbonne, Quadrige/ puf, Paris Juin 2008.
 9.    Assemblée Parlementaire, Conseil de l’Europe, «État, Religion, Laïcité et Droits de l’homme», Recommandation 1804, 2007.
 10.    Assemblée Parlementaire, Conseil de l’Europe, «État, Religion, Laïcité et Droits de l’homme», Document 11298, 8 Juin 2007, Rapport: Commission de la culture, de la science et de l’éducation, Rapporteur : M. Lluís Maria de Puig, Espagne, Groupe socialiste.
 11.    Charles Porset et Cécile Révauger (textes réunis par), Franc-maçonnerie et Religions dans l’Europe des lumières, Collection «Champions Classiques», Série « Essais », Éditions Honoré Champion, Paris 2006.
 12.    Antonios Xatzopoulos, L’éducation religieuse dans les écoles de la minorité de Thrace occidentale, Essai, Avril 2006.
 13.    Assemblée Parlementaire, Conseil de l’Europe, «Éducation et  Religion», Recommandation 1720, 2005.
 14.    Assemblée Parlementaire, Conseil de l’Europe, «Éducation et  Religion», Document 10673, 19 Septembre 2005, Rapport: Commission de la culture, de la science et de l’éducation, Rapporteur : André Schneider, France, Groupe du parti populaire européen.
 15.    Yves Charles Zarka (dirigé par), Faut-il réviser la loi 1905 ? La séparation entre religions et État en question, Collection Intervention Philosophique, Éditions puf, Paris Mars 2005.
 16.    Jean Baubérot (éd.), La Laïcité à l’épreuve. Religions et libertés dans le monde, Encyclopædia Universalis France S.A., 2004.
 17.    Jean-Michel Reynaud et Alain Simon, Laïcité, la croix et la bannière , Editions Bruno Leprince, 2005.
 18.    Jean-Michel Reynaud,  Laïcité, centre de l’Union, Editions Bruno Leprince, 2003.
 19.    Henri Pena-Ruiz, Qu’est-ce que la Laïcité ?, Collection Folio/Actuel, Gallimard 2003.
 20.    Maria-Dominique Charlier-Dagras, La Laïcité française à l’épreuve de l’intégration Européenne. Pluralisme et convergences, Collection Logiques Juridiques, L’Harmattan, 2002.
 21.    Guy Haarscher, La Laïcité, «Que sais-je ?»,  Éditions puf, Paris 1996. [ Haut de la page ]
 22.    Catherine Kintzler Qu'est-ce que la laïcité ?, Paris : Vrin, 2008.
 23.    Luc Ferry La révolution de l’amour : pour une spiritualité laïque, Editions Plon, Septembre 2010.
 24.    Ina Pipéraki, « Comment les Grecs vivent-ils la crise actuelle ? » ,  Mezetulle, Blog-revue de Catherine Kintzler, 6 novembre 2010.

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Par Ina Pipéraki
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Mythes antirépublicains, laïcité et communautarisme
(Qu'est-ce que le communautarisme ?)
par Catherine Kintzler

En ligne le 24 février 2011


Le personnage du républicain « laïcard franchouillard » est un grand classique du roman antirépublicain. Ce mythe n'a aucun fondement conceptuel, mais il s'incarne dans une caricature et donne naissance à des fantasmes dont les effets sont bien réels. Le franchouillard et le multiculturaliste se confortent l'un l'autre en construisant de toutes pièces leur objet fantasmatique commun que les uns révèrent et que les autres abhorrent : « les musulmans », comme s'il s'agissait d'un bloc identitaire unifié. Ce faisant, tous deux confondent le communautaire et le communautarisme. Il importe de rappeler que la laïcité, qui s'oppose au communautarisme politique, n'a rien contre les communautés d'association, car toute communauté n'est pas communautariste. Il faut donc se demander ce qu'on entend au juste par communautarisme.
(Intervention au colloque de l'Observatoire international de la laïcité contre les dérives communautaires « État de la laïcité et du communautarisme en Europe », 22 janvier 2011)


1 - Portrait-robot du républicain laïcard franchouillard

Je commencerai par dresser le portrait-robot du républicain laïcard franchouillard tel que le présente le roman anti-républicain.

1.Il considère que la France est la seule république au monde et pour définir la laïcité il se limite à la référence franco-française, plus particulièrement à la III République. Comme j'ai commencé mon livre Qu'est-ce que la laïcité ? en montrant que c'est faux du fait que la référence à la pensée anglaise classique est nécessaire pour rendre intelligibile le concept de laïcité, je ne perdrai pas mon temps à démolir ce mythe (1).
2.Il se fait une notion rigide et antireligieuse de la laïcité, qui se réduit pour lui à l'opposition public / privé, opposition qu'il interprète de manière restrictive, la liberté religieuse étant à ses yeux cantonnée à l'espace intime. Tout le reste est pour lui soumis à un « nettoyage » sévère... mais il s'en prend presque exclusivement aux musulmans.
3.Il a en horreur toute particularité, il pourchasse la diversité, c'est un « équarrisseur » qui sous prétexte d'universalisme impose une culture uniformisée. Il considère comme suspecte et menaçante toute existence de communauté. Il fétichise la différence entre le civil et le politique, qu'il présente comme une opposition conflictuelle : son propos consiste à nier le civil au profit du seul politique. On ne peut pas à ses yeux être à la fois une personne membre de la société civile et un citoyen : il faut choisir.


2 - Une caricature et deux dérives symétriques

Cette caricature hélas existe, nous la connaissons sous une forme groupusculaire, à laquelle l'opération saucisson-pinard a permis d'effectuer sa jonction avec une récupération de plus grande ampleur qui fait grand bruit ces derniers temps. Il faut ajouter que l'opération ne serait pas aussi brillante si elle n'avait été alimentée de longue date par la naïveté de la bienpensance multiculturaliste adoptée par des politiques – tant de gauche que de droite – profondément ignorantes de la laïcité (je n'ose pas dire : profondément hostiles à la laïcité).

Ce mythe franchouillard n'a aucun fondement conceptuel, mais il donne naissance à des fantasmes dont les effets sont bien réels. Le  franchouillard et le multiculturaliste se font face, se confortent l'un l'autre en construisant de toutes pièces leur objet fantasmatique commun que les uns révèrent et que les autres abhorrent : « les musulmans » comme s'il s'agissait d'un bloc identitaire unifié.

Il faut donc sans cesse rappeler que la laïcité ne se confond, ni avec un « nettoyage » des manifestations religieuses de tous les espaces, ni avec une acceptation de ces mêmes manifestations partout. On doit sans cesse dénoncer ces deux dérives symétriques et complices.

A cet effet il est nécessaire dissocier l’espace de constitution du droit et des libertés (domaine de la puissance et de l’autorité publiques rendant les droits possibles – il inclut notamment l'école publique) d’avec celui de leur exercice (espace civil ouvert au public et espace privé de l'intimité).
Sans cette distinction, la laïcité perd son sens : c’est précisément parce que la puissance publique et le domaine qui lui est associé s’astreignent à la réserve en matière de croyances et d’incroyances que les libertés d’expression, d’opinion, etc. peuvent, dans le respect du droit commun, se déployer dans la société civile sous le regard d’autrui (par exemple : la rue, le métro, une boutique, un hall de gare...) et dans l’espace de la vie privée à l’abri du regard d’autrui. Ce déploiement s'effectue conformément au droit commun qui certes protège les religions, qui les protège aussi les unes des autres, mais qui protège tout autant le fait de n'avoir aucune religion. Il faut que l'exercice de toutes ces libertés ne soit jamais contraire au droit d'autrui.

Autrement dit, le régime de laïcité articule le principe de laïcité avec le principe de tolérance ou de libre affichage.
La dérive multiculturaliste bienpensante (attention je n'ai pas dit « multiculturelle » car la société est multiculturelle, c'est un fait) consiste à abolir la laïcité du domaine de l'autorité publique, ce qui revient à « communautariser » l’ensemble de la société.
La dérive symétrique, une sorte d’extrémisme laïque, consiste à exiger que le principe d’abstention qui règne dans le domaine de la puissance publique s’applique aussi dans la société civile : on prive alors celle-ci tout simplement d’une de ses libertés fondamentales, la liberté d’expression.
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3 - Pourquoi le mythe d'un républicain laïque allergique à la notion de communauté est-il si tenace ?

L'association républicaine laïque, suppose la non-appartenance : elle ne repose sur aucun lien préalable, qu'il soit religieux, social, ethnique, etc. C'est un minimalisme. Cela ne signifie pas qu'elle doive éliminer toute appartenance comme lui étant contraire. Cela signifie qu'elle n'a pas besoin de ces références pour se construire et pour se maintenir. La citoyenneté elle-même n'est pas pensée comme une appartenance. C'est cela qui fonde la distinction entre l'ethnique et le politique.

Seulement, ce que le roman antirépublicain oublie, c'est que tous les États de droit pratiquent cette distinction, à des degrés divers. Dans tout État de droit, l'association politique se forme de manière historique et réfléchie, elle n'est pas spontanée, elle n'est pas dictée par une norme qui lui serait extérieure. Aujourd'hui, et ce n'est pas la première fois dans notre histoire, on tente de nous imposer une conception ethnique de la nation. Il faut être très ferme sur la thèse de la formation politique, historique et critique de la nation. En recevant la nationalité française, mon grand-père immigré d'origine italienne n'a pas reçu sur la tête « nos ancêtres les Gaulois » : il a choisi d'avoir pour ancêtres spirituels les vainqueurs de la Bastille et les auteurs de la Déclaration de 1789. Cette filiation-là ne passe pas par le sang, ni par une assimilation fusionnelle : elle s'acquiert, et cela est vrai pour tous, immigrés ou non.

L'association politique laïque opère la distinction entre l'ethnique et le politique conformément au concept de laïcité, qui suppose que le corps politique ne repose sur aucun lien qui lui soit préalable ou extérieur.
Elle considère que le droit de l'individu est toujours fondamental, prioritaire sur tout droit collectif – et qu'un droit collectif n'a de sens que s'il accroît le droit de l'individu. On voit bien la conséquence sur la notion même de « droit des communautés ». On peut appartenir à une communauté, on peut s'en détacher sans craindre de représailles. On peut être « différent de sa différence »(2), échapper aux assignations différentialistes qui vous clouent à une identité que vous n'avez pas choisie ou dont vous rejetez certaines propriétés.

Une république laïque est ce que les logiciens appelleraient une classe paradoxale (3) : un ensemble d'éléments qui ne se rassemblent qu'en vertu de leur singularité, de ce qui les fait différer. Dans une telle association politique, le droit d'être comme ne sont pas les autres non seulement est assuré, mais il est au principe de l'association. Le seul but de l'association politique est l'existence, la préservation et l'extension des droits de chaque individu, pris singulièrement. Tout autre but est récusable.
Aussi devons-nous faire attention lorsque nous parlons du « vivre-ensemble » : c'est précisément parce que la république laïque assure d'abord le vivre-séparément qu'elle peut assurer mieux que toute autre le vivre-ensemble.
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 4 - Qu'est-ce que le communautarisme ?

Cela entre-t-il en conflit avec la notion de communauté ? Oui, si et seulement si une communauté bascule dans le communautarisme. Et le mythe antirépublicain fait comme s'il y avait coïncidence entre le communautaire et le communautarisme : au fond, le mythe antirépublicain, volontiers relayé par une gauche bienpensante, adopte ici une thèse familière à l'extrême-droite.

Il nous faut donc poser la question permettant de distinguer le communautaire et le communautarisme : toute communauté est-elle nécessairement communautariste ? La réponse est non. Cette réponse montre bien que la république laïque ne combat que le communautarisme, et qu'elle n'a rien contre les communautés.

Toute communauté n'est pas communautariste
S'assembler en vertu de ressemblances, d'affinités, d'origines, de goûts, de tout caractère commun, c'est former communauté. Il existe des associations culturelles, des associations cultuelles, des associations non-mixtes, des associations philosophiques, des associations de gens qui ont les cheveux roux ou qui mesurent plus de 1,75m... Cela est non seulement permis en république laïque, mais c'est encouragé, pourvu que rien ne contrarie le droit commun : les grandes lois sur les associations donnent un cadre juridique à ces communautés. On sait peu, par exemple, que le développement des langues régionales n'a jamais été aussi important que sous la III République, grâce à des petites académies qui ont profité de cette législation : le mythe antirépublicain n'aime pas qu'on lui rappelle cela.
A partir de quand peut-on parler de communautarisme ? (4)

Le communautarisme social
Une première forme de communautarisme repose sur l'exercice d'une pression sociale négatrice de la liberté des individus. Elle consiste à considérer qu'un groupe jouit d'une sorte de « chasse gardée » non seulement sur ses membres mais sur tous ceux qu'il estime devoir le rejoindre. Imaginons une association de roux qui considérerait que tous les roux n'adhérant pas à l'association, ou n'observant pas ses usages, sont des traîtres, des renégats et qui le leur ferait savoir par des brimades...

Transposée à d'autres domaines, on voit bien que ce qui accompagne cette forme de communautarisme social, c'est l'apostasie. Voilà comment, par exemple, Mohamed Sifaoui est menacé de mort par les intégristes islamistes. Voilà comment une jeune fille, dans certains secteurs, et pourvu qu'elle soit « étiquetée » par son apparence ou autre chose, aura des ennuis si elle ne porte pas une certaine tenue vestimentaire. Voilà comment la même jeune fille ou d'autres seront « invitées » à se marier sans qu'on tienne compte de leur souhait. Voilà comment on entend des gens déclarer qu'ils ne veulent pas être enterrés à côté de Juifs « et encore moins d'athées » (5).

Le communautarisme politique
A partir de là, et si on laisse ce type de communautarisme social exercer des représailles impunément – si on ne protège pas les individus, si on sacralise la vie en commun sans discernement, si on n'est pas ferme sur le droit fondamental à vivre séparé – se développe inévitablement la deuxième forme : le communautarisme politique.

Elle consiste à ériger un groupe en agent politique, à vouloir pour lui des droits et des devoirs distincts des droits et devoirs communs à tous. On peut donner comme exemple la revendication de « corsisation des emplois ». Autre exemple : les quotas, la revendication de « représentation » politique sur la base exclusive d'une particularité collective. Entendons-nous bien : des propositions communautaires peuvent alimenter le débat politique ou même inspirer un programme politique (par exemple celui d'un parti), mais elles ne peuvent pas, ce faisant, ériger une portion du corps politique en autorité séparée ni privilégier une portion des citoyens sur la base d'une particularité ; la loi est la même pour tous, les prérogatives ou distinctions qu'elle accorde à tel ou tel sont accessibles en droit à tous.

Le fondement des États de droit, c'est que le corps politique est formé uniquement par des individus. Leur pari, c'est qu'on peut et qu'on doit transcender la vision morcelée et tribale de la société : c'est qu'on peut et qu'on doit unifier par une loi commune reposant sur des principes universels cette mosaïque qui nécessairement tend vers un régime maffieux.

Le communautarisme politique c'est l'officialisation de la différence des droits : elle peut prendre le nom soft d'équité (« chacun et surtout chacune à sa juste place »), elle peut prendre le nom soft de « discrimination positive » ou d' « accommodement raisonnable », mais il s'agit toujours d'établir des privilèges et corrélativement des handicaps. C'est la rupture de l'égalité des droits.
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5 - Comment lutter contre le communautarisme politique ?

Parmi les États de droit, ceux qui s'en tiennent à un régime de tolérance (toleration) sont moins bien armés qu'une république laïque pour combattre cet émiettement politique qui inévitablement favorise l'affrontement entre communautés (quand il ne l'organise pas). Le problème de la République française ce n'est pas qu'elle est désarmée, c'est que les politiques ne se saisissent pas des armes et qu'ils manquent de volonté, parce que trop souvent ils s'inclinent devant les demandes communautaristes.

Ajoutons que les armes juridiques ne sont rien sans une politique résolue de maintien et de développement des services publics. Par exemple, si on abandonne la protection sociale publique, inévitablement on passe le relais à d'autres structures, parmi lesquelles les associations cultuelles. La marchandisation des services publics est une politique qui encourage la communautarisation. Là encore, les politiques ne sont pas assez vigilants – et ils sont même souvent les agents de ce démantèlement anti-laïque.

A nous de les réveiller. Je le ferai à ma manière en vous proposant un discours, une sorte de prosopopée. Voici ce que j'imagine que la République laïque dit à tous ceux qui sont tentés ou menacés par le communautarisme.

1° Si vous avez un culte ou une coutume, vous pouvez les pratiquer librement et les manifester, pourvu que cette pratique et cette manifestation ne nuisent à aucun autre droit. Vous pouvez même leur donner une forme juridique.
2° Si vous n'avez pas de culte ni de coutume ou si vous voulez vous défaire de ceux qui vous ont été imposés, la loi vous protège : « la République assure la liberté de conscience » éventuellement contre ceux qui tenteraient de vous contraindre à une appartenance particulière. Vous pouvez librement changer de religion, changer de communauté, vous pouvez librement vous détacher de toute communauté et vivre comme le promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau.
3° En revanche, si vous tentez d'ériger une religion, une appartenance, en autorité politique (si vous essayez de faire en sorte qu'elles deviennent une loi), si vous considérez qu'une partie de la population est tenue d'adhérer à une appartenance, qu'elle est une « chasse gardée » pour vous et ceux que vous considérez être les « vôtres », alors vous trouverez la loi en face de vous : vous n’avez aucun droit à forcer une personne à appartenir à une communauté. Aucun dieu, aucune foi, aucune appartenance autre que la participation au corps politique – qui n'est pas une appartenance mais un consentement raisonné - ne peut dicter sa loi à la République française. C'est précisément à ce prix qu'elle garantit la liberté de conscience et la liberté de culte à toutes les personnes qui vivent sur son territoire.


6 - Se dépayser : le déraciné est le paradigme du citoyen

Ce modèle de « déracinement » est l'application même du principe de laïcité au citoyen, c'est une espèce d'alchimie qui élève l'homme vers le citoyen, car le déraciné est le paradigme du citoyen. Cela ne se fait pas tout seul. Et pour ceux qui ont la chance d’être encore très jeunes, il s'effectue dans un lieu particulièrement concerné par la laïcité : l'école de la République. L'école républicaine est elle-même un paradigme pour comprendre le processus qui conduit à la citoyenneté.

L'école est en effet un lieu où, pour apprendre, on se dépayse, où on se libère de son environnement ordinaire. C'est vrai pour l'enfant d'agriculteur, pour l'enfant d'ouvrier, pour l'enfant de chômeur, pour l'enfant de cadre supérieur. En devenant élève, chaque enfant vit une double vie. En effet, pour apprendre, il faut faire un pas à l'extérieur et en deçà des certitudes.

Exemple particulièrement intéressant en rapport avec notre sujet : la langue. Apprendre la langue française à l'école, c'est apprendre une langue étrangère. Ce n'est pas la langue qu'on parle à la maison, et cela devrait être la même chose pour les petits  locuteurs Français eux-mêmes : la découverte et la ré-appropriation d'une langue qu'ils croient savoir. Voilà pourquoi il faut faire de la grammaire, et lire les poètes.

Ce qui est vrai de la langue française est vrai des langues dites régionales : vouloir les réserver à des « natifs » ou leur donner la priorité dans son enseignement, c'est du communautarisme. Jamais Frédéric Mistral n'a considéré que le provençal devait être la chasse gardée des Provençaux. Aussi a-t-il composé un magnifique Dictionnaire (6). Aussi a-t-il traduit sa Mireille dans une langue d'oïl superbe. Et j'en reviens donc à ma proposition, qui sera ma conclusion : il faut lire les poètes.

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© Catherine Kintzler, 2011


Notes   [cliquer ici pour fermer la fenêtre et revenir à l'appel de note]

  1. Les lecteurs de Mezetulle trouveront un aperçu de cette analyse dans l'article Secularism and French politics.
  2. J'emprunte cette expression à Alain Finkielkraut.
  3. Concept développé par Jean-Claude Milner dans Les Noms indistincts, Lagrasse : Verdier, 2007 (2 édition), chap. 11.
  4. Sur la formation du communautarisme et ses effets, on lira avec profit l'ouvrage de Julien Landfried Contre le communautarisme, Paris : A. Colin, 2007. Recension sur Mezetulle.
  5. Le Parisien, 30 mai 2009, p. 9. Voir l'article sur Mezetulle.
  6. Frédéric Mistral Lou Tresor dóu Felibrige, Dictionnaire provençal-français embrassant les divers dialectes de la langue d'oc moderne (1878), en ligne sur Lexilogos.

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Par Catherine Kintzler
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L’enseignement philosophique
au péril de l’innovation pédagogique
La philosophie en maternelle, en Seconde et la réforme du Lycée
par Guy Desbiens

En ligne le 28 février 2011

Que la philosophie bénéficie aujourd’hui d’un certain succès auprès de l’opinion et des décideurs politiques, à la condition néanmoins que ses pratiques soient développées et valorisées en dehors de son enseignement dans les classes Terminales et de l’Université, devrait engager à la plus grande vigilance. Les expérimentations de « nouvelles pratiques à visée philosophique », à l’intérieur ou à l’extérieur de l’institution, sont déjà en fait très anciennes : « cafés philosophiques », « ateliers philo » en maternelle, en Collège, en SEGPA et au Lycée professionnel, etc. La sortie du film Ce n’est qu’un début et les déclarations récentes de Luc Chatel à l’UNESCO, concernant l’initiation à la philosophie en Seconde, méritent qu’on s’interroge non seulement sur l’opportunité de tels enseignements, mais encore sur la conception qui en est présupposée.
Article paru dans La Quinzaine universitaire n°1332 du 12 février 2011, avec les remerciements de Mezetulle pour l'autorisation de reprise.

Il est assez  paradoxal d’estimer, comme on le fait aujourd’hui, qu’il n’est pas prématuré d’introduire la philosophie dès les premières années de l’École, et de déplorer par ailleurs que cette discipline soit enseignée sans préparation en classe Terminale. Tantôt la philosophie est jugée accessible pour tous dès le plus jeune âge, tantôt elle est réputée trop exigeante et trop abstraite pour pouvoir intéresser de futurs bacheliers ! C’est que le discours tenu sur la philosophie renvoie à certains présupposés implicites sur le statut de son enseignement, ses modalités et sa finalité. Et puisque c’est l’idée même de notre enseignement qui en jeu, et donc sa raison d’être, nous serons, en tant que professeur de philosophie, sans indulgence avec des pratiques dont on proclame indûment le caractère philosophique.

1 - Un projet idéologique

Le film Ce n’est qu’un début de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier, sorti le 17 novembre 2010,  retrace un type d’expérimentation, avec des enfants de 3 à 4 ans, qui s’est développée en France depuis quelques années et qui est inspirée d’une pratique mise en œuvre aux États-Unis à la fin des années soixante par Matthieu Lipman. Il s’agirait de développer un certain nombre de « compétences réflexives dès le plus jeune âge » en habituant les enfants à exercer leurs « capacités d’expression », « d’esprit critique » sur « des grandes questions philosophiques » (la liberté, la mort, l’amour, etc.), sans leur fournir de réponse. Ces pratiques permettent d’instaurer un cadre d’échange et de mise à distance du professeur dont le rôle est d’animer le groupe « pour que les enfants s’auto-régulent et apprennent le respect de l’autre » sans qu’il y ait de notion d’échec, de jugement, d’évaluation : on comprend le succès de ces expérimentations auprès de certains pédagogues et spécialistes des sciences de l’éducation.

On y prête néanmoins à la philosophie toutes sortes de vertus : développement du langage, apprentissage spontané du raisonnement, découverte du débat démocratique chez des enfants qui, faut-il le rappeler, n’ont pas encore l’âge de raison. S’agit-il encore d’ailleurs de philosophie pour cette seule raison que les questions abordées s’apparentent à des thèmes philosophiques, alors qu’aucune « orientation normative » ne peut être donnée s’agissant du contenu des réponses ? Ce qui d’ailleurs ne serait guère souhaitable avec un tel public ! Rappelons l’évidence : il revient à d’autres enseignements de servir les priorités de l’École primaire, le Français pour la lecture et l’écriture, les Mathématiques pour le calcul, etc. La maîtrise du langage, et à l’intérieur de celui-ci la conscience de certaines distinctions de significations, l’aptitude au raisonnement, sont des conditions préalables pour donner à l’expression la rigueur sans laquelle il devient grotesque de prétendre philosopher.

Ces pratiques sont aussi, fait inquiétant, développées par des structures étrangères à l’institution, et même si elles bénéficient du soutien actif de l’UNESCO qui y voit une « école de la liberté », leur généralisation impliquerait cependant de modifier profondément la perception du rôle des élèves et des enseignants dans leur relation pédagogique. Et c’est donc une autre idée de l’enseignement qu’autoriserait cette fausse générosité qui prétend respecter l’enfant mais qui, en réalité, osons le dire au risque de susciter l’indignation, l’instrumentalise pour justifier, consciemment ou non, son utilisation idéologique. Les meilleures intentions et les bons sentiments n’excluent pas la plus grande prudence, sans laquelle toute erreur pédagogique devient ici une faute contre l’enfant. Mais de tels scrupules sont-ils encore possibles pour ceux qui adoptent une démarche ayant à leurs yeux l’évidence de son bien-fondé ? Les promoteurs de ces nouvelles pratiques prétendent découvrir « la spontanéité, le bon sens et un incroyable esprit citoyen ». Il y a pourtant des innocences faussement ingénues et les enfants peuvent eux aussi véhiculer les stéréotypes dominants d’une époque. Ce sont donc les préjugés de notre société adulte que l’on pense retrouver, avec un certain enthousiasme, comme des vérités premières qui s’exprimeraient naturellement dès le plus jeune âge.

Certaines dérives ne sont pas impossibles et de fait certaines de ces pratiques peuvent placer l’animateur dans une position de domination et lui permettre de recourir à des procédés de manipulation au sein d’un groupe d’individus très jeunes. Il nous semble intolérable que l’institution se rende coupable de ce qui relève de certaines formes d’endoctrinement.


2 - Le modèle du « débat démocratique »

Luc Chatel a annoncé, lors de la journée mondiale de la philosophie organisée par l’UNESCO, la mise en place d’un enseignement anticipé de la philosophie au Lycée. Il s’agirait encore une fois d’une « expérimentation », prévue par publication de la circulaire de rentrée de 2011, autorisant les professeurs de philosophie à intervenir en ECJS de la Seconde à la Terminale, pour une partie de l’année scolaire, ainsi que dans les « enseignements d’exploration » ou dans « l’accompagnement personnalisé » conformément à l’autonomie des établissements scolaires et suite aux propositions du Conseil pédagogique.

Il n’y a donc pas lieu de se méprendre sur la nature et le sens de ce type d’enseignement qui, en raison de ses modalités relatives à son volume horaire, son public, ses programmes, ne peut aucunement constituer une propédeutique à la philosophie telle qu’elle est enseignée en Terminale. Cette initiative n’a donc qu’un effet d’annonce, mais elle correspond cependant à une demande sociale très particulière qui réclame un autre enseignement de la philosophie. C’est ainsi que dans une lettre du 11 janvier 2011, la FCPE et de l’UNL ont pu rappeler au Ministre de l’Éducation nationale leurs exigences vis-à-vis d’un enseignement qui, de leur point de vue, « devra impérativement se concevoir comme une formation des élèves à la réflexion à partir de leurs questions sur la vie, sur le monde, sur l’actualité dans un climat où ils peuvent découvrir l’écoute mutuelle et le respect de leurs opinions ». On peut y lire également leur désapprobation à l’égard d’un « enseignement docte des théories philosophiques suivant un programme indigeste » ! On ne peut le dire plus clairement : ces organisations de parents d’élèves et de lycéens appellent de leurs vœux un enseignement philosophique réduit à l’organisation de débat d’opinions et ne dissimulent pas leur mépris à l’égard des œuvres et des auteurs. Il serait désolant que le Ministère cède à de telles pressions et nous voyons dans cette démagogie la caricature mortelle de la philosophie.

Rappelons en effet que la réflexion philosophique repose sur une culture, celle qu’elle implique et celle à laquelle elle donne accès, laquelle fait de plus en plus défaut à des élèves qui, pour cette raison, sont hostiles au savoir et à la pensée. Nous estimons ensuite que la prétendue difficulté qu’on dénonce souvent à propos de la philosophie est, en réalité, l’indice d’une rigueur intellectuelle qui en fait une discipline rationnelle. Nous affirmons enfin que la philosophie ne saurait former, comme on le réclame, à l’esprit critique sans l’exigence d’une vérité, s’actualisant dans un discours argumenté, qui exclut par là toute forme de relativisme.


3 - Sens commun et philosophie

Hegel avait déjà dénoncé, dans un texte intitulé Comment le sens commun comprend la philosophie, ce préjugé qui consiste à récuser la philosophie en pensant se réclamer d’elle. Il reprochait ainsi au sens commun, qui la condamne sans la comprendre, de « faire de sa conscience empirique le principe de sa spéculation », alors que les philosophes posent « comme réel ce [qu’ils doivent] penser comme nécessaire ». La philosophie est une démarche d’appropriation, par le doute et l’esprit critique, d’une vérité qui est connue comme telle parce qu’on a des raisons fondées de penser qu’elle ne peut être autrement. C’est précisément le contraire du débat d’opinion, auquel on exhorte aujourd’hui les professeurs de philosophie, dans lequel chacun prendrait librement la parole pour exprimer ce qu’il pense spontanément quelles que soient les raisons pour lesquelles il le pense.

Non pas que la philosophie exclue le dialogue : elle est plutôt un dialogue authentique ! Elle n’est pas cette fausse tolérance qui consiste à s’entendre sur le fait qu’on ne peut jamais s’entendre : elle invite aux vrais désaccords plutôt qu’à un faux consensus dans le quel chacun s’en tient à son opinion et estime que toutes les pensées se valent. Ce relativisme, inconséquent dans ses propres présupposés, ne produit qu’un semblant de démocratie. Et finalement, à voir de la philosophie partout, on risque de ne plus la trouver nulle part. Les diverses expérimentations, les innovations pédagogiques ne sont absolument pas neutres : elles présupposent une modification du rôle de l’enseignant, qui n’est plus perçu comme détenteur d’un savoir, mais qui devrait se contenter de créer une espace de pseudo-liberté, celui de la discussion et de l’échange, sans intervenir sur le contenu puisqu’il n’y aurait plus en ce domaine, nous dit-on,  aucune réponse vraie ou fausse.

Ces « nouvelles pratiques à visée philosophique » semblent donc s’instituer à partir d’un contresens sur la nature d’un enseignement authentiquement philosophique, au moment crucial de la mise en place de la réforme du Lycée, dont le principal effet sera d’amputer les horaires de cours proprement dits et de fragiliser en outre les séries générales. C’est pourquoi les professeurs de philosophie demeurent majoritairement attachés à un véritable enseignement de cette discipline en classe Terminale, formant à la dissertation et à l’analyse des textes, conditionné pour cela par des horaires conséquents et garanti par un programme cohérent : ils ne pourront, également, que dénoncer le plus vivement de telles dérives.

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© Guy Desbiens et La Qinzaine universitaire, 2011.

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