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Politique, société

Professeurs désespérés : un déni de civilisation
A la suite du suicide de Lise B., professeur, dans la cour d'un lycée de Béziers
par Marie-Claude Perrin-Faivre (1)

En ligne le 22 octobre 2011


A la suite du suicide du professeur de mathématiques Mme Lise B. dans la cour d'un lycée de Béziers le 13 octobre dernier, Mezetulle a reçu un texte magnifique et bouleversant, signé M.C. Perrin-Faivre. Ce texte, que je publie ci-dessous (et que l'on trouve aussi sur le forum neoprofs), est plus qu'un témoignage. C'est plus qu'une lettre : c'est une réflexion en forme de prosopopée sur une parole de Lise B. dont il ne prétend nullement délivrer un message post-mortem, mais qu'il élève à sa dimension tragique.
Ce n'est pas en effet simplement Lise B. que le texte fait parler, c'est, à travers sa transfiguration par l'écrit, la voix de milliers de professeurs, leur hurlement qu'il fait entendre. Sa forme littéraire lui permet non seulement d'échapper à tout soupçon de « récupération » mais elle dit bien plus fort que ne le ferait un cas particulier de désespoir, précisément parce qu'elle s'inscrit dans l'ordre de la littérature, toute la désespérance d'une mission méprisée et la douleur devant un déni de civilisation.

« Je le fais pour vous… » … a dit notre collègue, Lise B. professeur de Béziers, qui, en proie à un désespoir absolu, s’est immolée dans la cour de son lycée.

Qui, « vous » ?

Vous, chers élèves, dont je ne cherche pas à me faire aimer avant toute chose, car je veux rester sourde à la cote d’amour censée mesurer ma valeur au sein de la « communauté éducative ». Vous ne serez jamais, pour moi, « les gamins » dont il est question dans les salles des « profs », car je ne serai jamais ni votre mère, ni votre copine.

Mais savez-vous encore la différence entre un professeur, une mère et une copine ? Ce n’est pas un père trop souvent absent, irresponsable ou immature lui-même, très souvent votre meilleur copain, qui vous l’apprendra !

Oui, je continuerai à réclamer le silence en début de cours et à vous laisser debout tant qu’il ne sera pas de qualité. Ce n’est pas là volonté militariste de vous humilier, mais condition nécessaire à mon enseignement : délimitation d’un espace, la classe, où l’on doit entendre la parole d’autrui : celle des grands auteurs dont les textes que nous lisons font entendre la voix, respect de la mienne, simple passeuse de savoir, chargée de structurer votre… parole, afin que vous puissiez, à votre tour, vous faire entendre et être pris au sérieux, respect de la voix de vos camarades qui s’exercent à formuler leur pensée.

Mais veut-on encore vous apprendre à penser ?

Oui, je continuerai à faire la chasse aux portables et aux i-Pods en cours pour les mêmes raisons.

Oui, je sanctionnerai, autant que mes forces me le permettront – mais il ne faut préjuger de rien, l’usure gagne – vos retards systématiques, votre désinvolture, vos comportements égocentriques, insolents, agressifs et insultants, car je suis un être humain, nanti d’un système nerveux qui n’est pas à toute épreuve, mais conserve le sens de la dignité, de la mienne comme de la vôtre.

Non, je ne ferai pas de stage pour apprendre à « gérer les conflits » et mon propre stress, comme si des ficelles psycho-techniques pouvaient se substituer à la loi qui doit être appliquée, à l’ordre que l’institution doit avant tout garantir, afin de nous protéger vous et moi contre tout acte de violence verbale ou physique, condition sine qua non pour commencer à pouvoir travailler. Non, le « prof » n’est pas un outil qu’on doit rendre plus performant pour vous mater, vous manipuler ou vous séduire.

Non, je ne négocierai pas mes notes, malgré les pressions : celles de l’administration qui sait si bien faire porter la responsabilité d’une moyenne de classe trop basse au professeur, toujours trop exigeant et trop sévère ; celle de nos inspecteurs qui nous « invitent à l’indulgence » dans les commissions d’harmonisation du Brevet et du Bac et nous enjoignent de revenir sur les copies aux notes trop basses ; celles de vos parents qui, dans leur grande majorité, s’alarment à la première de vos faiblesses et me font savoir que « l’année dernière, ça marchait pourtant si bien avec M. Machin » (lequel n’hésitait pas, pour avoir la paix, à surnoter de la manière la plus démagogique qui soit) ; et celles que vous-mêmes savez si bien exercer sur les « adultes » d’aujourd’hui, plus prompts à laisser faire, à négocier des contrats, qu’à faire respecter des règles, sans faiblir – sachant qu’ils n’en tireront jamais aucune gratification immédiate – et qui semblent devenus incapables de supporter cette frustration inhérente à leur fonction d’enseignant et maintenant d’éducateur.

Non, je ne me transformerai pas en animatrice de MJC , pour ne pas « vous prendre la tête », ou parce que apprendre et travailler vous « gave ».   [ Haut de la page ]

Vous ?

Vous, chers collègues, broyés un peu plus chaque jour par une institution qui ne vous protège plus, en dépit de l’article 11 du code de la Fonction publique qui est encore censé protéger le fonctionnaire contre les outrages ou délits exercés à son encontre dans l’exercice de ses fonctions.

Vous qui jonglez désespérément avec les impératifs de vos programmes qu’il vous faut boucler impérativement dans l’année, mais que l’on vous enjoint d’adapter à chacun de vos élèves dont les niveaux sont, d’une année sur l’autre, plus disparates au sein d’une même classe (puisque les plus perdus passent dans la classe supérieure « au bénéfice de l’âge » ou malgré l’avis des professeurs).

Vous qui vous efforcez de maintenir encore les apparences, alors que tout le système est fissuré ; vous qui direz au conseil de classe : « Tout va très bien Madame la Marquise » ou « Avec moi ça se passe bien », alors que vous pouvez, sans guère vous tromper, annoncer en début d’année, qui sera reçu ou non au Brevet, car les jeux sont faits en septembre et que, pour l’essentiel, vos cours sont devenus très souvent une garderie culturelle où vous tentez de maintenir laborieusement une relative paix sociale, en limitant vos exigences, en surnotant, en renonçant un peu plus chaque jour à transmettre ce que vous avez reçu, car « l’enfant, au centre du système, doit construire lui-même son savoir », choisir ses matières, ses options, pour un projet devenu essentiellement professionnel.

Les valeurs humanistes qui vous ont structurés sont chaque jour un peu plus bafouées au sommet de l’Etat. Il s’agit maintenant d’évaluer des compétences à travers des grilles d’évaluation fabriquées par et pour l’entreprise, au niveau européen, compétences dites souvent transversales qui n’ont plus rien à voir avec l’acquisition de savoirs exigeants dans des disciplines bien précises. Le livret de compétences doit garantir « l’employabilité future » de ceux qui sortiront du système sans diplôme national reconnu et sans qualifications.

Vous, les professeurs d’Humanités (latin et grec) dont il est de bon ton de ridiculiser les enseignements que l’on s’est employé à reléguer très tôt ou très tard dans la journée du collégien ou du lycéen, de manière à faire chuter inexorablement les effectifs ; vous qui transmettez les fondements de notre culture et qu’on met en concurrence en 3e avec l’option DP3, découverte de l’entreprise…

Vous qui enseignez une option que nos élèves-consommateurs peuvent essayer au gré de leur fantaisie et abandonner sur une simple lettre de parents qui obtiendra l’arrêt souhaité, pour peu que les notes de latin du chérubin  lui fassent baisser sa moyenne.

Vous qui vous sentez responsables, voire coupables, du désintérêt que ces matières suscitent, vous à qui vos inspecteurs-formateurs suggèrent de rendre vos cours plus attractifs (sorties, jeux, Olympiades…) tout en vous sommant de vous conformer aux Instructions officielles qui ne transigent pas avec les connaissances grammaticales à acquérir .

Vous dont les classes ne doivent jamais s’ennuyer !

Vous qui êtes, même aux yeux de vos collègues, le prof ringard qui persiste à enseigner des savoirs désuets et inutiles et qui ne devrait pas se plaindre… vu ses effectifs réduits.

Vous qui vieillissez, vous qui vous fatiguez plus vite, vous qui êtes maintenant une loque en fin de journée, lasse du bruit et des tensions incessantes, à qui le système demande désormais de rendre compte chaque jour, sur un cahier de textes numérique, de ce que vous avez fait en classe, heure par heure ; vous que Big Brother place ainsi sous le contrôle permanent de vos supérieurs et des parents d’élèves ; vous qui pourrez dorénavant recevoir chaque soir, chez vous, des mails d’élèves, ou de leurs parents, jugeant normal de vous interpeller par écrit et attendant bien sûr de vous la réponse rapide qui leur est due.

Vous qu’on flique honteusement comme on ne le fait pour aucune profession.

Vous à qui la société entière peut ainsi demander des comptes à tout moment ; vous qu’on livre à toutes les pressions aisément imaginables et qu’on place dans la situation de devoir vous justifier, de vous défendre sans cesse, car vous êtes devenu le fonctionnaire, bouc-émissaire par excellence, livré régulièrement en pâture à l’opinion publique.

Vous qui ne comprenez pas l’engouement aveugle, incompréhensible de vos jeunes collègues pour l’informatique, le numérique, censés séduire « nos nouveaux publics » et stimuler leur envie d’apprendre, alors qu’ils se lassent du gadget pédagogique comme ils se lassent si vite de tout dans un monde consumériste où le seul principe qui vaille est le « tout, tout de suite », dans un tourbillon de désirs sans cesse renouvelés et toujours insatisfaits.

Vous qui en perdez le sommeil ; vous qui ne pouvez travailler avec ce couteau sous la gorge, vous qui tentez de reconstruire chaque soir une image acceptable de vous-même au travail avant de vous en remettre au somnifère ou à l’anxiolytique qui vous permettra, enfin, de dormir, car vous ne pouvez imaginer tenir vos classes demain sans ces heures de sommeil.

Vous qui travaillez en apnée entre ces périodes de vacances que tous vous envient et vous reprochent, ultimes bouées qui vous permettent de vous reconstituer avant de découvrir, à chaque rentrée, que la situation se détériore irrémédiablement et que vous êtes, vous, professeur, jeune ou vieux, en première ligne chaque jour, de moins en moins sûr de tenir, si une volonté politique ne rappelle pas, très vite à chacun (parent, élève, professeur) la place qui devrait être la sienne dans une institution laïque et républicaine, si elle ne vous rend pas de toute urgence votre dignité, votre autorité, et des conditions de travail et de salaire décentes.

Vous, parents, élèves, professeurs, qui espérez qu’on tirera une leçon du sacrifice de notre collègue…
Quelle leçon ? Telle est la question !

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© M.C. Perrin, Mezetulle et le forum néoprofs, 2011

Notes

  1. Professeur de lettres à Nancy. Le titre "Professeurs désespérés : un déni de civilisation" est de la rédaction de Mezetulle.

Note de l'éditeur (modifiée le 23 octobre). N'ayant pas reçu ce texte directement de l'auteur (avec laquelle j'ai eu contact après la mise en ligne : voir le commentaire n°1) mais l'ayant repris à la suite d'un envoi privé et après en avoir vu la publication sur neoprofs, je l'ai publié avant d'avoir son consentement exprès. Il va de soi que, même si je puis lui envoyer les commentaires, comme c'est l'usage sur ce blog, je ne peux en revanche lui imposer de les suivre et encore moins d'y répondre car cette disposition ne peut que faire l'objet d'un accord préalable et non celui d'une mise en demeure. J'ouvre néanmoins la fonction commentaires : j'essaierai de répondre en mon propre nom, Marie-Claude Perrin-Faivre en sera scrupuleusement informée.
Et pour ceux qui voudront objecter que nous faisons état d'un fantasme, que les professeurs souffrent du délire de persécution, ou qu'il ne s'agit là que d'un "pétage de plombs" par définition anecdotique, merci de s'abstenir : je n'ai pas envie de répondre à la haine et au mépris dissimulés sous la psychologisation. Cet article, bien ancré dans la "réalité", les fera peut-être réfléchir : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?breve1442

A lire aussi :

sur Rue89.com J'écris pour les profs qui pètent les plombs 

et ce poème sur neoprofs.com A Lise

CK.

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Par Marie-Claude Perrin-Faivre
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De l'autorité magistrale 
par Guy Desbiens

En ligne le 6 octobre 2011


Tout doit-il être démocratique dans la démocratie ? L’institution scolaire doit-elle ainsi, au nom d’une conception erronée de l’égalité, renoncer à sa nature et à sa mission ? C’est qu’en effet,  aujourd’hui, l’autorité n’a plus bonne presse et elle semble même désormais totalement inconcevable, absolument intempestive, à l’Ecole. L’autorité répugne ainsi aux nouveaux « pédagogues » qui exigent des éducateurs  toutes les vertus grâce auxquelles ils pourront mériter le respect de ceux qu’ils ont pour tâche d’éduquer.
C’est oublier que l’autorité n’est pas la récompense mais la condition de l’éducation… Un véritable renversement des valeurs qui n’a rien d’anodin, car il peut conduire à ruiner la relation maître-élèves ! C’est ce que  Guy Desbiens cherche à montrer dans cet article en réhabilitant la notion d’autorité et en faisant même de l’autorité magistrale un paradigme fondateur pour l’ordre scolaire. Le maître (magister) n’est pas celui qui domine (dominus) mais celui qui élève. Ce qui « fait autorité », c’est donc la vérité d’une œuvre qui, pour être reconnue à celui qui en est l’auteur, reste accomplie en commun, puisqu’elle doit encore être conquise par ceux qui se l’approprient dans cette re-connaissance.

Article paru dans les revues L'Agrégation (n° 452, août-septembre 2011) et La Quinzaine universitaire (n° 1338 du 10 septembre 2011) – avec les remerciements de Mezetulle pour l’autorisation de reprise.
  

On attend, au sein de l’institution, beaucoup des professeurs : l’excellence pédagogique, le professionnalisme, l’investissement sans faille en faveur de la réussite des élèves, etc. On y défend cependant de moins en moins ces mêmes professeurs lorsqu’ils sont, de toutes parts, contestés dans leur autorité, c’est-à-dire précisément dans leur maîtrise reconnue d’un savoir et leur vocation à l’enseigner. C’est pourquoi l’incompréhension de l’idée d’autorité, et son désaveu paradoxal, pourraient apparaître comme un facteur non négligeable de la crise actuelle d’une École oublieuse de son paradigme fondateur.

 

 

Autorité, liberté et reconnaissance

 

L’autorité n’est pas la force. Celui qui recourt à la violence, verbale ou physique, n’agit pas par autorité puisqu’il ne se fait pas respecter par lui-même, par le seul discours. L’autorité s’impose d’elle-même et ceux qui obéissent conservent toujours le pouvoir de désobéir tout en renonçant volontairement à cette possibilité. La force, la contrainte, relèvent de l’involontaire traduisant le règne de la nature : on se soumet à la puissance lorsqu’on ne peut s’y soustraire. L’autorité, déterminant une relation proprement humaine, volontaire, du commandement et de l’obéissance, fait entrer dans le règne de la liberté.

L’autorité est donc la qualité de celui qui sait se faire obéir, hors de toute contrainte, par la parole. Cependant, l’autorité n’est pas non plus n’importe quel usage de la parole. Elle ne s’obtient pas par le moyen de la persuasion, qui n’est qu’une forme de contrainte plus subtile, aliénant le consentement d’autrui par le jeu des affects, ou en raison d’un ascendant psychologique, ou encore au moyen des artifices rhétoriques du langage. La parole qui fait autorité doit convaincre de son bien fondé : elle doit être rationnelle et s’adresse à la faculté de penser de celui qui, en obéissant, comprend la légitimité de ce qui lui est prescrit.

Enfin, si nous obéissons parce que nous le voulons bien, c’est que nous reconnaissons l’autorité que nous approuvons librement. Et comme toute reconnaissance estime la valeur de celui qu’elle reconnaît, il reste à savoir pourquoi nous attribuons de la valeur – et quelle valeur – à celui que nous reconnaissons.



Tradition, charisme et légalité

 

Il y a selon Max Weber « trois fondements de la légitimité » décrits dans Le savant et le politique : l’autorité respectée par coutume, c’est-à-dire le « pouvoir traditionnel », l’autorité inhérente à la grâce personnelle, le « pouvoir charismatique » et enfin celle qui est fondée sur une compétence rationnellement établie par des statuts au sein de l’Etat, le « pouvoir légal ».

Cependant, l’autorité légitime ne relève pas d’un rapport de domination (traditionnel, charismatique, institutionnel) mais d’une relation d’obéissance entre des êtres libres et conscients de leur liberté. Ce qui fait réellement valeur ne se justifient pas par l’usage ou l’habitude sociale, par le prestige personnel et pas seulement par le respect d’une compétence. L’autorité magistrale, reconnaissance consciente et volontaire d’une parole rationnellement fondée, est ce qui institue – et non ce qui est instituée par – la relation maître/élève.

Il faut aller encore plus loin : et comme l’a compris Hanna Arendt, l’autorité que nous exerçons sur autrui nous est conférée par ce qui nous en fait l’obligation. Il y a ainsi une « autorité parentale », au sein de l’institution de la famille, qui est corrélative de l’obligation de donner aux enfants une éducation vraiment humaine. Il y a aussi une « autorité politique », pour ce cas très particulier de l’État, « monopole de la violence légitime », qui fonde un usage circonscrit de la force lorsque le droit est menacé. Morale et droit fondent les institutions de la famille et de l’État ; l’institution de l’École se fonde évidemment sur la valeur du savoir.



De l’hétéronomie à l’autonomie

 

Ce qui a le plus de valeur c’est, en l’homme, l’institution de l’humanité, dont l’idée la plus haute se rapporte à la formation de l’esprit. L’autorité magistrale est en cela paradigmatique, ayant pour vocation de changer par l’éducation celui qui tombe sous sa tutelle. Le maître (magister) n’est pas celui qui domine (dominus) mais celui qui élève. Ce qui « fait autorité », c’est donc la vérité d’une œuvre qui, pour être reconnue à celui qui en est l’auteur, reste accomplie en commun, puisqu’elle doit encore être conquise par ceux qui se l’approprient dans cette re-connaissance.

Comment concilier finalement autorité et liberté ? En tant que ce sont les hommes qui font les hiérarchies et que l’ordre scolaire n’est pas figé et immuable. L’autorité éducative libère puisqu’elle affranchit les hommes de la servitude la plus insidieuse : celle de l’ignorance qui prédispose à toutes les autres servitudes. Mais dans l’ordre scolaire, l’autorité s’accomplit en produisant son propre dépassement, puisqu’elle contribue à l’éducation de sujets libres. Et la liberté n’existe que comme libération. Il faut commencer par se mettre sous la tutelle d’une autre liberté pour apprendre, dans un effort progressif, à se former soi-même, s’instruire et finalement se libérer, devenir son propre maître et sa propre autorité.

L’autorité est un héritage (le maître tient le savoir d’un autre) et un legs (le maître se doit de transmettre ce savoir aux autres). C’est que le savoir est une œuvre collective à préserver et en devenir : l'École est dépositaire du travail des siècles et elle s'en remet à la postérité tout en lui offrant les éléments de son propre progrès.


Une crise de l’autorité ?

 

Le plaidoyer qu’on vient de lire en faveur de l’autorité est aujourd’hui absolument impossible. C’en est fini de l’autorité et il faut s’en réjouir pour les uns ou en désespérer pour les autres, mais tous seront sceptiques ou désabusés. L’institution est aujourd’hui fragilisée, voire déliquescente : les professeurs peuvent y être confrontés aux invectives, insultes, agressions verbales et physiques… C’est parfois l’École qui est symboliquement comme matériellement attaquée par les actes de malveillance les plus graves. Les élèves sont eux-mêmes les premières victimes de ce déclin, quand c’est la possibilité de l’enseignement et des études, dans la sérénité et le sérieux, qui disparaît peu à peu de certains établissements scolaires.


Mais c’est l’École elle-même qui est désormais accusée par les théoriciens de la « pédagogie » contemporaine : la violence à l’École, qui ne peut plus être sous-estimée, ne serait que la réaction à la violence institutionnelle exercée par l’École ! La relation maîtres-élèves correspondrait à une relation de dominants à dominés, dont la révolte serait un avatar de la lutte des classes… C’est cette sociologie fantaisiste qui a conduit à affirmer la spontanéité des élèves, c’est-à-dire leur autonomie immédiate, qui suppose acquis ce que l’éducation se doit précisément de former. Et inversement, ce sont les professeurs qui seraient tenus de ce point de vue à multiplier les médiations pour justifier leur autorité, ce qui revient précisément à consacrer son abandon.

Ce qui s’est imposé dans l’institution scolaire est donc le renversement des valeurs. Invoquer ainsi l’émancipation des élèves indépendamment de l’accès laborieux au savoir, revient à justifier insidieusement le désordre au sein de l’École. Et, par réaction, proclamer la nécessité de restaurer l’autorité des maîtres, comme le font parfois avec raison les pouvoirs publics, en négligeant néanmoins l’exigence d’une véritable transmission culturelle qui peut seule la rendre légitime, n’est que l’occasion offerte aux bien-pensants de dénoncer le rétablissement insupportable d’une forme d’autoritarisme odieux. Nous touchons là à l’erreur commune au « pédagogisme » et à un certain syndicalisme qui, pour le premier, exige cyniquement le dévouement intégral des professeurs à une tâche d’éducation qu’il contribue à rendre impossible par les mesures qui ont la prétention de la renouveler et qui, pour le second, réclame obstinément les moyens pour l’accomplir en occultant ainsi les renoncements qu’elle présuppose.


Ce qui se cache derrière la crise de l’autorité pourrait donc bien être la crise de l’École. Et en exigeant, sans aucune ambiguïté, le rétablissement de l’autorité des maîtres, le corps enseignant ne fait qu’exprimer une revendication essentielle : la défense de la valeur culturelle de la fonction magistrale.

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© Guy Desbiens, L'Agrégation, La Quinzaine universitaire, 2011
Lire les autres articles de Guy Desbiens sur ce blog et voir la présentation de l'auteur

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Par Guy Desbiens
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Féminisme, « justice féministe » et /ou état de droit ? 
par Liliane Kandel (1)

En ligne le 3 octobre 2011


Revenant sur la manifestation du 11 septembre contre la personne de DSK (2), et sur les anathèmes qui accablent aujourd'hui Anne Sinclair accusée de « trahir la cause des femmes », Liliane Kandel s'interroge sur le dévoiement de ce qui devrait rester un combat pour des droits. Le féminisme consiste-t-il à prôner la discrimination et à appeler au lynchage ?
Envoyé à deux grands quotidiens nationaux peu après la publication de l'appel à la manifestation, ce texte n'a pas été publié jusqu'à présent : Mezetulle s'honore de l'accueillir, légèrement modifié et enrichi d'un Post Scriptum.


11 septembre 2011, 14 heures. Il y a dix ans exactement, jour pour jour, à une heure près exactement, un premier avion s’écrasait sur les tours du World Trade Center à Manhattan.


Rappels, commémorations, prises de position de toute sorte ne se comptent pas ; télés, radios, blogs donnent la parole aux pompiers et aux survivants, aux politologues, aux historiens et aux ministres, aux proches des victimes, ou encore aux simples citoyens. Tous tiennent à témoigner de leur émotion à l’époque, souvent intacte aujourd’hui, à souligner le basculement historique que fut, pour nombre de nous, cet événement.
Les féministes, elles aussi, manifestent. Une « assemblée générale féministe » appelle à un rassemblement dimanche 11 septembre, à 14 heures précises. Contre le terrorisme ? contre le massacre de civils innocents ? contre l’oubli des victimes des attentats-homicides?  Pas exactement. Elles, protestent « contre le viol, contre l'impunité des agresseurs, pour que justice soit rendue aux femmes ». Anniversaire ou pas, qui y trouverait à redire ?


Seulement voilà. Ce rassemblement, à une date si symbolique, ne se tient pas n’importe où : il a lieu... place des Vosges. Il n’a pas pour seul objectif (louable) de dénoncer le viol – depuis les Journées contre le Viol à la Mutualité en 1976 maintes autres manifestations ont eu lieu, en maints endroits, et maintes autres suivront. Il s’agit d’abord, pour cette « assemblée générale unanime » (sic), de désigner aux paisibles touristes, nombreux en ce lieu à cette heure, aux flâneurs du dimanche qui n’en peuvent mais, aux riverains qui n’ont rien demandé, à la vindicte populaire enfin, le lieu où ont l’impudence de vivre ces deux incarnations du Mal absolu que sont aujourd’hui à leurs yeux Dominique Strauss-Kahn et sa femme Anne Sinclair.


En lisant l’appel à la manifestation de dimanche nous sommes sans voix : « Apportez de quoi faire du bruit : casseroles, sifflets, mégaphones, vos voix, etc. » dit le tract.  Sans doute certaines n’oublieront-elles pas, non plus, quelques petits cailloux, histoire de briser les fenêtres du Vampire de Düsseldorf ? une ou deux bombes à peinture pour tagger les murs : « dans cette maison habite un violeur » ? d’autres accessoires susceptibles de pourrir définitivement la vie d’une personne... que nul tribunal pour le moment (excepté cette «assemblée féministe ») n’a jugée coupable ? de pourrir la vie de sa femme, coupable de ne pas l’avoir abandonné ? de sa famille qui ne l’a pas encore répudié ?, de son entourage ? de ses voisins - en espérant que ceux-ci ne tarderont pas à lui enjoindre, comme à New York, de bien vouloir les débarrasser de son encombrante présence ?


Est-ce vraiment cela que nous voulions lorsque, à l’orée des années 1970 nous avons dénoncé le viol, exigé qu’il soit reconnu et jugé comme crime (et non plus comme « coups et blessures », « attentat à la pudeur »- ou, pire,  « attentat au bien d’autrui ») ? Lorsque nous avons dénoncé (sans les confondre) les violences multiples – physiques, économiques, symboliques – subies par les femmes ? réfléchi aux moyens de les combattre et de les éradiquer ? Nous demandions à l’époque (et demandons toujours) le respect des plaignantes et de leur témoignage – non leur sacralisation ; le recours aux tribunaux de la République - et non aux tribunaux populaires ; l’application de la Loi - mais non de la loi de Lynch ni celle des meutes. Et lorsque nous la trouvions injuste : nous avons lutté, manifesté, exigé (et obtenu, l’a-t-on oublié ?) qu’elle fût modifiée : nous ne nous sommes pas substituées à elle et ne nous sommes pas prises pour des sheriffs de pacotille.


Avons-nous oublié qu’à Bruay en Artois d’autres militants avaient, d’office, désigné  le coupable d’un crime - parce que bourgeois, parce que notaire, et parce qu’il … avalait 500 g. de steaks aux repas ? (il fut innocenté). Avons-nous oublié Outreau ? avons-nous oublié Loïc Sécher ? Aujourd’hui on peut lire sur nombre de blogs et listes féministes des proclamations telle celle-ci : « Quand une femme est agressée, le doute n’est pas permis ». Lisez bien : au nom du féminisme, de la défense du droit des femmes (pourtant dans « droit des femmes » il y a droit) le doute, tout doute, serait désormais interdit ?

Les féministes ont demandé, à juste titre, que l’on respectât la parole de la plaignante, et sa personne : son passé, sa « vie privée », ses relations (la justice de New York  fut, sur ce point, irréprochable). Comment ont-elles pu accepter que celles-ci en même temps fussent à ce point piétinées, s’agissant du (jusque-là) présumé innocent ? accepter que Nafissatou Diallo fût défendue à coups de harangues publiques, alliage inédit des procès de Moscou et des films gore d’un Quentin Tarentino ? d’appels planétaires à la délation ? de lettres anonymes providentiellement exhibées comme autant d’éléments irréfutables de preuve ? de rapports d’experts outrepassant, systématiquement, leurs prérogatives – et leurs compétences ?  d’appels à juger non pas un acte ou une parole (ce qu’une personne a fait), mais ce qu’elle est, son immuable et diabolique essence (« nous allons montrer à la face monde, proclame l’avocat, qui est dsk ») ? La  « justice féministe » que certaines appellent de leurs vœux peut-elle s’éloigner aussi vertigineusement de toutes les conquêtes, durement acquises, de l’Etat de droit : présomption d’innocence, séparation des pouvoirs, secret de l’instruction, protection (mais oui !) de la vie privée ?

Faut-il préciser que je ne connais ni Anne Sinclair ni DSK? que je ne pensais pas, du reste, qu’il fût le candidat idéal pour 2012 ? et que j’ignore, comme nous tous, ce qui s’est passé le 14 mai 2011 dans la suite 2806 du Sofitel de New York ? Mais j’ai suivi, comme beaucoup d’entre nous, les avatars successifs de l’affaire DSK, et les réactions publiées, pour une fois si étrangement unanimes, de mes amies féministes.


Et, parce que j’ai été et reste féministe, que je combats le viol et les multiples violences faites aux femmes autant que j’abhorre les dénis de droit et les jugements extrajudiciaires, je pose à ces militantes une question, une seule : et si DSK était innocent ? Si la réponse un jour devait être positive qui parmi vous, casseroleuses du 11 septembre 2011, porteuses de l’infâme panneau « Dsk Sinclair DEGAGE », qui aura le courage de dire : Shame on us?

PS. J’ai écrit ce texte dans un moment de stupéfaction à l’annonce du projet de manifestation « féministe » place des Vosges. Je le croyais périmé, je me trompais. Aujourd’hui, c’est Anne Sinclair qui devient la cible de toutes les attaques. Sondage à l’appui, un grand hebdo « féminin » décrète que, contrairement à elle, dans des circonstances analogues 74% des françaises auraient quitté leur mari. Des militantes féministes ou socialistes en vue l’accusent de « trahir la cause des femmes ». Un « humoriste » se demande interminablement, sur les ondes, pourquoi (comprenons : de quel droit) elle sourit.
Il n’y a pas si longtemps, dans les cellules du Parti communiste français, les « camarades » exigeaient le divorce pour celles ou ceux dont le compagnon avait dérogé à la Ligne, était convaincu de propos, écrits ou actes « contre-révolutionnaires ».  Et malheur à qui s’y dérobait ! Les commissaires politiques d’aujourd’hui n’ont pas le pardessus ou le costume gris, ni l’air sombre des apparatchiks d’antan. Ils sont aujourd’hui souriants, « cool », médiatiques,  souvent de gauche voire même écologistes, plus souvent encore « féministes ».  Les commissaires sont à nouveau parmi nous.

 

Simone, réveille-toi, elles sont devenues folles !
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© Liliane Kandel et Mezetulle, 2011

Notes 

  1. Liliane Kandel est sociologue, membre du comité de rédaction desTemps Modernes. Elle a participé au mouvement de libération des femmes  dès le début des années 1970 et a été été co-responsable du Centre d’Etudes et Recherches féministes de l’Université Paris 7 – Denis Diderot. Elle a publié notamment Féminismes et  nazisme (éd. Odile Jacob).
  2. Voir aussi l'article de Catherine Deudon sur ce blog Le viol est un crime : cela rend-il la preuve inutille ? On y trouvera aussi les liens vers l'appel à la manifestation du 11 septembre ainsi que vers des vidéos. Voir également le texte de Martine Storti sur son site.

 

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Par Liliane Kandel
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Le viol est un crime : cela rend-il la preuve inutile ?
Réponse au texte d’appel à la manifestation du 11 septembre 2011 place des Vosges à Paris sous les fenêtres de DSK
par Catherine Deudon (1)

En ligne le 30 septembre 2011


Le 11 septembre dernier une manifestation a eu lieu (2) place des Vosges sous les fenêtres d'Anne Sinclair et de Dominique Strauss-Kahn, appelant de ses voeux une « justice féministe » et où on a pu lire, entre autres, une pancarte disant « DSK/Sinclair dégage ! » Comme s'il suffisait d'être accusé de viol pour être ipso facto condamné avant tout examen équitable et en dehors de tout procès. Comme s'il suffisait d'être de sexe féminin pour voir sa parole sacralisée en pareille circonstance. Mais il faut aller plus loin : à supposer même qu'une personne soit reconnue coupable d'un crime (car le viol est un crime), cela autorise-t-il son lynchage - et, sans doute pour faire bonne mesure, celui de son conjoint ?
C'est sur ces questions que s'interroge Catherine Deudon (1), en s'adressant à celles qui ont cru bon de faire de l'appartenance de sexe un motif de justice expéditive : est-ce servir la cause des droits des femmes? (3)



Une mystérieuse « assemblée générale féministe », composée de 80 personnes et parfaitement inconnue jusqu’à présent, a appelé le dimanche 11 septembre à manifester « contre le viol » et « pour une justice féministe » place des Vosges, autrement dit sous les fenêtres du couple DSK-Anne Sinclair. A décréter donc, ouvertement, DSK coupable du viol de Nafissatou Diallo à New York en mai dernier. (2)

L'abandon des charges contre DSK ne démontre en rien un « profond sexisme du système judiciaire ». Aux Etats-Unis comme en France le viol est un crime, et il a beau être inscrit dans la loi, cela ne fait pas de tout homme accusé un coupable de facto et par essence. La justice n'a pas à être « féministe », « prolétarienne » ou autre variante d'une quelconque idéologisation réduisant les personnes à des symboles de la lutte dite des races, des sexes, ou des classes. Le viol est un crime, certes. Mais il n'est pas pour autant au-dessus des lois, des preuves à apporter dans un procès, et de la « présomption d'innocence » de l'accusé. La parole des femmes n'est pas sacrée, et comme tout être humain elles peuvent mentir, jouer la comédie ou bien être instrumentalisées.

Il est tout à fait différent de vouloir changer les lois à travers un combat politique pour criminaliser le viol et d'aller crier sous les fenêtres d'un présumé innocent, ou d'un homme ayant obtenu un non-lieu.
Si ce non lieu est discutable, on peut faire des articles dans la presse, parler à la télévision comme l'ont fait certaines, mais c'est tout à fait différent de vouloir influencer un jugement par un siège sous les fenêtres de DSK place des Vosges en hurlant des slogans simplistes et parfois sujets à des dérapages. Comme ce dessin, digne de l’extrême droite, de DSK éjaculant dans la bouche de la France en lui enjoignant « avale » et d'autres pancartes, toutes aussi scabreuses.  

Par ailleurs d'où sortent vos chiffres sur les viols impunis à 95%, vos 200 femmes violées par jour, et 4 violeurs seulement reconnus comme violeurs et condamnés (par jour, par mois, par année, au doigt mouillé ?). Parmi vos viols impunis combien sont prouvés ? Nous voulons des chiffres vérifiables, et analysés dans leur complexité, pas du chiffre sensationnaliste victimiste. C’est le moment de répéter un bon slogan ancien : « A quand une élection de Miss oppression ? »


Aucune trace de violence caractérisée n'a été vraiment constatée, ni sur DSK, ni sur Diallo, sauf par des médecins qui ont carrément outrepassé leurs rôles en prétendant que certaines étaient dues à un viol. Pourquoi n’avoir pas attribué, pendant qu’ils y étaient, les trous dans les collants à des preuves de violence ?
Les traces de sperme peuvent être issues d'une relation sexuelle rapide et consentie. Mais non : ce sperme est celui d’un violeur patenté, vous dit-on ! Il n'existe pourtant non plus aucune preuve que DSK ait pris la fuite. C’est le violeur de La Force (et de la fuite) Tranquille ? Nafissatou Diallo n'a pas menti qu'une fois comme vous le prétendez, mais à plusieurs reprises, et s'est contredite maintes fois. Son coup de téléphone a son dealer chéri déclarant « qu'elle sait ce qu'elle fait ce mec a de l'argent » a été démenti, puis confirmé. Mensonge pour les uns, vérité pour les autres, erreur de traduction ? On ne sait, mais ils sont nombreux à être sûrs de savoir. Si pour certains sa situation de femme immigrée, noire, et prolétaire fait forcément d'elle une « menteuse », pour d'autres cette situation fait forcément d'elle une victime disant Seule La Vérité Unique. Est-ce tellement mieux ? Drôle de conception de la justice (comme on le sait,  le stalinisme et les procès de Moscou furent émaillés de cette Vérité Unique suivie d'un Avenir radieux jusque dans les goulags et de l'effondrement final de tout le bloc de l'Est que maintes littératures ont relatées.)

On voit que le gauchisme n'a toujours pas rompu avec cette conception de La Vérité Unique et radieuse des opprimé-e-s - et surtout de leurs représentant-e-s. On en avait déjà eu la preuve à Bruay en Artois. On risque d'en avoir à nouveau la preuve avec l'instrumentalisation du viol, qui vise à se passer de procès, ou exiger des procès bidons puisque tout présumé violeur doit être condamné sans discussion et sans preuves avérées et suffisantes. Le présumé violeur est un criminel d’office. L'appartenance de sexe innocente l'un et condamne l'autre au nom de la « dignité des femmes », mêmes indignes ? N’y en aurait-il qu’une: « La vieille dame indigne » ? La tortionnaire à Guantanamo n'était qu'un mirage du patriarcat raciste impérialiste américain sans doute ?

Quand une femme a été violée, il y a belle lurette qu'on ne lui répond plus, systématiquement en tout cas, que « non ce n'était qu'un rapport consenti » ou que « allons, vous l’avez bien cherché ». Ou alors les féministes qui se sont battues pour criminaliser le viol auraient mieux fait de rester couchées, si tel était le cas. Vous n'en croyez évidemment rien puisque vous reconnaissez, même si ce n’est que du bout des lèvres, que des violeurs sont condamnés. Par ailleurs on dit que les prisons en sont pleines.
Qui dit la vérité des chiffres vrais et non idéologisés ?

Est-ce un hasard si le féminisme d’extrême gauche a choisi le 11 septembre pour manifester sous les fenêtres de DSK et d’Anne Sinclair, en s’asseyant sur les victimes innocentes du terrorisme islamiste : sa haine de l'Amérique comme démocratie s’inscrivant dans les guillemets mis à « démocratie ». Tandis que DSK et Sinclair sont invités à « dégager » comme de vulgaires dictateurs du Moyen-Orient ! Entre la Démocratie américaine et les dictatures du Moyen-Orient, et même leurs révolutions incertaines quant à la démocratie, je choisis les innocents se jetant du haut des Twin Towers de la démocratie américaine sans guillemets, plutôt que les terroristes de l'impérialisme islamiste. Car, imparfaite, c'est tout de même une démocratie. Et mieux vaut une justice qui se trompe parfois, qu'une justice du lynch ou de la lapidation, qu'une justice contentant un dogme, ou une dictature.

Je ne suis pas de celles qui croient coupable ou innocent DSK, je suis de celles qui doutent.

PS : Yves Calvi, qui a interviewé Tristane Banon le 22/09/011, sur RTL pense qu’aller manifester sous les fenêtres de la Justice n’est pas une bonne idée. Tristane Banon, qui aurait voulu que son combat reste en justice plutôt que de prendre une tournure médiatique, se demande elle-même si elle n’a pas tort d’avoir fait ce choix.
Il aurait mieux valu que les féministes d’extrême gauche, et celles qui les suivent sur ce terrain populiste, se posent aussi la question.

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© Catherine Deudon et Mezetulle, 2011

Notes

  1. Catherine Deudon, « féministe historique », co-auteur de Le sexisme ordinaire (Paris : Seuil/Libre à Elles, 1979, préface de S. de Beauvoir), est également connue pour ses photographies des mouvements de libération des femmes (Un mouvement à soi 1970-2001 Catherine Deudon, éd. Syllepse, 2003). Mezetulle a publié en 2009 un de ses dessins humoristiques.
  2. Lire le texte de l'appel, publié en pdf sur le site de la Marche mondiale des femmes. Une vidéo de la manifestation est visible sur le site du journal 20 Minutes. A noter un blog qui fait état d'un communiqué du mouvement Europe Ecologie les Verts daté du 10 septembre appelant à cette manifestation.... communiqué introuvable sur le site d'EEV !
  3. Voir aussi le texte de Martine Storti sur son site , repris sur Rue89.
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Par Catherine Deudon
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La cigale et la fourmi
Peut-on parler de « cigales » grecques
et les opposer aux « fourmis » du Nord ?

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 28 septembre 2011


Jean-Michel Muglioni refuse le modèle de la fourmilière qui lui semble être le seul « idéal » aujourd’hui proposé aux hommes par les politiques : travailler plus !


C’était en hiver ; leur grain étant mouillé, les fourmis le faisaient sécher. Une cigale qui avait faim leur demanda de quoi manger. Les fourmis lui dirent : « Pourquoi, pendant l’été, n’amassais-tu pas, toi aussi, des provisions ? – Je n’en avais pas le temps, répondit la cigale : je chantais mélodieusement. » Les fourmis lui rirent au nez : « Eh bien ! dirent-elles, si tu chantais en été, danse en hiver. » Cette fable montre qu’en toute affaire il faut se garder de la négligence, si l’on veut éviter le chagrin et le danger. (La cigale et la fourmi, Esope (VIIe-Ve siècle avant J.-C.), Fables, traduction de Claude Terreaux, Arléa, 1994).
La fable d’Esope condamne sans appel la cigale. Il y manque l’ironie de La Fontaine dont le poème chante, et donc sauve les cigales, c’est-à-dire les poètes. La Fontaine n’est pas dupe de l’avarice d’une fourmi peu prêteuse.

Nous devons à Platon un éloge des cigales dans un mythe que Socrate raconte à Phèdre au bord de l’Ilisos, tous deux accablés par la chaleur de l’été attique et envoûtés par le chant des cigales. Les érudits n’ont pas trouvé l’origine de ce mythe qu’on croit donc généralement inventé par Platon. Or n’est-ce pas d’abord l’inversion de la fable d’Esope et de l’éloge de l’avarice ordinaire ?

Paraphrasons. Dans les temps anciens, à l’époque où les Muses révélèrent le chant aux hommes, certains d’entre eux furent à ce point mis hors d’eux-mêmes par le plaisir qu’ils éprouvèrent, qu’ils en oublièrent le boire et le manger et qu’à force de chanter sans éprouver ni faim ni soif ils moururent sans même s’en rendre compte. Les cigales sont la métamorphose de ces hommes : ils revivent ainsi comme ils ont vécu, chantant tout le jour, étrangers aux nécessités de l’existence, libérés par leur amour de la musique du besoin dont les fourmis de la fable sont esclaves. Et les Muses leur ont donné pour mission après leur mort de leur dire qui parmi les hommes les ont honorées, et particulièrement qui a chanté la plus musicale des musiques : à l'aînée, Calliope, et à sa cadette Uranie, ceux que les cigales signalent, ce sont les hommes qui passent leur vie à philosopher et qui honorent la musique propre à ces deux Muses ; car, entre toutes, avec le ciel pour principal objet et les questions de l'ordre divin aussi bien qu'humain, ce sont elles qui font entendre les plus beaux accents ! (trad. Léon Robin, Belles lettres 1983).
Comme toujours, le mythe platonicien est une exhortation à philosopher : ici, à poursuivre le dialogue au lieu de se laisser abattre par la chaleur de midi et de faire la sieste. « Nous avons donc, tu vois, conclut Socrate, mille raisons de parler et de ne pas nous endormir à l'heure de midi. » L’indifférence philosophique aux nécessités de l’existence, au besoin qui accapare les hommes, est symbolisée par la cigale, et ne signifie plus la paresse : il n’est pas question de faire la sieste ! Et il est essentiel que cette indifférence vienne de ce que les cigales éprouvent comme les hommes d’autrefois dont elles sont la métamorphose un plaisir extrême à chanter : l’oubli de satisfaire les besoins élémentaires ne vient pas d’une étourderie ou d’un idéal ascétique, mais de l’amour irrésistible qui emporte celui qui a une fois vu et éprouvé la beauté de ce qu’il y a de plus beau. Les cigales que les fourmis de la fable d’Esope méprisent sont devenues chez Platon les hommes qui consacrent leur vie à la pensée, libres et non prisonniers de la nécessité, vie qu’autrefois on disait libérale et non servile. Aristote bientôt pourra écrire que l’homme d’affaire est contre nature.

Certains commentateurs politiques opposent les cigales grecques et les fourmis du Nord. C’est beaucoup d’honneur pour la corruption générale qui a sévi pendant des années en Grèce. C’est assez bien vu pour juger un modèle dont mes amis allemands n’ont eux-mêmes que faire, n’ayant pas la fourmilière pour idéal politique. Quiconque aime la musique, c’est-à-dire, au sens que ce terme avait dans la Grèce antique, la culture de l’esprit, quiconque n’a pas perdu le sens esthétique et la volonté de comprendre, doit préférer le vieil homme qui, assis devant la porte d’un riche, contemple le ciel bleu et attend l’aumône, à l’homme affairé qui accumule plus qu’il ne pourra jamais consommer - et je parle d’un travailleur acharné qui ne prend pas le temps de jouir de ses richesses.

Que nous devions consacrer au travail assez de temps pour ne pas vivre aux dépens d’esclaves, soit ! Que chacun paie son tribut à la nécessité et même trouve dans le travail une discipline qui lui apprenne à régler ses désirs, soit ! Le mendiant est un profiteur. Mais la part de la vie dévolue aux nécessités n’est guère musicale. Nous avons réparti l’esclavage au nom des droits de l’homme : est-ce une raison pour en faire un idéal ? Pourquoi travailler plus ? L’entrepreneur est utile à la société mais sa vie n’est pas enviable. Il faut lui rendre hommage s’il « donne » du travail, le chômage en effet n’ayant rien de commun avec le loisir des cigales. Mais faire de l’entreprise l’unique modèle de nos enfants est un non-sens. Reprochons plutôt aux Grecs d’aujourd’hui d’avoir voulu imiter la croissance européenne : cette folie est plus grave que le fait d’avoir faussé les statistiques ou d’avoir oublié que ne pas payer ses impôts ou ses cotisations sociales finit parfois par coûter cher.
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© Jean-Michel Muglioni, 2011

 

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Par Jean-Michel Muglioni
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Conseil d'Etat - Laïcité : 5 à zéro !
Un coup de chapeau à la laïcité, ou un coup d'arrêt(s) ?
par Charles Arambourou

En ligne le 14 août 2011. Texte revu le 31 août 2011


Le Conseil d’Etat vient de rendre le même jour cinq arrêts concernant la laïcité, dont certains considérants sont communs : il s’agit donc d’arrêts de principe. Ces décisions marquent incontestablement une première étape dans la remise en cause de la loi de 1905. En outre, le CE s'assied sans vergogne sur le principe de non-rétroactivité de la loi...
(article écrit pour l'UFAL, publié avec l'aimable autorisation de l'auteur)


Sommaire de l'article :

  1. Une réaffirmation apparente...
  2. ... mais de nouvelles dérogations
    Une conception restrictive du cultuel et extensive de l'intérêt local
    Le financement public d’édifices à caractère cultuel rentre par la fenêtre
    L’ordonnance du 21 avril 2006 sur les « baux emphytéotiques administratifs » déroge à la loi de 1905
  3. Notes
  4. Annexe : Que peut-on encore faire pour la laïcité dans des cas semblables ?


1 - Le Conseil d'Etat réaffirme en apparence les principes concernant les édifices religieux et l'interdiction des subventions aux cultes...

Dans des termes communs aux cinq espèces, sont confirmées chaque fois les limites des interventions financières des collectivités publiques posées par les articles 13 et 19 de la loi (1) .
La Haute Juridiction rappelle que « les collectivités publiques peuvent seulement » :


- « … financer les dépenses d’entretien et de conservation des édifices servant à l’exercice public d’un culte dont elles sont demeurées ou devenues propriétaires lors de la séparation des Eglises et de l’Etat… » - donc antérieurs à 1905 : (cf. art. 13) ;- « … ou accorder des concours aux associations cultuelles pour des travaux de réparation d’édifices cultuels ;… » (cf. art. 19).Le Conseil d’Etat précise donc :- « […] qu’il […] est interdit [aux collectivités publiques] d’apporter une aide à l’exercice d’un culte ; […] » ni de verser une « libéralité » à « un culte » (arrêt Commune de Trélazé) ;- qu’une collectivité territoriale ne peut financer « un équipement ou un aménagement en rapport avec un édifice de culte » s’il est « destiné [exclusivement] à l’exercice du culte » (arrêt Fédération de la libre pensée et de l’action sociale du Rhône et M. P.) ;- que « …les collectivités publiques ne peuvent […] apporter aucune contribution directe ou indirecte à la construction de nouveaux édifices cultuels ; » (arrêt Mme V.)

 

Cette dernière précision réjouira ceux qui se sont, à juste titre, élevés contre la reconstruction à neuf d’une église catholique par la commune des Lilas (93) propriétaire.


Il s’agit là des premières dérogations à la loi de 1905, depuis longtemps critiquées : le dernier alinéa de l’art. 13, introduit par la loi du 13 avril 1908, confirmait le régime de faveur obtenu par l’église catholique, seul culte ayant refusé l’affectation des églises construites avant 1905. Celles-ci restant donc propriétés des communes, des départements, ou de l’Etat, la loi de 1908 permettait aux collectivités, par cet alinéa, d’assurer la totalité de l’entretien de ce patrimoine public « non réclamé » –c’est-à-dire des lieux de culte catholiques.


Quant au dernier alinéa de l’article 19, destiné à l’origine à protéger uniquement le patrimoine classé, il a été modifié par une loi de Vichy du 25 décembre 1942 (cadeau de Noël à l’épiscopat), qui en a étendu le bénéfice à tous les lieux de culte, classés ou non, quels que soient donc leur date de construction et leur régime juridique.


Ces reculs incontestables ont été obtenus par l’église catholique à la suite d’un véritable bras de fer avec la République, qui n’a pris fin qu’en 1926. Aucun régime n’est revenu dessus ; même la loi de Pétain n’a jamais été abrogée. Le Conseil d’Etat n’a donc pas innové en rappelant ces dérogations au principe de séparation, de même d’ailleurs que les restrictions et les interdictions qui les encadrent.
En apparence du moins, car ce rappel procède davantage du coup de chapeau que du coup d’arrêt…
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2 … tout en consacrant de nouvelles dérogations à la loi de 1905
 

 

En réalité, le Conseil d’Etat, depuis toujours restrictif sur la portée de la loi de 1905 (2), vient de faire subir à celle-ci un premier « toilettage », par voie jurisprudentielle, comme réclamé depuis longtemps par les partisans du subventionnement des cultes. Le « sens » de chaque décision, figurant sur le site du CE lui-même est cité en caractères réduits (les conditions ou restrictions posées sont soulignées par nous).

2.1 – Une conception restrictive du « cultuel », une conception extensive de « l’intérêt public local »
 Si seul le financement public du « cultuel » est interdit, il suffit de trouver du « culturel », ou d’invoquer un « intérêt public local », et le tour est joué. La formule magique « ne fait pas obstacle » permet au juge d’autoriser, sans avoir à les motiver (3), des atteintes discrètes mais efficaces au principe de séparation.

1. Commune de Trélazé : la loi de 1905 « ne fait pas obstacle » au financement d’un orgue par une collectivité…
« […] dès lors qu’existe un intérêt public local (organisation de cours ou de concerts de musique) et qu’un accord, qui peut par exemple figurer dans une convention, encadre l’opération. »
L’obligation d’une convention maintient un relatif rempart. Nul ne niera que l’installation d’un orgue présente un intérêt musical et culturel : mais on peut contester que la ville de Trélazé ait les ambitions, ou les moyens, de la politique culturelle exigée par le CE.
2. Fédération de la libre pensée et de l’action sociale du Rhône et M. P. : Lyon peut subventionner un ascenseur pour l’accès des personnes à mobilité réduite à la basilique de Fourvière.
« La loi de 1905 ne fait pas obstacle aux actions des collectivités territoriales visant à valoriser les atouts culturels ou touristiques qu’un édifice cultuel présente pour elles. […] En effet, cet ascenseur présente un intérêt public local lié à l’importance de l’édifice pour le rayonnement culturel et le développement touristique et économique de la ville, qui justifie l’intervention de la commune. »


Certes, le texte de l’arrêt précise les conditions à remplir : 1° existence d’un « intérêt public local » ; 2°équipement non destiné à l’exercice du culte ; 3° convention excluant le versement à une association cultuelle et garantissant l’affectation des fonds. Mais comment ne pas s’inquiéter d’un intérêt public aussi largement étendu au tourisme et à l’économie : toute commune lieu de pèlerinage ne peut-elle l’invoquer ? Et que penser des subventions publiques aux « ostensions » (processions rituelles) du Limousin, récemment annulées pourtant ? Il est désormais bien des « accommodements » avec la laïcité.
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2.2 – Le financement public d’édifices à caractère cultuel rentre par la fenêtre

3. Communauté urbaine du Mans – Le Mans Métropole : le financement d’un abattoir rituel temporaire pour l’Aïd-el-Kébir (380 000 €) peut être d’intérêt public, si :
« […] la nécessité que les pratiques rituelles soient exercées dans des conditions conformes aux impératifs de l’ordre public, en particulier de la salubrité et de la santé publiques, […] en l’absence d’abattoir proche. […] En outre, les conditions d’utilisation de l’équipement en cause doivent respecter le principe de neutralité à l’égard des cultes et le principe d’égalité et elles doivent exclure toute libéralité et, par suite, toute aide à un culte. »
La légèreté de la motivation confond : c’est par définition à l’organisateur de l’abattage rituel qu’il appartient de respecter les conditions de la réglementation, non à la commune. La subvention de 380 000 € présente donc tous les caractères d’une « libéralité » au culte musulman. Les « restrictions » posées ne sont que des trompe-l’œil.
4. Commune de Montpellier : la construction publique d’une salle polyvalente mise à disposition d’une association cultuelle est possible.
« Une commune peut, dans le respect des principes de neutralité et d’égalité, permettre l’utilisation d’un local qui lui appartient pour l’exercice d’un culte si les conditions financières de cette autorisation excluent toute libéralité et, par suite, toute aide à un culte. En revanche, la mise à disposition pérenne et exclusive d’une salle polyvalente en vue de son utilisation par une association pour l’exercice d’un culte a pour effet de conférer à ce local le caractère d’édifice cultuel et méconnaît les dispositions de la loi du 9 décembre 1905. »

En l’espèce, si la commune a construit une salle polyvalente, c’est bien pour la mettre à disposition d’une association cultuelle, non pour d’autres utilisations. Une salle de prière (avec les locaux afférents pour déposer les chaussures par exemple), organisée (et orientée) pour la célébration du culte musulman, paraît difficilement utilisable par des cultes différents, ou par des associations sportives ou culturelles ordinaires. Le « respect du principe de neutralité et du principe d’égalité » n’est plus qu’une incantation.

2.3 – L’ordonnance du 21 avril 2006 sur les « baux emphytéotiques administratifs » déroge à la loi de 1905, de façon rétroactive

5. Mme V. : l’attribution d’un bail emphytéotique administratif (BEA) de 99 ans pour un euro symbolique par la ville de Montreuil à une association cultuelle, en vue de la construction d’une mosquée, est autorisée par une loi récente dérogeant à la loi de 1905 :
« […] l’ordonnance de 2006 sur les BEA], le législateur a dérogé à l’interdiction, posée par la loi du 9 décembre 1905, de toute contribution financière à la construction de nouveaux édifices cultuels pour permettre aux collectivités territoriales de faciliter la réalisation de tels édifices. »

 

L’ordonnance du 21 avril 2006 - adoptée sans tambours ni trompettes - constitue en effet la plus grave atteinte, depuis la loi de Pétain de 1942, à l’interdiction de financer les édifices de culte. Ce texte a introduit subrepticement dans le code général de la propriété publique une disposition autorisant explicitement les « BEA » pour la construction d’édifices affectés au culte, qui deviendront à terme propriété des collectivités. Il s’agit, selon le CE lui-même (Rapport public de 2004), d’un avantage financier accordé à un culte donné : le prix du terrain. Au moins, dans une autre espèce, la ville de Marseille avait-elle été obligée de revoir à la hausse la redevance pour un BEA relatif à une mosquée. Mais au cas présent, le CE va plus loin, en posant le principe de la « modicité du montant » de la redevance.

 

Au passage, le CE s’assied sans vergogne sur un principe général du droit, posé par le Conseil Constitutionnel : celui de la non-rétroactivité de la loi. En effet, la délibération contestée est du 25 septembre 2003, donc antérieure à l’ordonnance de 2006.

La Haute Juridiction considère que la loi de 1905 ne s’applique plus en matière de BEA, du fait de cette « dérogation » : il suffit qu'un BEA existe pour que le CE considère que la loi de 1905 ne s'applique plus. En outre, l'inclusion de nouveaux édifices de culte dans le patrimoine public est désormais autorisée par ce biais.

 

Il n’aura donc fallu que 101 ans pour écorner cette « clé de voûte » de la laïcité française (selon l’expression de la Cour européenne des droits de l’homme), sans que malheureusement les défenseurs de la laïcité réagissent à l’époque. Le rapport Machelon, publié en octobre 2006, signalait la fragilité juridique des BEA : curieusement il y avait déjà été remédié par l’ordonnance d’avril précédent… Petite faille toutefois : l’ordonnance de 1906 a omis de viser la loi de 1905, ce qui pourrait indiquer que l’intention du législateur n’était pas de « faire écran » à celle-ci. Néanmoins, la solution pourrait être aussi bien le « toilettage » juridique de la loi de séparation.

 

Conclusion

Est ainsi confirmée l’analyse persistante du Conseil d’Etat - et aussi du Conseil Constitutionnel -, considérant que la loi de 1905 n’a pas valeur constitutionnelle. La laïcité ne figure même pas au rang des « principes fondamentaux reconnus par les lois de la République » (à valeur quasi-constitutionnelle) énumérés par le Conseil Constitutionnel.

Pour le Conseil d’Etat, la laïcité à laquelle se réfère l’article 1er de la Constitution n’est pas celle définie par la loi de 1905, mais seulement une obligation de neutralité à l’égard des cultes, et d’égalité de traitement entre eux, et eux seuls. Exit donc la liberté de conscience proclamée par l’art. 1er de la loi de 1905, qui étend le principe d’égalité à l’incroyance ,ainsi que le principe de séparation (art. 2 de la loi) interdisant aux pouvoirs publics la reconnaissance, le salariat, ou le subventionnement des cultes.
 

 

Des divergences jurisprudentielles subsistent certes avec la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui a jusqu’ici considéré que la loi de 1905 définissait le principe de laïcité posé par la Constitution (4). Mais la CEDH, en vertu du principe de subsidiarité, ne peut s’ingérer dans l’ordre législatif et constitutionnel d’un Etat.

 

Tant que la loi de 1905 reste confinée au bas de la hiérarchie des normes légales, la disposition législative de 2006 l’abroge partiellement. Seule une réforme législative revenant sur la disposition de 2006 peut résoudre le problème ; ou, mieux, une modification de la Constitution introduisant une fois pour toutes une référence à la loi de séparation… C’est l’occasion pour les défenseurs de la laïcité d’exiger des candidats à l’élection présidentielle une prise de position claire.

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© Charles Arambourou, UFal et Mezetulle, 2011
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Notes   [cliquer ici pour fermer la fenêtre et revenir à l'appel de note]

 

  1. La question des lieux de culte catholiques est à l’origine des premières dérogations au principe de séparation, introduites par modifications de la loi de 1905.
    Art. 13 (dernier alinéa) : « […] L’Etat, les départements, les communes et les établissements publics de coopération intercommunale pourront engager les dépenses nécessaires pour l’entretien et la conservation des édifices du culte dont la propriété leur est reconnue par la présente loi. »
    Cette disposition, introduite par la loi du 13 avril 1908, confirmait le régime de faveur obtenu par l’église catholique, seul culte ayant refusé l’affectation des églises construites avant 1905. Celles-ci ont donc été déclarées, par la loi de 1908, propriétés des communes, des départements, ou de l’Etat, cet alinéa permettait aux collectivités d’assurer la totalité de l’entretien de ce patrimoine public « non réclamé » –c’est-à-dire, en fait, des lieux de culte catholiques. Ce bras de fer –très fructueux- entrepris pas l’église catholique avec la République n’a pris fin qu’en 1926 (autorisation par Rome des « associations diocésaines »).
    Art. 19 (dernier alinéa) : « […] [Les associations à objet cultuel] ne pourront, sous quelque forme que ce soit, recevoir des subventions de l’Etat, des départements et des communes. Ne sont pas considérées comme subventions les sommes allouées pour réparations aux édifices affectés au culte public, qu’ils soient ou non classés monuments historiques. »
    La dernière phrase, initialement destinée à protéger seulement le patrimoine classé, a été modifiée par une « loi » de Vichy du 25 décembre 1942 (cadeau de Noël à l’épiscopat), qui en a étendu le bénéfice à tous les lieux de culte, classés ou non, quels que soient donc leur date de construction et leur régime juridique.
    Aucun régime n’est revenu sur ces reculs du principe de séparation, contraires à l’égalité. Même la loi de Pétain n’a jamais été abrogée.
  2. Voir le Rapport public 2004 de la Haute-Juridiction « Réflexions sur la laïcité », et surtout le recyclage de certaines de ses analyses dans le rapport Machelon, demandé en 2005 par M. Sarkozy, alors ministre de l’intérieur en vue d’un « toilettage » de la loi de 1905…
  3. La présente note est écrite avant prise de connaissance des conclusions du rapporteur public.
  4. Voir l'article du même auteur sur ce blog : La Cour européenne des droits de l'homme et le principe de laïcité.


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Annexe. Que peut-on encore faire pour la laïcité dans des cas semblables ?

 

Ces arrêts de principe n’épuisent cependant pas le sujet, comme on va le montrer, y compris dans certaines des espèces jugées. En effet, si les affaires n°s 2 (Fédération de la libre pensée et de l’action sociale du Rhône et M. P.) et 5 (Mme V.) sont définitivement tranchées, les trois autres sont toutes renvoyées devant la cour administrative d’appel (CAA), qui aura donc à se prononcer à nouveau : il reste ainsi une marge d’action.
1 – Affaires renvoyées devant la CAA : faire valoir les restrictions et conditions explicitées par le Conseil d’Etat
a)    Mobilier, équipements et aménagements concernant des édifices de culte  :
-     ils ne peuvent servir exclusivement à l’exercice du culte ;
-    aucune subvention ne peut être versée à une association cultuelle ;
-    l’intérêt public local doit être démontré  ;
-    une convention  (elle-même contestable devant le juge administratif) entre la commune et le culte affectataire est obligatoire ; elle doit régler la participation de chaque partie proportionnellement à l’usage qu’elle en fait.
 Ainsi, dans l’affaire n° 1, Commune de Trélazé, le CE a cassé l’arrêt de la cour administrative d’appel (CAA) annulant la décision de la commune, pour n’avoir pas recherché l’existence d’un « intérêt public communal ». L’affaire étant renvoyée à la CAA, il revient aux défenseurs de la laïcité d’exiger la production d’une convention, et la preuve que la commune entend bien développer la politique culturelle audacieuse –et pluriannuelle- tracée par le CE : organisation d’un enseignement de l’orgue dans le cadre de l’école de musique de la ville, rémunération d’un professeur, et programmation de concerts publics.
Au cas d’espèce, Trélazé est à un jet de pierre d’Angers, qui doit déjà comporter quelques orgues, et on peut douter qu’une commune de 12 000 habitants ait les moyens de la politique culturelle ainsi « obligée ». Le seul coût de l’opération envisagée (rachat d’un autre instrument, restauration, et installation dans l’église Saint Pierre) pourrait être fort élevé.
b)    Investissements immobiliers directs en faveur de cultes  (hors baux emphytéotiques) :
-     ils ne peuvent servir exclusivement à l’exercice du culte ;
-    aucune subvention ne peut être versée à une association cultuelle ;
-    l’existence ou la préservation d’un intérêt public local doit être démontrée  ;
-     une tarification « excluant toute libéralité » doit être prévue ;
-     la mise à disposition d’une association cultuelle ne peut être « exclusive et pérenne » ;
-     le « respect du principe de neutralité à l’égard des cultes et du principe d’égalité » s’impose.
 Dans les deux espèces traitées (n° 3, Communauté urbaine du Mans, et n° 4, Commune de Montpellier), l’affaire est renvoyée devant les CAA, après cassation de leurs précédentes annulations des délibérations publiques. A cette occasion, le respect des principes exigés par le CE peut être contesté.
Il s’agit dans les deux cas du culte musulman : c’est en effet celui qui bénéficie de la plupart des décisions des collectivités locales, au nom d’un prétendu « rattrapage » de la situation privilégiée de l’église catholique. Mais les évangélistes, bouddhistes, etc. peuvent aussi bien s’en réclamer, et l’ensemble des cultes a intérêt à la remise en cause de la loi de séparation.
Dans le cas n° 4  (Montpellier), on peut évoquer a contrario l’annulation par la CAA de Marseille, le 6 janvier 2011, de subventions d’investissement de la même ville de Montpellier et de la région Languedoc-Roussillon à une association maçonnique (Centre culturel montpelliérain), au motif qu’elles ne répondaient pas à un « intérêt local ». Nous voilà loin de « l’égalité » entre les associations ou de la « neutralité à l’égard des cultes »…
Par ailleurs, les conditions concrètes de la mise à disposition peuvent aisément être contestées, sachant qu’elles ne peuvent être « exclusives et pérennes ».
Il faudrait en outre vérifier si l’intention de la commune en construisant le local n’était pas en réalité de l’affecter à un culte. Le terme « salle polyvalente » est en effet couramment utilisé dans les initiatives semblables. A la commune de démontrer la polyvalence en question.
Dans le cas n°3  (Le Mans), on voit mal à qui et à quoi d’autre pourrait servir un abattoir rituel, accessoire exclusif de l’exercice d’un seul culte : l’inégalité et l’absence de neutralité religieuse peuvent être soutenues. On rappellera en outre que c’est à l’organisateur de l’abattage qu’il incombe d’assurer le respect des prescriptions réglementaires et sanitaires : les mettre à la charge de la commune revient à créer une rupture d’égalité entre les citoyens devant les charges imposées par « l’ordre public ».
Dans les deux cas, il conviendra de vérifier l’existence de conditions tarifaires excluant toute subvention déguisée, et de les contester le cas échéant.

2 – Décisions devenues définitives : vigilance pour l’avenir
L’affaire n° 2 , Fédération de la libre pensée et de l’action sociale du Rhône et M. P., est close par un rejet définitif.
 Toutefois, l’existence d’une convention, exigée par le CE, doit encore être vérifiée, et son absence, son éventuel refus, ou son caractère inéquitable, peuvent toujours donner lieu à contentieux.
Cas n° 5 : Mme V. : le rejet du pourvoi contre la décision de la CAA de Versailles, qui confirmait la délibération communale, rend celle-ci définitive. De toute façon, c’est la loi sur les BEA qui s’applique.
Mais ces affaires doivent servir de leçon : c’est à la racine, au moment de la décision municipale, qu’il convient de traiter le mal. Quand un BEA est décidé, il est trop tard.
 Dans tous les cas où le CE vient de permettre des remises en cause de la loi de 1905, aux élus et aux citoyens de se montrer vigilants. La démonstration d’un « intérêt public local » doit être exigée de la collectivité, et à défaut contestée devant les juridictions administratives. De même, il faut veiller au « respect du principe de neutralité à l’égard des cultes et du principe d’égalité », en n’hésitant pas à comparer : d’une part, la totalité des cultes entre eux–il est matériellement et financièrement impossible de donner à tous satisfactions égales-,  d’autre part, les cultes et les associations non religieuses.
A l’avenir, la défense de la laïcité aura de plus en plus pour terrain l’action des citoyens dans les collectivités locales.

 
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Par Charles Arambourou
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Histoires de dette 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 21 juillet 2011


Les propos des économistes accrédités dans les médias et dans l'entourage des politiques au sujet de la dette grecque ont inspiré à Jean-Michel Muglioni une « sainte colère ». Le fonctionnement qu'il dénonce n'est que trop vrai, il mérite qu'on s'en indigne, et qu'on songe à s'en défendre. Pourquoi les banques prêtent-elles à des débiteurs qu'elles savent incapables de rembourser ? Parce qu'elles savent aussi que « nous devrons tous, salariés et pensionnés, remettre de l'argent dans leurs caisses, selon l'usage ».

Lecteur, je te demande de bien vouloir excuser le ton de ce propos : il faut que je me remette, sans autre violence que celle des mots, d’une colère contre moi-même qui m’a pris quelque temps après avoir entendu parler à la radio un de nos penseurs politico-médiatiques patentés. Il y avait quelque chose de séduisant dans le ton modéré de ce brave homme qui, parlant de la dette grecque et de l’absence de politique européenne, du « manque absolu de volonté politique dans la zone Euro », nous prévenait que si la Grèce fait faillite, quelques banques françaises et allemandes la suivraient et que nous nous trouverions devant une crise financière comparable à celle qui a exigé il y a deux ans que les Etats, c’est-à-dire les contribuables, renflouent les caisses des spéculateurs. Mon modéré faisait appel à la solidarité européenne (ce qui m’a plu) mais il mettait sur le même plan que cette nécessité la responsabilité des Grecs, qui ont trop emprunté et qui, disait-il, n’y étaient pas contraints. Eh bien je suis furieux de n’avoir pas jeté mon poste par la fenêtre à ce moment-là et d’avoir implicitement approuvé.

Les Américains qui ont emprunté pour se loger, il y a quelques années, et qui n’ont pu honorer leurs traites, n’étaient sans doute pas contraints de le faire. Mais les banques qui leur ont donné de l’argent elles aussi étaient-elles contraintes de le faire ? Les banques françaises et allemandes qui ont accordé tant d’emprunts aux Grecs l’ont-elles fait sous la menace ? Oui, les particuliers qui s’endettent sont responsables de leur choix ! Mais les prêteurs, eux, sont coupables. On me dit que les emprunteurs étaient corrompus ? Mais qui l’ignorait, et qui ignore dans les affaires particulières que le ménage pauvre qui s’endette pour un écran plat n’a pas de quoi payer ni même parfois de quoi comprendre ce qui lui arrive ? Les banques n’avaient pas à donner de l’argent aux gouvernements grecs, et si leurs dirigeants ignoraient que la Grèce ne pouvaient rembourser, il faut les révoquer. L'Europe se comporte avec les Grecs comme Shylock. On prête pour pouvoir ensuite disposer de l'endetté et lui découper une livre de chair. Après cela il est aisé aux riches de traiter les plus pauvres de cochons! Mais il faut être riche pour savoir emprunter sans se ruiner. Quand nos banques françaises et allemandes vont s'écrouler parce que la Grèce ne pourra pas payer (sa dette s'accroît chaque jour), nous devrons tous, salariés et pensionnés d'Europe, remettre de l'argent dans les caisses des bandits. Selon l'usage.

La Grèce, il y a environ 30 ans, ne proposait pas dans ses épiceries les mêmes denrées que nos supermarchés ; depuis son insertion dans la zone Eeuro, du cercle polaire, en Finlande, à la Crète, le voyageur n’est plus dépaysé. Belle unification de l’Europe ! Il fallait que le marché européen s’accroisse de quelques consommateurs. Les Grecs furent séduits par cette abondance, et la corruption fut bienvenue, qui permettait à ceux d’entre eux dont le salaire officiel était insuffisant, de consommer comme les autres Européens : n’était-ce pas justice ? Comme leur Etat ne peut plus rembourser le crédit qui lui a été octroyé par les banques allemandes, françaises, etc., l’Europe les contraint à brader les entreprises publiques et à en licencier le personnel, pour trouver des fonds : on vend les services publics pour nourrir les usuriers du Nord. Qu’ainsi le pays ne puisse plus fonctionner et que la récession qui en résulte inévitablement coûte plus cher que la dette, peu importe, pourvu que ces rapaces s’enrichissent.

Je ne n’ai aucune compétence pour parler d’économie. Mais un ignorant rirait de la physique si les techniques qu’elle permet de mettre en œuvre échouaient à peu près toutes. Aussi peut-on douter du sérieux de la science économique, du moins de celle dont les politiques et les médias nous abreuvent. Quelques vérités élémentaires sont pourtant à la portée du profane. Le surendettement, qu’il touche les particuliers ou les Etats, est un jeu qui se joue au moins à deux : la famille qui emprunte jusqu’à s’étrangler parce qu’elle est dans la misère ou parce qu’elle ne résiste pas aux séductions du marché, et les banques qui lui prêtent ce qu’elle réclame. Le marché est fait pour que les plus pauvres se ruinent : chacun est submergé de publicités de banques ou d’officines de crédit lui proposant de l’argent en apparence gratuit qu’il faut une certaine vertu ou une certaine compétence pour refuser. Quand les argentiers du Nord traitent de porcs les pays du Sud, quand l’Allemagne qu’on dit riche donne des leçons aux pays méditerranéens, veut-on que les Latins repartent en guerre contre les barbares ?

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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011

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Par Jean-Michel Muglioni
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L'école refusée : reflet de la société 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 23 juin 2011


A l’occasion du décès d’une collégienne causée par l'agression très violente d'un de ses petits camarades, et des commentaires du ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Muglioni n’a pu retenir sa plume tant la situation lui a paru illustrer ses derniers propos sur l’état de l’école. Si quelque lecteur trouvait qu’il exagère, comme on dit, ou qu’il est pessimiste, ou même ringard, il l’envie : il y a de certaines choses auxquelles on se demande en effet s’il ne vaut pas mieux être aveugle.

Commentaire ministériel d’un fait divers
Un fait divers et son commentaire par un ministre s’accordent trop avec les réflexions qui ont été publiées sur ce blog (1) pour qu’elles n’y soient pas rappelées.
Une enfant de 13 ans est massacrée par le frère d’une de ses camarades de classe qui aurait été sa rivale en amour. Le ministre de l’éducation nationale prononce ces mots : « l’école reflète la violence de la société ». Je ne fais ici que répéter ce que j’ai cru entendre à la radio [Europe 1, 21 juin, intervieview de 7h40], et j’ignore tout de cette affaire. Ce ministre n’est donc plus ministre. Il n’est plus ministre puisqu’il avoue que son gouvernement est incapable de limiter la violence de la société ; il n’est plus ministre de l’Education nationale puisqu’il avoue que l’école n’est plus l’école mais le reflet de la société.

La pensée ministérielle
Il arrive en effet que l’aveu soit instructif. Alain a toujours insisté sur ceci qu’il ne faut pas prêter aux politiques trop d’intelligence. On s’imagine qu’ils mentent, c’est-à-dire qu’ils affirment sciemment le contraire de la vérité : or en réalité ils croient ce qu’ils disent, et il est vrai qu’ils n’auraient pas cette force de persuasion qui les fait élire si leurs sottises étaient volontaires. Ainsi la doctrine officielle du ministère de l’Education nationale est depuis fort longtemps que l’école reflète et même doit refléter la société : il a fallu ouvrir l’école sur le monde, donc sur la violence ; il a fallu mettre fin à ce qu’on méprisait sous le nom de sanctuarisation de l’école ; l’architecture scolaire elle-même en a été bouleversée, et l’on s’est moqué des lycées fermés comme des cloîtres. Notre ministre est un pur soixante-huitard pédagogique. Une illusion d’abord produite par des hommes qui voulaient transformer la société sert maintenant de principe à la conservation de ce que cette société peut avoir de pire.

La contestation de l’école
Dans les années soixante, l’école que jusque là les gauches avaient profondément respectée, parce que seule elle permet d’éveiller les hommes et de les préparer ainsi à transformer la société, a été soupçonnée de reproduire le modèle social, non pas parce qu’elle n’était pas l’école, mais parce que par nature l’institution scolaire serait faite pour les héritiers. Des écrivains célébrés ont condamné la volonté d’apprendre et d’abord d’apprendre la langue. Alliant (contradictoirement) à cette critique sociale une sorte de nietzschéisme, ils ont soutenu que la volonté de vérité est l’expression d’une volonté de puissance. S’étonnera-t-on des effets de cette nouvelle trahison des clercs ? L’école, de la maternelle à l’université, s’effondre.

Socialisme et sociologisme ou la fin de la politique
Le socialisme est devenu un sociologisme et pour cette raison ne peut plus proposer de politique. Comment, en effet, transformer la société, si l’homme n’en est que le produit ? La volonté républicaine s’est brisée contre la croyance au déterminisme social. On ne le rappellera jamais assez, Durkheim définit la société par la pression qu’elle exerce sur les individus, principe aujourd’hui généralement admis. La sociologie critique allait dans le même sens lorsqu’elle soutenait que l’école est par nature faite pour reproduire les inégalités. Plus subtilement peut-être, on croit que les temps ayant changé, il est devenu impossible d’enseigner comme autrefois. Il serait conforme à la nature des choses que les enfants des « quartiers » ou des « cités » n’étant pas élevés ni ne vivant comme les autres, ils ne puissent apprendre la même chose à l’école et en sortir avec la même langue et la même instruction. Selon Maurras, il faut être bourgeois pour apprécier Racine : attitude maurrassienne donc, celle qui consiste, sous couleur de liberté, à interdire l’accès à la littérature française à des enfants dont des ancêtres ne sont pas français : il arrive même qu’on prétexte pour les laisser dans l’inculture qu’il ne faut pas les arracher de force à « leur culture », comme si les enfants étaient cultivés avant d’entrer à l’école ! Comme si ce qu’on appelle alors une culture, et qu’ils ont reçu du seul fait de vivre dans tel ou tel groupe social, les dispensait d’apprendre. On veut seulement que les hommes soient réductibles à ce qu’un groupe social fait d’eux, croyance qui justifie toutes les renonciations : l’école doit socialiser ! Il faut donc qu’elle reflète la société. Tel est le socle idéologique de la politique officielle, quel qu’en soit le ministre, le parti, admis le plus souvent par les syndicats, partout dans le monde. C’est pourquoi les changements électoraux n’apportent sur ce point aucun changement de politique scolaire. C’est pourquoi un ministre de droite peut tenir le même langage que les politiques et la plupart des penseurs de la gauche depuis plus de quarante ans.
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L’impossibilité d’instruire
Les thèses d’une droite maurassienne, ennemie de l’école publique et de la République, sont donc devenues le fonds commun des discours sur l’école. Tout le monde accordera en effet qu’il est conforme à la nature des choses ou de la société que les jeunes gens des « quartiers » ne puissent pas sortir de l’école avec les mêmes façons de parler et de vivre que ceux d’ailleurs. Cette croyance n’est pas seulement partagée par les habitués de la vie parisienne qui ne savent pas que souvent les plus « français » des élèves ont même langage et même allure que leurs contemporains des banlieues. Elle ne vient pas de ce qu’on ignore ce qui se passe dans de nombreuses classes ou plutôt de ce qui ne s’y passe plus, je veux dire un enseignement qui suppose qu’on fasse silence une heure de suite. Cette croyance ne suppose même pas ce qu’on pourrait appeler un racisme social. Non, on croit en la société et non en l’école : la théologie sociologique domine les esprits.
Il été possible de lutter contre les superstitions des campagnes d’autrefois, il faut aujourd’hui que la télévision et les médias l’emportent : on dit que les élèves disposent d’une infinité d’informations, qu’ils savent avant d’entrer à l’école plus de choses qu’on en savait naguère en en sortant, etc. On conclut qu’il est devenu impossible d’instruire comme on l’a fait pendant des millénaires, on interdit toute forme de discipline. Les tribunaux vont dans le même sens. A quand la mutation qui justifiera qu’on interdise aux enfants d’apprendre à marcher et qu’on condamne pour maltraitance les parents qui les y incitent ? Ce n’est pas une caricature : trois jours après mon arrivée dans mon premier poste en 1969, dans un lycée «  normal », des collègues sont venus me dire qu’imposer à mes élèves de terminale littéraire de prendre des notes montrait que je n’étais pas conscient de l’écart qu’il y avait entre la préparation à l’agrégation d’où je sortais, et notre commune classe. Les élèves surent au bout d’une dizaine de jours prendre des notes sans difficulté : il suffisait de le leur imposer au commencement pour que cela devienne un automatisme comme la marche.

On ne sait pas ce qu’on n’a pas appris
L’émission Cinq colonnes à la Une du 4 mars 1960 montre les enfants du bidonville de Gennevilliers, qui vivaient dans la boue et dont les pères algériens sont harcelés par la police : or ils parlent un français correct. J’en conclus que dans les pires conditions politiques et sociales, une école peut instruire, et libérer. Cet exemple ne convaincra pas. Cette induction paraîtra insuffisamment fondée. N’est-ce pas une exception ? Pourtant ce seul cas suffit à montrer qu’il est devenu impossible d’apprendre le français à certains enfants simplement parce qu’on a renoncé à le leur apprendre. Cela non pas par manque de patriotisme, mais par idéologie sociologiste. D’une même voix gauche et droite objecteront, je le répète, qu’aujourd’hui la société a changé et que c’est devenu impossible. Y avait-il alors moins de violence, pendant la guerre d’Algérie ? Si vous avez le malheur de dire que les jeunes gens qui ne parlent pas et ne savent pas écrire le français ne sont pas réellement scolarisés, alors on commencera par ne pas comprendre, car statistiquement ils le sont, et si vous dites que vous entendez par « scolarisés » « réellement pris en main et instruits dans une école digne de ce nom », on objectera que le corps enseignant fait un travail remarquable. Il n’est plus admis aujourd’hui que, lorsque les enfants ne savent pas quelque chose, on ne le leur a pas appris. Vous aurez beau ajouter que le peu d’enseignement qui subsiste et qui fait tenir encore un peu l’institution est dû à la vertu de quelques maîtres qui n’obéissent pas aux directives ministérielles, vous passerez toujours pour un contempteur de vos collègues. Votre propos sera même incompris par d’excellents enseignants dont par bonheur la pratique est contraire au discours idéologique qu’ils tiennent. Au demeurant cette idéologie du refus de l’école et de l’instruction n’empêche pas chacun de faire tout ce qui est en son pouvoir pour trouver pour ses enfants ou ses amis un établissement alors inévitablement choisi sur critères sociaux. Je dis « sociaux » parce que si l’ordre y règne plus que dans les établissements fuis, il n’est pas sûr que le savoir y fructifie.

L’école refusée
La thèse généralement admise est donc la suivante : ce n’est pas l’école qui a changé, ni la volonté d’instruire qui s’est exténuée, mais la société ! Si l’on voulait seulement dire que cette nouvelle société méprise l’école et préfère enfermer les hommes dès leur enfance dans un système de représentations imposé par la publicité, les médias et la communication politique, j’applaudirais. Que le développement économique du monde soit d’une telle nature qu’il conduit à une société sans école, parce que l’école forme des esprits et non des consommateurs, c’est une thèse soutenable. Mais croire que l’école, si c’est une école, ne peut pas changer la société, c’est la même chose que vouloir qu’elle disparaisse parce qu’on craint qu’elle la change. Voilà pourquoi il n’y a plus ni gauche ni politique possible. Voilà pourquoi un gouvernement qui s’en prend tous les jours à l’école ne rencontre aucune opposition sérieuse. Regardez par exemple les programmes du Modem ou du PS et vous y trouverez toujours la même idéologie.

La morale de l’histoire
Il est hypocrite aussi bien de la part d’un ministre que de ses administrés et de leurs syndicats de s’étonner de la violence qui règne dans les établissements scolaires et qu’on cherche à tout prix à camoufler partout où elle a lieu, c’est-à-dire partout : ce n’est pas une affaire de quartiers mais de renonciation générale. L’autre jour, lors d’une réunion d’association, j’ai pratiqué avec un collègue, qui était proviseur il y a plus de vingt ans, les toilettes des élèves, dans un des plus célèbres établissements de France. Matériel cassé, odeurs et crasse, papiers par terre, etc. J’ai dit à mon ami que cela suffisait pour juger un proviseur. L’endroit ne permet pas d’accuser les monstres des quartiers à moins d’entendre par là ce qu’on appelait autrefois les beaux quartiers. Quand j’étais en fonction, me raconta mon ami, j’ai été appelé un matin à 7h15 par le concierge : il n’avait pu empêcher d’entrer un homme assez grand qui n’avait pas voulu se présenter. Je descends et je demande à cet homme ce qu’il fait là : c’était un inspecteur général, qui voulait se faire une impression sur le lycée avant de me rencontrer. Quelle est-elle, demandai-je ? Mauvaise, dit-il, car j’ai constaté que dans les toilettes, il n’y a aucune inscription ; cet établissement ne laisse pas de liberté d’expression aux élèves. La situation de l’école se comprend assez bien par là : il n’y a plus rien à ajouter ni à espérer. 

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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011

 

(1) Voir notamment l'article Ecole et société ; lire les autres articles de Jean-Michel Muglioni sur ce blog.

 

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Par Jean-Michel Muglioni
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Instituer l'école 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 3 juin 2011


Poursuivant son propos sur la nature de l’école, Jean-Michel Muglioni montre ici qu’elle requiert une institution, justement appelée l’école. Depuis l’antiquité l’humanité a su se donner l’institution qui lui permettait de s’accomplir. C’est la raison pour laquelle une époque se juge à son école.

[Note de Mezetulle : ce texte a été initialement écrit en réponse à un commentaire de l'article Ecole et société. Jean-Michel Muglioni a bien voulu se donner la peine, sur la demande de Mezetulle, de le revoir et de l'élargir pour en faire un article autonome. Je le remercie pour cette nouvelle contribution, et mes remerciements vont bien entendu aussi au commentateur.] 


 

Le sens des mots : scolarisation, école

Instruction obligatoire ne signifie pas scolarisation obligatoire, si l’on prend le terme scolarisation en son sens ordinaire. Or dans mon article Ecole et société, je n’emploie pas le terme de scolarisation en ce sens et je ne prends pas celui d’école au sens d’institution scolaire mais de société fondée sur l’instruction. Aussi mon propos n’exclut-il nullement qu’au lieu d’envoyer ses enfants à l’école on les instruise chez soi, contrairement à ce qu’a sans doute pu croire un de mes lecteurs. J’appelle scolarisation le processus par lequel l’instruction délivre l’homme de toute société ou groupe social particulier pour lui donner accès à la raison et à la liberté. L’école ainsi comprise est la seule société libre. Je développe donc un paradoxe : scolariser désocialise, c’est-à-dire libère de la pression sociale.


La fin de l’école et l’instruction à domicile
Et certes la scolarisation, c’est-à-dire le fait de passer une partie de sa vie dans des établissements appelés écoles, collèges, lycées ou universités, n’est pas nécessairement une véritable scolarisation. L’institution scolaire française (depuis l’école primaire jusqu’à l’université) me paraît trahir l’idée d’école que j’ai formulée à partir l’idée de scholè. Qu’on l’appelle « système éducatif » le dit déjà assez bien et pour cette raison la nécessité d’instruire à domicile ses enfants ou ses amis s’impose. Elle s’impose aussi aux parents dont les enfants sont scolarisés lorsqu’ils découvrent l’insuffisance radicale de l’école. Il peut donc arriver que le droit de choisir l’instruction à domicile plutôt que la scolarisation garantisse seul la pérennité d’une réelle instruction. Et indépendamment des circonstances présentes, il n’y a pas de société libre là où un tel droit n’est pas reconnu.

L’institution scolaire est-elle en tant qu’institution contraire à l’idée d’école ?
Toutefois l’école, au sens où je l’entends, peut-elle ou même doit-elle être instituée ? Le fait que les institutions scolaires telles qu’elles sont soient contraires à l’idée d’école et d’instruction signifie-t-il que l’école, c’est-à-dire une institution scolaire conforme à l’idée d’école telle que je l’ai définie, est une utopie ? Que l’idée d’une société scolastique libre est vide de sens ? Instituer l’école ne pourrait dans ces conditions que conduire à l’échec : la dérive à laquelle nous assistons serait la conséquence obligée de la volonté républicaine de fonder une école. Quelle est donc la nature de l’institution qu’on appelle l’école ?

L’école libératrice
Scolariser signifie pour beaucoup de nos contemporains socialiser, c’est-à-dire imposer aux enfants les normes d’une société donnée, qu’il s’agisse d’une école ou institution scolaire publique et républicaine, ou bien d’une école ou institution scolaire privée, par exemple catholique. Il y a des écoles communautaires ou communautaristes qui fonctionnent comme des abris sociaux ou des prisons sociales. Ce contresens sur l’école est une des causes de sa ruine.
Mais la lutte qui s’est jouée au début de la Troisième République entre l’école publique et l’école jusque-là aux mains des prêtres n’a pas seulement une signification idéologique (au sens péjoratif de ce terme). Elle a libéré nombre d’enfants, contrairement à ce que prétend la vulgate sociologique de notre temps. Il faudrait ici travailler sérieusement l’histoire de l’école (au sens le plus ordinaire d’institution scolaire). Je la connais surtout par le témoignage d’instituteurs qui instruisaient les enfants des campagnes avant 1914 et avec lesquels j’ai eu la chance de pouvoir parler avant leur disparition. Scolariser (au sens ordinaire du terme), c’était alors délivrer l’enfant du milieu social où il était né et ouvrir sur le monde une population tenue en lisière par la famille et par l’Eglise, rempart des puissances locales. Il ne faut pas idéaliser la Troisième République, mais elle avait une véritable politique d’instruction publique comme le disait l’intitulé du ministère correspondant, et comme on peut le lire dans les directives officielles alors en vigueur. L’école publique ou l’institution scolaire publique, quels que soient ses défauts (et sa « militarisation », car on y préparait la revanche contre l’Allemagne victorieuse de la France en 1870), avait le dessein d’instruire : en ce sens, avec ses imperfections, elle était tout de même l’école au sens fort du terme. Par exemple en Corse, du seul fait qu’elle instruisait, elle a appris à lutter contre les féodalités - ce terme me paraît pouvoir rendre compte de ce qui se passait alors sur l’île. Sans elle, la « socialisation » n’aurait rencontré aucun obstacle. Autre exemple. L’institution scolaire des Jésuites, sous l’ancien Régime, savait instruire, si bien qu’à partir de 1789 on trouve parmi ses anciens élèves beaucoup de révolutionnaires : elle a libéré les esprits et leur a appris à juger la société au lieu de les y enfermer (de les socialiser). Fouché était oratorien… Je ne dis pas qu’il y ait là une réussite en tous points !

Le palliatif familial est insuffisant ; nécessité d’institutions scolaires
Il est vrai qu’aujourd’hui l’institution scolaire, dans les établissements publics ou prétendument privés, ne remplit plus sa fonction. Même, quelques opposants finlandais disent que leur pays est le mieux noté du monde en matière d’école, parce qu’il correspond le mieux aux critères de socialisation des consommateurs et des producteurs, ayant mieux réussi que ses concurrents à évacuer de l’école toute forme d’instruction, de savoir et de culture.
Le préceptorat est-il un bon remède ? L’instruction peut être donnée en dehors d’une institution scolaire dans le cadre d’une famille par un précepteur ou par des parents eux-mêmes instruits. Dans le premier cas, il faut pouvoir trouver et financer un précepteur, comme faisaient les rois et les aristocrates, ce qui ne peut toucher un grand nombre d’enfants. Et les philosophes du XVIII° siècle qui ont été précepteurs étaient partisans d’une école publique parce qu’ils avaient éprouvé la difficulté d’instruire un enfant dans un cadre familial où ils avaient été esclaves. Mais il faut accorder que la royauté de l’enfant s’est étendue aujourd’hui dans l’institution scolaire elle-même. Dans le second cas, dans une famille où l’on n’est pas assez riche pour trouver un précepteur, il faut des parents compétents, ce qui ne peut davantage toucher le grand nombre. Et l’expérience prouve que le plus souvent les enfants s’instruisent mieux avec un maître étranger qu’avec leurs parents, à compétence égale. Il y a toutefois de belles réussites : Marguerite Yourcenar n’est jamais allée à l’école.
Dans les deux cas que je viens d’envisager, l’emprise de la famille sur l’enfant garantit-elle sa liberté ? Il est vrai que parfois les services sociaux persécutent les familles et portent ainsi atteinte aux droits les plus fondamentaux. Mais le prétexte du préceptorat familial ne cache-t-il jamais un projet sectaire ? Ou, sans envisager cette hypothèse extrême, est-il plus aisé d’échapper dans le cadre familial à la pression sociale ? La loi ne saurait confondre instruction obligatoire et scolarisation obligatoire : il faut laisser à ceux qui le veulent et le peuvent cette liberté de ne pas envoyer leurs enfants à l’école s’ils les instruisent eux-mêmes. Ce droit est fondamental et le remettre en cause ruinerait toute liberté. Mais comment un Etat libre pourrait-il être composé de citoyens s’il n’a pas d’institution scolaire ? Imaginerait-on une société faite de familles à ce point parfaites que chacun y instruise ses enfants ? Voilà très exactement une utopie. C’est pourquoi la République a le devoir d’organiser l’instruction publique et de rendre la scolarité obligatoire à ceux des enfants qui ne peuvent être instruits chez eux, c’est-à-dire à presque tous.

Scolarisation et socialisation : il n’y a pas d’école sans institution scolaire

J’ai donc opposé école et société ou scolarisation et socialisation : d’un côté l’instruction, indépendante des intérêts sociaux, c’est-à-dire un rapport entre les hommes fondé sur le seul savoir, sur le jugement. De l’autre au contraire la volonté d’intégrer les enfants à une société donnée, de telle sorte qu’ils pensent selon les préjugés de cette société et y admettent – croit-on – sans résister tout ce qui leur est imposé. J’ai soutenu que l’école définit l’Europe : que l’Europe, au moins depuis l’antiquité grecque, protège ou tolère l’existence d’une république des esprits qui s’est perpétuée de siècle en siècle malgré les vicissitudes de l’histoire et que depuis déjà longtemps cette république ne se limite pas à la péninsule européenne. Je dois ajouter pour plus de clarté que l’école ainsi entendue a réellement existé grâce à des institutions qu’on peut dire « privées », comme les écoles philosophiques de l’Antiquité, qu’Hadrien a revigoré à Athènes, comme toutes les écoles en un sens « publiques », qui ont longtemps retardé la chute de l’empire romain, comme les écoles religieuses : les universités médiévales, les jésuites, les oratoriens, Port Royal. Il a toujours fallu des institutions. La famille n’est pas le principe de la pérennité de cette tradition que j’appelle « scolastique ». Il n’y a pas d’école, c’est-à-dire d’instruction, sans institution scolaire. S’il n’avait fallu compter que sur l’institution de la famille, il n’y aurait ni histoire des sciences, ni histoire de l’art. Le sort de l’humanité dépend de son école.
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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011

 

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Ecole et société 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 13 mai 2011


L’école, sacrifiée au nom de la rigueur économique sans rencontrer de résistance, est en réalité détruite par les Européens parce qu’ils ne l’aiment plus : ils ne s’aiment plus eux-mêmes. Jean-Michel Muglioni rappelle ici que l’Europe se définit par l’école et non par sa géographie, ses mœurs ou ses « valeurs ». Quelques Grecs ont les premiers formulé l’idée d’école, c’est-à-dire d’un lien humain fondé sur la volonté et la raison, mais non sur l’appartenance culturelle : la mondialisation est le refus de cette exigence, elle sépare les hommes.

Sommaire de l'article :



Munich 1938
Ces quelques réflexions n’apprendront rien de nouveau. Après d’autres j’ai déjà formulé ces idées sur Mezetulle. Mais les circonstances font qu’il faut se répéter. Les pires décisions en effet n’ont jamais été prises par ignorance : tout le monde savait à Munich. L’Europe est aujourd’hui encore munichoise. Il faut donc écrire ce que tout le monde doit savoir de telle sorte qu’il ne puisse pas être dit demain qu’on n’était pas prévenu.


L’abandon de l’école

L’Allemagne limite le recrutement des professeurs titulaires dans les établissements scolaires. Les vacataires coûtent moins cher. A chaque instant il est possible de les renvoyer : la précarité de leur emploi les rend plus obéissants. Peu importe leur compétence réelle. L’Allemagne est le modèle de l’Europe. Sur ordre du ministère français de l’Education Nationale, les chefs d’établissement font appel à des étudiants plus ou moins avancés dans leurs études pour remplacer les professeurs dont l’absence ne vient pas d’abord des congés de maladie mais de la limitation considérable du nombre de postes mis aux concours de recrutement. N’importe qui peut donc enseigner n’importe quoi. Qui s’en scandalise ? On rêve même parfois d’un système d’éducation concurrentiel où le professeur serait jugé en fonction de son talent de séducteur.


L’école libre

Il n’y a d’école que volontaire : celui pour qui apprendre est un devoir n’apprendra jamais vraiment. L’obligation scolaire s’adresse aux parents, qui doivent libérer leurs enfants pour qu’ils puissent s’instruire. Rien en ce sens n’est plus fragile que l’école. Certes, les nécessités extérieures forcent généralement à admettre qu’il faut s’instruire pour faire carrière. Mais si l’école a pour but premier de préparer à la vie, comme on dit, si donc elle est au service des intérêts sociaux, est-elle encore l’école ? Si scholè, en grec, veut dire loisir, ce n’est pas au sens où l’on parle aujourd’hui des loisirs, c’est-à-dire des divertissements, du farniente ou de temps libre. La scholè est l’activité qui est à elle-même sa propre fin. Elle est pratiquée pour elle-même et non en vue d’autre chose qu’elle-même parce qu’elle a un intérêt en elle-même, contrairement à ce qui se définit par son utilité et qui donc « sert à quelque chose… », c’est-à-dire tire son intérêt de son rapport à autre chose que soi. La liberté « scolaire » ou « scolastique » est fondée sur l’idée qu’apprendre présente un intérêt en soi. Une société pour laquelle la recherche scientifique est d’abord au service des intérêts industriels et techniques renonce donc inévitablement à l’école. Les institutions scolaires alors submergées par une pluralité de savoirs recherchés pour leur efficacité plus que pour leur intelligibilité, oublie l’idée même du savoir. Cet oubli est une des causes essentielles de la rupture du lien social. Expliquons-nous.


Deux façons d’apprendre : instruction et imitation

L’appartenance à un milieu « apprend » à vivre d’une certaine manière, à éprouver certains sentiments, à se représenter le monde d’une certaine façon, etc. « Apprendre », alors, ne requiert pas le jugement. On imite, on se laisse imprégner. La malléabilité des hommes est admirable. C’est ainsi qu’on prend un accent provençal ou lorrain. L’arithmétique élémentaire s’apprend en un tout autre sens. Il ne suffit pas de respirer l’air de son milieu, il faut comprendre, juger, vouloir. L’apprentissage de la langue ne se réduit pas à l’imitation de l’accent mais suppose qu’on comprenne ce qu’on dit. En cela il est de même nature que celui de l’arithmétique. Mais lorsqu’il fait admettre des représentations dont on oublie de faire la critique, il est analogue à l’acquisition d’un accent. Ainsi s’installent en chacun des pensées qu’il n’a pas pensées, inextricablement mêlées aux vraies pensées. Un esprit libre sépare en lui-même ce qui lui vient de l’instruction ou de l’imitation.
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L’école seule vraie société

L’instruction suppose entre un savant et un ignorant un rapport fondé sur un contenu de vérité. Cette société du maître et de l’élève, médiatisée par la vérité, s’appelle l’école. L’inégalité y est provisoire et destinée par nature à disparaître. Chacun y demeure totalement libre de son jugement, faute de quoi en effet il serait impossible d’apprendre. La seconde façon d’acquérir des représentations et des manières de sentir n’a pas besoin d’une école : la vie commune suffit. Ou plutôt, c’en est la condition nécessaire : celui qui n’a pas été modelé de cette façon est aisément repérable. La relation proprement scolaire ou scolastique ne connaît pas d’étranger, la relation seulement sociale ou communautaire sépare les hommes autant qu’elle les réunit, puisqu’elle ne peut les conformer à un modèle commun qu’en les distinguant de ceux d’autres lieux et d’autres temps. A l’école, l’universel ; dans ce qu’on appelle généralement la société ou la vie, le particulier. Ou pour mieux dire, l’école est la seule vraie société : elle est la seule association qui, étant fondée sur la liberté et la raison, ne sépare pas et elle est paradoxalement ouverte aussi à l’autodidacte. Au contraire le parvenu demeure un corps étranger dans tout autre société : chacun reconnaît qui n’est pas de son milieu parce que toute société se distingue des autres sociétés par ses mœurs, ses modes de sentir ou de penser, et se trouve elle-même faite de sociétés qui s’excluent mutuellement.


Le dialogue repose sur la connaissance de la vérité

Notre école n’est plus conforme à son concept, puisqu’on admet généralement que l’institution scolaire doit avoir la société pour modèle. Or la société elle-même n’est jamais seulement société au sens que nous venons de donner à ce terme par opposition à l’idée d’école. Si en effet les hommes étaient réductibles dans toutes leurs pensées à ce qu’une communauté particulière fait d’eux, ils ne pourraient en aucune façon entrer en communication avec des étrangers. La terre serait parsemée d’une diversité de tribus sans lien entre elles. Entre les cultures ainsi conçues aucun dialogue n’est possible. Mais comment les hommes d’une même communauté pourraient-ils dialoguer entre eux ? Si leurs pensées se réduisaient aux représentations collectives qui leur viennent de leur appartenance au même groupe, ils seraient incapables de distinguer une représentation du monde et le monde – et prisonniers de leur rêve commun ne comprendraient pas les mots de rêve et de réalité. Les hommes ne peuvent s’entretenir les uns avec les autres que dans la mesure où ils peuvent s’accorder sur les choses dont ils parlent : la certitude commune que le monde est réel, et comme tel irréductible à la représentation que nous en avons, est le fondement du discours. Une communication « physique » ou animale ne suppose pas la pensée et relève d’une science purement comportementaliste. Le dialogue suppose au contraire un accord sur les choses, c’est-à-dire la capacité d’accéder à la vérité. Aussi faut-il conclure que le lien scolastique ou scolaire est le fondement de tout lien social : l’école ne constitue pas une société spéciale, dont la société générale pourrait se passer, elle est l’essence de la société. L’illusion ethnologique consiste à croire que l’homme se réduit aux particularités socioculturelles, en effet réelles, de sorte que l’universalité de l’humain est seulement biologique : cette conception d’une humanité morcelée en communautés nécessairement étrangères les unes aux autres ignore l’école. Il n’est pas accidentel que le plus conséquent des ethnologues ait dit au commencement de son plus célèbre ouvrage son dégoût de l’enseignement de la philosophie.


Le sens non ethnologique de la vie sociale

Il n’est pas vrai que les hommes fassent société seulement parce qu’ils se trouvent avoir mêmes coutumes, mêmes mœurs, mêmes croyances, mêmes façons d’être et de penser du fait qu’ils vivent ensemble. Si deux géomètres comprennent la vérité d’une démonstration, leur pensée n’est pas commune comme celle d’hommes imprégnés depuis leur naissance par le milieu où le hasard les a fait naître : ils peuvent partager la même pensée en tant que mathématiciens, sans avoir le même accent. La société qu’ils forment ainsi n’a rien d’ethnique ou de national, rien de sociologique ou, comme on dit, de culturel : son principe est la raison, c’est-à-dire le libre examen, qui constitue l’essence du lien humain. La culture, entendue cette fois au vrai sens du terme, universelle, s’acquiert par la volonté et l’intelligence, de telle sorte que tout homme, quels que soient son lieu de naissance, sa langue, son statut social, dès lors qu’il s’accorde avec un autre sur ce qu’il comprend, au lieu de rester enfermé dans un système de représentations socioculturelles, appartient à cette société qui a pour vrai nom l’école.


L’Europe trahie

Husserl (1) donnait à une telle société le nom propre d’« Europe », qu’il entendait donc en un sens non pas géographique mais spirituel, parce que, à notre connaissance, les Grecs en ont les premiers formulé explicitement l’idée. Lorsque Thalès osa écrire dans un traité de « physique » que « tout est eau », il savait que la vision du monde exprimée par les mythes de sa cité et des autres cités n’était qu’une représentation : il s’est élevé à une idée de la nature irréductible aux représentations sociales et traditionnelles. Comprenant ainsi que le monde est irréductible à la manière qu’ont les hommes de se le représenter, il ouvrit l’histoire infinie des sciences. Par ce geste il a fondé une tradition d’un nouveau type : nul n’y est tenu de répéter ce qu’ont dit les anciens, et chacun se fonde sur son seul jugement. Ainsi se constitue une République des esprits, communauté de citoyens et non de sujets, école de l’humanité, aux deux sens du génitif : école que fait et qui fait l’humanité. Il convient donc de distinguer radicalement l’idée de l’Europe et les diverses trahisons de l’Europe par les européens historiques, et d’abord leur colonialisme. Socrate chez Platon s’en prend à l’impérialisme qui a ruiné Athènes. Et si l’Europe n’a plus aujourd’hui pour seul cadre l’Europe géographique, ce qu’on appelle étrangement la mondialisation en est la négation : c’est l’emprise sur le monde d’un système économique et des représentations ou de l’idéologie qui lui sont liées et qui ignorent précisément le monde commun. Rien n’est moins « européen » ou universel qu’un monde d’ethnies unifiées sous le joug de puissances financières, une fois toute exigence scolastique, c’est-à-dire spirituelle, tournée en dérision.
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Politique et liberté

Les hommes ne peuvent parvenir à distinguer représentations socioculturelles et vérité sans faire la critique de la société dans laquelle ils vivent et sans la remettre ainsi en cause. L’exigence de vérité change le rapport à la tradition : la mort de Socrate est un moment de la tension inévitable entre école et société, entre la communauté universelle des hommes et la communauté particulière des athéniens qu’il est accusé de trahir, d’autant qu’un Alcibiade avait cru apprendre de lui que la liberté du jugement à l’égard des manières de vivre des athéniens justifiait qu’on trahisse pour de bon ou qu’on casse les statues des dieux. L’invention de la politique suppose des hommes qui soient capables de juger et de décider de leur destin, bref, qui ne soient pas seulement des produits d’une société donnée : il faut que l’école les ait désocialisés, qu’elle les ait libérés du cadre social où ils sont nés. Au contraire, plus la part sociale l’emporte sur la part scolastique, plus donc la société a d’emprise sur les hommes, plus l’esclavage d’esprit s’impose aisément jusqu’à ce que l’idée même de politique soit oubliée. Ainsi le sort des institutions républicaines est en France étroitement lié à celui de l’école.


La vérité de l’Europe

La défense de l’Europe, ou de ce qu’on appelle aussi l’occident et ses valeurs, repose généralement sur une conception ethnique et historique de l’Europe alors confondue avec les coutumes et les mœurs particulières d’un canton, comme si elle n’existait que par ce qui la distingue de l’Asie ou de l’Océanie, comme si être européen était une question de costume et de cuisine. Vouloir dresser une liste de ses caractéristiques revient à la nier puisque c’est ignorer ce par quoi elle est universelle. L’Europe, entendue au sens husserlien, c’est-à-dire l’école, ne se définit pas par un héritage, mais par ceci qu’elle est libre à l’égard de tout héritage, comme de toute valeur, de toute croyance : toute façon de vivre y peut être remise en question. Elle a au cours de l’histoire pris diverses formes sans se réduire à aucune, par exemple les universités médiévales et la philosophie des Lumières, et elle disparaîtra si elle ne fait que se répéter. Elle anime encore l’instituteur qui seul dans sa classe instruit ses élèves malgré les programmes et les instructions ministérielles, mais la subordination de l’université aux impératifs sociaux et économiques, en Allemagne ou en France, la trahit.


Apprendre le français pour échapper à la société

L’école a autrefois permis à des enfants venus d’ailleurs de vivre en France sans y demeurer des étrangers. Il arrive qu’on parle de ce processus en termes d’intégration sociale. Or les réussites d’alors ne se fondaient pas sur une socialisation, mais sur une scolarisation : on apprenait la langue française de telle sorte qu’on donnait accès à l’universel. Le jour au contraire où la finalité de l’école est l’intégration sociale, il est dans la nature des choses qu’on assiste à une déscolarisation générale de la société. Alors, abandonnée, donc soumise à la pression sociale, l’enfance subit une socialisation radicale : les ressortissants de ce qu’on appelle les quartiers ne disposent que de quelques mots de vocabulaire et vivent coupés du monde en dehors de tout droit selon les rites de leur territoire qui leurs paraissent naturels. Apprenons-leur le français et ils sortiront par cela même de chez eux. Mais un tel programme politique passera nécessairement pour trop simpliste.


La société au service de l’école

Gaston Bachelard disait de la science moderne, à la fin de La formation de l'esprit scientifique, qu’elle suppose une remise en question permanente, c’est-à-dire requiert de tout homme qu’il ose juger. Il en concluait que là où il y aura vraiment école, apprentissage rationnel, « ….alors les intérêts sociaux seront définitivement inversés : la Société sera faite pour l'École et non pas l'École pour la Société. » C’était  s’opposer frontalement au préjugé le plus commun, qui veut que l’école prépare l’enfant à la vie, c’est-à-dire subordonne l’école à la société. « ….On dit et redit que le devoir de l'école, c'est de préparer l'enfant pour la vie. On utilise sans fin une métaphore guerrière : il faut- dit-on, armer notre jeunesse pour les luttes de la vie. Bref, l'école est faite pour la société. Mais comme tout serait plus clair, plus doux au cœur des hommes, si nous inversions la proposition et si nous pouvions dire : la société est faite pour l'Ecole. L'Ecole est un but. L'Ecole est le but. Nous nous devons corps et âme à la génération qui vient (2). » Car l’avenir de l’humanité est ici en jeu.
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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011

 



Notes  
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  1. Cf. mon commentaire de Husserl.
  2. Gaston Bachelard, La vocation scientifique de l'âme humaine, in L'homme devant la science, Neuchâtel : La Baconnière, 1952, pp. 28-29.

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Annexe

A mes amis tunisiens, post scriptum à mon propos précédent sur l’Europe et la mondialisation

J’ai reçu un accueil inoubliable lorsque, coopérant, j’ai enseigné la philosophie au lycée Carnot puis à la faculté des lettres de Tunis. J’ai été secouru lors d’inondations et nourri gratuitement. J’ai pu faire réparer un cardan près du désert par un forgeron. J’ai été invité par un voisin le jour de l’Aïd – comme qui dirait au repas de Noël. C’était entre 1970 et 1976. Mes élèves et mes étudiants poursuivaient parfois leurs études en France, enthousiasmés à l’idée d’aller au pays des droits de l’homme. J’ai tâché de prévenir leur déception. Je leur disais qu’à la douane marseillaise, il y avait deux queues, celle où l’on vouvoie, celle ou l’on tutoie, et qu’ils se verraient dirigés vers la seconde. Que je n’avais jamais de ma courte existence subi le moindre contrôle de police, mais qu’au contraire ils ne seraient jamais longtemps abandonnés à eux-mêmes. Que trouver une location d’appartement exigerait peut-être un intermédiaire moins arabe. Le progrès aidant, je pourrais ajouter aujourd’hui qu’en cas de garde à vue ils doivent exiger la présence d’un avocat. Il y a trente ans, une amie tunisienne a été enfermée avec les prostituées d’un quartier parce qu’elle avait oublié son titre de séjour : son mari a passé la nuit à la rechercher dans tous les commissariats de Paris, parce qu’au premier, celui-là même où elle se trouvait, il avait été plaisamment renvoyé ailleurs. J’ai rencontré à Paris il y a une dizaine d’années un chirurgien militaire tunisien, mari d’une ancienne élève du lycée, en stage au Val de Grâce : au bout de deux ans il n’avait pas encore pénétré à l’intérieur d’une maison française. Faut-il d’autres exemples ?
J’ai entendu le représentant de l’ONU chargé des réfugiés remercier les Tunisiens pour avoir su accueillir plus de cent mille réfugiés venus de Lybie. Ils peuvent dormir et manger dans des conditions décentes, ils peuvent se laver. Faut-il expliquer cela par l’aide internationale ? L’Europe entasse à Lampedusa les immigrés tunisiens dans l’insalubrité, et chaque pays cherche à s’en débarrasser. L’Europe a peur que ses anciens colonisés viennent l’envahir. Mais quand bien même on déciderait de les renvoyer dans leur pays, pourquoi faut-il les traiter moins bien que du bétail ? Et au même moment, lorsqu’elle ne délocalise pas le travail pour éviter d’avoir à le payer, l’Europe fait venir des étrangers sans papiers, c’est-à-dire sans droits, pour réduire les coûts d’une manière analogue et stabiliser ainsi les salaires. Ou encore, des chasseurs de pieds sillonnent l’Afrique, pépinière de footballeurs, et la fédération française de football considère qu’il est trop coûteux de les accueillir dans nos centres de formation parce qu’il leur prend trop souvent l’idée d’aller jouer dans l’équipe de leur pays. Il est vrai que les Européens ont le couteau sous la gorge et sont proches de la faillite, surtout les financiers du football français, ruinés par la nécessité de payer la formation de quelques Africains (1). Aussi nous permettra-t-on ici d’ajouter quelques mots à la réflexion par laquelle Montaigne conclut son célèbre chapitre sur les cannibales, autrement vêtus que nous : mais quoi, ils sont autrement colorés. Car enfin, tout le discours sur ces dangers qui menacent l’Europe sont-ils fondés sur le problème réel posé par l’impossibilité d’accueillir trop d’immigrés ?
Pour ne pas paraître partial, je raconterai un autre jour les difficultés à la fois ubuesques et kafkaïennes rencontrées par un ami américain qui est blanc « depuis les pieds jusqu’à la tête » comme était noir le « nègre » de Montesquieu. L’amour d’une France autrefois mère des arts l’ayant rendu fou, le malheureux voulait la montrer à ses étudiants, et contre toute attente, il y est parvenu.

 

1 - A moins qu’il ne s’agisse, et ce serait plus grave, de limiter le nombre de recrues issus des quartiers, mais je ne suis pas spécialiste du football.

 

A lire ! Mezetulle attire l'attention des lecteurs sur les réponses apportées par Jean-Michel Muglioni à deux commentaires, l'un sur la notion de "culture" et d'"appartenance culturelle", l'autre sur le sens de l'expression "le dialogue repose sur la connaissance de la vérité".

 

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