Musique, opéra, danse


"Ancrer dans le corps l’empreinte du mouvement"
Quelques notes sur le travail de Nathalie Pubellier, cours de danse et chorégraphies

par Catherine Kintzler (en ligne 22 nov. 05 et 8 janvier 2006 pour la fin du texte))

 
J’ai abordé le travail de Nathalie Pubellier (compagnie L’Estampe) par plusieurs aspects différents et complémentaires : les cours qu’elle donne au Studio Harmonic auxquels elle m’a invitée comme observateur, la présentation qu’elle a faite lors de la session « Danse en chantiers » en janvier 2004 de la pièce Singletons, enfin j'ai assisté comme spectateur à la création chorégraphique La Pieuvre ainsi qu'à Singletons et à Zoon (en 2004 et en janvier 2006).


I – Les cours  de danse

(Studio Harmonic, vendredi 13 juin 2003,  lundi 20 janvier 2004)

Description sommaire

Les cours consistent en une alternance très simple de deux phases :

a) une mise en place (la plupart du temps enchaînée) de mouvements qui vont former les éléments de la phase b. Comme il s’agit d’un cours très avancé, ces mouvements m’apparaissent eux-mêmes comme complexes ; en outre un bon nombre ont à l’évidence été travaillés dans des séances antérieures.

b) la mise en œuvre plus rapide de l’enchaînement, souvent soutenue par une séquence musicale enregistrée ou des battements rythmiques frappés par le professeur.

Cette séquence a+b est émaillée de moments explicatifs plus détaillés.

Lorsque le professeur juge que b est suffisamment au point, elle passe alors à une autre séquence, et ainsi de suite, la difficulté et la complexité des séquences allant en croissant. Le cours est composé d’au moins dix à douze séquences.

 

Premières impressions

N’ayant jamais assisté à un cours de danse, je suis frappée par les éléments suivants.

1° L’extrême dépense physique entièrement maîtrisée. Je n’ai pas l’impression de « gymnastique » ou d’athlétisme, alors que, si j’effectue imaginairement le mouvement dans ma tête, c’est très très pénible … ; pas non plus de ahanements, de bruits d’expiration, rien d’ostentatoirement « sportif » ou « athlétique ». Le seul indice de pénibilité est la sueur qui ruisselle. Le mouvement n’est pas exécuté pour exhiber un corps expert ni pour restaurer ou entretenir un corps destiné à d’autres usages par ailleurs, encore moins pour « sculpter » un corps offert au regard et soumis à des normes extérieures. Le corps et son mouvement (on pourrait dire aussi : le mouvement et le corps inédit qu’il révèle) sont rendus à eux mêmes.

 

2° Le « code » dont se sert le professeur. Je saisis au vol quelques mots de ce lexique qui me semble hétérogène – à la fois mis au point exprès pour l’objet (langue artificielle) et emprunté à la langue naturelle. « pousse » « pivot » « colonne » « enfonce » « repousser » « terre » : ce sont toujours soit des verbes, à l’infinitif ou conjugués à une sorte de deuxième personne qui désigne chaque danseur, soit des substantifs, soit des adverbes de lieu ou de temps (« dessus » « dessous » « maintenant ») mais jamais des adjectifs ou des adverbes de manière. L’homogénéité de ce lexique semble consister dans la désignation non pas des effets produits ou à produire, mais dans celle de l’engendrement du mouvement. L’important n’est pas d’obtenir tel ou tel résultat observable, mais de comprendre le principe de tel ou tel mouvement dans un corps singulier, le sien et pas celui d’un autre. C’est le contraire d’une « gestique ».

NP utilise ce code mais cet usage est ramené à son essence à un moment du cours où elle fait « dire » aux danseurs ce qu’ils font. Cela ne se réduit pas à un exercice (nécessaire) de mémorisation. D’abord ces mots choisis disent l’essentiel du mouvement comme processus et comme production. Ensuite, dire c’est penser : penser à faire ce qu’on dit, se donner au corps la présence d’esprit qui lui est propre. Enfin cette pensée suppose la coïncidence juste de ce qui est dit avec ce qui se fait : le mot ne dit pas un projet ou une prescription, il ne dit pas non plus une description : on le dit parce qu’il dit ce qu’on fait. Pour reprendre une expression de Jankélévitch : c’est un « se faisant ».

 

3° L’usage de la temporalité.

Paradoxalement les élèves vont souvent trop vite. En réalité ils utilisent la vitesse comme écran. Au niveau moyen, la vitesse gomme les difficultés et masque l’insuffisance technique. Alors NP utilise la vitesse réelle contre la vitesse de dissimulation : « Vous êtes en avance, mais si j’accélère, vous ne pouvez pas suivre ». C’est que « vous mangez les passages des appuis ». La vitesse chorégraphique va servir de sanction à la vitesse alibi. Au niveau avancé, les sirènes de la virtuosité happent les danseurs vers l’extériorité et vers une esthétique de l’effet : les danseurs sont rattrapés et de nouveau séduits par une technicité extérieure qui leur fait « oublier le chemin ». Le résultat est une dispersion : « vous avez des morceaux de corps qui vous échappent », le danseur court après un corps qui lui est devenu étranger.

Le mouvement ramené à sa propre intériorité

Alors apparaît le cœur de la question, le leitmotiv des cours. Pour détailler un moment, pour corriger un élément défectueux, NP ne dit jamais « regardez-vous », elle dit au contraire, par exemple : « ne faites pas la boucle simplement pour le mouvement ».

Le principe est de ramener le mouvement à sa propre intériorité, sa condition de possibilité, et non pas de le régler sur l’extériorité d’un effet à atteindre. Cela suppose la prise de conscience en soi d’un corps producteur du mouvement mais que l’effectuation de ce mouvement va précisément révéler : il y a réciprocité entre la révélation du principe du mouvement et celle du corps dansant. NP a une très belle formule qu’elle a reprise dans ses textes de projet et de présentation : « Ancrer dans le corps l’empreinte du mouvement ».

Une autre formule familière à NP : « prendre conscience du chemin ». A un moment de son cours, elle arrête les danseurs, revient sur une décomposition de mouvement où elle insiste sur les « relais » (le relais c’est une position de transition où le danseur effectue un transfert mécanique) et elle leur dit : « on peut très bien faire le mouvement sans rien sentir du chemin ».

C’est donc toujours sur la production du mouvement de l’intérieur et sur ses conditions de possibilité mécaniques (appuis, répartition du poids, transferts, distances imposées par les données du squelette et qui ne sont pas identiques pour tous) qu’elle insiste : c’est au sens propre du terme une invention qu’elle réclame. Il faut que chaque danseur invente son propre corps, le trouve sans lui imposer de l’extérieur des « objets trouvés » (attitudes, gestique). Le travail du mouvement est le contraire d’une conformation. Mais d’un autre côté, cette invention n’a rien de fantaisiste : la liberté qu’elle produit repose sur une extrême discipline ; il faut véritablement faire le vide et débarrasser son corps des couches de mouvement et d’attitudes « clés en mains » que nous ne cessons de lui imposer et qu’on ne fait que renforcer en se regardant, en cherchant l’effet. Ce n’est pas une formation du corps, c’est une. On fait la chasse à ce qui, dans l’ordre du corps, correspond à l’opinion dans l’ordre de la pensée, à ce qui est anecdotique, extérieur, hasardeux.

Quelques comparaisons permettront de résumer cette obstination de l’intériorité du mouvement et l’effet de révélation qu’elle produit sur un corps inédit qu’elle fait surgir.

1° Menuisier et charpentier. Le menuisier travaille sur les lignes extérieures du bois qu’il assemble ; le charpentier utilise des pièces de bois qui n’ont pas besoin d’être ajustables de l’extérieur et qui sont même souvent grossièrement formées : il travaille sur la ligne invisible qui forme l’axe ou « l’âme » de la pièce. C’est une géométrie non pas imaginaire, mais qui s’appuie sur une réalité accessible par la pensée et qui conditionne véritablement l’équilibre du système. Ainsi NP s’obstine à chercher ce corps intérieur fait de points d’appui et de forces qui s’articulent à chaque moment en système et que chacun doit pouvoir découvrir en déblayant ce qu’elle appelle « le chemin » - le mouvement ne s’effectue pas malgré ce qu’on sent, mais grâce à ce qu’on sent.

Il en résulte une conséquence propre à la danse contemporaine : dans une chorégraphie le « chemin » peut être le même pour plusieurs danseurs, mais cette identité du chemin (production d’une série de mouvements) n’a pas pour résultat une identité des mouvements vus de l’extérieur : chacun effectue le parcours intérieur qui produit le mouvement à sa manière, avec son propre corps. On est dans une conjugaison de l’universel et du singulier qui est l’idéal de tout enseignement. NP dit à un moment « ça ne fait rien si ce n’est pas pareil que moi » on n’imite pas le professeur, on fait ce qu’il fait, mais on le fait soi-même. La danse contemporaine s’adresse ainsi à tous les corps parce qu’elle rend la main à chaque corps.

 

2° Cela s’adresse à mon corps. Donc j’en ai l’expérience, même si je ne danse pas. Chacun a pu travailler quelque chose comme cela dans son corps et obtenir cette remontée vers la production du mouvement et découvrir un corps inédit, un corps qu’il ne croyait pas qu’il avait. Si je cherche dans mon expérience, je pense à la marche en montagne. La question est la suivante : pourquoi le débutant est-il mal à l’aise dans les chaussures à tige et à semelle assez rigide alors que le marcheur chevronné déteste marcher en tennis ? A force d’exécuter ce mouvement, j’ai fini par trouver qu’on ne marche pas en montée en faisant jouer le mollet, c’est épuisant, on utilise le pied uniquement comme surface d’appui, on pose toute la surface et on penche la partie inférieure de la jambe en avant en fléchissant le genou, puis on fait basculer le genou pour redresser la jambe… et ça monte tout seul, l’effort est minimal ! et les chaussures de montagne sont appropriées à cette récusation du mouvement immédiat et à cette recherche du vrai mouvement qui fait monter le corps, tout le corps. Je pourrais faire le même exercice sur l’usage du dé à coudre : pourquoi un débutant en couture est-il gêné par ce qu’il considère comme un accessoire superflu dont le couturier ne peut se passer ? C’est une réforme du corps, et quand on est passé par cette réforme, le mouvement devient un plaisir. Aussi le marcheur marche-t-il pour marcher… et pas seulement pour aller sur tel sommet.

 

3° Comparaison avec la calligraphie. Le code utilisé par NP renvoie à un « alphabet » préexistant et on sent bien que ses élèves ont appris cet alphabet. On apprend ainsi à tracer les lettres, une par une : mais apprendre à écrire, c’est pouvoir lier les lettres les unes aux autres, tracer une lettre dans la dynamique qui tracera la suivante, et tout cela s’articule sans se juxtaposer. La hantise de Nathalie, c’est de faire la chasse à ce qui serait de l’ordre d’une écriture « script » où chaque lettre reste isolée. Elle recherche une écriture cursive, avec ligatures. Mieux : elle montre que ce qui fait courir la main ce ne sont pas les tracés des lettres, mais c’est ce qui se passe entre les lettres. C’est une calligraphie et pas seulement une écriture parce que ce qui s’écrit n’a pas d’autre intérêt que de l’écrire, que d’effectuer le geste de l’écrire : on retrouve ce que Valéry appelait, pour caractériser l’expérience esthétique « s’attarder dans la sensation ».

Alors que la plupart des disciplines du mouvement (gymnastique sportive ; gymnastique hygiénique ou thérapeutique ; athlétisme mais aussi danse classique) me semblent fondées sur une antithétique du corps et du mouvement (faire le mouvement pour le corps, ou adapter le corps de telle sorte qu’il puisse exécuter le mouvement) qui aboutit, par un « accord » d’extériorités, à une sorte d’harmonie forcée, ce cours de danse contemporaine me semble mettre en œuvre de manière résolument pensée, une dialectique du corps et du mouvement (le mouvement et son corps) où le travail dévoile l’intériorité réciproque de chaque corps et du mouvement.

Le cours résout aussi par l’intériorité une autre contradiction, celle de la difficulté technique et de l’apparente aisance des danseurs. Alors que dans les autres disciplines du mouvement, cette contradiction est résolue par virtuosité (le danseur est capable de faire ce qu’il fait sans effort apparent, mais cela est obtenu comme un accord extérieur, duquel je suis ipso facto exclue, « n’ayant pas le niveau et n’étant pas capable de l’atteindre un jour »), elle est ici résolue paradoxalement : je sais que je ne suis pas capable d’effectuer ce que je vois, et pourtant je sais en même temps que ce que je vois s’adresse à tous les corps. Je ne peux qu’admirer le danseur classique, qui me laisse clouée sur mon fauteuil, mais le danseur contemporain ne me cloue pas à mon fauteuil, il ne me laisse pas dans cette situation de spectacle : c’est de mon corps aussi qu’il s’agit, d’un corps que je ne savais pas que j’avais.

 

II – La chorégraphie

La Pieuvre (spectacle et vidéo). Présentation de Singletons (Pantin, 20 janvier 2004). Représentations de Singletons et de Zoon (octobre 2004 / janvier 2006)

Dans sa présentation de Singletons, NP revient sur la continuité de ce projet avec La Pieuvre : il s’agit de la « quête de l’empreinte » dans une mise en parallèle avec la matière vivante. L’idée de base est constante, et elle est présente aussi dans l’enseignement de NP : aller à la racine du mouvement dans l’ordre de la production. C’est une thèse analytique et matérialiste : trouver (inventer) l’état élémentaire d’une matière comme processus dynamique. Cette thèse trouve son expression artistique dans la métaphore du tissu vivant et des cellules qui le composent, s’y articulent mais aussi s’y distinguent.

La Pieuvre : métaphore ou métonymie ?

La Pieuvre est une pièce fondée sur la coprésence d’images scientifiques de cellules vivantes en mouvement et de la danse, laquelle est distribuée entre une soliste et un trio de femmes. Les images de la matière vivante microscopique en mouvement sont projetées. La scène et le fond de scène se confondent : la projection ne vient pas s’ajouter comme un décor mais la chorégraphie s’y plonge et s’y incruste.

Les mouvements sont ainsi ramenés à une sorte d’archimouvement, à une thématique de l’originaire qui leur donne une sorte de dimension radicale. Ce sont surtout des ondulations assez lentes de l’épine dorsale amplifiées par un jeu très riche des épaules et des bras. Par moments, un mouvement très bref et saccadé, une sorte de spasme, vient interrompre le flux dynamique. Dans les trios, un jeu d’oppositions 1 contre 2 distribue les danseuses. Je note tout particulièrement une séquence au sol où les déplacements se font par des « roulés » et des reptations des corps qui donnent l’impression de vouloir échapper à une sorte de tissu qui les dévore doucement, dont ils ne peuvent pas s’extraire.

Je tiens à mentionner tout spécialement la superebe musique de Jean-Marie Machado.

Une très grande différence d’effet oppose le spectacle et la vidéo. Cette dernière, en jouant pleinement le jeu de l’image, efface presque complètement la notion de « sol », de terre : les corps dansants semblent se mouvoir dans un espace indifférencié, un immense aquarium où circulent les cellules vivantes filmées et les corps dansants. On n’y voit que très brièvement le corps humain pour lui-même : quelques secondes de plan sur les danseuses permettant de voir leur buste et leur visage avec son  expression. Sinon, la dimension des corps est ramenée à celle des cellules comme s’ils étaient dans le même monde, dans le même « bouillon » : sont-ils microscopiques ou bien les cellules sont-elles géantes ?

J’avoue que cela me gêne, il y a une sorte d’instrumentalisation du corps, une fusion des corps avec cette matière vivante qui, il faut bien le dire, est débordante, envahissante, dévoreuse, terrifiante dans son implacable viscosité secouée de spasmes.

Cette impression ne m’a jamais effleurée lors du spectacle réel, où bien au contraire sont mis en oeuvre à la fois le parallèle et l’opposition entre le corps véritablement humain et la matière vivante qui n’est que vivante. Ce corps, parfois envahi, parfois prisonnier, parfois en harmonie avec ce qui l’entoure, parfois « en majesté », reste résolument humain du simple fait qu’il est vu de la salle par d’autres corps humains, partageant avec eux la dimension, l’espace de gravité, avec un haut et un bas, un avant et un arrière, une droite et une gauche… La vidéo ne transmet pas cela ; elle ne le fait pas par défaut, elle le fait exprès…

Dans La Pieuvre vidéo, le corps et la matière vivante sont en métonymie. Dans La Pieuvre pièce représentée, le corps et la matière vivante sont en métaphore. Cela fait une grande différence. Donc ma conclusion est : « il faut y être !».

Présentation de Singletons

Dans Singletons, c’est l’ordre singulier cellulaire, qui est visé : une succession de solos dans des espaces fermés seront présentés dans une alternance entre solo dansé et film, etc. On aura une « chorégraphie de cellules ». NP souligne également le choix des musiciens : Autechre est un groupe de musiciens londoniens, manipulateurs de sons qui superposent et entremêlent une rythmique avec une onde sonore à caractère mélodique.

Le moment le plus saisissant de cette présentation est la démonstration par trois danseurs (deux femmes, un homme) du travail sur une variation destiné à « trouver l’empreinte ». On part d’une variation qui est semblable d’un danseur à l’autre, et chacun, en éliminant les effets, l’extériorité, parvient en quelque sorte à remonter au moment producteur dont cette variation n’était qu’un épiphénomène. Le résultat de cette remontée analytique est très convaincant et très beau : j’y trouve exactement la traduction artistique du principe d’articulation entre universalité et singularité, chaque corps, chaque coloration personnelle trouve sa propre version fondamentale et le moment producteur est bien fondamentalement le même. Cette démonstration est particulièrement réussie du fait qu’elle est exécutée dans le silence et chaque spectateur est ainsi convié à effectuer ce travail de remontée vers le principe du mouvement.

Le commentaire qu’en fait NP insiste sur l’articulation entre contrainte et liberté : c’est précisément parce qu’on trouve la juste contrainte de ce moment producteur que la liberté est possible. Elle insiste aussi sur l’importance du travail de répétition. La succession des répétitions permet une décantation et sépare dans le mouvement ce qui est de l’ordre de l’extériorité, de l’anecdote spectaculaire, de la recherche de l’effet et dégage le soubassement, « empreinte ». la démonstration a valeur à mes yeux d’expérimentation au sens classique du terme : elle fait le vide pour rendre à la danse ce qui lui est dû. C’est convaincant et c’est beau : le corps y retrouve son âme, son âme de corps, et passe par une forme de déréliction, il doit se désemparer de ce qui ordinairement le soutient (mais qui en réalité l’encombre et l’aveugle) pour se ressaisir de lui-même – mais alors on découvre que le corps est un « soi-même », rien d’autre qu’un sujet.

Brève suite (janvier 2006) : Singletons en représentation et Zoon

Depuis la rédaction de ce texte, j'ai eu l'occasion de voir deux fois Singletons à Paris (à l'Etoile du Nord en octobre 2004 et au Théâtre du Lierre en janvier 2006 avec la pièce de 2002 Zoon). Cette fois, les pièces sont placées dans un espace qui permet à toute la gamme des mouvements de se déployer complètement. La thématique "biologique" y est omniprésente, et ce qui me frappe le plus c'est toujours ce mouvement d'éclosion qui vient presque surprendre les danseurs. Ils assistent à la naissance et délivrance de leurs mouvements propres comme étonnés. J'imagine que si on douait un papillon de conscience au moment où il s'extrait du cocon et où il se métamorphose, c'est ce qu'il ressentirait. Et puis cette manière bien à elle que Nathalie a de danser rien qu'en enflant le volume de son thorax, en déroulant son dos, en écartant ses côtes, en propageant ces vagues jusqu'aux épaules qui à leur tour le transmettent aux bras...

© Catherine Kintzler

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Par Catherine Kintzler
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A la mémoire de Francine Lancelot
par Catherine Kintzler (mise en ligne du 21 nov. 2005)

Francine avait marqué d'un souvenir inoubliable tous ceux qui l'ont approchée - alors que dire de ceux qui ont eu le bonheur de travailler avec elle ? Je m'honore d'avoir été de ceux-ci, bien que ma formation et ma carrière de professeur de philosophie m'aient destinée a priori à évoluer loin de la danse baroque. J'ai connu Francine au début des années 80, alors que je préparais un ouvrage consacré à Rameau - je crois me souvenir que c'est Gérard Geay qui nous a mises en contact - auprès d'elle j'ai pu élargir mon champ de recherches tant elle m'a ouvert d'horizons et fait rencontrer d'artistes et de chercheurs, musiciens, chorégraphes et danseurs, entre autres François Raffinot, Antoine Geoffroy-Dechaume, Christophe Rousset, Philippe Le Moal, Eugénia Roucher, Cecilia Gracio-Moura, Wilfride Piollet, Jean Guizerix... J'ose croire que nous avons été complices sur bien des points. En 1994, Francine a participé à un colloque que j’ai organisé à l’université de Lille, auquel j’avais également invité Eugénia Roucher, Jean-Noël Laurenti et Buford Norman. Depuis la tenue de ce colloque, pour lequel nous avons eu la surprise et le bonheur de voir arriver Laurence Louppe, et qui a connu une modeste publication, je suis « tombée dans le chaudron » de la danse… et j’ai dû travailler !

Francine réunissait, outre ses qualités d'artiste, tout ce qui distingue un grand chercheur et un grand professeur : l'alliance du doute et de la certitude, de la remise en cause perpétuelle et de l'autorité. En même temps qu'elle diffusait ses découvertes et ses inépuisables connaissances, elle n'hésitait jamais à prendre conseil auprès de ceux, souvent plus jeunes qu'elle, dont l'avis lui semblait nécessaire. Elle ruminait les hypothèses et les doutes, se faisait du souci, désespérait de jamais parvenir, et puis, le moment venu, elle tranchait, décidait, allait de l'avant avec une sorte de robuste bonne humeur.

C'était un plaisir de monter dans l'appartement de la rue Portefoin, de se pencher sur tel ou tel texte avec elle, de lire et de relire un livret d'opéra en éclatant de rire, de fignoler une formule dont elle n'était pas (jamais) satisfaite, de s'amuser à imaginer tel ou tel décor, tel ou tel espace. Je me souviens plus particulièrement d'une séance de travail avec Jean-Marie Villégier, où nous décortiquions Hippolyte et Aricie, et d'autres moments très sérieux et très frivoles (mais il n'y a pas contradiction !) avec Michèle Castellengo et Nathalie Lecomte, alors que Francine préparait La Belle Dance. Je n'oublierai jamais l'index levé de Francine indiquant à Rudolf Noureev  - qui l'écoutait avec l'attention d'un écolier studieux - quelque "pas grave de Baptiste" ; je n'oublierai jamais la jubilation de Francine lors d'un colloque à Metz (je ne sais plus la date), établissant le tempo d'une danse, d'où il résultait démonstrativement que tel ou tel chef la jouait trop vite (ou trop lentement, je ne sais plus). On découvrait avec de grands éclats de rire, à la lumière d'une partition Feuillet, qu'un autre (ou était-ce le même ?) escamotait une ou deux reprises !!! Il fallait rétablir cela de toute urgence, pour le plaisir de la pensée, et pour la gloire de la danse enfin libérée de ses tutelles...

C'est grâce à Francine et à ses découvertes triomphantes que j'ai compris en quoi la danse est un art dont l'autonomie doit être conquise de haute lutte, en bref qu'il faut rendre à la danse ce qui lui est dû - impératif que partagent de façon évidemment complice la danse baroque et la danse contemporaine.
On peut être triste en pensant que quelqu'un que l'on respecte et que l'on aime est mort, mais penser à Francine Lancelot ce n'est pas être triste parce que cette pensée se tourne vers ce qu'il faut bien appeler une force et que les forces se transmettent et ne se perdent jamais.


© Catherine Kintzler

Paru en février 2006 : l'article de Françoise Dartois-Lapeyre "Francine Lancelot, the Passion of Dance and of Research", dans A Show of Hands, European Association of Dance Historians International Cultural Exchange Conference, Stockholm, 2006, p. 69-77.

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Par Catherine Kintzler
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Communauté : Le spectacle vivant

Quelques notes sur la chorégraphie de

Serge Ambert La Fêlure du Papillon
par Catherine Kintzler (mise en ligne du  20 novembre 2005)


Mettre l'habileté en déroute et faire surgir, dans ce désemparement, la question de l'âme du corps.
Présentation du 20 janvier 2004 à Pantin
Ce spectacle sera donné le 16 mars 2006 à l'Université de Bourgogne

 

Premier extrait (solo)

C’est un corps en détresse, « en perdition » comme le dit Serge Ambert lui-même : encombré d’accessoires dont il se débarrasse pathétiquement (notamment un imperméable qui finit, à force de torsions et de secousses, par se retourner comme la peau d’un lapin qu’on dépouille) il a beau faire et se démener, il ne parvient néanmoins pas à se trouver ; il est toujours ailleurs et travaille sans succès mais sans relâche à se rattraper, comme un Sisyphe désarticulé. Ce pauvre corps aliéné (devenu autre à lui-même) cherche à se reconstituer en rassemblant des morceaux de lui-même mais qui ne sont même plus lui, qui lui restent extérieurs, ce corps n’a qu’un extérieur il n’a pas d’intériorité de corps.

Le plus bouleversant dans cette danse du rattrapage qui échoue, c’est qu’elle ne manque ni d’habileté, ni d’élégance, ni d’adresse, ni de virtuosité, elle ne manque pas de ce qui fait ordinairement la cohésion du corps (de ce qu’on croit essentiel pour elle) – et par là elle dénonce ces propriétés comme des leurres comme des qualités qui n’en sont pas ou plutôt qui ne sont tenues par aucune substance : non justement, ce n’est pas cela qui constitue le corps comme un « soi-même ». Marcher, courir, faire même des acrobaties : ce corps en est capable certes, il sait faire tout cela et son désordre fondamental ne se manifeste pas par la banalité d’un ratage. C’est précisément cela qui est inquiétant et qui invite à la pensée : les gestes ne sont pas des gestes manqués, ratés, ce ne sont pas des gestes de clown. Le désordre est plus profond, il est dans l’extériorité radicale des gestes et des mouvements. Ce corps perdu est, non pas un corps organisé, mais un corps tout juste formé de « partes extra partes » qui se heurtent et auxquelles il est livré. C’est dans la mesure où il a conservé les schèmes de l’habileté et de l’adresse mais à titre de corps étranger que ce corps a perdu son âme. Je veux parler de l’âme qu’a le corps, car le corps a une âme, c’est certain : on le découvre en restant étonné devant ce corps qui a perdu la sienne. L’autre âme, celle dont on parle d’habitude en disant « l’âme », est devant ce corps qu’elle habite pourtant (le danseur) ou qu’elle contemple (le spectateur) comme devant un désastre, mais cette âme-là, n’ayant pas de corps, est impuissante.

 

Deuxième extrait (solo)

Un corps retrouvé, un corps nouveau-né : à l’inverse du précédent, celui-ci est constitué. Mais cette redécouverte, cette renaissance à soi, symétriquement, n’exclut pas la maladresse, la lenteur, le raté, l’hésitation ; bien au contraire : la maladresse en est constituante. Ce corps qui a une âme, c’est un corps qui tâtonne, qui hésite, qui commet des « faux-pas » tout comme on commet des erreurs, qui s’en émeut, qui les réfléchit sans les rejeter, qui s’en instruit. Mais c’est justement parce qu’il est frappé de fragilité qu’il a une âme. C’est un corps humain, avec son âme – le contraire d’une machine où les mouvements quelque parfaits qu’ils soient par ailleurs ne le sont, justement, que par ailleurs, en vertu d’une juxtaposition – mais aussi le contraire d’un animal, toujours si sûr de lui, toujours rivé à l’immédiateté de son geste, à son indécrottable innocence élégante : c’est (comme on dit de certains sportifs) « une bête » ! Ce n’est qu’une bête. Mais celui-ci n’est pas une bête : il doute, c’est un corps qui se réfléchit lui-même, un corps critique, un corps vrai qui connaît l’erreur et l’à-côté : fragile, mais non dispersé ; errant mais non égaré ; esseulé, angoissé, maladroit mais non apeuré ni affolé.

 

Voilà pourquoi cette pièce dérange, elle fait bouger, elle produit une réforme en moi : elle parle bien de mon corps et elle me dit : toi qui sais si bien marcher, danser le rock, jouer au flipper, utiliser un dé à coudre, battre une omelette, jouer avec tes clés sur une table de bistrot, pianoter sur le mini-clavier de ton téléphone, enjamber les marches de l’escalier, lancer la boule de papier dans la corbeille du premier coup, as-tu jamais osé te désemparer du corps virtuose qui te masque ton corps propre ? Et si ton corps n’avait pas d’âme ?

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Par Catherine Kintzler
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Communauté : musique classique
Pourquoi survalorisons-nous l'interprétation en musique ?
par Catherine Kintzler (mise en ligne du 25 novembre 2005)

Et si l'idéal de l'interprétation musicale était de se rapprocher du modèle alphabétique pratiqué dans la lecture : faire en sorte que la pensée y ait le moins de part possible... ?
Contre l'exhibitionnisme et le spiritualisme de l'interprétation en musique. Une réflexion minimaliste sur les textes du pianiste Glenn Gould.


Article accessible en ligne dans la revue électronique Demeter
(version intégrale en PDF)

Résumé :

La lecture alphabétique offre le modèle d’une interprétation immanente qui rend le lecteur totalement autonome. Le lecteur s’y trouve pour ainsi dire investi de l’autorité de l’auteur : parce que le déchiffrage est purement mécanique et exige un minimum de pensée, l’énergie intellectuelle du lecteur peut se consacrer davantage à la reconstitution vivante du texte, la lecture intelligente. Le sens du texte ne dépend donc jamais d’une interprétation transcendante : il peut être intégralement redécouvert par le lecteur. L’interprète musical pratique en revanche un déchiffrage qui par définition échappe à l’auditeur et a quelque chose d’aliénant pour ce dernier. L’interprétation musicale pâtit de ce modèle, qui est volontiers étendu à son ensemble. Elle se trouve alors investie par un modèle transcendant (ou interprétation inspirée) qui, au lieu d’effectuer par voie matérielle et immanente le point de coïncidence entre musicien, interprète et auditeur, prétend l’atteindre sous une forme fusionnelle et extatique (forme courante de la mélomanie) qui congédie la pensée mais qui en réalité reste marquée par la pure extériorité et l’aliénation : la sacralisation de l’interprétation musicale serait donc une forme d’idolâtrie. Telle est la thèse à la lumière de laquelle on propose de relire les célèbres prises de position du pianiste Glenn Gould, qui peuvent se comprendre comme une critique classique du spectaculaire – lequel n’est pas nécessairement constitutif du concert public ni nécessairement exclu de l’enregistrement monté, comme le croyait Gould. A l’horizon de ces critiques contre l’exhibitionnisme de l’interprétation musicale, on suggérera que le modèle gouldien d’interprétation peut se comprendre en analogie avec celui de la lecture alphabétique et qu’il est intéressant de l’envisager d’un point de vue matérialiste et minimaliste.


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Par Catherine Kintzler
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Annonce spéciale

Le 25 février à Beauvais (20h30, Théâtre du Beauvaisis) sera créée la dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.


Avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.

Eric Perré : Jean-Jacques Rousseau, Eric Péron : Jean d'Alembert.

Chorégraphie : Isabelle Dufau

Mise en scène et dramaturgie d'Eric Perré.


Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.

Cinq représentations auront lieu  : Beauvais 25 février, Méru 12 mai, Pont Saint- Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.

 

Télécharger l'affiche du 25 février en JPEG, en PDF.

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