Lecture, philosophie générale

Bergson, Freud et le rire
par Catherine Kintzler

En ligne le 25 janvier 2009


Pris comme objet philosophique, le rire contraint ses théoriciens et les mène souvent sur un terrain commun où ils élaborent, chacun à sa manière, des concepts qui forment, une fois réunis, ce qu’on appelle ici « la théorie classique du rire ».
Mezetulle en a déjà donné un exemple avec Baudelaire et la théorie classique du rire.

La première partie est consacrée à l’explication classique du rire, ramené à un phénomène quantitatif de décharge émotionnelle. La seconde, qui examine la célèbre thèse de Bergson « le mécanique plaqué sur du vivant », aborde l’aspect moral du rire et son rapport avec une « inquiétante étrangeté »
(1).

Sommaire de l'article :

1 - En quoi les textes de Bergson et de Freud peuvent-ils être qualifiés de théories classiques du rire ?

2 - Discussion de la thèse bergsonienne "du mécanique plaqué sur du vivant"

Conclusion
Notes
Références



J'oserai m'avancer sur un sujet amplement traité, notamment par Frédéric Worms, dont l'article « Le rire et sa relation au mot d'esprit. Notes sur la lecture de Bergson et Freud » (2)  commence de façon décourageante. En effet, F. Worms montre pourquoi le parallèle entre Bergson et Freud est trop facile, en remarquant d'abord que les deux ouvrages Le Rire de Bergson et Le Mot d'esprit et sa relation à l'inconscient de Freud (3) s'inscrivent dans des perspectives différentes. Si Freud rattache la théorie du mot d'esprit à la psychanalyse, en revanche l'ouvrage de Bergson se présente comme détaché du reste de son œuvre. Et F. Worms de suggérer une lecture croisée qui rétablirait l'équilibre : voir « comment Le Rire suppose le bergsonisme » (p. 196) et « comment Le Mot d'esprit ne se réduit pas à une étape […] dans l'élaboration de la psychanalyse ». F. Worms ajoute que ce croisement révèle le rire comme « terrain privilégié » parce qu'il emmène l'un et l'autre des penseurs « au-delà de leur visée initiale ». Il y aurait donc une sorte de dynamique propre à l'objet lui-même qui forcerait les théoriciens à emprunter certaines voies.

Si je me suis essayée à une lecture croisée de plus, c'est parce que j'étais déjà convaincue (par d'autres lectures) que le rire, pris comme objet de réflexion philosophique, contraint ses théoriciens. J'ai en effet été frappée par l'étonnante convergence et par l'homogénéité de nombre de théories philosophiques du rire - s'agissant du contenu de leurs propositions et au-delà de la visée particulière qui pouvait les inclure. Cet ensemble homogène par sa substance, je l'appelle « les théories classiques du rire ». Il s'agit d'une grille de lecture, ou plutôt d'un filtre, et comme tous les filtres, celui-ci est à la fois un opérateur d'éclairage (ce que j'espère montrer) et un opérateur d'opacité. C'est de cette seconde fonction qu'il faut parler d'abord, afin d'avoir le champ libre en sachant situer le point aveugle.

Ne m'intéressant qu'au contenu des propositions, je m'expose à l'aveuglement qui consiste à ne pas s'interroger sur la position des problèmes par l'un et par l'autre des auteurs. Or évacuer la question préalable « quelles sont les conditions de possibilité de ce discours et de cet autre sur le rire? » revient à accepter la dissymétrie soulignée par F. Worms. En effet, il y a inégalité entre les deux ouvrages. Celui de Freud, étant inclus d'emblée dans un ensemble explicatif plus large, en reçoit un poids théorique plus important. J'ai pensé qu'il pouvait être intéressant de prendre cette inégalité au sérieux, ce qui revenait à adopter la thèse de la puissance de l'explication freudienne. Une fois appliquée au sein d'un ensemble de théories que je tiens pour homogène, la  thèse se transforme en programme et finalise cet ensemble a posteriori : Freud serait le plus complet et le plus puissant des théoriciens classiques du rire. Et si Le Rire de Bergson tirait une partie de son intérêt de quelque chose qu'il aurait en commun avec une « tendance lourde » qui l'inclut dans les théories classiques du rire ? Cela expliquerait pourquoi il apparaît comme relativement détaché du reste de son œuvre, et aussi pourquoi, avec Le Mot d'esprit de Freud, il demeure en position remarquable au sein de l'abondante production du moment 1900 sur le sujet du comique et du rire (4) .

Mais le champ ainsi vectorisé par la théorie freudienne est de nature explicative. Au-delà de l'explicativité positive, il y a un reste philosophique, lui aussi commun aux théories classiques. Freud rentre ici dans le rang. L'étude freudienne dégage, mais pas mieux que les autres, l'enjeu fondamental, esthético-moral, de la question du rire : c'est alors que Freud est rattrapé par Bergson, et comme on le verra, par Descartes.

Dans un premier temps, j’essaierai d’établir à l'aide d'une classification et d'exemples en quoi Bergson, dans Le Rire, et Freud, dans Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient et dans L'Inquiétante étrangeté, élaborent l’un et l’autre une théorie classique du rire. En effet tous deux rencontrent et développent des traits caractéristiques du point de vue classique, dont le modèle est fourni par Les Passions de l’âme de Descartes, précédé par le Traité du ris de Joubert (1579), suivi par les textes d’Antoine de Courtin (Traité de la paresse, 1673). Il convient d'inclure aussi dans les textes classiques les célèbres analyses de Hobbes dans son traité De la nature humaine (1650, chap. 13) et certains passages de l'Éthique de Spinoza (Livres III et IV) (5) .
Dans un second temps, je m'intéresserai à un point particulier de la thèse bergsonienne sous la forme d'une objection assez vulgaire qu'on pourrait lui faire. « Nous rions toutes les fois qu'une personne nous donne l'impression d'une chose » écrit Bergson p. 44. L'objection consiste à dire qu'à ce compte il n'y aurait rien de plus drôle qu'un camp de concentration. Pour éclairer ce point, je m'aiderai de la lecture de Freud et ce détour, loin de démentir la thèse bergsonienne, permettra de la maintenir et de mettre en évidence la profonde convergence philosophique qui rassemble les théories classiques du rire. [ Haut de la page ]


1 - Quelles sont les caractéristiques principales d’une théorie classique du rire ? En quoi les textes bergsoniens et freudiens peuvent-ils figurer au nombre de ces théories ?

Voici les références aux textes cartésiens qui m'ont permis d'élaborer l'énumération sur laquelle je vais travailler afin de mettre en parallèle Bergson et Freud.

A l'article 94 des Passions de l'âme, Descartes explique le phénomène du chatouillement. Le plaisir du chatouillement vient de ce que l'âme se rend compte qu'un mouvement qui pourrait être douloureux, s'il était plus accentué, est aisément surmonté par le corps, et « elle se représente cela comme un bien ». Une énergie qui aurait été investie à charge et sous le régime de la pénibilité est économisée, et c'est dans la représentation que l'âme se fait de cette économie que l'agrément apparaît grâce à un mécanisme quantitatif. Descartes utilise une explication analogue pour rendre compte de l'agrément pris aux représentations théâtrales, au jeu et aux exercices physiques gratuits (la chasse, le jeu de paume) « qui ne laissent pas d'être agréables, encore qu'ils soient fort pénibles » (A Élisabeth, 6 oct. 1645). On retrouve la référence esthétique de cette fonction modélisante à l'article 180 des Passions. Ainsi sont mis en place deux composantes de la théorie classique : la convertibilité du rire et le régime de fiction.
On trouvera dans Les Passions de l'âme, art. 61 et 62, la mise en symétrie de la réversibilité pitié-raillerie. L’analyse en termes de symétrie et de convertibilité est également dans la Seconde partie, ainsi qu'une élaboration de la typologie des rieurs articles 178 à 181, (l'article 179 donnant une très belle analyse du rire qu'on pourrait qualifier de « réactif ») puis à l'article 196. La différence entre le « railleur honnête », le railleur déshonnête et le « brutal » est que le premier parvient à trouver la juste distance entre moi et autrui (6)  alors que le second s'identifie trop à l'autre (le « pitoyable » n'est autre que le moqueur disgracié de l'article 179) et que le troisième enfin (le brutal) se croit à tort exempt de toute identification à autrui et se pense comme exception radicale. Ainsi est mise en place la dimension morale et sociale du rire, qui repose sur une manière de régler son rapport à l'idée que l’on se fait d'autrui.

Cinq caractères dominants me semblent pouvoir être relevés.



- Le point de vue économique

C'est ce point de vue qui fonde les phénomènes de convertibilité. Le rire est intelligible par des phénomènes d’intensité ou de charge émotionnelle et par une forme de circulation des charges, de telle sorte qu’elles peuvent se créditer ou se débiter au profit ou aux dépens du sujet. En général, le rire est expliqué comme résultat d’une décharge émotionnelle issue de la reconversion d’une charge : le rire signale la récupération d'une énergie que l'on aurait pu croire investie aux dépens du sujet. C’est pourquoi les théoriciens classiques du rire s'intéressent particulièrement aux phénomènes de conversion et les expliquent de manière satisfaisante (par exemple, de la pitié ou de la colère en rire) et, dans le champ esthétique, au phénomène de la réversibilité entre tragédie et comédie (7) .
Qu'en est-il de nos deux auteurs ?
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A - Bergson
Bergson conclut son livre sur le mélange de l'amertume et de la gaieté. Il met la réversibilité du pénible (amer) et du comique au service de son analyse de la fonction « correctrice » et sociale du rire : cf. p. 107-108, l'idée de « sympathie artificielle» et l'exemple de la différence entre tragédie et comédie à propos de L'Avare , ainsi que l'idée de détente, p. 148.
Le chapitre III (comique de caractère) repose sur l'idée que l'auteur comique se donne pour objectif d'empêcher une émotion de type sérieux (pitié, humilité, voir p. 106) : une identification trop forte à l'objet comique nous fait basculer dans la compassion. Cela reprend et éclaire la thèse « le plaisir de rire n'est pas pur » (p. 104) : il suppose un détachement relatif.
Dans ce même chapitre, on soulignera l'analyse de l'opposition entre la comédie et la tragédie (p. 124 et suiv.). L'opposition n'est pas simple, elle s'articule à la manière d'une conversion. En un sens, la comédie ne contredit pas la tragédie : elle la porte à son degré extrême de généralité, elle en est la vérité. La comédie accomplit le mouvement amorcé par la tragédie et finit par abolir la notion même de drame. Du reste, le comique arrête l'action et la réduit à son point de gesticulation (voir p. 40 et suiv. et l'analyse des procédés du comique, p. 53 et suiv.).
La réflexion sur la vanité comme moteur du rire ne se réduit pas à une analyse purement morale, mais passe par un moment quantitatif de comparaison. Bergson n'est pas très loin d'une théorie des humeurs. Il expose l'effet du rire sur la vanité comme celui d'une substance neutralisante : tout se passe comme si non seulement le rire parvenait à neutraliser la vanité, mais aussi à en modifier la nature et à en changer le signe, c'est un travail de transmutation. Les exemples donnés p. 134, p. 138 et suivantes, sont ceux d'un effort (investissement) réduit à son moment d'inefficacité (désinvestissement) : exemple l’effort dérisoire du petit homme qui se baisse pour passer sous une haute porte, etc.

B - Freud
L'expression de « point de vue économique » est empruntée à Freud qui lui donne une portée générale unifiant la théorie du rire. La thèse principale du Mot d'esprit est celle du rire de décharge : une dépense d'énergie psychique est épargnée, l'énergie ainsi désinvestie est libérée, ce qui produit le rire. Voir la conclusion de l'ouvrage p. 410-411 :
Le plaisir du mot d'esprit nous a semblé provenir de l'économie d'une dépense d'inhibition, celui du comique de l'économie d'une dépense (d'investissement) de représentation, et celui de l'humour de l'économie d'une dépense de sentiment.
Au chapitre 7, Freud commente l'une des thèses de Bergson (la mécanisation du vivant, p. 367) dans le sens de l'allégement d'une dépense de compréhension et de représentation. On citera également la mise en symétrie très classique faite à la fin de l'ouvrage entre rire et pitié (chap. 7, p. 402 et suiv.) : « l'économie en matière de pitié est l'une des sources les plus fréquentes du plaisir humoristique ».
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- Une théorie continuiste qui se présente sous forme scalaire.

Les différentes positions du rieur s'ordonnent en une sorte de gamme ou de spectre qui se présente parfois sous forme de typologie. Les positions se différencient de proche en proche et s’organisent de façon hiérarchisée ou scalaire en séquences continues. Par exemple, Les Passions de l’âme proposent les figures du « brutal », de l'« insensible », du « railleur déshonnête », du « railleur honnête » sous la forme d'une variation continue qui est fonction du degré de liberté.

A - Bergson.
Le travail en séquences continues apparaît maintes fois
a) Sur les techniques du comique La distinction entre le spirituel et le comique, p. 82-83, obéit à une variation en degré. Le rapport entre les techniques du rêve et celles du comique (p. 142) également.
b) Sur la typologie du rieur. On peut citer la relation entre l'humoriste et le moraliste p. 97. La fonction sociale du rire est également sous-tendue par une idée de variation quantitative. Pp. 4-5, Bergson donne l'exemple des groupes constitués : on rit plus facilement lorsqu'on est inclus dans un groupe - c'est la notion de complicité - et le rire au théâtre « est d'autant plus large que la salle est plus pleine ». Bien que l'hypothèse d'une classification en valeurs continues ne soit pas vraiment exploitée, elle est néanmoins présente dans cette analyse où apparaissent l'idée de la fonction atténuante du groupe par rapport au réel et celle de la fonction surestimante de ceux qui sont inclus dans le groupe.

B - Freud.
La continuité des séquences et la présence de classifications scalaires n'ont pas besoin d'être établies chez Freud, elles font partie de l’outillage fondamental de la théorie de l’inconscient. Freud examine le mot d'esprit comme « contribution de l'inconscient au comique » avant d'aborder le comique proprement dit. La différence entre mot d'esprit et comique est de localisation psychique : on peut donc les regarder comme des formes voisines qui se différencient de proche en proche par la modification de tel ou tel paramètre. Cette méthode scalaire est omniprésente : on citera l'élaboration de la séquence « jeu, plaisanterie, mot d'esprit technique, mot d'esprit tendancieux » au chapitre 4 (p. 246-247 et la récapitulation p. 254). Freud exploite cette méthode non seulement à des fins de classification, mais aussi à des fins de clarification : dans le spectre qui est parcouru, l'une des formes, soit parce qu'elle est plus simple, soit parce qu'elle est plus accentuée (c'est le cas du mot d'esprit tendancieux, voir p. 223), sert de modèle et de révélateur pour l'intelligibilité de l'ensemble.
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- L'importance du moment esthétique

C’est dans le recours à la situation esthétique ou fictive (en particulier à l’exemple de la comédie) que se dévoile pleinement l’intelligibilité du rire comme phénomène de reconversion d’une charge émotionnelle et de son changement de signe dans la comptabilité passionnelle. La situation de contemplation esthétique a la valeur d'un modèle. Elle révèle éminemment que la décharge manifestée par le rire ne peut s’effectuer qu’à partir d’une charge possible. Le désinvestissement qui me fait rire est toujours sous la condition d’un investissement. La situation fictive dont l’expérience esthétique est le lieu fait comprendre cette structure fondamentalement relative et indirecte du rire (8) . Dans la situation esthétique (par exemple au théâtre), la convertibilité entre rire et larmes, ou entre rire et colère, se trouve épurée et peut alors être vécue sous le régime de la maîtrise. La raison en est que l’expérience esthétique de la fiction opère une sorte d’atténuation de l’émotion en tant que celle-ci est « à charge » (atténuation qu’il ne faut pas confondre avec celle des symptômes de l’émotion – la situation fictive ayant plutôt pour effet de renforcer ces derniers) ; de telle manière que la charge passe du côté créditeur. En se transformant en décharge, elle devient une source de plaisir pour le sujet, qui se perçoit alors comme autonome. Dans la tragédie, cette conversion repose sur une « généralisation » qui convertit la crainte et la pitié en leurs formes spécifiquement esthétiques. Dans la comédie, les émotions subissent un changement plus radical, une inversion de signe algébrique en quelque sorte, ce qui fait de la comédie le lieu esthétique par excellence. Mais il faut souligner que c’est parce qu’elles auraient pu être pénibles que les émotions deviennent agréables. L’idée est qu’une dépense est évitée et reprise dans la colonne crédit.

A - Bergson.
On citera l'analyse centrale de la comédie comme exemple privilégié du comique. Il faut souligner l'idée du détachement, de l'intellectualité du rire (« l'indifférence est son milieu naturel » p. 3, « il a quelque chose d'esthétique » p. 16). On note une analyse des procédés comiques comme procédés de détachement passionnel : concentrer l'attention sur des petits détails matériels, c'est la détourner du sérieux de l'existence. On a également cité plus haut l'exemple de l'empêchement de l'émotion (p. 106), qui s'insère aussi dans la thèse d'une position esthétique.

B - Freud
Au chap. 3, Freud énonce la condition fondamentale du plaisir esthétique : c'est le travail gratuit de l'appareil psychique (« nous le faisons travailler tout seul pour son plaisir » p. 186). C'est le cas, notamment, du mot d'esprit. Rappelons que Descartes fait de la gratuité la condition qui rend les passions agréables en les délivrant de leur caractère aliénant (Passions, art. 147).
Le chapitre 7, qui s'intéresse aux « variétés du comique » souligne tout particulièrement l'aspect réfléchi du plaisir comique. La thèse est qu'une économie est reçue « en cadeau » par le rieur. Dans le cas du mot d'esprit (« contribution de l'inconscient au comique »), il s'agit d'une dépense d'inhibition. Fidèle à sa méthode des comparaisons en séquences continues, Freud expose d'abord le cas de la naïveté (variété du comique la plus proche du mot d'esprit). Pour que le naïf fasse rire, il faut qu'un spectateur pourvu d'une inhibition sache que le naïf en est dépourvu : la position du rieur n'est accessible que de manière réflexive et contemplative. Il analyse ensuite les formes plus éloignées du mot d'esprit et montre que le comique naît de la comparaison entre deux dépenses d'énergie dans leur représentation - par exemple on rit de quelqu'un qui se rend la besogne trop facile ou trop difficile.
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- La question de l'identification et du rapport à autrui

Cette réversibilité entre émotions pénibles possibles et émotions agréables suppose comme condition une forme d’identification. Je ne peux en effet envisager la possibilité de pénibilité que si je me mets fictivement dans une situation où je me pense à la place d’un autre, mais il faut que cette identification soit sous le régime du possible et non sous celui du réel ; elle va donc engager des rapports subtils entre la proximité et l’éloignement, entre l’identité et la différence. Ainsi le « généreux » cartésien reste fidèle à sa condition de sujet libre en ne se pensant jamais au-dessous de personne et jamais au-dessus de personne : ce réglage juste de la position de l'autonomie entraîne un rapport paradoxal à autrui qui récuse aussi bien la proximité d'identification immédiate que l'éloignement absolu d’une absence totale d'identification. Il n'est donc pas étonnant que la référence esthétique, particulièrement au théâtre, soit présente, puisque cette référence est en mesure de donner une figure au paradoxe d'une similitude de non ressemblance : c'est précisément dans la mesure où je ne coïncide pas avec les personnages que je peux reconnaître en eux et en moi-même les caractères généraux de l'humanité.
La position esthétique permet de constituer la notion d’autrui en relation à celle du sujet comme une similitude paradoxale. Toutes les théories classiques du rire admettent que le rire suppose une relation à autrui, et que le rire est un phénomène exclusivement humain. Ce point a été remarqué par les commentateurs, mais il est souvent interprété comme une limitation de la pensée classique à un point de vue « moral », pour ne pas dire « moralisateur » (9) . Certes, c’est bien un « moment moral », mais, loin de révéler une étroitesse ou une idée normalisante, ce moment repose sur la constitution de l’idée d’autrui conjointement et corrélativement à celle du sujet et s’appuie sur une théorie du concernement et du non-concernement.
Le rieur se constitue sur le terrain d’une subjectivité capable de s’excepter du sérieux de l’existence, et pour s’en excepter il doit se le représenter. De sorte que le postulat esthétique du retrait (ou du non-concernement) a par lui-même une valeur morale : « l’humeur enjouée » qui s’acquiert par la vertu de la distance paradoxale est la clé aussi bien de la contemplation esthétique (y compris pour la tragédie) que de la fermeté d’âme.

A - Bergson.
Les procédés de détachement et d'allégement comique peuvent être repris dans cette rubrique - procédés de rupture du concernement qui sont exposés dès le début de l'ouvrage. De même pour l'idée de « sympathie artificielle » que nous avons déjà rencontrée (p. 107) : il faut qu'il y ait identification possible, mais que cette identification soit repoussée, niée. La sanction du rire, « correcteur social », s'adresse bien à l'autre, mais à un autre que je dois pouvoir être pour pouvoir en rire. De ce point de vue, la théorie bersgonienne ne semble pas réductible à une stricte théorie sociale du rire, mais elle suppose une disposition passionnelle. L'aspect social du rire y étant rattaché à une position spécifique à l'égard des passions d'autrui en tant qu'elles pourraient être les miennes, il faut faire intervenir la thèse d'une passion reconnue, à la fois assumée et niée par le rieur pour que la socialité du rire soit possible.
On a souligné à plusieurs reprises la notion d'empêchement de l'émotion (p. 106) : Il ne faut pas qu'il m'émeuve. Bergson explique que le comique suppose une forme de détachement : ce sont les défauts d'autrui qui nous font rire, vus pour ainsi dire du balcon social. Mais ce balcon, tout surplombant qu'il soit, donne aussi sur nous-mêmes et cela est dit dans l'impératif de la formule Il ne faut pas qu'il m'émeuve  - que l'on peut aussi comprendre comme « je pourrais être ému ».

B - Freud
Freud souligne à plusieurs reprises la nécessité du tiers pour que le mot d'esprit et le comique en général se produisent. Ce tiers n'est pas non plus réductible à une présence sociale, mais c'est au contraire celle-ci qui est rendue possible par une structure psychique supposant que l'identification soit à la fois pensée et mise à distance. On prendra comme exemple de ce dispositif psychique les conditions du rire étudiées dans le chapitre 4 (Les mobiles du mot d'esprit).
D'abord, le mot d'esprit ne fait rire son auteur que s'il peut le raconter à un tiers, réel ou fictif : c'est un effet de ricochet qui permet l'allégement de la dépense psychique dans ce cas. Cette première condition signifie aussi que l'auteur et le tiers doivent partager les mêmes inhibitions (l'investissement possible doit être homogène)
Ensuite, le réinvestissement de l'énergie libérée doit être empêché - ceci évidemment ne peut pas se produire si le sujet s'identifie de façon trop forte à l'objet du rire.
Enfin, l'énergie libérée est proportionnelle à celle de l'investissement à laquelle elle échappe et dont elle est issue, d'où les procédés qui consistent, dans le premier temps du mot d'esprit, à renforcer l'adhésion de l'auditeur, lesquels accroissent le montant d'énergie qui entrera dans la décharge. Le mot d'esprit est ainsi présenté par Freud sous la forme d'un scénario de dénouement d'une adhésion (exemple de l'histoire drôle : « pendant des heures la bataille fit rage, et finalement elle resta indécise »).
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- Les conditions de la conversion comique : allégement du réel et surestimation du sujet

Les conditions de la conversion se règlent sur l'idée de la situation de contemplation esthétique et ont pour horizon la notion de fiction ainsi que la position d'un sujet en état d'exception. Tout ce qui facilite l'opération de désinvestissement est favorable au rire, ces conditions se résument à deux principales :
a) Conditions d'allégement qui atténuent la charge de sérieux liée à la « vraie vie » et qui frappent le réel d'un coefficient de frivolité (l'existence d'un groupe, l'euphorie, l'ivresse, ou tout simplement l'humeur enjouée, une disposition à se détacher du réel).
 b) Conditions de surestimation du sujet qui le placent volontiers en position de bénéficiaire « récupérateur » de l'énergie désinvestie. Cette surestimation s'obtient la plupart du temps par les procédés de réduction de l'objet comique. Elle peut s'obtenir aussi dans des situations que je caractériserai comme un « désenchantement émerveillé » : par exemple c'est l'effet que produit le savoir, la découverte et la compréhension d'un mécanisme (« ce n'était que cela ! »).
La conjugaison entre les conditions d'allégement de la charge réelle et de surestimation du sujet permet en outre de rendre compte d'un effet paradoxal : le rire est aussi bien un opérateur de dissolution qu'un opérateur de constitution, il est à la fois un agitateur et un correcteur social. Un groupe peut en effet se constituer aux dépens de la dissolution d'une réalité qui lui indiffère, de même qu'un sujet peut se placer en état d'exception aux dépens d'un autre qui se trouve alors réduit à l'état d'objet (que l'opération s'effectue à tort ou à raison ne change rien au mécanisme, mais soulève la question de sa légitimité morale). Le rire permet aussi bien de s'assembler que de s'isoler, il permet également à un groupe de se constituer sur la modalité de l'exception.

A - Bergson
La thèse de la surestimation du sujet traverse l'intégralité du livre de Bergson : voir par exemple l'analyse de la vanité (p. 132 et suiv.).
En outre, l'allégement du concernement, de l'identification à autrui, est l'un des points fondamentaux de la fameuse thèse du « mécanique plaqué sur du vivant ». Une liberté ou ce qui prétend être une liberté (semblable à moi, qui suis placé en position de sujet) se révèle n'être qu'une chose, un mécanisme. L'intérêt d'identification que je peux y investir se trouve donc libéré par un processus de réduction (pp. 59-60).
La surestimation du sujet en position de rieur et l'allégement de l'investissement passionnel « sérieux » soutiennent toute l'analyse du caractère social du rire : constitution de groupes (par exemple voir l'analyse du « rire professionnel » p. 136) - le groupe associe ses membres en une position de maîtrise et dévalue la réalité extérieure. D'où la fonction ambivalente du rire, à la fois dissolvant et constituant puisque cette position fonctionne en tiroir, comme le montre bien l'adage « rira bien qui rira le dernier ».

B - Freud
De son côté, Freud détaille minutieusement les procédés qui conditionnent l'apparition du comique (chapitre 7, p. 382 et suivantes). Il s'agit de favoriser le phénomène de décharge et sa quantité. Il cite successivement :
a) L'humeur enjouée générale, qui favorise la tendance à délier les éléments et les événements du réel, à les isoler (et par conséquent à les déréaliser)
b) Dans le même ordre d'idées la préparation au plaisir comique, l'intention de trouver tout comique.
c) Le détournement de l'attention qui évite toute analyse trop sérieuse : il s'agit d'éviter toute comparaison réelle, « le processus comique ne supporte pas le surinvestissement opéré par l'attention » - tout ce qui vient resserrer la distance entre le sujet et le réel est un obstacle au comique.
d) L'évitement du réinvestissement affectif - or un affect sera réinvesti s'il est débarrassé de son coefficient d'irréalité, s'il est ramené à une émotion dont la causalité est réelle. Il vaut donc mieux rester dans le régime de fiction.
En ce qui touche la surestimation, l'article « L'humour », dans L'inquiétante étrangeté, lui est entièrement consacré. L'auteur y souligne d'abord le « caractère grandiose » de l'effet humoristique, « manifestement lié au triomphe du narcissisme, à l'invulnérabilité victorieusement affirmée du moi » (p. 323). Il s'interroge ensuite sur une situation caractéristique de l'humour, qui consiste en une sorte d'auto-dérision : il faut faire alors l'hypothèse « que la personne de l'humoriste a retiré l'accent psychique de son moi et l'a déplacé sur son Surmoi » (p. 326) ; l'économie de dépense psychique est alors assurée par la réduction de la situation, obtenue par adhésion au point de vue du Surmoi.
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2 - Discussion de la thèse bergsonienne « du mécanique plaqué sur du vivant »

La célèbre thèse du chapitre I du Rire, « le mécanique plaqué sur du vivant », telle qu'elle est présentée par Bergson, a un caractère de généralité qui la rend vulnérable. Cette vulnérabilité apparaît à partir d'une objection possible. Aussi cette thèse, pour être maintenue, réclame une lecture plus précise. Sa validité exige qu'on ne la sépare pas des remarques initiales par lesquelles Bergson commence ce chapitre, et au nombre desquelles figure le caractère « insensible » ou encore fondamentalement esthétique du rire, l'idée que le rire n'est possible que dans une position de distance dont l'expression pathologique est souvent une forme de froideur, d'insensibilité, ou encore d'intellectualité. Mais cette lecture rétroactive qui permet de maintenir la thèse et d'en comprendre des aspects insoupçonnés, prend toute sa dimension si l'on consent à effectuer un détour par le texte de Freud « L'inquiétante étrangeté ». C'est en effet à la lecture de « L'inquiétante étrangeté » que l'objection aussi bien que la réponse apparaissent.

Page 44 du Rire, Bergson écrit, en résumant une série de développements et d'exemples, et il souligne : « Nous rions toutes les fois qu'une personne nous donne l'impression d'une chose ».
La formule ne se contente pas de résumer les diverses occurrences de la thèse « du mécanique plaqué sur du vivant », mais elle anticipe sur un passage du chapitre II où l'effet comique de la « mécanisation » est expliqué par la réduction d'une liberté prétendue et illusoire (celle de l'objet comique, en l'occurrence une personne) aux yeux d'une liberté qui est affirmée et maintenue parce qu'elle est ou qu'elle se croit épargnée, en situation d'exception (celle du rieur). C'est l'exemple du pantin à ficelles :


Le pantin à ficelles.—Innombrables sont les scènes de comédie où un personnage croit parler et agir librement, où ce personnage conserve par conséquent l'essentiel de la vie, alors qu'envisagé d'un certain côté il apparaît comme un simple jouet entre les mains d'un autre qui s'en amuse. Du pantin que l'enfant manœuvre avec une ficelle à Géronte et à Argante manipulés par Scapin, l'intervalle est facile à franchir. Écoutez plutôt Scapin lui-même: « La machine est toute trouvée », et encore: « C'est le ciel qui les amène dans mes filets  » etc. Par un instinct naturel, et parce qu'on aime mieux, en imagination au moins, être dupeur que dupé, c'est du côté des fourbes que se met le spectateur. Il lie partie avec eux, et désormais, comme l'enfant qui a obtenu d'un camarade qu'il lui prête sa poupée, il fait lui-même aller et venir sur la scène le fantoche dont il a pris en main les ficelles. Toutefois cette dernière condition n'est pas indispensable. Nous pouvons aussi bien rester extérieurs à ce qui se passe, pourvu que nous conservions la sensation bien nette d'un agencement mécanique. C'est ce qui arrive dans les cas où un personnage oscille entre deux partis opposés à prendre, chacun de ces deux partis le tirant à lui tour à tour: tel, Panurge demandant à Pierre et à Paul s'il doit se marier. Remarquons que l'auteur comique a soin alors de personnifier les deux partis contraires. A défaut du spectateur, il faut au moins des acteurs pour tenir les ficelles.
Tout le sérieux de la vie lui vient de notre liberté. Les sentiments que nous avons mûris, les passions que nous avons couvées, les actions que nous avons délibérées, arrêtées, exécutées, enfin ce qui vient de nous et ce qui est bien nôtre, voilà ce qui donne à la vie son allure quelquefois dramatique et généralement grave. Que faudrait-il pour transformer tout cela en comédie ? Il faudrait se figurer que la liberté apparente recouvre un jeu de ficelles, et que nous sommes ici-bas, comme dit le poète,
             ... d'humbles marionnettes
Dont le fil est aux mains de la Nécessité.
Il n'y a donc pas de scène réelle, sérieuse, (dramatique même, que la fantaisie ne puisse pousser au comique par l'évocation de cette simple image. (pp. 59-60).
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Chaque fois qu'une personne nous donne l'impression d'une chose, c'est que sa liberté prétendue se défait et se réduit en un déterminisme mécanique, et que cette défaite s'apprécie du point de vue d'une liberté spectatrice.
Mais l'objection surgit, on peut en donner la forme la plus vulgaire : à ce compte, le spectacle des atrocités accomplies de manière purement automatique et programmées sous un régime mécanique et tyrannique devraient être comiques. Mais cet exemple est peut-être trop gros, il est peut-être trop surdéterminé pour que nous puissions tranquillement théoriser à partir de lui. Pour contourner l'obstacle, prenons une forme plus subtile de l'objection, telle qu'on peut la formuler à partir du texte de Freud « L'inquiétante étrangeté », où les exemples du mannequin et de la poupée sont fréquemment cités comme manifestation de l'étrangeté. La transformation d'une personne en mannequin a sans doute quelque chose de risible, mais elle peut aussi être « étrangement inquiétante ». L'explication freudienne doit retenir toute notre attention : si le mannequin me trouble, c'est parce que ses évolutions libèrent en moi une antique croyance toujours à l'affût, celle d'une indifférenciation entre les choses et les êtres animés, un vieil animisme toujours tapi au fond de moi :
[…] l'inquiétante étrangeté vécue se constitue lorsque des complexes infantiles refoulés sont ranimés par une impression, ou lorsque des convictions primitives dépassées paraissent à nouveau confirmées. (p. 258)

L'effet inquiétant ne vient pas de ce qu'une liberté se précipite en chose et se trouve abolie, mais bien plutôt de ce que ce mouvement est solidaire d'une vieille croyance où choses et libertés sont réversibles : « et si les choses étaient animées, et si les choses étaient elles aussi habitées par de la liberté? ». L'idée qu'une chose pourrait être plus qu'une simple chose et cacher des intentions libres, par définition imprévisibles, n'est pas du tout drôle, mais inquiétante. Effectivement, la mécanique mortelle d'un camp de concentration est inquiétante notamment parce que nous savons que cette mécanique est l'effet volontaire d'une liberté, d'une politique qui a pour objet de transformer les êtres humains en choses et qui à cet effet utilise les êtres humains comme des choses. Mais ce n'est pas la seule raison.

En ce point de notre réflexion, la question du pantin tiré par des ficelles se retourne : comment cela peut-il devenir comique ? Or c'est exactement l'une des questions que se pose Freud à la fin de son étude « L'inquiétante étrangeté ». Dans la dernière section du texte il s'objecte à lui-même toute une série de contre exemples, où ce qui devrait être inquiétant ne l'est pas et où, symétriquement, ce qui ne devrait pas être inquiétant le devient. Manifestement notre problème relève de la première figure de la symétrie : le clown qui se raidit et qui répète des gestes comme un pantin me fait rire alors qu'il devrait être inquiétant (du reste beaucoup d'enfants sont effrayés par ce genre d'exercice, pourvu que celui-ci dure un certain temps). Or Freud remarque que tous les contre exemples qu'il trouve sont tirés d’œuvres littéraires, c'est-à-dire supposent une situation fictive dans laquelle un auteur entraîne un lecteur (ou un spectateur) qui est à la fois son complice et sa victime consentante.

L'explication fournie par Freud est simple. L'effet d'inquiétante étrangeté est aboli chaque fois que l'auteur réussit à poser un monde à part, dans lequel il y a une espèce de vraisemblance à ce que de tels phénomènes se produisent, à construire une cosmologie de supposition dans laquelle le normal inclut ce qui serait totalement anormal ou extraordinaire dans notre monde (10) . En revanche, l'effet d'inquiétude est produit lorsque l'auteur reste au plus près de notre monde réel et réussit à nous faire douter que nous sommes en présence d'une fiction.
On ne peut mieux dire que c'est le coefficient de réalité qui fait obstacle au comique en réinvestissant l'affect, et que c'est au contraire le coefficient de fiction, la possibilité de l'attitude suspensive, qui permet la libération de l'énergie. Si le pantin est drôle, c'est que je ne peux pas croire qu'il puisse manifester un pouvoir occulte, et le clown n'est drôle lorsqu'il se transforme en pantin que parce que je sais que la situation est momentanément suspendue par la fiction : le clown est dans la « bulle » de la représentation à laquelle je sais que j'assiste. Si cette mécanisation se prolongeait suffisamment, elle aurait pour effet de prendre une coloration réelle, de s'insérer vraiment dans ma réalité ou du moins d'introduire le doute à ce sujet, et elle deviendrait alors inquiétante.
La thèse de Bergson Nous rions toutes les fois qu'une personne nous donne l'impression d'une chose peut donc être maintenue, à condition de lire attentivement le texte et de comprendre que le terme « impression » doit être pris rigoureusement : il doit s'agir d'une impression et non d'une certitude. Le fond de toile de l'éclosion du comique est donc le moment fictif qui rend possible le désinvestissement de l'affect et sa libération.
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Je reviendrai pour finir à l'exemple qui pouvait sembler trop fort, celui du spectacle de l'atrocité et de la réduction de l'humain au statut de chose, pour remarquer que le thème a été traité par la fiction littéraire, d'une manière qui illustre parfaitement et de manière très inquiétante la thèse de Freud. Dans W ou le souvenir d'enfance, Georges Perec met en effet en scène ce que nous pourrions prendre pour un monde ludique, fondé sur les conventions d'un jeu sportif où les personnes sont mécanisées, mais nous nous apercevons, à mesure que la lecture avance, que ce monde n'a rien de fictif pour ses protagonistes et qu'il leur est impossible d'en sortir (11) . Les personnes n'y jouent pas à être des choses, elles sont vraiment des choses en vertu d'un vraie décision politique, d'une liberté maligne invisible mais omniprésente et il n'y a pas de point de fuite, pas de moment où on peut dire « pouce » : ce paradis olympique n'est autre qu'un camp de concentration. Ce qui se présentait à première vue comme un monde de fiction est bel et bien un univers, le seul univers puisqu'il est infini, comme le dit le titre de l'ouvrage de David Rousset, L'Univers concentrationnaire .



Ainsi, les théories classiques du rire ne sont pas seulement des explications unifiées et hiérarchisées par la thèse de la décharge. Elles engagent des options philosophiques qui nouent esthétique et morale, et dans un sens inattendu : c'est que l'expérience esthétique y apparaît comme fondatrice et modélisante. La convertibilité du rire et des larmes s'inscrit dans une perspective moraliste pour laquelle vices et vertus s'engendrent réciproquement, ce qui ne signifie nullement qu'ils se confondent. Et la condition de possibilité de toutes ces conversions n'est autre que les variations de position d'un supposé sujet, d'une liberté ou du moins d'une instance qui se croit libre, à tort ou à raison. Qu'elle ait tort importe peu finalement ici où seule importe l'idée de la liberté, laquelle advient dans l'expérience esthétique par projection dans le possible et arrachement fictif au réel.
On peut penser que c'est par leur classicisme que Bergson et Freud sont placés en position remarquable et aussi en position vraiment philosophique par rapport à la production ordinaire de leur époque sur le même sujet. C’est aussi ce qui les inclut dans un XXe siècle où l'on trouvera encore de grands moralistes, comme Brecht, Debord ou Lacan.

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© C. Kintzler et Presses du Septentrion, version de 2004, Catherine Kintzler version de 2009


Notes [cliquer ici pour fermer la fenêtre des notes et revenir à l'appel]
1 - Version remaniée d’un texte publié dans Le Moment 1900 en philosophie, éd. F. Worms, Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, 2004, p. 287-304
2 - Dans Freud et le rire, éd. A. Szafran et A. Nysenholc, Paris : Métailié, 1993, pp. 195-223.
3 - Pour les éditions citées, voir les références à la fin de l'article.
4 - On consultera la bibliographie donnée par Paul-Laurent Assoun dans Freud et le rire, op. cit. p. 31-32; il cite notamment des textes de Sully, Philbert, Penjon, Mélinand, Gaultier, Ribot, Hecker, Lipps, Uberhorst, Shauer, Heyman, Brissaud, Toulzac, Cosella, Betcherew. Voir aussi la bibliographie dans l'édition critique du Rire, Paris : PUF, 2007
5 - Cependant Spinoza est à la fois un exemple et une exception, mais une exception qui confirme et qui constitue la régularité de la théorie classique du rire. Comme ses textes sont exorbitants, je ne l’inclurai pas ici au nombre des théoriciens classiques de plein statut, car le faire demanderait une étude spécifique. Voir la note 8.
6 - Il s'agit d'une identification paradoxale : un non concernement qui se pense sous la condition du concernement - ainsi le généreux éprouve de la pitié de manière générale et non parce qu'il se représente les maux d'autrui comme « lui pouvant arriver », c'est sur cette position qu'il peut aussi rire d'autrui
7 - Voir par exemple article 196 des Passions de l’âme où Descartes met en parallèle “ les larmes de Démocrite ” et “ le rire d’Héraclite ”.
8 -  C’est principalement sur ce point que Spinoza se distingue des autres positions : la considération de la position esthétique, qui se fonde sur une forme criticable de la fiction, ne peut être pour lui qu’une concession à un imaginaire nécessairement aliénant. Aussi Spinoza est-il le seul des classiques à soutenir l’idée d’une gaieté absolue issue directement de la positivité de l’être. La fameuse proposition 45 du Livre IV de l’Ethique ne propose qu’un usage divertissant (direct) et non esthétique du théâtre, mis sur le même plan que d’autres agréments (les parfums, les jardins, etc.). Du reste on ne doit en user que de manière “ non exclusive ”, est-il-bien précisé, car un plaisir exclusif renvoie à une partition du corps. Or c’est en des termes opposés que Descartes théorise le “ chatouillement ” (Passions, 94) ou qu’il traite les exemples de la chasse, du jeu de paume et du théâtre dans ses Lettres à Elisabeth.
9 - Voir notamment Dominique Bertrand, Dire le rire à l'âge classique, Aix en Provence : Publications de l'Université de Provence, 1995.
10 - Je trouve une confirmation de cette thèse dans l'étude de la représentation de la violence et de l'horreur dans la tragédie lyrique française des XVIIe et XVIIIe siècles, qui repose sur l'idée d'une vraisemblance du merveilleux. Les pires horreurs dont cet opéra est rempli et qu'il représente avec une certaine complaisance prennent une coloration comique. Je me permets de renvoyer à mon Poétique de l'opéra français  (Kintzler, 1991 et 2006) ainsi qu'au petit fascicule accompagné de deux disques La France classique et l'opéra (Kintzler, 1998).
11 -  Voir sur ce blog Sport, jeu, fiction et liberté W ou le souvenir d’enfance de G. Perec.
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Références bibliographiques

  • Bergson Henri, Le Rire. Essai sur la signification du comique, Paris : PUF (1900, série d'articles parus en 1899). Les références sont faites à l'édition critique PUF : 2007, sous la dir. de Frédéric Worms où on trouvera, outre des notes, un dossier et une abondante bibliographie..
  • Bertrand Dominique, Dire le rire à l'âge classique : représenter pour mieux contrôler, Aix-en-Provence : Publications de l'Université de Provence, 1995.
  • Courtin Antoine de, Traité de la paresse ou l'art de bien employer le temps en forme d'entretiens, (1673), 4e éd. Paris : J.F. Josse, 1743.
  • Descartes René, Les Passions de l'âme (1649).
  • Freud Sigmund, Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient (1905). trad. D. Messier, Paris : Folio-Essais, 1988
    - « L'inquiétante étrangeté » (1919) et « L'humour » (1927) dans l'Inquiétante étrangeté, tard. B. Féron, Paris : Folio Essais, 1985.
    - Trois Essais sur la théorie de la sexualité, trad. fr. B. Reverchon-Jouve, Paris : Gallimard, 1962.
  • Freud et le rire, éd. A. Szafran et A. Nysenholc, Paris : Métailié, 1993.
  • Hobbes Thomas, De la nature humaine, (1650) chap. 13, trad. d'Holbach, introd. E. Naert, Paris : Vrin, 1991.
  • Joubert Laurent, Traité du ris, Paris : Chesneau, 1579.
  • Kintzler Catherine, Poétique de l'opéra français de Corneille à Rousseau, Paris : Minerve, 1991 et 2006.
    - La France classique et l'opéra, Arles : Harmonia mundi, 1998.
  • Perec Georges, W ou le souvenir d'enfance, Paris : Denoël, 1975.
  • Rousset David, L'Univers concentrationnaire, (1945), rééd. Paris : Minuit, 1965.
  • Spinoza Baruch, Ethique, III et IV (1677).
  • Worms Fédéric, « Le rire et sa relation au mot d'esprit. Notes sur la lecture de Bergson et Freud », dans Freud et le rire (Cf. supra).

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Par Catherine Kintzler
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L'économie est-elle folle par nature ?
par Jean-Michel Muglioni


En ligne le 4 décembre 2008

Jean-Michel Muglioni reprend ici l’idée antique selon laquelle l’économie devient folle à partir du moment où, la richesse dépendant non pas de la valeur d’usage des biens mais de leur valeur d’échange, elle consiste en un amoncellement de signes : gravés sur l’or ou imprimés sur du papier, mieux, métamorphosés en signaux informatiques, ils nourrissent fétichisme et idéologie.


Détour aristotélicien
Deux pages célèbres de La Politique et de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, saluées par Marx, proposent une analyse de la monnaie, convention passée entre des hommes pour échanger des biens, c’est-à-dire ce dont ils ont besoin pour vivre. A l’usage propre d’un bien - par exemple celui des chaussures est de protéger les pieds - s’ajoute un usage étranger à la nature de ce bien, celui de servir d’objet d’échange. Je peux fabriquer des chaussures non plus seulement pour mon usage, mais pour obtenir en échange du pain. Ainsi les artisans peuvent exercer chacun un métier qui suppose une spécialisation. Ces échanges, dans la mesure où ils sont déterminés par le besoin, sont naturels. Or dès qu’ils se développent, et principalement lorsqu’ils ont lieu non plus seulement entre familles mais entre cités, la monnaie devient nécessaire : elle peut se transmettre de la main à la main, contrairement aux biens qu’elle représente. Et le métal, quand il sert de monnaie, prend une valeur d’échange qui devient indépendante de sa valeur d’usage : elle est définie par l’empreinte qu’on grave sur lui. Les hommes découvrent alors que le seul échange permet de s’enrichir, non plus de ces biens qu’on acquiert pour satisfaire ses besoins, mais de plus de monnaie, de plus d’argent, et c’est la raison pour laquelle on appelle « richesses » la possession de numéraires qui pourtant ne peuvent nourrir personne. Dès que l’argent devient un moyen d’amasser de l’argent, l’économie est transformée en « chrématistique », sorte d’art d’accumuler des richesses non parce qu’elles nous permettraient de satisfaire nos besoins mais pour elles-mêmes. Chrémata, en grec, veut dire richesses.
L’acquisition fondée sur le seul besoin, ou l’échange qui n’oublie pas la valeur d’usage des biens sont par nature mesurés ; mais, s’il est possible d’accroître sa richesse en monnaie par le seul échange, il n’y a plus ni mesure ni limite. On n’a jamais assez d’or. On peut accumuler indéfiniment de l’or ou des pièces de monnaie, non des chaussures – et beaucoup de biens nécessaires sont périssables. On s’enrichit alors moins en biens réels qu’en signes : en chiffres inscrits sur des pièces de métal, des bouts de papier ou des livres de compte d’une banque, ou mieux, en ébranlements électriques dans un réseau. Nous n’avons plus besoin de risquer un voyage en trirème pour déplacer notre or : ces signaux se déplacent à la vitesse de la lumière. Et comme la valeur d’échange des objets eux-mêmes prévaut sur leur valeur d’usage, consommer n’est plus la fin de la production et devient le moyen d’enrichir les détenteurs des richesses (1) qui financent la production et dont la production accroit la richesse. Un tel processus fait inévitablement prévaloir l’argent sur les biens réels, le représentant sur ce qu’il représente, ou la finance sur ce qu’on appelle parfois, ironiquement, l’économie réelle. Il est donc dans la nature des choses que le fétichisme (la confusion entre le signe et ce qu’il signifie) et la démesure poussent les hommes à vouloir toujours saisir plus de fantômes, et que le travail ne produisant des biens de consommation (de valeur d’usage) que pour permettre l’accumulation de signes, l’économie se réduise à la spéculation financière. Alors faire baisser le coût du travail est la priorité des spéculateurs plus encore que celle des employeurs (chacun en effet cherche à payer le moins possible son employé, et dans ses moments de sincérité, regrette l’esclavage).

Y a-t-il une réalité de l’économie ?
Sans même s’interroger sur la nature du capitalisme que Braudel voyait naître dans la Florence des Médicis, on voit que la réussite de l’invention de la monnaie suffit à faire du dérèglement et de l’illusion les principes de l’économie. Aristote lui-même ne faisait que commenter la fable du roi Midas qui, ayant obtenu des dieux le pouvoir de transformer en or tout ce qu’il touchait, mourut de faim. On trouvera chez Marx quelques pages célèbres qui sont une sorte d’ethnologie du fétichisme capitaliste. Ainsi, quand on n’entasse plus de l’or ni même du papier, mais qu’on manipule des signes sur un écran d’ordinateur, la différence de l’imaginaire et du réel est oubliée. L’économie n’est plus qu’un monde onirique coupé du réel, gouverné par des représentations folles : chrématistique, elle est par nature idéologique.

Que veut dire idéologie ?
Rappelons que les philosophes qui faisaient l’étude des idées et de leur origine et qui s’étaient donné le nom d’idéologues, à la fin du XVIII° siècle, étaient dans l’opposition sous l’Empire : la propagande de Napoléon parvint à donner à ce terme le sens péjoratif de spécialiste en idées creuses, « d’irréaliste ». Dans un esprit polémique, Marx utilisa cette injure pour désigner les pensées qui se présentent comme des théories mais qui ne sont que le reflet et la justification de conditions sociales : ainsi le libéralisme économique prétend être une vraie théorie de la liberté alors qu’il est en réalité la justification du libre échange et de la libre entreprise. Et en effet les hommes pensent non selon la vérité mais selon leur condition sociale ou leur intérêt. Souvent même ils ont les croyances de leurs revenus. Eriger le fait en norme et considérer comme naturelle l’organisation du monde où l’on vit est chose commune.

La fin des idéologies
Or voilà qu’après soixante-douze ans de règne, le totalitarisme qui se réclamait de Marx s’effondre : c’est, on l’enseigne alors dans les écoles et les universités, la fin des idéologies, c’est-à-dire de toutes les tentatives pour concevoir une autre forme de société que celle dont les Etats Unis d’Amérique sont le modèle. Nous vivrions donc depuis la fin du XX° siècle dans une société extraordinaire où les consciences sont délivrées de toute idéologie ; nul n’y pense plus selon ses intérêts ; pour la première fois dans l’histoire humaine, les hommes, et d’abord les riches et les puissants, n’ont plus les croyances de leur condition. La liberté d’esprit règne enfin sur la planète. La croyance en la fin des idéologies est, on le voit, aussi messianique que les idéologies prétendument mortes. Et, vingt ans après, lors d’une crise économique, ou du moins de ce qu’on appelle ainsi, et avant même qu’elle s’achève ou qu’on puisse en voir clairement toutes les conséquences sociales et politiques, on entend dire partout que c’est la fin de l’idéologie néolibérale. Faut-il se réjouir que le libéralisme économique retrouve ainsi son rang d’idéologie ? Ou bien ce renversement signifie-t-il que les observateurs les plus sérieux, comme les politiques, ne peuvent pas ne pas croire toujours d’une manière ou d’une autre au Père Noël ? La bourse subit d’assez forts contrecoups, et brusquement les hommes devraient devenir intelligents ou même vertueux. Mieux, ils devraient maintenant savoir organiser une nouvelle croissance, délivrée des illusions de la précédente : bref, continuer à s’enrichir sans que la richesse appelle la démesure et le fétichisme dont elle procède.

Psychologie du riche selon Adam Smith
Adam Smith est d’abord un psychologue et un moraliste : on l’oublie généralement, sans doute parce qu’on s’insurgerait aujourd’hui contre quiconque jugerait aussi sévèrement les hommes qui consacrent leur vie à amasser des fortunes qu’ils ne peuvent pas dépenser pour leurs besoins : l’estomac du riche n’est pas plus grand que celui du plus humble paysan (2). On peut vouloir et réaliser le bien commun pour lui-même, ou chercher la vérité pour elle-même et y consacrer sa vie : les passions les plus égoïstes peuvent seules sacraliser l’argent et pousser un homme à accumuler de richesses. Adam Smith voit clairement que la production et l’accumulation des richesses ont pour ressort les désirs qu’il condamne comme moraliste. Comment en vient-il donc à croire que la Providence divine (3) utilise l’égoïsme des riches au profit du bien-être général, ce que l’expérience contredit régulièrement ? Pourquoi justifie-t-il ainsi un monde qui ne le réjouit guère ? Sa noirceur est trop visible et seule la croyance en une main invisible permet de la supporter. Il n’est pas facile d’admettre que la richesse des nations ne dépend pas des meilleurs et qu’il faut laisser des hommes sans scrupules s’enrichir comme ils l’entendent, puisque s’ils ont littéralement les yeux plus gros que le ventre (4), l’appauvrissement général serait certain si la loi imposait des limites à leurs désirs.

Pour vivre heureux vivons cachés !
Croirons-nous que le développement interne d’un tel monde doit déboucher sur des lendemains meilleurs ? Invoquer le sens de l’histoire, c’est encore espérer en la Providence. Invoquerons-nous Epicure ou Lucrèce pour dire qu’il n’y a de vie sensée possible qu’hors du monde, loin des folles activités auxquelles les hommes s’y livrent ? Du moins pour celui qui sait construire une citadelle imprenable - le matérialisme - et en resserrer les murs pour n’y admettre que quelques amis choisis, afin d’y connaître un vrai plaisir et d’y jouir du spectacle des folies du monde (5). Il est vrai que Platon ne se contentait pas d’une sagesse qui l’aurait coupé du monde. Il était en cela plus fidèle à Socrate, qui vécut plus dangereusement que les épicuriens.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008

Notes
1 - C’est pourquoi il est essentiel que la publicité et le crédit poussent les plus pauvres à la consommation.
2 - Théorie des sentiments moraux, PUF 1999 p.256 sq.
3 - Cette doctrine et sa pratique sont évidemment contraires au principe de la laïcité qui signifie qu’une société doit être organisée de telle façon que tout citoyen puisse en admettre les règles de fonctionnement quelles que soient ses croyances religieuses.
4 - Ajoutons que si telle est la nature des choses, il ne faut pas s’étonner que la délinquance financière n’obsède pas les pouvoirs publics.
5 - Lucrèce, De la nature, II début : « Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, de contempler du rivage la détresse d’autrui ; non qu’on trouve un grand plaisir à regarder souffrir ; mais il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même. Il est doux aussi d'assister à la guerre et de voir dans les plaines les batailles rangées, sans prendre sa part du danger. Mais rien n’est plus doux que d'occuper les hauts lieux fortifiés par la science des sages, ces régions sereines d’où l’on peut abaisser ses regards sur les autres hommes et les voir errer ça et là, chercher au hasard le chemin de la vie, rivaliser d’invention, se disputer la gloire de la naissance, et nuit et jour s'épuiser par un labeur sans égal pour s’élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir. »


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Par Jean-Michel Muglioni
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Classicisme et violence :
du désinvestissement à l'authenticité (1)

par Catherine Kintzler
En ligne le 3 décembre 2008

Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle en France, un changement esthétique se produit qui va des "passions" au "sentiment". Cette étude s'intéresse plus particulièrement au régime des émotions produites par la fiction littéraire, en s'attardant sur l'exemple de la violence : on passe du régime du désinvestissement à celui de l'authenticité. La modification, au-delà de son enjeu esthétique, engage aussi une morale et une conception de l'humanité. La disqualification du désinvestissement et sa reconversion en authenticité signent l’avènement d’une esthétique du proche qui, paradoxalement, a pour effet un déni de reconnaissance : en art comme ailleurs, le culte de la proximité peut nous rendre étrangers à l’humanité.

Sommaire :
   Batteux vs Schlegel : un débat d'un autre âge ?
    L'exemple de la violence et la critique de Corneille par Lessing
    Références
    Notes


Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle en France, un changement esthétique se produit, qui est bien connu ; la place de la musique y est décisive : le livre déjà ancien de Louis Striffling (2) et de nos jours la magistrale étude de Jean Mongrédien (3) en ont étudié le mouvement. S’agissant des passions et de leur représentation ou de leur traitement par les arts, on assiste à un changement de régime – la notion moderne du "sentiment" en résulte. Mais ce résultat – dont la version vulgaire déferle aujourd’hui sous la forme de l’exaltation de la vie passionnée dans laquelle chacun est invité à « s’éclater », de préférence un casque stéréo sur les oreilles – ce résultat qui a connu ses formes élevées et travaillées est en même temps une occultation, un opérateur d’opacité et de refoulement. C’est au retour de ce refoulé que je souhaite contribuer.

Je soutiendrai qu’on passe du régime du désinvestissement à celui de l’authenticité. Le statut de l’art en général est remanié, principalement à travers celui de la fiction. A travers le type d’engagement des passions apparaît une pensée du rapport entre l’œuvre, l’artiste et le public. La façon dont ce rapport est installé, la façon dont est produit et situé l’effet esthétique, révèlent aussi une façon de penser le rapport entre les hommes, une conception de l’humanité. La disqualification du désinvestissement et sa reconversion en authenticité signent l’avènement d’une esthétique du proche qui, paradoxalement, a pour effet un déni de reconnaissance : en art comme ailleurs, le culte de la proximité peut nous rendre étrangers à l’humanité.


Batteux vs Schlegel : un débat d'un autre âge ?

Pour mesurer la différence entre l’engagement par désinvestissement et l’engagement par authenticité, je commencerai par rappeler un débat apparemment anecdotique et désuet. Il oppose au milieu du XVIIIe siècle deux théoriciens mineurs – ce qui le rend d’autant plus symptomatique – l’abbé Charles Batteux et l’un de ses premiers traducteurs allemands Johann Adolf Schlegel (4), le père des deux célèbres frères Schlegel. Le débat a été rendu fameux de nos jours par le commentaire qu’en a donné Gérard Genette dans son Introduction à l’architexte (5).

Quel est l’objet du débat ? Batteux, théoricien du classicisme, ramène l’ensemble des beaux-arts au principe de l’imitation de la nature, en précisant bien qu’il s’agit, non pas d’une esthétique réaliste qui se donnerait des modèles préexistants à reproduire, mais d’une esthétique du choix et de la constitution d’un modèle idéal, en quelque sorte d’un modèle perdu que l’art a pour objet de retrouver, de reconstituer en allant au-delà du réel observable pour remonter à une vérité essentielle : c’est ce qu’on appelle « la belle nature ».
Privilégiant, conformément à la hiérarchie classique, la poésie dramatique, il donne notamment l’exemple des personnages de Molière : ce sont des archétypes, comme on n’en rencontre jamais dans la vie ordinaire, mais qui révèlent la vérité enfouie sous le masque atténuateur de l’ordinaire observable. Leur vraisemblance n’est pas qu’ils pourraient être vrais, mais au contraire, c’est parce qu’ils ne sont pas « pour de vrai » qu’ils sont hautement vraisemblables.
Ajoutons encore que le processus par lequel l’artiste remonte à la « belle nature » n’est nullement un processus de simple transposition par esthétisation, ni de généralisation de la réalité. C’est un processus qui s’apparente à ceux de la science : il s’agit, non pas de composer une image de type « portrait robot », mais d’analyser les choses, de les dissoudre pour en isoler les « traits » pertinents, ce que sont les paramètres du scientifique. Ce point, qui n’est pas très développé par Batteux mais qui apparaît bien dès qu’on s’intéresse d’un peu près aux œuvres classiques elles-mêmes, doit retenir toute notre attention car il suppose comme moment décisif une opération non pas de collection, mais de dissolution et d'analyse. Comme la science (mais par d’autres moyens, sur d’autres objets et en vue d’autres effets), l’art fait voler la réalité en éclats. Nous le verrons un peu plus loin sur l’exemple du théâtre, mais pensons à celui de la musique : la position de l’harmonie classique soutient que le son musical révèle l’audible en vertu de ce qui ne s’entend pas ordinairement, ou de ce qui est « sous-entendu », à savoir en l’occurrence la décomposition du son en ses harmoniques naturels, décomposition fondatrice du système tonal.

Revenons au débat littéraire et à Batteux.
Toute cette élaboration prend place dans une perspective systématique de classification des beaux-arts selon un schéma poétique hérité d’Aristote et repensé par le classicisme (6) : c’est aussi une théorie des genres, sur laquelle règne le principe de l’imitation. Mais au sein de cet ensemble, un genre poétique pose problème : c’est la poésie lyrique. Comment l’insérer dans le système, alors qu’elle semble échapper au principe de l’imitation ? N’arrive-t-il pas en effet que le poète lyrique chante des états émotifs qu’il éprouve lui-même réellement, sans les soumettre au parcours complexe d’une dissolution-reconstitution ? En d’autres termes, les passions chantées n’échappent-elles pas dans ce cas au désinvestissement (dissolution, mise à distance, opération effectuée par la poésie dramatique) en restant soumises au régime d’authenticité, et n’est-ce pas ce régime d’authenticité qui leur donne toute leur force ? Voilà, en peu de mots, le problème soulevé par Schlegel, qui s’appuie sur ce régime d’authenticité pour récuser la prétendue universalité du principe de l’imitation, objection dont Batteux mesure toute la portée et à laquelle il s’efforce de répondre :

M. Schlegel ne peut comprendre comment l'ode ou la poésie lyrique peut se rappeler au principe universel de l'imitation. C'est sa grande objection. Il veut qu'en une infinité de cas, le poète chante ses sentiments réels, plutôt que des sentiments imités. Cela se peut : j'en conviens, même dans ce chapitre qu'il attaque. Je n'avais à y prouver que deux choses : la première, que les sentiments peuvent être feints comme les actions : qu'étant partie de la nature, ils peuvent être imités comme le reste. Je crois que M. Schlegel conviendra que cela est vrai. La seconde, que tous les sentiments exprimés dans le lyrique, feints ou vrais, devaient être fournis aux règles de l'imitation poétique, c'est-à-dire, qu'ils devaient être vraisemblablement choisis, soutenus, aussi parfaits qu'ils peuvent l'être en leur genre, et enfin rendus avec toutes les grâces et toute la force de l'expression poétique. C'est le sens du principe de l'imitation, c'en est l'esprit. On a dit et répété vingt fois que la vérité pouvait être employée quand elle était aussi belle et aussi piquante que la fiction : il ne s'agit que de la trouver avec ces qualités. [note de 1764, page 317 de l’édition de 1775, p. 222 éd. Mantion 1989]

Et l’argumentation de Schlegel peut même s’autoriser d’une lecture scrupuleuse de La Poétique d’Aristote, où la poésie lyrique n'est pas traitée. Cela n’arrête pas Batteux, qui plaide pour une lecture « adaptée » et plus souple du maître :

Aristote l'a dit lui-même : l'épopée, la tragédie, la comédie, le dithyrambe, la musique qui emploie la flûte et la lyre, conviennent, en ce qu'elles sont des imitations. Or, rien ne répond mieux à notre poésie lyrique que le dithyrambe des Grecs. [note de 1764, page 322 de l’édition de 1775]

S’appuyant sur l’analyse des notes que je viens de citer, que Batteux ajoute au chapitre XII (7) de la IIIe partie section I des Beaux-arts, Gérard Genette conclut que l’effort désespéré de Batteux pour maintenir le principe de l’imitation sonne le glas de l’esthétique classique, dont l’essoufflement s’inscrit ici, symptomatiquement, dans un déplacement infime ouvrant une fissure qui va devenir une fracture irréversible :

Comme on le voit, la rupture essentielle s’exerce ici dans un infime déplacement d’équilibre : Batteux et Schlegel s’accordent manifestement (et de toute nécessité) pour reconnaître que les « sentiments » exprimés dans un poème lyrique peuvent être feints ou authentiques ; pour Batteux, il suffit que ces sentiments puissent être feints pour que l’ensemble du genre lyrique reste toujours soumis au principe d’imitation […] ; pour Schlegel, il suffit qu’ils puissent être authentiques pour que l’ensemble du genre lyrique échappe à ce principe, qui perd donc aussitôt son rôle de « principe unique ». Ainsi bascule toute une poétique, et toute une esthétique. (8)


Oui, c’est bien un basculement, mais on aurait tort de le réduire à l’opposition entre une esthétique de la fiction et une esthétique de la réalité : l’enjeu n’est pas tant dans l’opposition entre fiction et non-fiction que dans le statut de l’effet de vérité que l’une et l’autre des positions se donnent pour finalité, à travers le mode d’engagement ou d’investissement non seulement de l’auteur, mais aussi du lecteur, de l’auditeur, du spectateur.

Si on analyse d’un peu plus près les réponses de Batteux, on constate que celles-ci ne consistent pas seulement à maintenir coûte que coûte le primat de la fiction pour sauver le principe de l’imitation, mais aussi et surtout à soulever la question de la modalité de la vérité dans l’effet esthétique. Il faut alors, non pas s’en tenir aux notes du chapitre XII de la 1re section de la IIIe partie des Beaux arts réduits à un même principe (chapitre consacré à la poésie lyrique), mais remonter au chapitre V de la Ire partie, où Batteux a déjà abordé dans une note son différend avec Schlegel :

Voici en peu de mots le raisonnement de M.S. L’imitation de la nature n’est pas le principe unique en fait de poésie si la nature même peut être sans imitation l’objet de la poésie. Or la nature, etc., donc…
On lui répond, que la seconde proposition de son raisonnement est vraie de toute vérité, mais qu’on la trouve enseignée partout dans l’ouvrage dont il s’agit et principalement dans les chapitres 2 et 3 de la première partie. (9)
C’est donc dans la première proposition qu’il y a quelque équivoque ou quelque malentendu. Il ne s’agit d’un bout à l’autre dans le livre attaqué par M.Schlegel que de la nature choisie et embellie autant qu’elle peut l’être par le génie et par le goût. On tâche d’y prouver partout que dans la poésie comme ailleurs il faut rendre le beau et le bon en suivant la nature, hors de laquelle il n’y a rien de bien. Fallait-il faire deux principes, l’un pour la nature parfaite rendue sans art, et sans choix, lorsque par hasard elle n’en a pas besoin ; l’autre pour la nature rendue avec art et choix, parce qu’elle ne se présente presque jamais sans défaut à l’artiste qui veut la rendre ? C’eût été s’embarrasser d’une métaphysique trop subtile, et peut-être déplacée. Dans tous les genres de poésie, peignez la simple vérité, si elle est assez belle et assez riche pour les arts, sinon, choisissez ses plus beaux traits : voilà l’abrégé des règles.


Ce texte, malgré son ton professoral, rappelle les propos fiévreux échangés plus d’un siècle auparavant lors de la Querelle du Cid, où il avait été reproché à Corneille de mettre en scène une histoire vraie, mais invraisemblable (10), impropre à la poésie par son caractère trop anecdotique.

Pour Batteux, l’effet de vérité produit par l’œuvre d’art n’est jamais, du point de vue de son essence, l’objet d’une rencontre particulière, empirique, mais il est toujours le fruit de l’élaboration d’un objet non existant par essence, même si celui-ci peut exister par accident : l’art imite la nature, mais cette imitation imite quelque chose qui ne lui préexiste pas. En quelque sorte, l'art invente la nature qu'il imite et il en constitue la vérité ; rien de paradoxal dans cette position, comparable, mutatis mutandis, à celle de la science classique. Certes il peut arriver qu’un tel objet se présente dans notre expérience observable, mais alors ce n’est que par hasard. Reprenons l’exemple du Misanthrope ou de l’Avare : on peut certes supposer qu’ils existent empiriquement, mais c’est comme si Galilée avait rencontré la loi de la chute des corps "en chair et en os" avant de la constituer et de l'inventer véritablement… Ces personnages ne tirent pas leur vérité de cette rencontre, en elle-même hasardeuse, mais du fait qu’ils excèdent toute rencontre empirique possible : c’est de cette manière qu'ils sont vrais, que les œuvres d’art en général sont vraies. Du reste, même présents dans notre expérience ordinaire, ils supposent un jugement qui les reconnaîtra comme exemplaires : ainsi le détour fictif est au principe de la vérité esthétique.

Donc l’authenticité, l’investissement direct des sentiments chantés par le poète lyrique peuvent bien sûr atteindre la même valeur d’essentialisation et de perfection que les sentiments fictifs, mais ils ne tirent leur pouvoir, leur charme, leur beauté, que de ce rapport qui réside essentiellement dans une opération de déplacement, d’éloignement, de reconstitution d’un modèle absent. Ce n’est qu’anecdotiquement que ce rapport peut se présenter sous forme naïve et spontanée dans la réalité. Autrement dit, pour donner toute sa force à son œuvre, le poète lyrique ne doit pas se contenter d’esthétiser les sentiments qu’il éprouve peut-être réellement, il doit leur donner toute la vertu de la fiction pour qu’ils puissent atteindre l’ordre de la vérité, qui est universel (11).

Le travail esthétique produisant cet effet de vérité – sur lequel les protagonistes sont d’accord – n’est donc pas pensé de la même manière et il n’a pas le même point d’appui : le moment d’autorité fondateur de l’effet de vérité se déplace. C’est ici, me semble-t-il, que se produit le « basculement » philosophique et moral dont G. Genette souligne l’aspect morphologique.
Dans une esthétique de l’authenticité, la force de vérité qui s’exerce sur le lecteur (l’auditeur, le spectateur), a pour fondement un engagement en référence à la réalité observable : l’art me touche parce qu’il me parle du réel, réel qui peut être esthétisé, magnifié, transposé ; mais c’est ce réel que je reconnais finalement, il n’est pas désavoué.
Dans une esthétique du désinvestissement comme l’esthétique classique, le schéma est inverse. La force de vérité est fondée sur la dissolution d’une réalité toujours par principe fade, anecdotique, mièvre, ordinaire ; et c’est sur cette dissolution initiale que peut s’édifier l’objet esthétique. Il en résulte un paradoxe s’agissant de ce qu’il est convenu d’appeler l’identification du spectateur ou du lecteur : si je me reconnais dans une œuvre, si je suis moi-même atteint par un affect, ce n’est pas en vertu d’un processus de ressemblance, c’est parce que j’identifie en moi un paradigme ou un principe qui n’apparaît que dans le laboratoire de la fiction. Des choses inouïes vont alors faire surface : l’œuvre d’art ne me tend pas un miroir, elle m’analyse.

Le malentendu est total : car il s’agit bien dans les deux perspectives de toucher, mais est-ce le même moi qui est touché par Phèdre et par un personnage du théâtre larmoyant ? Il n’est pas très difficile de comprendre comment opère une esthétique de l’authenticité, comment elle peut parvenir à nous toucher : car le parcours qui va de l’œuvre à son lecteur ou à son spectateur y est pensé sous la catégorie de la continuité. En revanche, l’opération que défend si désespérément l’abbé Batteux est autrement complexe, puisqu’elle fait de la rupture, de la discontinuité, de la dissolution (de la distance (12)) la condition même de l’engagement aussi bien de l’auteur que du spectateur. C’est dans la mesure où les œuvres ne parlent pas de moi que je peux m’y reconnaître (13).
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L'exemple de la violence et la critique de Corneille par Lessing

Pour rendre compte de cette opération complexe et de ses effets analysants, le secours de l’abbé Batteux se révèle à présent insuffisant. Il faut aller y voir, et s’appuyer sur ce que cette esthétique de l’extraordinaire a produit de plus puissant, de plus outré, de plus excessif, et que du reste elle a elle-même porté au sommet de ses productions : le théâtre, en particulier le théâtre tragique. Je prendrai, pour faire bonne mesure, l’exemple de la violence à travers l’une des situations les plus tendues : l’infanticide.

Voyons comment le désinvestissement, ou le désaveu de la réalité, agit de manière proprement analytique, et penchons-nous un instant sur deux personnages monstrueux, qui ne nous ressemblent vraiment pas, une mère dénaturée - la Cléopâtre de la Rodogune de Pierre Corneille et un père criminel - le Thésée de la Phèdre de Racine.
Il est clair que la Cléopâtre de Rodogune ne ressemble à rien, et c’est précisément cette absence de ressemblance que Corneille revendique hautement, c’est par cet écart que le personnage est fascinant et efficace : il ose vivre ce que nous n’osons même pas nous avouer. On connaît les admirables textes de Corneille (14) soutenant la gloire criminelle d’une de ses héroïnes préférées :

Cléopâtre, dans Rodogune, est très méchante ; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur, pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes choses, tant son attachement à la domination est violent, mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose de si haut qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la source dont elles partent. [op. cit. p. 78-79]


II est peu de mères qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de peur de leur rendre leur bien, comme Cléopâtre dans Rodogune, mais il en est assez qui prennent goût à en jouir, et ne s'en dessaisissent qu'à regret et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de cette reine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe qui l'y porta et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit leur peut faire craindre non pas un pareil malheur, mais une infortune proportionnée à ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la portée de nos auditeurs. [op. cit. p. 101]

Qu’est-ce que nous n’osons pas nous avouer au juste ? C’est d’abord que toute mère porte en elle ce désir d’infanticide, sous forme médiocre et atténuée. C’est aussi que l’héroïsme féminin, pour se déployer, n’a que peu de possibilités, et dans le spectre restreint qui s’offre à une femme pour sortir de l’ordinaire et faire quelque éclat, l’infanticide n’est pas exclu – c’est ce qu’on voit bien aussi dans le cas de Médée.

Mais s’il ne s’agissait que de se dire : « en situation extrême, qui est celle de l’héroïsme, les femmes peuvent aller jusqu’à l’infanticide, ce qui n’est heureusement pas mon cas », nous pourrions encore sortir à peu près tranquilles du théâtre. Oui, le désinvestissement permet dans un premier temps une mise à distance rassurante, qui éclaire en protégeant : c’est ainsi que l’interprète Rousseau dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles. En versant des larmes de crocodile au théâtre, je me sens réconforté, en accord avec moi-même, tout va bien.
Seulement, il y a un second temps, qui apparaît très bien dans la pièce, et qui n’est pas du tout rassurant. Décidée à éliminer les deux fils, frères jumeaux, qui font obstacle à son pouvoir, la reine leur mère se pose atrocement une question de technique criminelle : par lequel va-t-elle commencer ? A l’issue de deux scènes effarantes (acte IV, scènes 3 et 6) au cours desquelles elle teste l’un et l’autre, elle se décide en faveur – si l’on peut dire – de Séleucus. Oui, c’est bien en sa faveur. La faute de Séleucus est d’avoir laissé transparaître sa clairvoyance au sujet du pouvoir de nuisance de sa propre mère. Autrement dit, sa faute est en partie due à son intelligence politique, à son intelligence des choses du pouvoir, laquelle il ne peut avoir héritée que de sa mère. C’est donc celui qui lui ressemble, son préféré, qu’elle préfère assassiner d’abord : celui-ci est aussi dangereux que moi, il est bien le fils de sa mère. Cela est confirmé, à la fin de la pièce, par les derniers mots de la reine mourante jetant, en guise de cadeau de noces, sa malédiction sur la descendance du fils survivant qui épouse Rodogune:

Et pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !


C’est au second temps qu’apparaît l’insoutenable violence et que l’horreur, en se réinvestissant, vient se ficher au cœur du spectateur – réinvestissement dont la force est directement proportionnelle au désinvestissement qui l’a précédé. Non seulement l’infanticide est présent en toute mère, mais il est lié à la reconnaissance filiale. Autrement dit, l’infanticide est une maxime dont l’amour maternel pourrait bien être la loi : c’est une des formes que peut prendre l’amour maternel.
Le cas de Thésée dans la Phèdre  de Racine n’est guère plus rassurant, l’auteur ayant laissé planer l’hypothèse la plus noire : Thésée condamnant Hippolyte sans instruire son procès, se hâtant de conclure à sa culpabilité quant à la tentative de viol et de meurtre sur Phèdre. Ce qui accable Hippolyte aux yeux de Thésée, plus que des preuves fortement ambivalentes, c’est qu’il est, lui aussi, le fils de son père, et qu’il pourrait de ce fait lui ressembler par son inconduite sexuelle.

La reconnaissance filiale peut donc être au principe de l’infanticide. Thèse insoutenable qui m’atteint non pas par proximité, mais comme un boomerang, chargée de toute l’énergie de l’éloignement, chargée par son invraisemblance même, force concentrée par un parcours exotique qui en a révélé et concentré le poison. Je sors du théâtre touché, non pas attendri, mais touché au plus profond de moi-même par une vérité qui n’a aucune vertu de réconciliation. L’effet est de division, non pas entre les proches et les lointains,entre mes « potes » et mes ennemis : je me divise avec moi-même en me reconnaissant dans ces étrangers que sont la reine de Syrie et Thésée. On pourrait poursuivre l’étude sur l’exemple d’Idoménée, et comparer la version classique de Crébillon (adaptée par Danchet pour l’opéra de Campra) avec la version affadie, réconciliatrice, du livret de Varesco pour l’opéra de Mozart (15).

Quand on se tourne à présent vers la féroce critique de la tragédie française à laquelle se livre Lessing dans sa Dramaturgie de Hambourg (16) on prend la mesure de la surdité qui s’installe à la faveur d’une esthétique de la proximité. S’inspirant des arguments de Voltaire, Lessing a beau jeu de dénoncer l’invraisemblance d’une pièce comme Rodogune. Mais ce qui semble le déranger au plus haut point dans cet énormité de l’écart observé par Corneille avec la réalité de la vie ordinaire, écart que Corneille assume et proclame dédaigneusement, c’est la conception extrémiste et monstrueuse que celui-ci propose des rôles féminins. Corneille est coupable d’avoir osé montrer des femmes aussi redoutables, aussi audacieuses, aussi dures que leurs homologues masculins.

La Cléopâtre de Corneille est une femme de caractère : pour satisfaire son ambition et son orgueil offensé, elle se permet tous les crimes ; elle se répand en maximes machiavéliques : c'est un monstre dans son sexe. Médée, en comparaison d'elle, est un caractère vertueux et aimable ; car toutes les cruautés de Médée ont la jalousie pour cause. Je pardonnerai tout à une femme éprise et jalouse : elle est ce qu'elle doit être avec trop d'emportement. Mais quand je vois une femme se livrer aux forfaits par de froids calculs d'orgueil et d'ambition, mon cœur se soulève, et toute l'habileté du poète ne saurait me la rendre intéressante.

Il ajoute que dans cette pièce
[…] les femmes […] sont plus implacables que des hommes en furie, et les hommes y sont plus femmes que des femmelettes. (op. cit., p. 154).

Il y a là quelque chose que Lessing ne peut pas « digérer » - ce sont ses propres termes, quelque chose d’incompréhensible qui heurte sa vision de la vie et de l’art. Plus généralement, Corneille ne serait-il pas coupable d’avoir osé présenter une humanité qui ne se distribue pas en rôles apparents comme le sont les rôles sexuels ? D’où l’on pourrait conclure que les différenciations et les ressemblances ordinaires n’ont rien à voir avec le principe même de l’humain, lequel traverse tous les hommes en les divisant avec eux-mêmes. Cette étrange humanité du théâtre tragique ne se forme pas en effet par ressemblance et différence de proche en proche, car cela ne peut guère former que des groupes hasardeux, de simples attroupements coutumiers : elle s’autorise par son étrangeté même d’un principe profond de similitude qui rend chacun de nous, au parterre du théâtre, inquiet et soucieux de lui-même, découvrant que l’étrangeté réside en son propre sein.

Même si les grands moralistes l’avaient soupçonné, il faudra attendre Freud pour faire la pleine lumière sur le caractère constitutif d’un tel parcours sinueux, où le désinvestissement est nécessaire pour que s’institue, par un réinvestissement paradoxal, une subjectivité essentiellement frappée de défaillance. Sur le plan esthétique, il faudra attendre le romantisme pour réaffirmer et redécouvrir par d’autres voies que l’art n’est pas fait pour consoler et qu’il ne faut pas confondre civiliser et adoucir les mœurs.
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© Catherine Kintzler,  2008 - Cité de la musique, 2002

Références bibliographiques
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        - Einschränkung der schönen Künste auf einem einzigen Grundsatz, trad. Johann Adolf Schlegel, Leipzig : Weidmann, 1751.
        - Principes de la littérature (contient une nouvelle édition des Beaux-Arts réduits à un même principe avec les notes répondant à Schlegel) Paris : Desaint et Saillant, 1764, 5 vol. Nombreuses rééditions aux XVIIIe et XIXe siècles.
        - Les Beaux-Arts réduits à un même principe, édition critique avec introduction, notes, bibliographie et annexes par Jean-Rémy Mantion, Paris : Aux amateurs de livres, 1989. Edition récente de référence, avec de nombreux documents.
  • Corneille Pierre, Trois discours sur le poème dramatique, éd. Marc Escola et Bénédicte Louvat, Paris : GF, 1999.
  • Folkierski Wladyslaw, Entre le classicisme et le romantisme. Etude sur l'esthétique et les esthéticiens du XVIIIe siècle, Cracovie et Paris : Champion, 1925.
  • Genette Gérard : « Introduction à l'architexte », Théorie des genres, Paris : Le Seuil, 1986, 89-159.
  • Guerrero Gustavo, Poétique et poésie lyrique : essai sur la formation d’un genre, trad. de l’espagnol par A. J. Stéphan et l’auteur, Paris : Le Seuil, 2000.
  • Hennemann Ingrid, « Aspetti della ricezione di Charles Batteux in Germania », Primato dell’occhio : poesia e pittura nell’eta di Goethe, a cura di Emilio Bonfatti et Maria Fancelli, Roma : Artemide, 1997, p. 85-111.
  • Kintzler Catherine, Poétique de l'opéra français de Corneille à Rousseau, Paris : Minerve, 1991 (2e éd. 2006).
         -Théâtre et opéra à l'âge classique, Paris : Fayard, 2004, chap. 3 .
  • L’Invention du sentiment, aux sources du romantisme, Paris : Musée de la musique - Réunion des Musées nationaux, 2002.
  • Lessing, Hamburgische Dramaturgie (1767-1770), Einleitung von Otto Mann, Stuttgart : Alfred Kröner Verlag, 1963 ;
        - Dramaturgie de Hambourg, trad. de Suckau revue par L. Crouslé, introd. Alfred Mézières, 2e édition, Paris : Didier, 1873.
  • Lühe Irmela von der : Natur und Nachahmung in der ästhetischen Theorie zwischen Sturm und Drang. Untersuchungen zur Batteux's Rezeption in Deutschland, Bonn : Bouvier, 1979.
  • Mantion Jean-Rémy, « La lettre d'Aristote. Batteux et les chances de la mimèsis au XVIIIe siècle », Littératures classiques (Paris), XI, 1989, p. 43-57.
  • Mongrédien Jean, La musique en France des Lumières au romantisme, Paris: Flammarion, 1986.
  • Patey Douglas L., “Aesthetics and the rise of lyric in the eighteenth century”, Studies in English Literature 1500-1900, vol. 33, N°1 (1993 Winter), p. 587-608.
  • Pozuelo Yvancos Jose Maria, "Lirica e finzione (in margine a Ch. Batteux)", Strumenti critici  (Torino), VI, 1991, 63-93.
  • Regnault François, La Doctrine inouïe. Dix leçons sur le théâtre classique, Paris : Hatier, 1996.
  • Rogers William E., The Three genres and the interpretation of lyric, Princeton : Princeton University Press, 1983.
  • Sartre Jean-Paul, « Brecht et les classiques », Hommage international à Brecht. Programme du Théâtre des nations – Sarah Bernhardt, avril 1957.
  • Scudéry Georges de, Observations sur Le Cid (1637), dans Les Sentiments de l'Académie française sur la tragi-comédie du 'Cid', Paris : Hachette, 1912.
  • Siegrist Christoph,“Batteux's Rezeption und Nachahmungslehre in Deutschland“, Geisteswissenschaftliche Perspektiven. Festschrift für R. Fahrner, Bonn : Bouvier, 1969, p. 171-190.
  • Striffling Louis, Esquisse d'une histoire du goût musical en France au XVIIIe siècle, Paris : Delagrave, 1912.
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Notes [cliquer ici pour revenir à l'appel de note]

1 - Variante d'un texte publié dans dans De la rhétorique des passions à l’expression du sentiment,
Paris : Cité de la Musique, 2003, p. 8-14.
2 - Esquisse d'une histoire du goût musical en France au XVIIIe siècle, Paris : Delagrave, 1912.
3 - La musique en France des Lumières au romantisme, Paris: Flammarion, 1986.5
4 - Charles Batteux, Les Beaux-Arts réduits à un même principe, Paris : Durand, 1746, traduction commentée et critiquée par J.A. Schlegel, Einschränkung der schönen Künste auf einem einzigen Grundsatz, Leipzig : Weidmann, 1751. Batteux répond à Schlegel dans des notes ajoutées à l’édition de 1764 et aux suivantes. La discussion sur Batteux en Allemagne ne se limite pas à Schlegel, mais se poursuit notamment avec Herder et Mendelssohn. Voir l’édition française critique des Beaux Arts par Jean-Rémy Mantion, Paris : Aux Amateurs de livres, 1989, dans laquelle on trouvera un dossier et une bibliographie. Pour les commentaires de la réception de Batteux en Allemagne parus après 1989, voir la notice bibliographique à la fin de cet article.
5 - Paris : Le Seuil, 1979, repris dans Théorie des genres, Paris : Le Seuil, 1986, p. 113 et suiv.
6 - Je me permets sur ce point de renvoyer à mon Poétique de l’opéra français de Corneille à Rousseau, Paris : Minerve, 1991 (2e éd. 2006).
7 - Chapitre XII de l’édition de 1764, qui deviendra le chapitre XIII dans les éditions ultérieures.
8 - Introduction à l’architexte, Théorie des genres,  op. cit., p. 120.
9 -  Voir en particulier le chapitre 3 :
« Ce n' est pas le vrai qui est ; mais le vrai qui peut être, le beau vrai, qui est représenté comme s' il existoit réellement, et avec toutes les perfections qu' il peut recevoir. Cela n' empêche point que le vrai et le réel ne puissent être la matière des arts. C' est ainsi que les muses s' en expliquent dans Hesiode.
Souvent par ses couleurs l' adresse de notre art,
au mensonge du vrai sait donner l' apparence,
mais nous savons aussi par la même puissance,
chanter la vérité sans mélange et sans fard.

Si un fait historique se trouvait   tellement taillé qu' il pût servir de plan à un poème, ou à un tableau ; la peinture alors et la poésie l' emploieraient comme tel, et useraient de leurs droits d' un autre côté, en inventant des circonstances, des contrastes, des situations, etc. »
10 - Voir notamment Georges de Scudéry, Observations sur Le Cid (1637), dans Les Sentiments de l'Académie française sur la tragi-comédie du 'Cid', Paris : Hachette, 1912.
11 - Ce point est notamment mis en relief par l’article de José Maria Pozuelo Yvancos, “ Lirica e finzione (in margine a Ch. Batteux) ”, Strumenti Critici, Bologna : Il Mulino, 1991, 6 (65), 63-93 : “La cosa più importante dell’argomentazione di Batteux non è tanto la possibilità che i sentimenti siano simulati (argomento, per altro, tutt’altro che spregevole se riferito a secoli interi di poesia non romantico-expressiva), quanto piuttosto l’affermazione successiva : l’essere irrilevante la loro veridicità o simulazione, giacché si tratta di semplice materia oggetuale, trattata dal poeta in modo da poter essere sottomessa al principio dell’imitazione verosimile per mezzo del quale i sentimenti si generalizzano e raggiungonon una dimensione poetica, ormai ristretta unicamente alla sua capacità di rappresentare le cose umane per mezzo di una qualità specifica dell’espressione poetica. Quindi, il campo di battaglia non è proposto dalla possibilità di verità/finzione (como ritiene Genette 1979 : 42), ma dal principio di opposizione tra il reale particolare vs l’universale artistico ; anche se i sentimenti sono veri non sono per cio stesso più poetici o meno poetici.” Ajoutons que Batteux se trouve ici en plein accord avec une perspective aristotélicienne (Poétique, chapitre IX).
12 - Le terme brechtien n’est nullement déplacé ici : voir l’article de Jean-Paul Sartre, « Brecht et les classiques », Hommage international à Brecht. Programme du Théâtre des nations – Sarah Bernhardt, avril 1957.
13 - Voir François Regnault, La Doctrine inouïe. Dix leçons sur le théâtre classique, Paris : Hatier, 1996, p. 106.
14 -  Pierre Corneille, Trois discours sur le poème dramatique, éd. Marc Escola et Bénédicte Louvat, Paris : GF, 1999.
15 - J’ai proposé cette comparaison ailleurs, voir C. Kintzler, - « Idoménée et l'infanticide successoral dans le théâtre et l'opéra », Echos de France et d'Italie, Liber amicorum Yves Gérard, Paris : Buchet-Chastel, Société Française de Musicologie, 1997, pp. 47-58, repris dans C. Kintzler, Théâtre et opéra à l'âge classique, Paris : Fayard, 200', chap. 3, p. 73.
16 - Lessing, Hamburgische Dramaturgie (1767-1770), Einleitung von Otto Mann, Stuttgart : Alfred Kröner Verlag, 1963 ; Dramaturgie de Hambourg, trad. de Suckau revue par L. Crouslé, introd. Alfred Mézières, 2e édition, Paris : Didier, 1873.
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Par Catherine Kintzler
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Hume, penseur du bling-bling en politique ?
par Marc Parmentier (1)
En ligne le 26 octobre 2008

Comment peut-on s'enorgueillir à la fois d'une montre Rolex et de l'exercice d'un pouvoir politique important ? Marc Parmentier, relisant Hume, met à plat les mécanismes d'un jeu de miroirs qui renvoie à une théorie scalaire du luxe en même temps qu'à une vision non-subtantialiste de l'homme.

Un même ressort peut-il pousser un homme à désirer le plus important et le plus futile, par exemple exercer le pouvoir et collectionner les gadgets de luxe ? David Hume, grand expert politiquement incorrect de la nature humaine et du réalisme moral, permet d'apporter une réponse positive à la question.
Son Traité des passions (2) débute par l'orgueil. De quoi est-on orgueilleux? D'une chose qui, par elle-même, nous procure un plaisir et nous est liée par association d'idées. Faute de pouvoir m'enorgueillir de mes qualités intellectuelles (mon esprit) ou physiques (ma beauté ou ma force) je me rabattrai sur mes richesses  - mes maisons, mes jardins, mes chevaux, mes chiens, mes habits, mes équipages(3) ou mon pouvoir (4). La liberté débridée de l'imagination multiplie donc les motifs d'orgueil, du plus imposant au plus futile. A défaut d'en découvrir en moi, j'en chercherai dans ma famille (5). L'orgueil a tôt fait de se dévoyer en vanité.

Peut-on pour autant s'enorgueillir de n'importe quoi? Pas tout à fait. L'orgueil ne s'attache qu'à un objet étroitement lié à nous : idéalement un objet singulier, à défaut un objet que nous ne partageons qu'avec un happy few (6). Une chose n'est pas, en effet, motif d'orgueil pour son utilité ou sa valeur d'usage mais seulement par comparaison : « nous jugeons des objets plutôt par comparaison que par leur mérite réel et intrinsèque » (7). La vanité inverse les valeurs car la comparaison est la grande passion de l'homme. C'est seulement par elle qu'il se juge (8). A tout moment nous sommes enclins à nous comparer aux autres (9). Or la comparaison inverse les affects : le bonheur d'autrui considéré en lui-même nous réjouit, mais il nous blesse si nous le comparons au nôtre.
Ajoutons deux conditions : l'objet doit être durable (comme les métaux précieux?) et ostentatoire, médiatique (10) : il doit plaire « de façon très reconnaissable et manifeste; pas seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les autres » (11). La jouissance du propriétaire n'est donc pas dans l'usage de ses biens mais dans la satisfaction oblique « qui naît de l'amour et de l'estime qu'il acquiert par leur moyen » (12). Dans un jeu de miroir qui semble devoir aller à l'infini, je jouis de la représentation que les autres se font de ma jouissance, ou plutôt de la représentation que je me fais de la représentation que les autres se font...
En réalité le jeu spéculaire de la vanité ne va pas à l'infini mais bute sur de solides réalités sociales et naturelles. La vanité des riches s'évanouirait si, par sympathie envieuse, la richesse n'était réellement objet d'estime. Dans les différentes nations les sujets d'orgueil se ressemblent : ils renvoient à une réalité de la nature humaine. Une chose n'est motif d'orgueil que parce qu'elle est objet d'envie. Quant au moi, s'il a la passion des comparaisons c'est qu'il n'existe qu'à travers sa propre vanité. Privé de tout substrat essentiel ou substantiel, il n'est qu'un jeu de représentations, pure succession d'idées et d'impressions reliées par la mémoire et la conscience. Est-il pour autant haïssable?

Pour Hume, la vanité est un donné de la nature humaine qu'il serait dérisoire de blâmer au nom d'un sévère moralisme lui-même orgueilleux. De surcroît elle n'est pas sans utilité. Le souci de notre réputation inspire généralement la politesse, la délicatesse, le raffinement. La vanité est une passion sociale; en l'absence de philanthropie naturelle, c'est elle qui fait le lien entre les hommes (13). Elle comporte même des retombées économiques que Hume met en évidence dans le contexte de la « querelle du luxe ». Pour les apercevoir il faut abattre deux idées reçues. La première : seuls les riches auraient droit au luxe. La richesse naît de la circulation et l'appétit de consommation est son moteur. Le désir partagé de luxe fait le lien entre la puissance de l'état et le bien être des sujets : « la société profite de l'accroissement des consommations de toutes les espèces de denrées » (14). Seconde idée reçue : luxe ne signifie pas excès. Pour Hume il existe un luxe modéré (le raffinement dans les arts et les commodités de la vie) comme il existe des « passions calmes ». Seul ce luxe innocent est économiquement fécond ; quant au luxe excessif, il est vicieux et stérile. Quel en est le symbole? Le collectionneur obsessionnel ou encore le grand bling-bling politique du XVIIe siècle, le faste d'un Louis XIV, dont la satisfaction « se referme sur elle-même sans apporter de sang neuf au corps productif » (15).

© Marc Parmentier et Mezetulle,  2008

1 - Marc Parmentier est maître de conférences à l'Université de Lille-III, membre de l'équipe de recherche Savoirs, Textes, Langages.
2 - Traité de la nature humaine, livre II, traduction J. P. Clero, Paris, Flammarion, collection « GF », 1991.
3 - Trad. cit., p. 114.
4 - Hume définit l'orgueil par « l'impression agréable qui naît dans l'esprit quand la considération de notre vertu, de notre beauté, de nos richesses ou de notre pouvoir nous satisfait de nous mêmes. », trad. cit., p. 134.
5 - « Par orgueil, les hommes font méticuleusement étalage de la beauté, du mérite, du crédit et des honneurs de leur parenté et y trouvent quelques unes des sources les plus considérables de vanité », trad. cit., p. 145.
6 - Trad. cit., p. 127.
7 - Trad. cit., p. 127. Cf. « Nous jugeons des objets plus par comparaison que d'après leur valeur et leur mérite intrinsèques, et nous regardons toute chose comme médiocre quand elle est opposée à ce qui lui est supérieur... Mais aucune comparaison n'est plus évidente que celle que l'on fait avec nous-mêmes, et c'est pour cela qu'elle a lieu à toutes les occasions et se mêle à la plupart de nos passions... et quand nous ne pouvons pas les mettre en valeur par quelque contraste, nous sommes même portés à négliger ce qu'ils contiennent d'essentiellement bon » (trad. cit., p. 218).
8 - Cf. « tout dans ce monde se juge par comparaison. » (trad. cit., p. 163).
9 - Trad. cit., p. 128.
10 - « Nous nous imaginons plus heureux, mais aussi plus vertueux ou plus beaux, dès lors que nous apparaissons tels aux autres; » (trad. cit., p. 129).
11 - Trad. cit., p. 129.
12 - Trad. cit., p. 214.
13 - « La vanité est à estimer comme une passion sociale et un lien d'union entre les hommes », Traité de la nature humaine, livre 3, traduction P. Saltel, Paris, Flammarion, collection « GF », 1993, p. 92.
14 - Essai sur le luxe.
15 - D. Deleule, Hume et la naissance du libéralisme économique, Paris, Aubier, 1979, p. 174-175.


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Par Marc Parmentier
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La psychologie ou la loi
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 26 octobre 2008

Le psychologisme et une certaine conception de la politique ont partie liée. Jean-Michel Muglioni soutient ici que la vraie politique se moque de la politique, c’est-à-dire oppose la loi au jeu psychologique des relations humaines.


L’homme et les choses, l’homme et les hommes
La pluie ne tombe pas parce que nous en avons exprimé le désir. Les plantes ne croissent pas sur demande. Il ne sert à rien de prier le marbre pour qu’une statue en sorte. Il peut arriver que l’ouvrier furieux jure ou jette ses outils, mais cela ne fait pas avancer son travail. Au contraire la colère de l’enfant mobilise toute la compagnie. Les choses, et les bêtes elles-mêmes, sont inflexibles et nous n’en obtenons ce que nous voulons que si nous savons par quels biais détourner leurs mouvements naturels, mais les hommes répondent à nos prières. « Nous avons tant de fois éprouvé dès notre enfance, qu'en pleurant, ou commandant, etc., nous nous sommes faits obéir par nos nourrices, et avons obtenu les choses que nous désirions, que nous nous sommes insensiblement persuadés que le monde n'était fait que pour nous, et que toutes choses nous étaient dues » (1) et du même coup nous nous imaginons toujours pouvoir persuader : les plus stupides savent très bien faire. Le rapport de l’homme à la nature est pour ainsi dire franc ; il est réglé comme la sculpture par le marbre. Les relations humaines sont sans règles : chacun cherche à faire plier les autres. La rhétorique des passions gouverne le monde. Et comme nous pouvons toujours espérer obtenir plus que ce que nos premières demandes ont extorqué, nous ne sommes jamais contents. C’est pourquoi l’enfant élevé sans règle stricte est plus malheureux que celui qui sait à quoi s’en tenir.

La comédie du pouvoir
Dans la moindre association les hommes jouent les plus subtils psychodrames, si une règle ne vient pas mettre fin au jeu psychologique de leurs relations. Pour comprendre la nature des luttes de pouvoir, que chacun observe chez soi les manèges des uns et des autres. Quelques savants autour d’une table, si l’institution ne les tient pas, donnent le spectacle affligeant d’une cour d’école maternelle. La loi républicaine peut seule faire que le chantage affectif permanent ne corrompe pas la vie des hommes. Dès l’instant où l’on sait qu’il n’y a pas de loi, chacun sent qu’il peut tenter d’obtenir plus que ce qu’il a, comme l’enfant qui ne s’est jamais heurté au mur d’une règle. Alors concurrence, menaces et fausses promesses n’ont plus de limite. Alors chaque agrégation d’intérêts constitue un groupe de pression, et la politique consiste à céder ou à faire semblant de céder aux uns et aux autres. Comme disait Montesquieu « la politique subsistera toujours pendant qu’il y aura des passions indépendantes du joug des lois ». Il concluait : « On juge mal des choses. Il y a souvent autant de politique pour obtenir un petit bénéfice que pour obtenir la papauté. Autant de causes y concourent, autant d’obstacles à prévoir » (2). La réussite tient plus du hasard que de l’art dans un jeu où tout est imprévisible, et les plus habiles à en tirer parti ne sont ni les plus savants, ni les plus vertueux. A quoi ne faut-il pas renoncer pour se consacrer à la comédie du pouvoir ! Il est donc dans la nature des choses que, sauf exception, les plus heureux à ce jeu ne soient pas les meilleurs. L’intelligence politique n’est que rouerie. C’est pourquoi il peut se faire qu’un danseur obtienne la place d’un calculateur ou qu’un bateleur préside aux destinées d’un peuple.

La loi n’est-elle qu’une illusion ?
Faut-il, dans ces conditions, s’étonner qu’on s’en prenne à la loi et aux institutions en général ? La loi est l’artifice par lequel les puissants imposent leur domination : lui obéir n’est pas vertu mais faiblesse, c’est servir leurs intérêts, disaient les sophistes. Et il est vrai que les discours qui prônent le respect des lois et la défense des valeurs sacralisent le désordre établi, de telle sorte que les hommes, ainsi ensorcelés dès l’enfance, font de leur soumission un devoir. Il leur arrive de considérer comme venant d'un Dieu transcendant ou, d'une manière encore plus illusoire, de leur propre volonté, des impératifs et des interdits qui se sont imposés à eux par l'intériorisation de l’autorité parentale et sociale à laquelle ils sont assujettis dès leur naissance, autant en raison de l'affection qui les lie à leur première société que de la crainte puérile qu'ils en ont alors. Ils vont jusqu’à prendre pour leur conscience ou pour l’impersonnalité de la loi un sur-moi, fruit de leur histoire personnelle. Faut-il conclure que loin de couper court à la psychologisation de nos relations, la loi en procède ? Ou que la conscience n’est qu’illusoirement « l’instinct divin, immortelle et céleste voix », dont parle Rousseau ? L'idée de république et d'autonomie (l’obéissance à la loi qu'on s'est prescrite) a-t-elle quelque chose d’infantile ?

Le réductionnisme psychologique
Pouvons-nous réduire l'idée morale et politique de loi à ce que l'explication psychologique dit des préjugés moraux ? Quand les hommes sont tenus par des obligations imaginaires, le respect de la loi officialise le despotisme inhérent au jeu des passions ; alors les institutions ne sont plus que des lieux de pouvoir. Telle est la vérité de la critique psychologique des institutions. Mais quand cette critique s’est transformée en doctrine, quand on ne dit plus interdiction mais interdit, quand le vrai respect est confondu avec les tabous, alors la réduction psychologique de la volonté aux passions entretient le mépris des lois : elle concourt à la psychologisation de la société et ainsi se donne raison à elle-même.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008

1 - Descartes, Lettre à Reneri pour Pollot, avril-mai 1638.
2 - De la politique, Seuil, collection intégrale, p.172.

Voir sur ce blog les autres articles de Jean-Michel Muglioni.


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Par Jean-Michel Muglioni
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Vous avez dit "communisme néoplatonicien"?
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 21 juin 2008

Jean-Michel Muglioni nous invite à relire La République non comme un tract politique mais comme une série de paradoxes qui sont autant d’instruments d’analyse. Une mode déjà ancienne fait de Platon une sorte de repoussoir totalitaire au point que parfois platonicien est une injure. Mais se méprendre ainsi sur Platon est une façon de se débarrasser de la philosophie pour se dispenser de toute vigilance critique à l’égard de nos mœurs politiques et des étranges catégories qui les justifient. Le communisme platonicien en effet ne concerne que la classe aristocratique : dans La République, elle est privée de propriété et ne saurait être constituée de familles, tandis que les producteurs demeurent chacun propriétaire de ses moyens de production, sans jamais participer au gouvernement de la cité. Lu à travers nos catégories politiques, Platon ne peut donc que passer pour fou.

    Il y a plusieurs façons de voter la mort de Socrate. Un éditorialiste respectable accusait récemment un pamphlet politique de communisme néo-platonicien (1). Il fallait sans doute être intraitable avec son auteur qui a fort peu combattu les régimes les pires que le siècle dernier ait inventés, mais le qualifiant de « communisme néo-platonicien », ce critique témoigne d’un rapport au passé qui ressemble assez à la barbarie qu’il prétend combattre et son adversaire aura aisément raison de lui. Qualification étrange, en effet, concentré de poncifs et d’ignorances. Traiter quelqu’un de «communiste » le disqualifie : s’il fait une critique du régime présent de la propriété, les camps de concentration staliniens ne sont pas loin. Platon ayant commis le crime de communisme, la philosophie tout entière est objet de défiance. Avec le néoplatonisme, Plotin aussi est mis au piquet, quoique peu connu pour sa philosophie politique, sauf découverte récente de palimpsestes que j’ignore. Il est vrai qu’il n’a pas couru après richesses et propriétés. S’en prendre au néoplatonisme, c’est aussi condamner le platonisme de la Renaissance, où quelques artistes trouvèrent leur inspiration. Quel bonheur pourtant si paraissait aujourd’hui un ouvrage véritablement platonicien ! Il nous expliquerait peut-être pourquoi le titre grec de l’ouvrage de Platon a été traduit en latin res publica, et pourquoi la France s’est voulue républicaine.

Trois paradoxes platoniciens
    C’est un lieu commun, Platon est communiste, collectiviste, totalitaire, bref stalinien (2). On n’est pas à un anachronisme prêt. Certes, l’idée communiste (je ne dis pas les partis communistes) exprime une revendication de justice : mais comprend-elle la justice comme La République de Platon? Trois paradoxes (3), trois «vagues» déferlent au Livre V. La première soutient que les femmes sont capables de remplir les mêmes fonctions que les hommes et donc celles de philosophe et de gardien. La seconde est célèbre sous la dénomination de communauté des femmes et des enfants ; elle comprend l’abolition de la famille et de la propriété, mais pour les seuls gouvernants et gardiens de la cité. La troisième est un raz de marée : le philosophe roi.

Femmes philosophes et guerrières
    D’abord il faudrait dire : communauté des femmes et des hommes, car sur ce point la réciprocité est totale, et Platon envisage sans ambigüité qu’une femme puisse être philosophe-roi. Socrate prend de grandes précautions, sachant qu’il sera doublement décrié : il remet en cause non seulement la famille, mais aussi la prétendue supériorité des hommes sur les femmes. Sur l’essentiel, en effet, la vertu, science du juste et de l’injuste, il n’y a pas de vraie différence entre eux, pas plus qu’entre chauves et chevelus. L’analogie est de Platon (4), qui ridiculise ceux qui croient qu’il y a entre les deux sexes une différence essentielle sous le rapport de l’intelligence et des vertus guerrières, sous prétexte que les femmes portent les enfants. Elles peuvent être philosophes et guerrières. Il n’y a pas de raison de croire qu’elles soient moins courageuses que les chiennes. A Athènes, de tels propos provoquent soit le rire (5), soit le scandale. Socrate passe pour l’ami des spartiates, les ennemis. Et que des femmes puissent s’entraîner nues avec les hommes est contraire aux bonnes mœurs. Platon en effet a beau se tenir bien et ne pas se comporter comme Diogène qu’il aurait qualifié de « Socrate devenu fou », il a beau écrire dans le style le plus élevé contrairement à ce que pensent certains traducteurs qui voudraient que ses dialogues aient le ton de la conversation, il rompt avec toutes les façons de penser convenues. Son Socrate est ici plus près des cyniques qu’on ne le dit généralement et Aristote lui-même sera très sévère avec cet aspect du socratisme présent chez Platon.
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Une aristocratie sans famille !
    La République fait disparaître la famille dans ce que les commentateurs appellent la « classe aristocratique » : Platon se moque des catégories politiques, il leur donne un nouveau sens, puisqu’on entend généralement par aristocratie un régime fondé sur la famille et l’héritage. Il en dessine l’exact contraire. Tout dans ces pages du livre V, comme toujours chez lui, est paradoxal. La République ne propose pas un programme politique, mais invite à un examen systématique de préjugés politiques qui sont le fond de nos débats publics. Mais il suffit de la lire comme un programme électoral pour ne pas avoir à s’interroger et s’en débarrasser par l’accusation de communisme.

La contingence de la naissance
    Cette étrange aristocratie ne pouvant se reproduire comme les aristocraties ordinaires, il faut organiser le trucage des accouplements (on ne peut plus dire les mariages) entre les meilleurs pour la perpétuer : un berger ne laisserait jamais son troupeau se reproduire comme font les aristocrates ! Tout le monde crie donc à l’eugénisme.
    Mais est-il permis de lire ces paradoxes comme une critique radicale de l’aristocratie historique, celle que le Théétète dénonce, se moquant des nobles, fiers de leur généalogie, qui croient descendre des dieux par Hercule, fils d’Amphitryon, hérédité peu glorieuse d’un mari trompé ? Et toute lignée comporte autant de barbares que d’hellènes et par myriades « riches et gueux, rois et esclaves (6) ». Qu’est-ce en effet qui partout règle les naissances ? Le hasard. Socrate, envisageant dans La République des mariages arrangés par les rois philosophes, détruit, avec la famille, le hasard des naissances : il prend l’exact contre-pied de ce qui se fait. La naissance, c’est ce sur quoi nous n’avons pas prise. L’effet de contraste entre ce hasard et les calculs des législateurs fictifs de La République permet au lecteur de comprendre qu’il y a dans les choses humaines une part irréductible à la raison. Le Théétète conclura (7) qu’il est impossible que le mal disparaisse de la nature mortelle. Ainsi, la reproduction signifie que nous appartenons à une espèce mortelle et non divine. En tant que reproduction du même, elle symbolise l’éternité et l’amour qui est pour cette raison considéré par Platon un élan vers le divin, et non, comme le croient l’Aristophane du Banquet et les sophistes, une régression dangereuse vers une nature primitive. Mais il y a une part irréductible de contingence dans le monde. Ainsi une manière « socratique » de lire Platon consiste pour le lecteur à s’interroger sur ses propres croyances.
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L’éducation sentimentale : la famille est antisociale
    De la même façon la famille est le lieu de l’éducation affective des hommes ; elle les lie par le sentiment à leurs proches et à leurs biens, et pour cette raison elle fait prévaloir en eux l’amour de leurs biens propres et de leurs parents sur celui du bien commun. Ou, pour parler comme Proudhon, elle est antisociale. Un homme ne peut travailler au bien commun que s’il est totalement délivré de tout lien familial et totalement libre à l’égard de quelque bien privé que ce soit. Nous comprenons ainsi ce qui fait que l’éducation habituelle des hommes les corrompt ou du moins les rend inaptes au gouvernement ou au simple civisme. Dans un discours de distribution des prix, le jeune Georges Canguilhem rappela aux élèves, à leurs familles et aux corps constitués que Socrate est « la première victime connue des associations de parents d’élèves ».
    Pressé par ses amis de s’expliquer sur la communauté des femmes, qui est aussi bien une communauté des hommes, Socrate n'en parle que malgré lui ; il se fait prier et prévient qu'on ne le comprendra pas. Il prévoit beaucoup d’ennuis, insiste sur la difficulté de la question ; il sait qu’on se moquera d’une cité irréalisable et lui-même ne présente son propos que comme une recherche et non comme l’exposé d’un savoir (8).
    Contrairement à ce disent les notes d’une édition littéraire de qualité, ce n’est pas seulement une précaution oratoire, Socrate faisant semblant d’hésiter. Ce n’est pas un jeu de scène, mais par là Platon alerte le lecteur.
Que signifie cet éclatement de la famille ? C’est d’abord la critique radicale des castes et tribus, telles qu'elles ont toujours ruiné les cités méditerranéennes. Platon sait que la politique des clans est la pire de toutes. Surtout, dans toute cité, si la famille ne peut en effet disparaître, les pires inégalités se transmettront. Léon Blum disait que la vraie politique exige deux choses seulement, une loi sur l'héritage et une loi sur l'instruction publique. Et comme La République est un traité d'éducation, le paradigme de l’abolition de la famille pour les meilleurs signifie qu’en chacun de nous, les liens familiaux les plus forts et les plus doux ne doivent pas s'emparer du jugement, et en effet rien n'est plus difficile que de s’en déprendre.

Richesse et pouvoir, ou le « réalisme » platonicien
    La cité ne peut être une que si elle est une « communauté de sentiment », ce qui suppose que les philosophes et les gardiens soient délivrés de l’égoïsme familial. Pour la même raison il faut qu’ils ne soient pas « propriétaires » (9). Les artisans et les hommes appartenant à ce que nous appellerions la société civile, producteurs, créateurs de richesses, le demeurent. Etrange communisme, qui, dans un régime aristocratique et non démocratique, est réservé aux chefs ! Il est inséparable de l’idée aristocratique de hiérarchie, selon laquelle c’est au meilleur de commander au moins bon. Nouveaux paradoxes donc. Les dirigeants de la cité ne doivent disposer d’aucun bien privé parce qu’ils ne manqueraient pas de faire prévaloir leurs intérêts particuliers sur le bien commun. Au contraire les hommes en qui l’appétit des richesses est finalement demeuré maître peuvent rester « propriétaires » et sans doute ne pourraient-ils pas enrichir la cité sans cela ! Ainsi les producteurs de cette cité qui passe pour communiste possèdent leurs moyens de production et cela en vertu d’une nécessité « anthropologique ». La loi doit mesurer leur propriété, pour que l’obsession des richesses qui croît avec l’accroissement des richesses ne leur fasse pas rompre tout lien civique. Platon ne se fait aucune illusion sur la nature humaine. Toute étude de l’économie qui n’est pas d’abord une théorie des passions est vaine : c’est par une anthropologie, longuement exposée, qu’Adam Smith et le libéralisme économique s’opposeront aux anciens.
    Pour la même raison qui justifie qu’ils soient propriétaires, les producteurs ne sauraient participer au gouvernement de la cité. Platon n’est pas un idéaliste, ou un utopiste au sens le plus commun du terme, c’est-à-dire un naïf. Pour que les riches ne corrompent pas le pouvoir, pour qu’ils ne constituent pas une oligarchie, ombre d’aristocratie, il faut que les gouvernants aient renoncé à toute richesse, ou plutôt qu’ils soient totalement indifférents à la possession de richesses parce qu’ils ont d’autres intérêts, et pour cette raison peuvent juger droitement du bien commun. Curieux communisme, puisque pour libérer la cité du règne de l’argent, il ne s’agit nullement de répartir les richesses, comme si la justice consistait à se partager le gâteau, mais seulement de faire en sorte que la richesse ne pervertisse pas le jugement de ceux qui doivent décider du sort de la cité, ce que Platon sait à peu près impossible.
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Economie et politique
    Seule l’éducation peut préparer les hommes à ne pas subordonner la politique à l’économie, c’est-à-dire à ne pas laisser le ventre commander la tête. Quand les nécessités liées d’abord aux besoins déterminent leur vie, les hommes sont des esclaves. Des pourceaux parfaitement heureux de posséder autant de richesses qu’ils en désirent ne peuvent savoir se gouverner, et une telle richesse ne vaut pas mieux que la misère qui rend la vie inhumaine. Ventre, cœur, tête, économie, armée et police, gouvernement : ces deux trilogies parallèles donnent à penser que le primat de l’économie, c’est la tête subordonnée au ventre, et le gouvernement du cœur la confiscation du pouvoir par l’armée.

Le philosophe roi ou le refus du pouvoir
    La provocation platonicienne ne s’arrête pas là. Socrate dans l’Apologie dit à ses juges que s’il s’était mêlé plus jeune de politique au lieu de se contenter d’interroger les Athéniens, il y a beau temps que sa perte aurait été consommée (10). La politique est ainsi jugée une fois pour toutes. Que signifie donc l’idée du philosophe roi, sinon que jamais les choses n’iront mieux, puisque jamais il n’y aura un tel philosophe (Socrate est mort) et que s’il y en avait un, il refuserait le pouvoir ou comme lui serait mis à mort ? La République développe une si haute idée du philosophe qu’on se demande quel homme pourrait prétendre à ce titre ; et les conditions historiques, géographiques et démographiques qu’elle dit requise pour la réalisation d’une cité juste sont telles qu’on ne voit pas qu’elles puissent se rencontrer un jour : Platon, du moins tel que je le comprends, fait tout pour que nous ne puissions pas nous imaginer qu’elles peuvent être remplies.

Le refus du pouvoir
    Ainsi le roi philosophe est l’exact contraire non pas seulement du tyran sanguinaire mais du plus ordinaire des hommes de pouvoir. Citons une page célèbre (11). « L’Etat le mieux gouverné est nécessairement celui où le pouvoir est exercé par ceux qui ont le moins le goût du pouvoir, et ce sera le contraire tant qu’il n’en est pas ainsi. … S’il y a pour ceux qui sont appelés à exercer le pouvoir une vie qui soit meilleure que le pouvoir lui-même, alors il est possible qu’un Etat soit bien gouverné. Car c’est seulement dans un tel Etat qu’exerceront le pouvoir ceux qui sont réellement riches, riches non pas d’or mais de ce dont il faut être riche pour être heureux, la vie bonne et raisonnable. Si au contraire viennent s’occuper des affaires publiques des hommes affamés de biens qui ne soient qu’à eux et persuadés que le pouvoir est le lieu où ils peuvent faire main basse sur le bien, alors il est exclu qu’un bon gouvernement soit possible. Car le pouvoir est alors l’enjeu d’une lutte, et cette guerre civile et intestine les perd, eux et l’Etat tout entier. »
    A quoi reconnaît-on le bon gouvernant ? A ce qu’il ne veut pas du pouvoir, ni des honneurs ; et il n’en veut à aucun prix parce qu’il se passionne pour quelque chose de supérieur. Considérer le pouvoir comme le souverain bien est folie et fera toujours le malheur non pas seulement des victimes du pouvoir, mais d’abord de ceux qui l’adorent et y consacrent leur vie. On ne peut à la fois vouloir le pouvoir et son propre bonheur. Ainsi, dans la république platonicienne il faut contraindre le vrai philosophe à diriger la cité et à s'occuper des affaires publiques. Nouveau paradoxe : les meilleurs ne remplissent pas cette fonction pour un salaire mais pour éviter une peine ! On ne fera pas croire à un lecteur de Platon qu’ils doivent être mieux payés que les autres parce qu’ils sont les meilleurs, car il sait que s’ils sont les meilleurs, ils n’ont pas besoin de carotte, et la punition qu’ils craignent n’est pas celle qu’on a coutume d’infliger aux hommes : le philosophe, si du moins il juge que la cité n’est pas corrompue, consent à servir l’Etat parce que le pire des châtiments est d'être gouverné par pire que soi. Tel est le vrai sens du gouvernement du meilleur ou aristocratie (12).

Pérennité des paradoxes philosophiques
    Une telle pensée est à ce point étrangère au monde contemporain qu’un Popper voyait dans ses paradoxes le programme politique fou d’un homme si imbu de lui-même qu’il aurait cru pouvoir changer le cours de l’histoire humaine si on lui avait donné le pouvoir. Dirons-nous pour la sauver qu’elle est d’une autre époque ? Mais elle était aussi paradoxale dans l’Athènes du IV° siècle : les précautions que Platon met au livre V, avant l’arrivée de chaque vague, dans la bouche de Socrate, qui s’attend à une réprobation générale, suffisent à le prouver. Platon était aussi étrange ou extraordinaire pour un grec du IV° siècle avant J.C. que pour un moderne, comme au siècle précédent Socrate était a-topos, c’est-à-dire « marginal » (13), ou hors du commun, et fut éliminé.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008
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1 - Nous ne le nommerons pas, puisqu’il est victime d’une illusion commune qui ne disqualifie pas ses analyses plus que d’autres. Et « néoplatonicien » est peut-être seulement un lapsus.
2 - Karl Popper, dans La société ouverte et ses ennemis, considère que la séduction de Platon, « le divin Platon », a perverti toute la tradition, sa philosophie politique sacrifiant l’individu à la collectivité.
3 - 451b, 457d, 472a.
4 - 454c
5 - 452a.
6 - Théétète, Trad. Dies Belles-Lettres 174-175. Où l’on voit en passant que Platon ne croit nullement en une quelconque supériorité de nature des grecs sur les barbares. Cf. Politique 262d sq.
7 - Ibid.176 a.
8 - 450a-451c
9 - Nous ne nous prononcerons pas ici sur la question de savoir si l’on peut parler de propriété au sens où les modernes en parlent.
10 - Apologie de Socrate, 31 d-e
11 - Rép. VII 520d sq. trad. Monique Dixsaut
12 - République, I, 347 c
13 - Phèdre 229 c, traduction proposée par Bernard Sève dans son commentaire Editions Pédagogie Moderne 1980. Bailly dit étrange, extraordinaire, extravagant, insolite et même absurde, insensé.


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Par Jean-Michel Muglioni
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La critique est-elle un sacrilège et la caricature un blasphème?
Comment le relativisme nourrit l'intégrisme

par Jean-Michel Muglioni
En ligne le 5 juin 2008

Mezetulle défend le rationalisme critique et à plusieurs reprises a publié des articles sur la remise en question  de la liberté de penser. La confusion qui règne sur les notions d’opinion, de croyance, de respect, prépare un retour de l’obscurantisme. Jean-Michel Muglioni revient ici sur le sens de la liberté d’opinion, qui est essentiellement le droit et même le devoir de soumettre toute opinion ou toute croyance, quelle qu’elle soit, à la critique la plus radicale.
Ces réflexions tombent à point nommé, un juge français ayant récemment cru bon de casser un mariage au motif que la mariée avait menti sur sa virginité.



La liberté d’opinion comprend la liberté de critique
    La liberté d’opinion ne signifie pas que toutes les opinions sont respectables, mais que chacun doit pouvoir s’exprimer publiquement, que ses propos plaisent ou non aux puissants, aux prêtres ou à quiconque. Chacun doit pouvoir participer au débat public et donc accepter la contradiction. Socrate désirait qu’on le réfute. La liberté d’opinion comprend par essence la liberté de critique : « Notre siècle, disait Kant en 1781, est proprement le siècle de la critique à laquelle tout doit se soumettre. La religion par sa sainteté et la législation par sa majesté veulent ordinairement s’y soustraire. Mais alors elles éveillent contre elles un juste soupçon et ne peuvent prétendre à ce respect sincère que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen. » (1)

La tolérance sceptique est le refus du dialogue
    Nous ne sommes plus au siècle des Lumières. La plupart croient que toutes les opinions ont un droit égal à être exprimées parce qu’elles se valent toutes, ce qui ruine tout droit de les critiquer. Ne peut en effet examiner au lieu de croire en aveugle, qu’un esprit capable par nature de voir clair, et donc de distinguer la vérité et l’erreur : toute opinion ou toute croyance est pour lui par principe susceptible d’être remise en cause et considérée comme fausse – ou même méprisable. Si toutes les opinions et toutes les croyances se valent, aucune n’est erronée, et l’idée de libre examen n’a plus de sens. Toute discussion devient vaine : à chacun sa vérité, comme on dit ! L’idée même de vérité est abolie : deux hommes disant le contraire l’un de l’autre ont également raison, pourvu que chacun se croie dans le vrai. Deux avis opposés coexistent sans que la contradiction éclate et que le dialogue s’instaure qui force chacun à sortir de sa subjectivité.
    Lorsque la liberté d’opinion n’a plus pour fondement la volonté de rechercher la vérité en commun, mais la renonciation à la vérité, réfuter une opinion n’a pas plus de sens de que de dire à un homme qui n’aime pas tel mets qu’il est dans l’erreur. Il est vain alors de chercher à obtenir par des raisons que le malade qui trouve le vin amer reconnaisse qu’il est doux. Chacun reste enfermé en lui-même : étrange tolérance, cette coexistence des hommes sans communication réelle entre eux. Chacun tolère que les autres pensent différemment de lui sans qu’un accord soit envisageable, sinon sur le fait que tous doivent vivre ensemble malgré leur désaccord. Ce consensus est le contraire d’une véritable entente.

Quand toute critique est un sacrilège
    Si une opinion doit être respectée, la critiquer est un sacrilège : c’est porter atteinte à celui qui la professe. Toute mise en question d’une croyance est vécue très sincèrement par le croyant comme une attaque personnelle. Vouloir délivrer un homme d’une erreur est un crime pire que le vol, car c’est le déposséder de lui-même. Et comme les opinions qu’on croit les plus personnelles sont généralement celles du groupe au sein duquel on vit, chaque communauté considère la critique comme une agression et porte plainte. Les tribunaux sont donc appelés à condamner quiconque exerce le droit de critique. Ainsi, ce qui est aux yeux des croyants un blasphème une fois reconnu comme tel par le droit, on en arrive au même point que dans les régimes théocratiques. Il est dans la nature des choses que le relativisme et le fanatisme religieux s’en prennent aujourd’hui ensemble aux Lumières.

Le refus d’apprendre
    Alors partout, à l’école ou dans la rue, sur toute chose, en matière de goût, en politique, la moindre croyance est une opinion qui compte, c’est-à-dire qui est comptée ou collectée dans un sondage ; mieux, chacun doit avoir une opinion, parce qu’étant homme et libre, il est l’égal des autres, de sorte que la distinction entre le savoir et l’ignorance est contestée au nom de l’égalité démocratique. Alors chacun est sommé de ne jamais s’instruire avant de juger. Apprendre porterait atteinte à la liberté d’avoir son opinion bien à soi, à l’abri de toute critique. Les maîtres d’école perdent toute autorité dans un monde où la tolérance est fondée sur la renonciation à la vérité et à la critique. Les directives officielles imposent qu’on demande leur avis aux élèves avant de les instruire. Le cours magistral est proscrit. Celui qui par malheur s’imagine qu’une opinion non informée est vide passe pour prétentieux : c’est un dictateur. Son savoir n’est qu’un instrument du pouvoir.

Le retour du religieux
    Le relativisme est un nihilisme : tout se vaut ; il n’y a plus d’échelle des valeurs et donc plus de valeur. La distinction du beau et du laid n’a plus cours, pas plus que celle de l’honorable ou du honteux. La vulgarité règne sans pouvoir être dénoncée. Non seulement les prêtres saisissent l’occasion qui leur est offerte de faire passer à nouveau la critique pour un sacrilège et la caricature pour un blasphème, mais les dérives sectaires sont inévitables. Lorsque le sens de la critique est perdu, en effet, la crédulité et la superstition fleurissent, et le premier gourou venu séduit.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008

1 - Préface de la 1° édition de la Critique de la raison pure, 1781, Traduction Patrice Henriot, Hatier.

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Lire
la discussion très substantielle entre "Ludovic" et l'auteur dans les commentaires (com n° 2 et réponse).


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Créée le 25 février à Beauvais avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.

Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.

Chorégraphie : Isabelle Dufau

Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.


Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.

Autres représentations  : Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.

 

 

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