Mélanges, sport


 

Deux ou trois choses que je sais
à propos du Rugby

par Robert Damien1    (en ligne 17 déc. 2005)

 

Je remercie Robert Damien de me permettre de mettre en ligne ce texte où il expose le rugby de l’intérieur, dans ses contradictions vitales, dans sa grandeur et sa dérision. CK

 
 

Il m'est demandé d'écrire sur le rugby. Proposition alléchante mais promesse inconsidérée d'y répondre, obligation inconfortable d'y faire face.

J'y ai, paraît-il quelques titres, de joueur et d'entraîneur, mais de petite noblesse car l'un et l'autre modestes et de plus excentrés, à Bourg en Bresse et à Lons le Saunier dans le Jura montagnard c'est-à-dire nulle part pour le tout venant du rugbyman.

Mais d'autant plus autorisé diront les optimistes que c'est dans ses marges que se comprend mieux un système et dans les exceptions culturelles que se révèle plus l'intensité d'une passion incongrue et déplacée par rapport à ce qui participe d'une banalité de l'habitude ou d'une manie triste dans certaines régions. Une passion d'expatrié donc mais dans le désert (sibérien, on s'en souvient) entre Saint-Claude, Pontarlier et Lons, croyez bien que certains dimanches sont d'anthologie et les émotions collectives et individuelles d'une densité indélébile. J'en sais quelques-unes qui me sont chères. On y éprouve des joies nobles, des tristesses accablantes et des anxiétés fiévreuses pour une incertaine palpitation des possibles.

Mais à cette excentration s'en ajoute une autre, plus surprenante encore et qui suscite ici plus qu'ailleurs méfiance et suspicion: un philosophe universitaire qui passe plus de vingt ans dans le milieu et à tous les postes occupés, la vanité m'oblige à le dire, avec un certain succès: un irrégulier clandestin donc sinon un agent double qui profite abusivement des avantages du double jeu. Vraiment dans les temps actuels, à fuir, par le rugbyman d'abord dont la (fausse) tradition d'épaisseur anti-intellectuelle est bien connue et quelque fois bien portée mais aussi par les universitaires qui méprisent cette activité triviale digne de l'opium du peuple et désormais de la foire aux bestiaux! et plus encore par les entrepreneurs de spectacles qui dirigent le marché actuel et dont la compétence bien connue de manager n'a vraiment rien à faire de ce genre de client folklorique, inutile et incertain disait l'autre...

La coupe est pleine...

Non pas, rajoutons une dernière incongruité qu'on s'en veut de devoir avouer tant le ridicule désormais la déconsidère: un bénévolat d'amoureux captif de ses chaînes et passablement écoeuré par la marchandisation présente car le libéralisme (quand on est bien élevé, il faut dire professionnalisme) transforme son investissement gratuit en naïveté navrante certes généreuse et dévouée comme on dit en ricanant mais tout à fait fossile, indiscutablement dépassée et encombrante par les temps qui courent. Mais enfin on a le militantisme qu'on peut et le bénévolat n'autorise pas l'incompétence et n'interdit pas le goût de la victoire ni le sens du combat...

Alors à quoi bon un énième discours sur le rude et rugueux sport et par un excentrique, nostalgique et piégé qui souhaite changer d'air parce que le rugby change d'ère? Ne comptez pas non plus sur moi pour exalter le sport, loisir sans compétition ou jeu sans enjeu ni le rugby des villages dont le côté chacun chez soi et la France aux français me répugne au plus haut point.

N'ayant aucun goût pour les confidences et encore moins d'attrait pour le lyrisme convenu des pénitents, je ne veux pas partager le désenchantement chagrin des dépités qui bénissent le révolu, mais je ne vais pas non plus infliger une analyse philosophique d'un sport roi.

Un mot pourtant. Pourquoi royal ? parce qu'il contient tous les jeux et requiert l'alliance des contraires, impose l'union des extrêmes. Partant ce qui plaît dans ce jeu et fait sa rareté, c'est sa contradiction dans les termes, le multiple en un qui le rend insaisissable et saisissant, une chimère dialectique: tout le jeu consiste à la poursuivre dans la liberté des règles en exprimant ensemble et en même temps des dimensions partout ailleurs hétérogènes et séparées.

Sans en dire plus, je demeure sidéré par ce qui est exigé d'un joueur de rugby: d'être à la fois courageux et inventif, élégant et combatif, percutant et dynamique, intelligent et engagé, généreux et contrôlé, lucide et ludique, ardent et vigilant, vaillant et respectueux, explosif et concentré... Des réquisitions antagoniques pour une métamorphose exaltante qu'un certain philosophe appelait la joie! Qui ne l'a pas connue ne sait pas ce qu'est le bonheur...

Certains matches, justement mémorables, la réalisent et sont alors l'objet d'un récit interminé mais les matches ratés alimentent tout autant des narrations interminables: l'échec plus que le succès est porteur de l'histoire. Pourtant si nous avons tous vécu des « petites morts » en public, rien n'efface ces moments d'augmentation où tout nous semble accessible, le monde s'offre à notre puissance, nous ouvre les portes, nous accueille comme dans du beurre, tout tourne rond et baigne dans l'huile...

Certains joueurs se révèlent porteurs de cette seule grâce recevable. Les Dieux en sont dans les vestiaires et quelquefois sur les stades et on s'en voudrait d'en confier le secret d'autant que l'alchimie s'en révèle inconnaissable et la liturgie intransmissible... Laissons donc là ces mystères qui nous dépassent et par quoi nous nous dépassons dans les transcendances menues de nos dimanches rugbystiques, passionnels et dérisoires.

On le voit, tout incite au silence et recommande l'abstention. Nous le regrettons aussi mais nous devons nous y tenir.

Pour autant nous ne pouvons pas ne pas inviter à la réflexion sur la situation actuelle du jeu. Personne ne peut nier qu'il se transforme de part en part. Son organisation comme ses fins et ses enjeux, ses implantations et ses modalités, son public comme ses règles, ses joueurs comme ses arbitres subissent les mêmes métamorphoses que d'autres institutions qui lui sont contemporaines, c'est-à-dire l'Etat, la Nation, la République, l'Ecole ou la vie professionnelle sans parler des autres sports totalement modifiés par la télévisualisation.

La même énergie qui les travaille y est à l'oeuvre selon la même logique et la même force. On ne voit pas pourquoi le rugby échapperait plus que d'autres aux effets d'une même cause: la logique marchande de l'économie libérale. Les rugbymen n'ayant pas la science infuse auraient-ils le privilège d'une lucidité sur un processus qui s'opère partout dans un aveuglement redoutable et réduit toute alternative? Par ailleurs cette transformation peut indiscutablement se révéler positive en exploitant mieux le potentiel d'euphorie et de plénitude que recèle le jeu, en éliminant tout ce qui le paralyse et trop souvent le dénature. D'autant n'est-ce pas? que la liberté des échanges permet la promotion des meilleurs et promet un jeu spectaculaire de qualité enfin libéré des traditions « marronnes » et une hiérarchie des valeurs s'établira d'elle-même sans aucun contrôle extérieur ni loi supérieure pour réguler le marché car qui paie commande....

Je n'entrerai pas dans ce débat de fond qui visiblement n'intéresse personne car la question semble déjà résolue. A quoi bon un combat d'arrière-garde ? Il ne s'agit pas non plus d'entamer le lamento rancunier et de déplorer pour prétendre résister et conserver, mais modestement de comprendre.

Pour cela, une seule question mérite d'être posée et peut faire problème: la spécificité du rugby. Qu'est-ce qui peut vraiment le différencier désormais? Entre le rugby à sept (mobile), le rugby à treize (percussion dans les axes sans fixation) et le football américain (combinatoire et spécialisation), le rugby à quinze a-t-il encore sa place ? Ce qui fait sa propriété à savoir les mêlées et les touches ne devient-elle pas un obstacle à sa transformation en spectacle retransmis ? On le voit, c'est l'identité du jeu qui se trouve contestée. On comprend que l'on puisse s'interroger sur sa survie et sur notre participation...

© Robert Damien

Voir aussi sur ce blog l'article "Petite philosophie du rugby" (CK)

Voir le blog La Choule


1 - Robert Damien est entraîneur du CS Lons le Saunier (deuxième division). Professeur de philosophie à l'Université de Franche-Comté, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment : Bibliothèque et Etat: naissance d'une raison politique dans la France du XVIIe siècle(Paris : PUF, 1995) ; La grâce de l'auteur : essai sur la représentation d'une institution politique, l'exemple de la bibliothèque publique (La Versanne : Encre marine, 2001) ; Le conseiller du Prince de Machiavel à nos jours : genèse d'une matrice démocratique (Paris : PUF, 2003).

 
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Par Robert Damien
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Petite philosophie du rugby (1)
Commentaire de quatre lieux communs

par Catherine Kintzler (en ligne 25 nov. 2005)

Intervention à Citéphilo, Lille, 11 novembre 2005. Autour du livre d’Olivier Chovaux et de William Nuytens Rugby un monde à part? énigmes et intrigues d'une culture atypique, Arras : Artois presses université ; 2005. Avec Robert Damien et Joris Vincent.

Les points abordés dans cet article, et quelques autres, sont développés plus amplement dans mon second blog La Choule, consacré au rugby [et dans l'article Propos mêlés sur le rugby publié ultérieurement sur ce blog]

 

J’aime le rugby. Mais je dois commencer par un aveu : le paradoxe n’est pas que je suis une femme, mais que je n’ai jamais assisté à un match de rugby de niveau national. C’est de là que je partirai pour proposer quelques réflexions.

 Mais avant, je voudrais me rattraper en racontant que je suis une des rares personnes à avoir assisté durant mon enfance, dans un village entre Ile de France et Picardie, à de nombreux jeux traditionnels de « choule ». Les rencontres avaient lieu dans ce village le lundi de Pâques. Elles opposaient non pas un village à un autre, mais les « jeunes » (célibataires) et les « vieux » (hommes mariés) du même village. C’était, sur une pâture à peu près plate mais boueuse par endroits où étaient plantés de part et d’autre deux poteaux qui me semblaient très hauts avec à leur sommet un cercle métallique obturé par un papier portant H et J, une sorte d’empoignade, en bleu de travail, pour s’emparer d’une balle ou plutôt d’un conglomérat de cuir qui avait trempé dans l’eau toute la nuit. Cela devait être très visqueux et assez compact. Il fallait lancer la balle et déchirer le papier de l’équipe adverse. Il y avait sûrement d’autres subtilités, mais je ne m’en souviens pas.

 Je reviens au paradoxe initial qui me permettra d’enchaîner sur des lieux communs que je voudrais commenter. En effet c’est un problème d’assister « en vrai » sans accompagnateur à un match de rugby parce que c’est un jeu qui a besoin de commentaires éclairés. Donc la télé est très bien, parce que vous avez Thierry Lacroix qui vous explique ce qui s’est passé, pourquoi il y a une mêlée, pourquoi il y a « renvoi aux 22 mètres », etc. Et pourquoi est-ce ainsi plus que pour d’autres jeux d’équipe ? Ce sera le premier point, la première idée banale : c’est ainsi parce que c’est un jeu de pénalités.


Premier lieu commun : « Sport de pénalité »

Comprendre quelle faute a été commise est fondamental pour suivre le jeu. Non que les pénalités ne soient importantes dans d’autres jeux de balle, mais ici il y a une dimension constitutive, intérieure, de la faute. Il y a des fautes qui construisent le jeu : toute faute n’est pas nécessairement contraire au jeu. Ce n’est donc pas tout à fait juste de parler de « sport de pénalité ». La sanction n’est pas toujours une punition, on peut la jouer : une mêlée qui sanctionne une faute non seulement est une phase du jeu, mais elle peut parfaitement être recherchée par l’équipe qui commet la faute. L’exemple le plus significatif est la touche : sortir des limites du terrain n’est pas une faute à proprement parler, c’est une façon de faire progresser la conquête du terrain ou de se sortir d’une situation délicate : « trouver une touche ».

Il y a donc deux niveaux de faute : la faute qui construit le jeu, qui entre dans sa progression et sa continuité et la faute pénalisante qui nie le jeu. La dimension constitutive de la faute me fait dire que c’est un sport critique, qui fonctionne à cet égard comme la pensée pour laquelle l’erreur n’est jamais quelque chose d’extérieur. Cela me fait dire aussi que le rugby ne se joue pas dans un monde utopique où il y aurait la norme et le hors-norme séparés, non la norme s’y nourrit de sa propre transgression, comme dans la vie. Le rugby n’est pas idéaliste. Ça fait du bien.


Second lieu commun : « sport de contact » qui « se joue avec les mains »

Comparaison toujours implicite et agaçante avec le foot… Bien sûr on parle du contact entre les joueurs, mais le côté qui m’intéresse le plus n’est pas cet aspect choc « viril », c’est plutôt le contact du joueur avec la balle d’une part et avec le sol, la terre, de l’autre.

 La balle ne fait pas que circuler : on la serre contre soi comme un objet chéri, cette « balle en forme d’Enfant Jésus » comme le dit Jean Lacouture1, on la pose délicatement comme si c’était un œuf avant de la taper, on est obligé de s’en dessaisir quand on est à terre, on l’écrase avec son corps pour marquer l’essai… C’est à la fois ce qu’il y a de plus près et de plus loin. Son statut est multiple.

 La balle n’est pas non plus un projectile, un mobile que l’on manœuvre comme s’il était télécommandé : un « baby rugby » sur le modèle du « baby foot » est impensable. Ces choses-là, il faut les faire soi-même « à la main ». C’est ainsi que je vois la main du rugbyman : la main n’est pas simplement un organe, mais surtout un schème. Ce jeu est de ceux qu’il faut jouer « à la main » comme quand je fais un calcul « à la main ». Cela ne se joue pas seulement avec les mains, c’est du « fait main » en ce sens que ce n’est pas entièrement mécanisable.

 Le contact avec le sol, le terrain : la trilogie joueur + balle + terre atteint son apothéose au moment où l’on marque l’essai - il faut « aplatir ». Rien à voir avec un sport d’artilleur, qui tire de loin un projectile : non il faut y aller soi-même de l’autre côté des buts, avec son corps propre. Alors on va me dire : il y a la transformation et le drop. Mais cela n’a rien à voir avec un tir au but : on ne transperce pas de défense avec un projectile, le buteur s’y affronte d’abord à lui-même et aux éléments.

 Enfin le sol n’est pas un simple lieu d’évolution, une surface neutre de circulation, c’est un véritable partenaire où il faut prendre ses appuis. La gravité fait partie du jeu, c’est comme dans la danse.


Troisième lieu commun : « le rebond de l’ovale, c’est hasardeux »

Je le dirai autrement : l’inclusion de la contingence est fondamentale. La contingence sous diverses formes : le rebond imprévisible, le vent, le glissant, le boueux, la déchirure, les plaies et bosses… Oui tout cela peut arriver. Comment traduire cela philosophiquement ? un jeu qui inclut autant la contingence n’a pas besoin de fatalité. Tout est là, sous nos yeux, on ne neutralise pas le hasard car il fait partie du jeu et donc on n’a pas besoin d’un élément transcendant, d’une sorte de dieu extérieur, pour rendre compte de l’heur et du malheur : ce n’est pas la fortune qui fait gagner ou perdre, ce sont les circonstances ici et maintenant. On n’a besoin de rien d’autre que de ce qui existe pour jouer : la vie est compliquée et rationnelle à la fois. C’est parce qu’elle est compliquée qu’elle est rationnelle…

 J’aborde là ce qui me tient le plus à cœur : il s’agit d’un sport d’immanence, qui ne suppose pas un autre monde, qui ne suppose que les forces et les éléments en présence, rien d’autre. Pas de fatalité. Du reste, le score est généralement proportionnel à la force des équipes. Cela tient bien sûr au caractère fin et varié des différentes manières de marquer : le score n’est pas « gros », il est modulable - il y a l’essai, la transformation, le drop, la pénalité… Il n’y a pas de buts mais des points, éléments dans un décompte.

D’où le caractère très différent, spécifique, du public : il vient assister à une performance, à une manière de comprendre la contingence, à une manière de répartir ses forces et de calculer. On n’assiste pas à un match de rugby comme à un sacrement. Il n’y a pas de sacré. Pas de Dieu.


Quatrième et dernier lieu commun : « les quinze », l’équipe nombreuse et diversifiée

Je le dirai en reprenant la conclusion du point précédent et en soulignant la pluralité plus que le nombre. Il n’y a pas de Dieu au rugby, pas de fortune qui fait entrer la balle dans une cage, puisque les dieux sont là, sur le stade. Rien à voir avec ce Dieu féroce, jaloux, fatigant, irrationnel, des monothéistes : non, ici ce sont les dieux de l’Olympe, ils sont plusieurs. Ils nous ressemblent, on se reconnaît : il y a le trapu qui pousse fort, le hargneux qui marche sur l’autre, le petit qui court vite, le calme qui regarde en lui-même avant de tirer, le stratège qui voit la bonne combinaison, le rusé qui extrait la balle en regardant autour de lui comme un chat qui chasse les taupes… Il y en a pour tous les talents, toutes les forces, toutes les erreurs, toutes les balourdises… Malgré l’uniformisation croissante des gabarits, ce n’est pas un sport identitaire, d’identification, ce n’est pas un sport fusionnel. Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles il a la faveur des femmes : le côté « troupeau d’hommes » tous pareils pas très loin du bruit de bottes y est très peu présent. On ne se sent pas exclu.

 © Catherine Kintzler


(1) Ce titre est également celui d'un ouvrage de Thierry Tahon (éd. Milan, 2005). La similitude entre les titres est de pure coïncidence : j'ai découvert l'existence du livre de T. Tahon, publié également en 2005, après la publication de mon article. 


Voir le blog La Choule

Voir sur ce blog l'article de Robert Damien et l'article Propos mêlés sur le rugby 

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1- Jean Lacouture, Voyous et Gentlemen. Une histoire du rugby, Paris : Gallimard, 1973.

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Par Catherine Kintzler
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Poséidon en marche

par Catherine Kintzler (en ligne 22 nov. 2005)

Le Poséidon du musée archéologique d’Athènes,
dit « Poséidon d’Artémision » (environ 460 avant J.C.)

 

Il émane de ce bronze une majesté sensuelle, c’est bien le corps d’un dieu1. Il est d’une jeunesse sans âge, il est rayonnant. Le rapport entre le poids (imaginé, mais de toute façon très lourd) et le volume est parfait. Mais pourtant il n’est pas immobile, comme on va le voir.

 Les groupes de visiteurs arrivent « dessus » et c’est comme si la statue leur tombait dessus : ils sont foudroyés sans être écrasés - ravis. On est saisi à la fois de vénération et d’allégresse : en le révérant, on se sent plus beau, plus fort. Tout le monde regarde sa noble tête, ses épaules parfaitement alignées dans (faut-il dire l’effort ? non..) l’élan facile qu’il prend pour envoyer son invisible trident, la main droite tout juste refermée sur le manche, ferme mais pas crispée, la main gauche indicatrice, sûre, souveraine. Et bien sûr les écoliers, pointant son zizi, étouffent quelques rires…
 
Mais ce sont ses pieds qui me frappent. Je tourne autour de la statue, j’essaie de mettre les miens dans la même posture, je n’y parviens qu’une fraction de seconde et je perds aussitôt l’équilibre (de retour dans ma chambre d’hôtel, j’essaie encore, cette fois pieds nus, mais c’est pareil). L’étudiant chargé de veiller sur cette admirable et toujours vibrante présence me remarque, il s’approche de moi, se saisit de la mince plaquette que j’ai à la main, et la glisse sous le pied gauche, mettant ainsi en évidence la faible surface qui adhère au sol. Sur cette photo, on voit assez bien le vide sous l’avant du pied gauche en appui sur le talon et très légèrement sur la face externe, alors que le pied droit s’appuie sur le gros orteil.

Il est bel et bien en déséquilibre :  il bouge !!

J'avais d'abord écrit "il marche", mais non ce n'est pas de la marche, ce n'est plus de la marche. Non, car l'appui semble refluer de la jambe gauche vers la jambe droite : je crois que le sculpteur l'a saisi au moment décisif où, arrêtant sa marche d'élan (il n'a certainement pas couru comme font les humains lanceurs de javelots), il commence à se pencher légèrement en arrière avant de lancer le trident.  Il commence à se pencher, mais on ne sait pas s'il va vraiment fléchir son corps en arrière : plus penché ce ne serait pas digne d'un dieu.  Le dieu n'a pas besoin pour être fort de puiser de l'énergie à une source extérieure, il lui suffit d'un mouvement inchoatif, d'un mouvement mesuré et retenu.


1- Voir le recueil Corps des dieux, sous la direction de C. Malamoud et J.-P. Vernant, Paris : Gallimard, 1986.

© Catherine Kintzler

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Par CK
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La Copie et l’original
par Catherine Kintzler (mise en ligne du 22 nov 2005)


Un parcours esthétique pour remettre en question la catégorie d’originalité et pour réhabiliter l’imitation dans le domaine de l’art, y compris celui « qui ne ressemble à rien ».

Article publié en ligne par la revue électronique Demeter 
Télécharger la version intégrale en PDF:

Résumé :
Faire l’éloge de la copie suppose non seulement qu’on renverse les valeurs respectives de l’original et de la copie, mais aussi qu’on remette en question, à travers la catégorie d’originalité, la primauté d’une philosophie des origines au profit d’une philosophie du commencement. À cet effet, rien de tel, et parce qu’il y va du statut de l’extériorité, qu’un parcours esthétique. De l’épreuve du graveur à la « belle nature » des classiques, de l’acte réfléchissant du faussaire à l’application de l’artiste à l’étude, en passant par la représentation comme savoir, la fonction critique du simulacre montre qu’il n’y a d’original que perdu. L’opération esthétique, comme celle de la connaissance, ne restaure pas une vérité par un dévoilement, mais la constitue tout en se saisissant comme sa condition de possibilité. Cette réhabilitation de l’imitation comme schème productif ne se limite pas à une culture révolue de la représentation ou de la figuration : pourvu qu’on le débarrasse de la posture ou de l’impératif d’originalité qui le ravalent parfois au comble du conformisme, l’art contemporain, parce qu’il est isomorphe à un geste ou à une opération plus qu’à une chose, permet d’en achever la radicalisation.


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Par CK
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Annonce spéciale

Le 25 février à Beauvais (20h30, Théâtre du Beauvaisis) sera créée la dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.


Avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.

Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.

Chorégraphie : Isabelle Dufau

Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.


Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.

Cinq représentations auront lieu  : Beauvais 25 février, Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.

 

Télécharger l'affiche du 25 février en JPEG, en PDF.

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