Musique, opéra, danse


Communauté : Le spectacle vivant
Une heure nue couchée
au cadran de la montre

Sur la pièce chorégraphique Balk 00 : 49
de Cindy Van Acker (compagnie Greffe)
présentée au Festival Latitudes contemporaines à Lille

par Catherine Kintzler (en ligne 11 déc. 2005)

Un corps dépolarisé, rendu à son état  zéro par une déprogrammation programmée et une nudité fondamentale. Un temps qui dure sans jamais ennuyer, hanté par la station debout jamais atteinte.

C’est un corps de femme nu. Non je ne viens pas de faire une faute d’accord : il s’agit bien d’un corps nu, et non d’une femme nue. Couleur chair, partout : la nudité dans son antique fonction, qui est de délivrer la tête de la charge humaine et de faire basculer celle-ci sur tout le corps1, sur la peau. Délivrance du visage et de la tête – effacés, rendus quelconques - mais aussi, faut-il ajouter aujourd’hui, délivrance de l’obsession du sexe si souvent exposé, pathétiquement à la fois offert et raturé par tant de pièces contemporaines… C’est vrai qu’on commence à en avoir marre. Une petite culotte couleur chair : ce n’est pas nouveau, mais aujourd’hui, il fallait l’oser ! Il fallait cette petite pièce de peau rapportée exprès pour nous faire comprendre la nudité. En débarrassant le corps de ses polarités expressives et / ou pileuses, Cindy Van Acker lui rend son homogénéité et reporte l’attention sur sa totalité, sur tout ce qui va arriver à ce corps, dans ce corps et par lui. Un corps dépolarisé.

C’est pour ça aussi qu’il est couché. On en a vu d’autres des pièces où les danseurs sont par terre, tout le temps aplatis au sol. Même que c’est un topo de la danse contemporaine, même qu’on commence aussi à en avoir marre. Et ici, l’audace, encore une fois, ne consiste pas à faire autrement, elle consiste à rafraîchir la position couchée, à la montrer comme un moment neutre, le moment du toutes parts corporel : ce n’est pas une position, c’est un état zéro, totalement dépolarisé, où peuvent (peut-être) s’inscrire tous les possibles.

 

Car il finit par arriver quelque chose à ce corps nu, couché sur le dos. On n’en est pas très sûr, mais non, mais si, ça a bougé ? Pas un mouvement pourtant, mais ça bouge. Je m’en rends compte en prenant un repère, là, sur le sol, il y a eu déplacement, quelques centimètres. Il faut le dire à l’impersonnel : ça bouge, ça se déplace comme on dit « il pleut ». D’infimes translations, des tressaillements musculaires – bien sûr on a lu la notice de présentation : ce sont ces fameuses électrodes d’électrostimulation, comme celles que me met le kiné pour soigner mes rhumatismes. J’allais écrire mieux : électrosimulation, un involontaire simulé. Du mouvement, celui qui m’arrive, qui me tombe dessus, et non pas du geste. Un corps ramené à son moment nul, profondément et terriblement humain : aux antipodes de l’animalité, un corps déprogrammé. Il fallait oser le détour par la programmation extérieure, artificielle de ce déclenchement par électromachinchose, pour ramener, là encore, la pensée sur la vacuité, le degré zéro « le plus bas » mais aussi le plus fondateur de la liberté.

Alors ce qui arrive, c’est que ce corps bouge, se déplace et que ça dure longtemps, très longtemps. D’abord une série qui lui fait faire le tour du cadran, d’un fil collé en cercle à terre et relié par en haut à la source électrique. Le corps va finir par décoller le fil, puis se libérer de ce harnachement arachnéen et se retrouver, libre, dans l’espace du plateau lui aussi, finalement, débarrassé de ses repères, de tout ce qui pourrait faire point cardinal ou servir d’accroche, d’attache.

Et alors là on se dit, plein d’espoir : ça y est, il va se libérer, ça y est, on va passer du « ça bouge » au « je fais un geste ». Espoir cruellement encouragé : oui, l’espace est parcouru par ce corps délivré de son fil. Il est balayé, parcouru mais non pas balisé. Encouragé parfois, d’un redressement ; elle se met sur son séant… S’asseoir, c’est fou comme il faut réfléchir pour en arriver là. D’ailleurs c’est bien le conseil que me donne le docteur : il ne faut pas vous lever comme ça, d’un seul coup, asseyez-vous doucement, tranquillement, laissez la gravité vous quitter peu à peu.

Seulement le problème c’est qu’elle ne se lève pas. Et c’est au moment où je comprends qu’elle ne se lèvera jamais, que je découvre rétroactivement l’injonction muette que toute la pièce a sans cesse suscitée et sans cesse démentie : « debout ! ». C’est à ce moment que je comprends pourquoi le temps m’a duré, soixante dix minutes où j’ai senti le temps sans jamais m’ennuyer. Et ce moment, en se projetant vers l’instant d’après, inclut dans la chorégraphie celui où, sous les applaudissements, la danseuse revient, marchant, debout, montrant un corps - c’est pourtant le même, on le reconnaît à peine - repolarisé.

(Voir le commentaire substantiel de Philippe Guisgand)

1 – Thèse développée par Alain dans son Système des beaux-arts au sujet de la statuaire antique. Voir aussi sur ce blog l’article « Poséidon en marche ».

 

 

© Catherine Kintzler - date de mise en ligne : 11 déc. 05


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Communauté : musique classique

Se rincer l’oreille
Réflexions sur un concert de musique acousmatique


par Catherine Kintzler (en ligne 6 déc. 2005)

 
Ceci est l’histoire d’un nettoyage d’oreille. D’ailleurs, chaque fois que nous entendons de la musique, c’est la question qu’il convient de se poser : en quoi cela m’a-t-il libéré du brouhaha et des inepties sonores qui encombrent chaque jour mes oreilles ?

 
Au mois de mai 2004, un concert de musique acousmatique a été donné à l’Université de Lille-III : Espace acoustique, espace acousmatique. Je croyais, peut-être comme tout non-initié, que la musique acousmatique « c’est toujours un peu pareil », qu’il suffit d’en avoir entendu une ou deux pièces pour les avoir entendues toutes…

Or rien de plus varié que ce concert. Et ce n’est pas le seul préjugé dont il m’a sortie. Voici quelques réflexions dont la thèse principale est que l’acousmatisation musicale réalise et met à nu le vœu de toute musique et, au-delà de la musique, révèle une propriété profonde de toute expérience esthétique. Concernant la musique, j’appellerai cette visée l’opération déclarative du son.

Le son rendu à lui-même

Déclarer l’univers sonore comme un monde autonome : c’est cette opération que Paul Valéry prend comme paradigme lorsqu’il veut expliquer l’opération esthétique en général, la constitution d’un monde poétique. Ecoutons d’abord Valéry utiliser ce paradigme musical comme exemplaire de l’expérience esthétique :

Paul Valéry, Variété ; Théorie poétique et esthétique, dans Œuvres, Paris : Gallimard La Pléiade, 1957.
«  Poésie et pensée abstraite »
[p. 1327] « Ainsi le musicien se trouve en possession d’un système parfait de moyens bien définis qui font correspondre exactement des sensations à des actes. Il résulte de tout ceci que la musique s’est fait un domaine propre absolument sien. Le monde de l’art musical, monde des sons, est bien séparé du monde des bruits. Tandis qu’un bruit se borne à éveiller en nous un événement isolé quelconque – un chien, une porte, une voiture – un son qui se produit évoque, à soi seul, l’univers musical. Dans cette salle où je vous parle, où vous entendez le bruit de ma voix, si un diapason ou un instrument bien accordé se mettait à vibrer, aussitôt, à peine affectés par ce bruit exceptionnel et pur, qui ne peut pas se mêler avec les autres, vous auriez la sensation d’un commencement, le commencement d’un monde ; une atmosphère tout autre serait sur-le-champ créée, un ordre nouveau s’annoncerait, et vous-mêmes, vous vous organiseriez inconsciemment pour l’accueillir. L’univers musical était donc en vous, avec tous ses rapports et ses proportions – comme, dans un liquide saturé de sel, un univers cristallin attend le choc moléculaire d’un tout petit cristal pour s’affirmer. Je n’ose dire : l’idée cristalline de tel système…
Et voici la contre-épreuve de notre petite expérience : si, dans une salle de concert, pendant que résonne et domine la symphonie, il arrive qu’une chaise tombe, qu’une personne tousse, qu’une porte se ferme, aussitôt nous avons l’impression de je ne sais quelle rupture. Quelque chose d’indéfinissable, de la nature d’un charme ou d’un verre de Venise, a été brisé ou fendu… »

 

Dans un autre domaine, on pourrait donner l’exemple geste, au moment où il passe dans le registre de la danse. Un danseur du Tanztheater de Pina Bausch récite le texte d’une chanson à l’aide du langage des sourds et muets. Puis, il refait l’opération en exaltant les gestes, faisant en sorte que nous les regardons pour eux-mêmes, sans penser à leur valeur de signification. L’opération est totalement réussie si les sourds-muets eux-mêmes sont pris sous le charme réopacifié des gestes qu’ils regardent d’habitude comme transparents. La réopacification du sensible est une opération esthétique fondamentale. Si vous choisissez, pour l’impression d’un texte, une police de caractères extrêmement élégante, très belle ou excentrique, elle sera vue pour elle-même, ce sera de la calli-typie, elle n’aura plus la transparence du signe imprimé ordinaire.


Revenons maintenant au concert de musique acousmatique.

D’abord, il s’agit bien de musique au sens où un monde musical se déclare à nos oreilles. Je veux dire par là que l’objet de tout musicien est de faire entendre ce qui ne s’entend jamais, l’inouï. N’est-ce pas déjà la fonction de tous les instruments de musique et du travail de la voix que de faire entendre des sons qui sortent de l’ordinaire, arrachés à l’ordre causal qui fait d’eux des bruits ? On pourrait également montrer en quoi la musique concrète telle qu’elle fut pensée par Pierre Schaeffer relève aussi de cette ambition, mais cette fois portée à sa limite : faire en sorte que l’ordinaire du bruit puisse être entendu comme du son extraordinaire. L’oreille est alors portée à sa puissance réflexive : elle n’est plus là pour s’affairer, pour se demander « d’où vient ce bruit », mais pour s’interroger sur ce qu’est un événement sonore, elle est ramenée à l’opération même de l’audible. Et pour que cette interrogation se produise, il faut que le son soit l’objet d’une sorte d’arrachement, de déplacement : il faut qu’il soit traité comme un surgissement de nulle part, comme une inauguration, un commencement qui vient s’inscrire sur le tissu du bruit ambiant et qui vient le déchirer. Et pour pouvoir traiter ainsi même les bruits, il faut alors les placer dans une perspective auditive de recommencement. Il faut les faire éclore.

Cela veut dire que l’objet du musicien est aussi de faire entendre ce que Rameau appelle le sous-entendu : de faire entendre à l’oreille ce qui lui permet d’entendre, la condition de possibilité de tout audible, d’élever oreille à la puissance réflexive ou théorique, à l’image d’une pensée qui se pense, une oreille qui comprend par voie sonore ce que c’est qu’entendre – une oreille critique.

C’est en ce sens que la musique acousmatique réalise et avoue clairement, de manière aveuglante, la tendance de toute musique : l’autonomisation du son n’est autre que sa musicalisation et réciproquement : c’est ce qui nous crève les oreilles lorsque nous entendons la musique acousmatique, et cela produit un effet critique rétroactif sur toute musique.

Coupé de la source qui l’émet et qui l’inscrit dans une causalité naturelle mais aussi qui fait de lui le symptôme d’un événement non sonore et le rabat sur son autre, le son est rendu à lui-même et mis en rapport avec d’autres sons. L’écoute humaine est capable d’isoler les sons et d’en faire de la musique en les constituant comme des mondes.

Ainsi ce moment constituant du musical est conditionné par une opération d’évacuation qui elle-même donne sur un vide « transcendantal » : d’abord, il faut faire le vide causal pour que le son musical commence vraiment (opération de vidage) ; ensuite ce vide place l’oreille dans une position critique où elle est en état d’entendre ce qui rend possible l’audition elle-même. Deuxième vide (le sous-entendu qui sous-tend la constitution de la musique) mais que le musicien va remplir et faire entendre (les éléments sonores de son système musical. Par exemple dans le système tonal : on va entendre les gammes, les marches harmoniques, les harmoniques, etc.). On va donc faire taire ce qui s’entend d’ordinaire, et on va faire entendre ce qui d’ordinaire ne s’entend pas.

 

Cela posé, une première question s’impose avec évidence lorsqu’on pénètre dans la salle où va se donner un concert de musique acousmatique. En principe, il n’y a rien à voir. Or on nous montre quand même quelque chose dans un espace qui reste celui de la salle et de la scène. Et qu’est-ce qu’on voit au juste ? On voit cet espace investi par le dispositif de ce qui ne renvoie jamais à la source du son, mais seulement à sa diffusion (enceintes hifi en grand nombre de toutes formes de toutes tailles de toutes natures) : rien d’autre à voir que ce qui me dit « tu ne verras que le moyen de la propagation du son, mais tu n’en verras pas l’instrument, la source, parce que à proprement parler elle n’existe pas sous forme perceptivement identifiable ». Déjà quand on pénètre dans une salle de concert, c’est une question qui se pose : on voit les instruments, et on sait que ces instruments n’ont pas d’autre objet que de produire des sons inouïs, mais la question est à moitié posée, on peut se rassurer parce que ces instruments sont quand même des causes non sonores du son. Avec le spectacle acousmatique des enceintes hifi, la capacité rassurante de l’œil qui identifie la source du son est mise en déroute : il ne voit que la propagation du son.

La visibilité renvoie à un vide, à un « rien à voir ». C’est comme si, dans un concert acoustique, on voyait l’air dans lequel se propagent les sons et pas l’orchestre où ils sont produits. C’est même pire : car dans ce dernier cas, même si on ne voit pas, on sait qu’il y a une source, comme on sait à Bayreuth que l’orchestre est caché mais présent – cela nous est dérobé par la musique acousmatique non pas comme un voilement, mais comme une annihilation. Et cette annihilation inscrit le son, le déclare dans une sorte de « commencement absolu », ex nihilo : le son est créé, il n’est pas seulement produit. 

Ce qui pose ce soir-là le beau problème d’un pupitre planté au milieu de la scène et de la clarinettiste qui va jouer vraiment de son instrument sous nos yeux (car le concert met en parallèle et en conflit les deux espaces : acoustique et acousmatique). Or cette confrontation fait qu’on ne voit plus l’interprète live comme avant. Sylvie Hue, l'interprète pourtant bien présente parmi nous ce soir-là, est acousmatisée : on la regarde parfois comme si elle ne jouait pas… comme si les sons qu’elle émet venaient d’ailleurs ou n’avaient pas d’origine situable. La clarinette est « étrangéisée »… !

Les modalités de l'inouï  

De la série très variée des pièces entendues, j’en retiendrai cinq qui s’organisent à mes oreilles selon les modalités esthétiques et cosmologiques de l’inouï. Mais avant de les aborder, je donne le principe de la déclinaison très simple de ces modalités : lorsque l’oreille entend de l’inouï, elle se demande comment le classer, elle se pose le problème de la reconnaissance, et le plaisir musical est fondé sur les différents dosages possibles entre les attentes, réussites et déceptions de cette reconnaissance. Le pire qui puisse arriver, c’est que la réussite de reconnaissance soit à la fois totale et naïve : une musique qui satisfait et comble l’oreille devient de la « soupe », elle est entièrement réduite à son effet constitué et son moment constituant est délaissé, nié. S’agissant de sons émis par voie électroacoustique, le problème n’est pas fondamentalement différent de ce qui se passe pour les instruments acoustiques. Dès qu’un son se fait entendre, on a tendance, soit à vouloir l’identifier à une source concrète (bruit de barres de métal qui se choquent, sirène qui hurle, grincement de porte, vrombissement de moteur, chant d’oiseau, etc.) soit à l’identifier à un procédé instrumental déjà connu : frottement, pincement, vibration d’une colonne d’air, percussion… Le charme premier de la musique acousmatique c’est de rafraîchir cette attente et de décevoir le jeu de l’identification, mais elle le fait en les déclinant.


La pièce de Graziane Finzi et de Ricardo Mandolini Romanza a la muerte de un ave a d’abord cette vertu didactique éducatrice de l’oreille, consistant à mettre en relation et en opposition troublantes deux mondes musicaux, acoustique (clarinette jouée réellement par l’instrumentiste) et acousmatique. Outre le clin d’œil (perceptible même à une oreille peu cultivée) en direction d’une très classique forme sonate avec des « mouvements » et une sorte de technique narrative, elle trouble et rafraîchit délicieusement la passion auditive de l’identification en mêlant ces deux mondes, en les rendant tantôt tragiquement disjoints dans une sorte de dialogue désespéré où en essayant de se répondre ils ne parviennent qu’à du « malentendu », tantôt ludiquement interchangeables car il arrive que la clarinette émette des sons proprement impossibles à identifier et même à localiser, et que, inversement, des appareils sorte un son de concert « plus musique, tu meurs… ». Toutes les couleurs de la dissemblance et du mimétisme, du « je t’aime moi non plus » entre ces deux mondes sont parcourues. Merci de m’avoir fait entendre l’électroacoustique comme si c’était un orchestre ordinaire, merci de m’avoir fait entendre la clarinette comme jamais et de faire que toujours dorénavant je l’entendrai sur le fond de cette oscillation critique que vous lui avez rendue. Maintenant, mon oreille est prête à ce nettoyage pour tous les autres timbres instrumentaux.


Trois pièces me semblent pouvoir s’articuler selon la continuité d’une variation sur l’inouï, que pour plus de commodité conceptuelle j’appellerai l’étrange. L’étrangeté, on le sait mieux depuis Brecht, est un opérateur esthétique fondamental : le vers ramène la prose à son étrangeté et me la fait découvrir, de même la littérature en général me rend ma propre langue étrangère et m’en restitue la saveur, de même le son musical par son caractère inouï rend mon oreille attentive à toute sonorité pour elle-même. Mais on peut procéder à cette « étrangéisation » selon différentes modalités.


1° L’effet de merveilleux.

L’étrange est autonomisé, traité comme étrange, exalté : il forme alors un monde à part entière, car ne serait-ce que pour être perceptible comme objet, il faut qu’il s’organise comme monde, avec des lois, avec un espace, un temps. Il se présente alors comme un analogon de la nature, une surnature se présente toujours comme une quasi-nature. C’est une nature autre que celle que nous connaissons, mais qui ressemble à une nature possible. Telle est la pièce de Annette Vande Gorne Ce qu’a vu le vent d’Est. Organisée selon une poétique de merveilleux (je prends ce terme au sens strict : le merveilleux n’est pas un miraculeux, c’est ce que pourrait être une nature telle que nous n’en rencontrerons jamais, mais une nature quand même, un monde), elle se réfère à Debussy et à ses grandes pièces « naturelles » (la mer, le vent). C’est une cosmologie supposée : tout y est nouveau, mais rien n’y est vraiment menaçant ni inquiétant, puisque je comprends que c’est un monde, je peux l’entendre comme monde, comme si je l’avais moi-même produit. Le sujet, par l’oreille, s’y constitue.


2° L’effet comique.

L’étrange, à l’opposé, est réduit, raillé, présenté comme étrange et puis ramené à sa pauvreté, traité caricaturalement : c’est le comique. J’éclate de rire en me disant : « mais ce n’était que cela ! ». la reconnaissance est ici sollicitée pour démystifier, rabattre, banaliser. Tel est l’effet que je ressens à l’audition de la pièce de Lucien Goethals Contrapuntos qui me semble fondée sur un appel toujours un peu ironique à la reconnaissance.


3° L’effet d’inquiétante étrangeté.

Mais il y a le cas intermédiaire, dans la pièce de Mario Mary Signes émergents. L’étrange n’est pas assez étrange pour être autonomisé et promu en un monde séparé et merveilleux. Mais il n’est pas assez reconnaissable pour être rabattu sur du « déjà connu », même ironiquement. Ces deux valeurs extrêmes (étrange autonomisé / étrange réduit à de l’ordinaire) ont pour point commun de constituer un sujet qui exerce sa souveraineté et s’installe dans une position stable en admirant plus haut que lui ou en ridiculisant plus bas que lui. Mais l’oscillation d’un étrange familier ou d’une familiarité étrange a pour effet de placer le sujet dans un état de battement entre la constitution et la destitution. Freud a parfaitement décrit cet état de trouble dans le texte intitulé L’inquiétante étrangeté et en a situé la racine au retour de croyances enfouies mais toujours à l’affût : il suffit de se perdre dans sa propre chambre quand on n’arrive pas à allumer la lumière pour voir resurgir les paniques ancestrales (et si les choses avaient une âme ? et si les âmes n’étaient que des choses ?). Il en résulte un sentiment de trouble qui est un plaisir lorsqu’il est traité comme ici dans sa modalité esthétique suspensive (ou fictive). Trouble délicieux parce qu’il est passager et localisé (on est sûr qu’on en sortira, puisqu’on est dans une salle de concert et seulement pour un certain temps ; mais quand même : et si la salle se transformait en prison ?). Merci d’avoir rappelé qu’aucune œuvre d’art ne s’effectue sans un jeu avec les limites.


Et puis, à la fin du concert, nous avons eu droit à un bis. Car toutes les conventions du concert ont été scrupuleusement respectées (applaudissements, présentation des interprètes sur la scène et des auteurs dans la salle). En bis, une pièce de Bernard Parmegiani datant des années 60.

Enregistrement analogique, avec tout son moelleux. Donc les autres c’était du numérique, un peu plus sec, non ? Je dois dire que je n’avais jamais bien fait la différence, mais cette fois cela m’a sauté aux oreilles. Mais surtout une pièce « spectaculaire », un processus qui se donnait pour programme d’explorer toutes les variations de timbre d’intensité de hauteur, d’espace, d’impressions étranges identifiables, à la fois étranges et identifiables : en bref, la musique acousmatique à la fois ramenée et élargie dans ses gammes, un superbe « entendez tout ce qu’on peut faire », une constitution là sous nos oreilles et de plus avec ce qui m’a semblé un matériau assez pauvre. Mais pour cette raison même relevant du spectaculaire et de la virtuosité, de la démonstration, un peu vulgaire dans sa superbe (il en fait un peu trop ?). Mais tellement superbe, aussi superbe qu’une de ces récurrentes, obsessionnelles Créations et autres sacres de printemps qui hantent sans cesse les musiciens désireux de nous montrer combien ils sont habiles à faire entendre tout en partant de rien. Qu’ils continuent, on ne se lasse pas.

 ****

 

Références bibliographiques sommaires :

  • Bayle François, Musique acousmatique : propositions, positions, Bry sur Marne : INA ; Paris : Buchet-Chastel, 1993.
    Répertoire acousmatique, Paris : INA, 1980.
  • Valéry Paul, Variété ; Théorie poétique et esthétique, dans Œuvres, Paris : Gallimard La Pléiade, 1957.
  • Vers un art acousmatique, Groupe de musique vivante, Lyon : GMVL, 1992.

© Catherine Kintzler



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Communauté : musique classique
Le baroque enlevé par la chorégraphie
par Catherine Kintzler (en ligne  4 déc. 2005)


Comprendre pourquoi le geste du joueur de flipper et la coiffure savamment hirsute de l’adolescent rencontrent secrètement l’art des talents lyriques et de la belle danse.

Paru dans Ligne 8 Journal de l’Opéra national de Paris, n° 2, sept-nov. 2004, p. 15 sous le titre « Ce gros mot de baroque »

 

Poètes et musiciens des XVIIe et XVIIIe siècles, particulièrement en France, eussent accueilli le qualificatif baroque comme une injure. C’est que, persuadés que la relation de l’âme et du corps est bien une union et non la juxtaposition extérieure d’un pilote et de son navire, ils ne croyaient pas à une contrariété entre la règle et l’irrégularité, entre le concept et le sensible, entre le mécanique et le vivant. Il faut rappeler que le classicisme français, loin de se tenir dans la médiocrité d’un juste milieu, a porté à toute extrémité l’ivresse du rationnel jusqu’au point où, parfaitement déraisonnable et excédant les bornes de la nature, l’usage poétique de la raison invente la surnature – une nature élargie, telle qu’elle peut être. Car à y bien réfléchir, cela veut dire que l’artifice est le modèle de la nature. Pour soutenir que la fiction a le pouvoir de rendre vrai non seulement ce qui ne l’est pas, mais aussi ce qui l’est, il faut avoir l’esprit fort philosophe. C’est pourquoi la haine du jardin à la française et de l’alexandrin classique, longtemps alimentée à l’océan indistinct du « baroque », n’est rien d’autre qu’une haine de la pensée.

Fort heureusement, une sorte de rapt retourne le baroque contre les fins d’abaissement qu’il avait si bien servies entre les années 50 et 80 du XXe siècle et le ramène au principe du primat intelligible de l’artifice sur la nature. C’est que l’usage contemporain du mot ne désigne plus seulement un style, une période ou même un fantasme d’esthétique européenne indistincte, mais s’accroche au réel d’un travail qui depuis 25 ans fédère musiciens et chanteurs, théoriciens, metteurs en scène, chorégraphes et danseurs dans une alliance des talents où chacun, convoqué à sa compétence, n’est jamais invité à faire ou à dire ce qu’il est incapable de penser. Et ce qui est ainsi effectué dans le laboratoire des « baroqueux » n’a rien à voir avec une pieuse archéologie ni avec la célébration de l’imagination ou d’une ineffable spiritualité, c’est un goût que l’esthétique contemporaine partage hautement, qu’elle exhibe avec autant d’éclat, de précision et d’arrogance que jadis l’esthétique classique, un goût tenace pour les raffinements du corps et de l’esprit pourvu qu’ils passent par quelque médiation pensée qui les rendra à eux-mêmes en les délivrant de la bêtise de l’évidence autant que de l’indécrottable pesanteur du sacré. Rapt dont le modèle est chorégraphique car de tous les arts, c’est la danse qui, pour mettre le geste à l’infinitif, dut conquérir le plus farouchement son autonomie.

Alors, dans ce mouvement qui réclame à la fois le déconditionnement par la pensée et la réopacification glorieuse de la matière, on comprend pourquoi le geste du joueur de flipper ou la coiffure savamment hirsute de l’adolescent rencontrent secrètement l’art des talents lyriques, de la belle danse ou le dispositif de l’écriture Feuillet, on comprend pourquoi il faut que la nature redevienne machine, que la forêt redevienne jardin, que l’églantine redevienne rose, que le raisin redevienne vin, que le fruit redevienne alcool, que la prose redevienne vers, que le bruit redevienne musique, que le geste redevienne danse, que la vie redevienne théâtre, que l’oiseau redevienne porte-plume.

 

©  Opéra national de Paris


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Communauté : Le spectacle vivant

Enfin, le contact vint…

sur la pièce chorégraphique Portraits
par Catherine Kintzler (en ligne 26 nov. 2005)

Portraits, chorégraphie de Juliette Vitte en collaboration avec les danseuses. Musique Bruno Letort. Interprètes : Elise Couteau, Anne Fabris, Bruno Letort, Juliette Vitte. Lumières Laurent Vérité.
Compagnie L’Imprévue.

Centre d’animation des Halles, Paris, 25 novembre 2005.

Trois danseuses, dans des costumes aux couleurs proches (orange, rouge vif, framboise écrasée) mais pourtant distinctes. Elles se regardent, elles s’indiquent de la main. Des séquences musicales qui relancent le mouvement au moment où il s’épuise, qui lui donnent une nouvelle force. Des moments d’arrêt, de suspension, à l’intérieur même des séquences, moments de pause et de pose. De pose car ces accalmies se font avec la conscience d’être regardée, les unes sous le regard de l’autre, l’une sous le regard des autres, toujours. Poses pleines d’emprunt. Puis c’est relancé. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête, ça marche comme un moteur à explosion : admission, compression, détente, échappement…. Pas de raison que ça s’arrête ?
 
Ce qui frappe d’abord, c’est l’ensemble. L’ensemble au sens où en parle un musicien, bien ensemble, deux à deux, tour à tour, ça tombe juste. Et on nous dit pourtant que « c’est improvisé par moments » - et alors ? Je préfère penser que c’est travaillé, construit, juste.

Ensuite (on ose à peine écrire ça maintenant mais tant pis j’y vais) c’est beau. Une beauté plastique, des mouvements et des appuis sur toute la gamme, pour tout le corps et tout le tremblement – ondulations, tensions, écarts, sauts, saccades, vibrations, immobilités, debout, roulé, assis. Une vraie chorégraphie, allez encore un mot démodé : un ballet ! (pourquoi réserver le mot « ballet » aux garçons de café ?). Un vrai ballet, qui suit la musique, qui se bat avec elle, qui ne la récuse pas mais qui l’absorbe, qui s’appuie sur elle sans s’y asservir. Une vraie chorégraphie, en solo, par deux, par trois. Elles savent tout faire.
Mais enfin, il y a un enfin, qui fait que la pièce est aussi une vraie pièce contemporaine, avec un début et surtout une fin, qui fait qu’on ne regarde pas une démonstration de savoir-faire ou de virtuosité, ni une histoire qui arrive à d’autres, qui fait que moi dans mon fauteuil je sens que mon corps est concerné. Toutes ces évolutions, tous ces mouvements secrètent un léger malaise, puisé dans leur aisance même. Comme si ces corps étaient hantés par une libération qu’ils ne peuvent atteindre, et pris par une aliénation qui fonde paradoxalement leur virtuosité. Pas tous au même degré, car chaque danseuse est une singularité, l’une (« orange ») pleine d’autorité et de souplesse mais obsédée par la variation, la passion du nouveau et l’exploration du mouvement ; une autre (« rouge vif ») semblant vouée à la fascination narcissique, aux poses dictées par les couvertures glacées des magazines ; la troisième (« framboise ») plus souvent happée par des fils invisibles, plus mécanisée, hors d’elle. Mais trois corps écartelés, chacun à sa manière, entre l’aliénation et l’inclination vers la liberté. Les mouvements et les évolutions étalent parfois jusqu’au paroxysme l’extériorité de leur principe, comme si les danseuses ne le produisaient pas, mais en étaient saisies, à la recherche de leur mouvement propre, celui qui vient de l’intérieur : ilapparaît fugitivement, pour être ensuite rattrapé, aboli (échappé c’est bien le 4e temps du moteur) dans chacun des cycles.

Au bout de 40 minutes, lors d’un très bref contact entre deux danseuses, je m’avise rétrospectivement que les danseuses ne se sont jamais touchées. Non que le contact soit forclos, impertinent. Au contraire, il en est constamment question : juste un, un seul, vite rétracté, il prend valeur d’accroc et on comprend que toute cette chorégraphie repose aussi sur le contact évité et sans cesse sollicité.

Et c’est plus tard, au moment où le contact est repris, réitéré, réinventé et assumé, au moment où les trois danseuses forment une chaîne mouvante, au moment où elles ne se lâchent plus, où elles se transmettent le principe de l’énergie et de leurs mouvements en se touchant, au moment où le contact n’est plus fortuit mais produit et producteur, que cette nouvelle force les tire vers la coulisse. Il y a bien une raison pour que ça s’arrête. Elles se tirent.

© Catherine Kintzler

[ 13 mai 2009 : lire sur ce blog la critique de la pièce Notochorde ]

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Communauté : musique classique
La musique comme fiction et comme monde
par Catherine Kintzler (en ligne 6 déc. 2005)

article publié par la revue électronique Demeter  (version intégrale en PDF)

Résumé :

« Manières de créer des sons » – oui, il y en a sans doute une infinité – mais créer des sons, c’est toujours mettre en place un dispositif d’écoute qui laisse quelque part un parasite, pour que les mondes musicaux s’enlèvent sur l’univers audible et qu’apparaisse une partition. La problématique du bruit et du son n’est donc pas impertinente, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle continue à alimenter les commentaires souvent malveillants qui accompagnent à toutes les époques les musiques nouvellement constituées. C’est pourquoi le moment constituant du musical est toujours le plus intéressant, et aussi le plus périlleux. Le moment constituant est celui où le monde musical est le plus près de s’abîmer dans l’univers du hors-musical auquel il s’arrache : il se tient au plus près du parasite, au bord du gouffre de ce qui doit malgré tout lui manquer. La différence entre la « soupe » et la musique est, semble-t-il, liée à la capacité de la musique à se faire entendre comme étant à la fois menacée et dynamisée par son moment constituant, à ne jamais se faire entendre dans l’oubli de celui-ci et dans le confort du constitué. Aussi, nombre de musiciens ont-ils tenté de regarder en face les soleils du hors-musical, de se pencher sur l’abîme d’un tout musical où la musique vient s’abolir. Créer des sons, c’est donc au moins faire douter de la musique, ce n’est qu’à cette condition qu’on peut en être sûr – la certitude de la musique, comme celle des idées vraies est de celles qui demandent à être établies et non à être imposées. La « haine de la musique » se justifie par la tentation impérieuse de la totalité musicale. Aussi une musique qui comble l’oreille est-elle aussi assourdissante qu’un « coup de sifflet ».

Voir sur ce blog l'article "Se rincer l'oreille" sur la musique acousmatique.


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Communauté : Le spectacle vivant
Sur l'opéra de Matthias Pintscher
L'Espace dernier

livret du compositeur d'après et sur Arthur Rimbaud, création mondiale à l'Opéra national de Paris, (commande de l'Opéra de Paris), 23 février 2004
par Catherine Kintzler (en ligne 21 nov. 2005)

La déroute de la langue, programmée par le compositeur. Programme outrepassé par des chanteurs qui ont délibérément désappris à dire.

Je commence par un peu de pommade.

Dans la musique,  il se passe toujours quelque chose et surtout j'ai été très sensible à la
répartition en volumes différents dans la salle. C'est une découverte perpétuelle pour l'oreille et je dois dire que cet aspect m'a constamment tenue en haleine. C'était tout de même un tour de
force de tenir ainsi deux heures sur une scène et dans une salle si impressionnantes.
Bien vue aussi, la scénographie, le dispositif scénique semble faire exploser la scène : l'espace de l'opéra Bastille serait donc comme tout espace réel empirique trop étroit pour aller vers cet espace dernier... ça c'était très bien, avec un anneau de Moebius coupé, tantôt étouffant, tantôt libérateur, tantôt instrument de torture...

Ah oui je n'oublie pas "l'acte des Enfers"  - c'est ainsi que je l'appelle trahissant la "saison" en Enfer - et au fond on retrouve tout ce qu'il y a déjà dans "mon" cher opéra merveilleux, y compris ce côté légèrement comique des scènes de tourment...

Maintenant  j'en viens à ce qui me semble l'un des principes de cet opéra : dire l'impuissance de la langue. C'est une idée forte (à laquelle je suis très très loin de souscrire) mais tout de même une grande idée (wagnérienne, non ?) j'ai perçu cela dans la manière dont sont disposés les relais et oppositions voix parlée / voix chantée et aussi dans ces textes qui se déglinguent au tableau noir, qui deviennent dérisoires, fragiles, ou qui finissent par dégouliner, par fondre littéralement.

Bon, mais (car il y a un mais, j'ai gardé le pire pour la fin  - in cauda venenum !) pour mettre la langue en déroute, encore faut-il ne pas la ruiner d'emblée : la diction des chanteurs est un véritable massacre. C'est à un point que j'ai découvert avec stupéfaction uniquement à la lecture sur le surtitreur qu'ils chantaient par moment des vers de Rimbaud...
Je doutais tellement que je me suis précipitée ensuite sur le livret pour voir de mes yeux que oui : des passages entiers n'étaient pas "d'après" Rimbaud, mais étaient prélevés sur ses poèmes, citations exactes -  et pourtant je n'avais strictement rien entendu.
Je vous fais un aveu : je me suis même demandé si à un tel point de bouillie, de défiguration, ce n'était pas fait exprès.
La soprano lyrique s'est surpassée dans "Tu surgiras (surgirasse) jetant (jetann) sur le (leu) vaste(eu) Univers (je n'arrive même pas à écrire qqch qui ressemble à ce qu'elle a proféré : younivér ?)" aidée par une superbe faute de prosodie en plus (mais ça venait de la musique) qui l'a obligée à dire le vasteu Univers, ajoutant un pied à cet alexandrin qui n'en demandait pas tant puisqu'il avait déjà été augmenté d'un pied par la diction). Ouf !!

Si l'un des axes de l'opéra est de mettre la langue en déroute, d'en pointer les limites, ici ça ne marche pas parce que pour cela il faudrait la chanter en la prononçant je ne dis pas correctement, mais au moins de manière reconnaissable. Car alors on pourrait faire la différence entre cette vraie langue naturelle qu'est (encore ?) le français et cette langue utopique "de la Lune" que l'on entend à la fin de l'opéra... mais justement, c'est raté car on n'entend même pas la différence ! La diction calamiteuse transforme le français en machin qui n'a même plus de forme ni de nom, en cadavre déjà décomposé. Ce fut pour moi un obstacle pour goûter tout ce qu'il y avait d'important et de superbe dans cet opéra.

 Mais où mettent-ils (je parle des chanteurs) leurs oreilles lorsqu'ils entendent parler une langue ? Est -ce qu'on leur a seulement dit que ce sont des vers et qu'il y a pour la versification française des règles d'accentuation, de prononciation et d'élision du e muet, des règles pour faire la liaison ou ne pas la faire... et qu'il convient - en français comme dans toute autre langue - qu'on entende que "c'est en vers" Mais on n'en est même pas là car avant d'apprendre à dire les vers il faudrait aussi apprendre à proférer les sons élémentaires de la langue. Relire la leçon de philosophie du Bourgeois gentilhomme !!!

C'est ce désastre qui me fait pencher pour une sombre hypothèse : un
tel irrespect ne peut pas être le fait d'une incompétence,  c'était
exprès !!!

© Catherine Kintzler

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  • 9 novembre, 15h30, Cité de la musique, Paris, salle des colloques, cycle "Musique et utopies" : "La tragédie lyrique, une cosmologie supposée". Inscriptions sur le site de la Cité de la musique.
  • 27 novembre, Musée de la musique, Paris, communication au colloque "Utopia instrumentalis".
  • 11 janvier 2011, 15h30, Cité de la musique, Paris, salle des colloques, cycle "Musique et utopies" : "Art et utopie". Inscription sur le site de la Cité de la musique.

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