Musique, opéra, danse


Communauté : Le spectacle vivant

Présence de l’absence,
une pièce à lacunes : Body Time
conception Toméo Vergès
par Catherine Kintzler (1)

en ligne le 28 janvier 07


Une pièce fondée sur l’étrangeté du quotidien et dont l’absence, par la forte présence de phénomènes lacunaires, est à la fois l’objet et l’agent. Même si on n’a pas lu l’argument imprimé qui accompagne tout spectacle (2), on sait qu’il y est question de folie ordinaire et de l’irruption du disparu.


On se demande au début si ça va être du théâtre, du mime ou de la danse. Très accessoirisé, cet ensemble qu’on voit sur le plateau : une table de petit déjeuner oblongue assez chargée, une radio « à transistor » comme dans les années soixante, un écran de TV, des chaises. L’interprète pose du carrelage, apparemment, enfin non elle dépose des carreaux sur le sol. Un par un, obsessionnellement.
On a peur déjà de se retrouver devant la sempiternelle « installation » qui, voulant rivaliser avec l’ordinaire en le « transfigurant dans sa banalité », ne réussit qu’à casser les pieds du spectateur à force de vouloir ressembler à ce qu’il ne connaît que trop. Je me prépare à bâiller.
Mais non, dans ce morceau de scène lugubrement éclairé dont les contours sont brumeux, tout est à la fois quotidien et étrange, de cette inquiétante étrangeté qui, prenant racine dans le monde ordinaire, parvient à le faire basculer non pas dans un autre monde (ce serait rassurant si on était dans un Pays des merveilles ou des horreurs), mais à le trouer en son propre sein, à y faire son trou.

Trous, lacunes que ces mouvements qui commencent à agiter l’interprète, laquelle se métamorphose temporairement, subitement, tout aussi étrangement, en danseuse. Elle me retourne en pleine figure mon application bien élevée à détourner le regard de ces « dérangés » qui, sur le quai du métro, se livrent soudainement à une rafale de tics que je saisis clandestinement du coin de l’œil, avant de reprendre un aspect anodin dont je m’éloigne poliment en me demandant combien de temps ça va durer (ça va le reprendre…). Seulement la différence, c’est qu’ici mon regard ne sera pas épargné, rudement invité qu’il est à fixer l’abîme d’une ordinaire folie d’autant plus inquiétante que je ne sais ce que je dois redouter le plus, du moment où, « normale », l'interprète s’assoit, marche, s’immobilise, ou de celui où, hystérisée, elle entre en des convulsions qui rappellent diaboliquement le « s’asseoir », le « marcher », le « rester sans bouger »… ça irait mieux si seulement elles étaient totalement inouïes et invues, mais la danse survient comme un révélateur non pas de ce que je ne vois jamais, mais plutôt de ce que je ne tiens pas tellement à voir. Comme un phénomène lacunaire dont l’interprète est saisie, qu’elle cherche à expulser. Et quand elle revient à elle (mouvement ordinaire, la marche) c’est pire… La lacune fait son nid dans le quotidien et comme je ne dispose pas de la lâche liberté de m’en détourner, elle m’explose en pleine tronche – qui a dit qu’il fallait sortir le spectateur de son siège pour le promener ? Pour lui offrir le confortable abri de la bougeotte ?

Lacunaire aussi, la présence de deux hommes, furtive : des apparitions extraites de l’ombre par un éclairage constitutif de la pièce. Or, de même que l’ordinaire fait le nid de la folie, cette présence est une absence : non qu’elle renvoie, comme la lettre ou la photographie d’un défunt, à une absence - mais l’absence l’habite, s’y installe, la creuse ; elle a la forme de la présence. Ce qui se confirmera par la suite. Même et surtout si la présence de l’un devient continue, elle n’en est pas moins onirique et fluctuante. Son corps est comme celui d’un pantin, mais un pantin non mécanisé, très souple : néanmoins c’est quand même un pantin car on sait que ses mouvements sont déterminés par une extériorité, comme tirés par des fils. Or, autre lacune en forme de renversement, l’opposition des mouvements prend à rebrousse-poil l’idée qu’on se fait du « mécanique » et du « vivant ». Elle, bien présente en chair et en os, saccadée, traversée de convulsions, toute en force. Lui aquatique, ondulant, tout en douceur comme s’il était dans un fluide, « il baigne dans l’huile », jamais mannequin n’aura été si onctueux. Forte présence de l’absence dans cette antithétique renversée qui donne littéralement corps à l’archétype de l’inquiétant évoqué par Freud : et si l’animé était une chose ? et si les choses avaient une âme ?
Et voici qu’ils se rejoignent, deux fois, longuement, deux pas de deux - oui il faut dire les choses comme ça - les appuis d’un corps sur l’autre, la fluidité, et un moment où debout sur le carrelage ils prennent une douche caressante. Le second duo encore plus étonnant d’harmonie, de ralenti, de souplesse, d’accord. On rêve ? L’absence céderait-elle à sa forme habituelle ? ça va se transformer en mélo du souvenir des heureuses années qui ne reviendront plus ?

Au sortir de ce qu’on pourrait prendre pour un voyage dans la mémoire, elle se retrouve seule, démontée, sur une musique très « dansante » de rock. Peut-être plus accordée avec elle-même ? Un voyage thérapeutique, cathartique, dans le temps, on va respirer maintenant. Une heureuse et féroce déception m’évite ce happy end édifiant en faisant de la fin un moment incertain. Nous ne sombrerons pas dans l’optimisme. Le rideau est tiré, mais on comprend que « ce n’est pas fini », la musique nous imposant (c’est d’ailleurs son habitude que de s’imposer, et pendant toute la pièce elle a été chargée de cette fonction indiscrète - bien fait pour elle qui prétend toujours donner son âme à la danse), nous enjoignant, avec toute la vulgarité dont elle est capable, de rester dans la continuité du spectacle. Elle vient avec un micro, devant le rideau, annonçant par tous les pores de sa peau, par toutes les contorsions de son corps, par toutes les fissures de son visage, par toutes les éructations de son souffle, que « ça y est, elle va parler, elle va dire quelque chose ». Mais non, elle ne peut pas. Rien ne sort.


© Catherine Kintzler, 2007

Body Time, pièce pour trois interprètes, conception Toméo Vergès.
Avec Sandrine Maisonneuve, Alvaro Morell, Toméo Vergès
Spectacle vu à Villeneuve d’Ascq, La Rose des Vents, le 25 janvier 06.


Le spectacle sera donné en avril 2007 à Espaces pluriels Pau / Béarn


Notes [ Haut de la page ]
1 - Je remercie les étudiants de Lille-III qui, ayant suivi ce spectacle en janvier 06, ont ensuite rédigé un "rapport de stage" dont la lecture m'a permis d'amorcer quelques-uns des thèmes de cet article. Notamment : Lucie Coquelle, Guillaume Demaret, Arthur Fourcade, Laurent Morival.

2 - Toméo Vergès s’inspire du récit de l'auteur américain Don DeLillo Body Art, qui suit le parcours d'une femme dont le corps est à la fois support et instrument de son travail. Après la disparition de son mari, elle s'isole du monde et de la réalité, se verrouille dans ses pensées, dans ses obsessions.

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Par Catherine Kintzler
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Communauté : Le spectacle vivant

Sur quelques spectacles
de José Montalvo et Dominique Hervieu
par Catherine Kintzler         (en ligne le 1er avril 2006)

Demi-journée d'étude du 30 mars 2006 à l'Université de Lille-III. Sur les chorégraphies Paradis, Babelle heureuse et sur l'opéra Les Paladins.

Sommaire :



Présentation

Lorsque José Montalvo, au début de l'année 2004, prit contact avec moi pour un travail sur la comédie lyrique de Rameau Les Paladins, je n'avais aucune idée du travail de la Cie Montalvo-Hervieu qui pourtant avait remporté un grand succès international avec notamment Paradis.
Et peut-être que cette méconnaissance était heureuse, car j'ai abordé ce chantier sans avoir en tête les préjugés ordinaires qui accompagnent les productions proches du « hip-hop » et toutes les déclarations bien pensantes qu'on peut entendre et lire à ce sujet : la dynamique des banlieues, la mixité culturelle, la « danse des gamins » et autres idées reçues qui s'acharnent à momifier un art en l'assujettissant à ses origines et en le prenant par le bas (la thèse avouée étant : « c'est merveilleux ce que vous faites » et la thèse secrète : « surtout, restez comme vous êtes, là où vous êtes »).
Non ici, la bonne - ou plutôt, selon les préjugés dont je viens de parler, la mauvaise cause, celle de Rameau, des jardins à la française et de tout ce qu'il est de bon ton de dénigrer, était clairement affichée et simplement sous sa véritable nature : la cause du plaisir, celle du raffinement, celle de l'allégresse, celle d'une tradition (à ne pas confondre avec des racines) qui allie l'artificiel et le naturel, et qui ose montrer que la nature imite l'art. Sans compter que les préjugés dont j'ai parlé ne retiennent (pour l'abaisser) qu'une infime partie de la très riche gamme déployée par ces chorégraphes, metteurs en scènes, virtuoses de l'illusion comique et de l'incrustation-projection vidéo...

Alors il faut raconter et décrire les choses, et le sujet que je me suis donné n'est autre qu'une transposition théorique et rationnelle (attention, je n'ai pas dit raisonnable), de la narration-description avec laquelle je vais l'entremêler librement, à la manière d'une incrustation vidéo...

Je suis arrivée dans les méandres du Théâtre de Chaillot plongé dans la pénombre un soir de janvier 2004, reçue par José Montalvo dans un petit bureau très calme, feutré, presque clandestin. Il avait sur sa table mon vieux livre sur Rameau (1), usé, « fait » comme on fait une chaussure, cassé, bariolé de surlignages, hérissé de signets et d'annotations.
Et nous avons parlé de la « splendeur de l'esthétique du plaisir à l'âge classique » (mais pas tellement de son naufrage...), parlé de la connivence secrète qui unit la danse dite baroque et la gestique moderne, parlé de la gestique du joueur de flipper et de la « montre » du courtisan arpentant les jardins de Versailles et de Vaux-le-Vicomte, parlé du tapage de la musique « moderne », des feux d'artifices, de la machine de Marly, des Nuits de Sceaux données par la duchesse du Maine. Nous sommes convenus que si Rameau avait une console informatique aujourd'hui sous les doigts (on sait que son instrument initial était l'orgue, mais que, claquant la porte des églises, il s'en fut au théâtre), ce ne serait pas seulement une musique enivrante, des danses à couper le souffle et « qui dureront éternellement » (2) qu'il ordonnerait, mais, se mettant comme le tyran admirable qu'il était au pupitre de la régie, il en ferait jaillir aussi des lumières, des apparitions et des disparitions, tout ce qui fait les merveilles de la scène lyrique et qui se règle depuis « le derrière du théâtre de l'opéra » (3).
De son côté, José Montalvo m'a emmenée, en passant par la statuaire classique si étrange finalement avec son bestiaire, si leste et coquine avec ses nudités montrant complaisamment et insolemment leur derrière, dans le monde surprenant des contes de La Fontaine que j'avais oublié.

Oui bien sûr, Les Paladins, c'est d'abord un conte de La Fontaine (Le Petit chien qui secoue de l'argent et des pierreries). Mais il fallait aussi se souvenir du plus loufoque, du plus grotesque, du plus significatif conte de cette esthétique très méconnue : Les Amours de Psyché et de Cupidon. J'ai eu la chance de voir rafraîchie cette esthétique que j'aime tant mais que je ne connaissais que trop. Montalvo en ce soir d'hiver me l'a rendue étrange, et ce faisant il lui a rendu sa pleine énergie.
J'avais travaillé naguère (pour le livret d'un opéra qui n'a jamais vu le jour) sur ce conte où se succèdent les dieux, irrévérencieusement malmenés, les rires, les pleurs, les lieux désolés, les « déserts affreux » , les « campagnes riantes », les métamorphoses, dans une sorte de train fantôme dont on sort essoufflé et épanoui. Et j'avais presque oublié que ce train fantôme, cet enfilage de perles, c'est exactement comme un diaporama, principe de l'album animé que suivent aussi les opéras de l'époque - lamentations, imprécations, plaintes amoureuses, poignards ensanglantés, furies qui sortent des Enfers, danses et chœurs des démons, divertissements enchantés dans des îles lointaines, agitations soldatesques, ravages météorologiques, arcs-en-ciel et tonnerres. Rameau avait probablement une série de fiches pour chaque module... Et dans Les Paladins (comme il l'avait fait auparavant dans Platée) il sort le grand jeu, le jeu double, celui où il se pastiche lui-même et où il refait, à l'endroit, à l'envers, de côté, en long en large et surtout de travers toutes les figures imposées des grands genres - tragédie lyrique et pastorale héroïque (4)
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Alors, une fois revigoré le programme classique, à la fois intellectualiste et sensualiste, tous les ingrédients étaient présents pour un transfert en ce début de XXIe siècle, mutatis mutandis, avec en outre tous les moyens dont nous disposons. J'y courus, et j'y redécouvris l'un des principes fondamentaux de l'esthétique classique : l'art et la nature mêlés, l'art donnant des leçons de perfection à la nature: « car tout ce qui est artificiel est, avec cela, naturel » écrit Descartes dans les Principes de la philosophie (5).
Ici c'est bien un diaporama, un enfilage de perles rares, le ciel qui s'assombrit à toute vitesse, des palais ou des grottes qui apparaissent ou qui fondent, des démons qui se trémoussent et des zéphirs qui planent. Un diaporama féérique qui malmène un peu le spectateur. Et voilà les incrustations vidéo, les étagements scéniques, les rideaux dont on ne sait pas si on est devant ou derrière, les danseurs réels et virtuels, les intérieurs qui ressemblent à des extérieurs, les extérieurs qui se meublent de marqueterie, les sculptures sur feuillage, les cieux qui s'ouvrent mais qui, contrairement à un préjugé baroque tenace, ne sont nullement inaccessibles : qu'on me donne un trampoline et « ils réussissent à escalader les cieux » comme les géants homériques (6)... Non, non, c'est bien du classique, audacieux, glorieux, sublime, extrémiste, et non ce baroque minaudant et précieux qui n'arrive jamais à rien ni nulle part, qui n’en finit pas de déplier ses plis...

La visite du jardin était remise au goût, pas seulement celui du jour, mais à son goût acidulé et surprenant, qui suppose la mobilité et la vue cavalière : le jardin n'a rien à voir avec un paysage ou un tableau, et tout à voir avec une promenade où on se remue. Faire bouger le spectateur sans le sortir de son siège, tel est un des effets de cette technique « vidéastique » qui renoue, par une voie toute nouvelle, avec la visite du jardin, la déambulation dans un espace créé.
« Pour véritablement ouvrir les yeux sur le jardin classique, il ne suffit pas de le considérer de l’extérieur, mais il faut refaire de cet espace considéré un espace visité. Il faut cesser de voir les jardins comme des “ tableaux ” -ce qui les inscrit faussement et du reste impossiblement dans des arts de simple contemplation et ce qui explique pourquoi la philosophie esthétique postkantienne soutient que ce n’est pas véritablement un art – et il faut consentir à un art des jardins pensé comme manière de faire visant et produisant une distribution, ou encore un art de l’arrangement. Ce terme est à prendre au sérieux : l’arrangement pouvant désigner conjointement (et non pas concurremment) une action sur un objet en même temps qu’une convenance avec lui (en l’occurrence la nature), mais aussi un arrangement de et avec soi-même, une manière de faire qui est aussi une manière de vivre. La valeur esthétique du jardin est donc aussi une valeur éthique. Comparable aux arts des belles manières, à la chorégraphie, à la scénographie et à la dramaturgie bien plus qu’à la peinture ou à l’architecture, cet art de produire une disposition est inséparable de l’art de montrer cette même disposition. Aussi, et contrairement à l’idée répandue, ses “ règles ” ne sont pas des préceptes extérieurs imposés aux choses de la nature : ce sont bien plutôt celles qu’un art s’impose pour faire valoir un beau corps, une sorte de promotion de la nature que l’art réalise et achève, ce qui est aussi une manière d’imiter la nature en la faisant rivaliser avec l’art. Ainsi on parvient à l’idée d’une “ troisième nature ” et le jardin peut se comprendre comme un “ éclaircissement de métaphysique à l’aide d’images feintes ” ».
Ce que je viens de dire n'est autre qu'un extrait du commentaire que j'ai fait naguère sur le beau travail de Catherine Fricheau « La géométrie de la vie (l’art du jardin en France 1580-1730) » (7)
Le parallèle entre art et nature, principe qui remonte à l'idée d'un schème de production que l'art peut inventer et insérer au sein de la nature, mais aussi à côté d'elle et (pourquoi pas ?) en ses lieux et place, se voit ici ludiquement projeté en interversions d'images feintes et de « vrais » danseurs, qui jouent les uns avec les autres en prenant des appuis par collage, un peu comme sur l'album et dans les jouets d'assemblage que nous avions étant enfants, autrement dit par géométrie et par mécanique. Ce principe veut que si tous les effets de nature sont intelligibles par figure et mouvement, alors en faisant des machines par figure et mouvement nous faisons comme aurait pu faire la nature, à condition aussi d’entendre par là que nous produisons des merveilles, et de se souvenir que la machine reçoit sa pleine signification au théâtre plus qu’à l’atelier ou dans le cercle étroit des utilités où elle est souvent cantonnée. Ces montages dansés, où se rencontrent un tigre et un chimpanzé faisant le tour d'un danseur en escaladant et en redescendant le long de sa silhouette, peuvent aussi s'entendre comme une allusion plaisante à la contact-improvisation qui n'avait pas poussé l'inventivité jusqu'à rendre ainsi adjacents bêtes, machines, plantes et hommes... 
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Il fallut ensuite travailler, et venir dans le studio du CCN de Créteil pour y tenir des séances fleuve où, devant un petit combiné radio-CD qui crachotait l'enregistrement de la musique par les Arts florissants, nous avons passé en revue ce livret décousu exprès, lui aussi gouverné par un immense éclat de rire qui fait voler en éclats (mais des éclats bien reconnaissables) tous les ingrédients de la scène lyrique alors en vigueur et qui en recolle les morceaux de travers. Un conte de La Fontaine traité comme un irrévérencieux remake de Phèdre (le deuxième de la carrière de Rameau, il faut le souligner – avec Hippolyte et Aricie) avec l'inévitable scène de viol manqué, avec une furie « qui crie » et les rituelles déclarations infernales – « tremble, tu mourras ! », avec une bataille qu'il faut recommencer rien que pour faire du bruit, et des statues qui s'animent. Et bien entendu un finale d'une cruauté allègre avec son travesti en fausset, où on condamne l'autre à l'amour comme à mort « tu me suivras, tu m'aimeras », où on chante « en dépit des jaloux » et où les serments, yeux bandés, des futurs époux sonnent déjà faux - réminiscence musicale de la méchante et discordante scène finale de Platée : « je n'accuse que toi, que toi, que toi! ».

Lorsque, quelques mois plus tard, je me suis installée dans le fauteuil du spectateur au parterre du Théâtre du Châtelet, j'ai encore mieux compris pourquoi ce comique est entièrement sens dessus-dessous et toujours pris "de travers", pourquoi il me faisait tourner la tête. Et j'ai vu que cette danse virtuose, à la fois souple et saccadée, pleine d'arrêts, de chiquenaudes, avait quelque rapport avec les évolutions phrasées de la chorégraphie jadis notée par Feuillet : parce que la frivolité est quelque chose d'essentiel dans la vie, on s'y consacre à faire des figures... et à faire figure.

Je suis allée voir ensuite On danfe et je me suis jetée rétroactivement sur Paradis et Babelle heureuse. A présent qu'on ne vienne plus me dire « Dominique Hervieu a mis sur la scène la dynamique du hip-hop », en rameutant, la main sur le cœur, les poncifs sur les « jeunes en mal d'identité » dont on finirait par reconnaître enfin l'originalité. Non, d'abord ils ne sont pas mal du tout, ensuite ils ont fait école et nullement tribu, parce qu'ils ne sont pas restés là où on croit qu’ils étaient ni surtout semblables à l'idée qu'on s'en fait (ou même peut-être à celle qu'on voudraient qu'ils se fassent d'eux-mêmes) !
Tout au contraire : Dominique Hervieu n'a pas pris le hip-hop et la capoeira en les saupoudrant de néo-classique pour faire un brouet branché où s'exhiberaient les apaches des barrières pour épater les « bourges » du 16e. Elle les a rendus, ces danses et ces danseurs, étrangers à eux-mêmes en les hissant, par une savante alchimie, à leur point d'exotisme, à leur point de révélation, à leur dimension de haute culture - laquelle ne se révèle et ne s'acquiert que par la rupture avec soi et par l'exil. Elle a fait ce que doit faire tout poète avec une langue pour qu'elle soit une langue, faire en sorte qu'elle ne reste pas un idiome parlé par des idiots : « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » (8).
Les preuves ? Le hip-hop : macho, encodé, formatté, uniformisant ? Il est ici transfiguré, à la fois révélé et désavoué (révélé parce que désavoué) par des filles tenant la dragée haute, infiltré par des pointes, bousculé par un goût directement issu de Pécour et de Pierre Rameau (le maître à danser). Et surtout, je l'ai découvert enfin délivré de son « rôle social » et ramené à son statut libéral de danse contemporaine, celle qui s'adresse à tous les corps, toutes les morphologies, celle où on se rend vraiment compte que "danser, c'est bouger pour rien" - j'emprunte cette définition à Frédéric Pouillaude (9), c'est bouger comme on parle en faisant des vers - de préférence pour ne rien dire de ce qui se dit ordinairement - et que c'est ça qui est intéressant. Comme le mathématicien qui se demande fort inutilement ce qu'est un nombre comme le mécanicien qui construit une machine qui ne sert à rien, rien que pour voir. Comme le peintre qui peint de la peinture, celle « qui ne ressemble à rien ». Du reste les enfants ne disent pas « peindre », mais « peinturer ». C'est comme ça qu' "On danfe"...
Encore une preuve ? La musique de Rameau « à fond » sur les haut-parleurs du Théâtre de Chaillot et du Théâtre du Nord à Lille, des danses époustouflantes avec un public de 10 à 90 ans qui trépigne, qui exulte après chaque gavotte, menuet, loure, passepied, rigaudon, tambourin, passacaille, chaconne... (j'en passe) : merci, pour Rameau, pour la danse, pour les arts du corps engagé...
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Quelques questions

1° Il m'est arrivé par moments, dans Les Paladins, de trouver la « tartine trop beurrée ». Ne seriez-vous pas parfois victimes de votre propre inventivité - une tendance à en faire un peu trop, à en « mettre » partout, encouragée par la nature même de la danse que vous travaillez, et, il faut bien le dire, par la prodigalité de la musique de cette comédie...? Mais je dois avouer que je suis restée peut-être trop à cheval sur un principe qui veut que la mise en scène ne soit jamais un détournement de l'oreille, jamais un divertissement par rapport à l'événement musical et littéraire qui est au coeur de l'opéra. Un exemple, à la vérité unique : la scène 9 (ou 10 selon les versions) de l'Acte II où on n'a d'yeux que pour les petits cœurs-ballons enfilés en serpentin qui traversent la scène, puis pour le jeu de l’acteur-danseur se débattant avec un cœur suspendu par des élastiques sur son bas-ventre, scène où se joue pourtant une musique admirable qui m'a été gâchée par les rires bruyants des spectateurs.

2° Cette proximité avec le moment gratuit et mécanique ne risque-t-elle pas, comme autrefois, de donner naissance à des objets techniques, à un format de production qui deviendrait un nouvel académisme « à la manière de Montalvo-Hervieu » - je décris cette fois méchamment : contorsions sur la tête avec des baskets fluo, toupies en appui sur les poignets, claques sur les fesses avec regards de défi (ça c'est pour Hervieu), et (côté Montalvo) toiles blanches fendues d'où surgissent tantôt un lion qui s'essouffle à courir nulle part tantôt une poule géante poursuivant un danseur, projections vidéo où les statues de Vaux le Vicomte s'anamorphosent en nudités de chair, trampolines où s'ébattent les personnages de quelque Embarquement pour Cythère, dédales de buis taillés qui aboutissent à la station Créteil-Préfecture... ?

3° S’agissant du rapport entre « l’esthétique Montalvo-Hervieu » et celle de l’opéra, on doit avouer, sur l’exemple des Paladins, que « ça passe » parfaitement. « Ca passe » pour des raisons fondamentales que j’ai abordées dans l’exposé, et qui tiennent à une disposition esthétique générale - qui du reste est présente aussi bien chez les classiques que chez les « baroques » : le concours à tous les sens du terme entre nature et artifice, ainsi qu’un goût prononcé pour l’exhibition, pour le paraître, pour les « manières ».
C’est parfaitement approprié aussi pour des raisons particulières : Les Paladins c’est avant tout une comédie, et cette comédie est fondée d’une part sur des procédés de pastiche (comme dans Platée presque tous les lieux communs de la tragédie lyrique et de la pastorale héroïque sont retournés, dans un contresens systématique) et d’autre part sur des procédés de dislocation (et cette fois cela oppose Les Paladins à Platée en faisant des Paladins ce que j’ai appelé un opéra de non-sens). Ces procédés de dislocation sont très proches d’une esthétique de conte merveilleux : ils ne proposent pas un monde lié, mais un monde déchiré avec des trous, des lacunes, des hiatus, des coq-à-l’âne.
La différence entre l’esthétique du conte merveilleux et celle de l’opéra merveilleux est très simple : l’opéra est assujetti à une forme de vraisemblance, et le merveilleux y a sa propre vraisemblance, c’est le cas dans l’opéra français de l’époque des Paladins. Par exemple, un personnage fabuleux n’interviendra que dans le registre de ses attributions (Mercure en négociateur) ; un phénomène surnaturel observera des sortes de « lois » qui font de cette surnature une quasi-nature : causalité, temporalité, etc. Dans le conte merveilleux en revanche, du fait qu’il n’y a pas de représentation, ces contraintes tombent : on peut y admettre la disparition instantanée d’un palais par exemple, ou bien le passage d’une époque à une autre sans transition, ou encore la métamorphose instantanée d’un corps. Or vos propres procédés, vos choix esthétiques, vont du côté de la dislocation : votre « monde » (on peut parler du « monde de Montalvo-Hervieu ») n’est pas un monde au sens cosmologique, c’est un monde lacunaire, un monde de collages, un monde onirique dans lequel il n’y a ni haut ni bas, ni gauche ni droite, dans lequel il n’y a pas de physique à proprement parler (l’incrustation vidéo s’applique systématiquement à récuser les lois de la nature telle qu’elle est, mais aussi les lois de toute nature possible…), dans lequel le grand et le petit sont convertibles (comme dans Alice au pays des merveilles) instantanément. Ce serait intéressant de poser la question de la temporalité, en relation à la causalité, et de voir comment l’apparente intemporalité de la projection vidéo vient s’incruster sur la temporalité ineffaçable de la danse véritablement effectuée sous nos yeux par des danseurs in presentia.
Voici enfin la question - en fait ce sont deux questions liées au thème de la vraisemblance du merveilleux
a)    Le monde Montalvo-Hervieu n’est-il pas fixé, assujetti et limité à celui d’une esthétique du conte merveilleux ? Une autre manière de poser la question : ce monde convient très bien à un opéra comme Les Paladins, mais serait-il approprié pour un opéra assujetti aux lois du représentable « naturel », ou encore au théâtre ? N’êtes-vous pas enfermés dans la comédie « ébourriffante » ?
b)    N’y a-t-il pas une antinomie de structure entre le moment chorégraphique strict, lequel est nécessairement pris dans les lois de la nature (pesanteur, temporalité, identité et impénétrabilité des corps… tout ce qui est lié à la performance ici et maintenant) et le moment vidéastique projeté qui lui au contraire déjoue les lois de la nature (escalader le ciel, rencontrer une poule géante, se retrouver face à soi-même en x exemplaires, faire fondre un palais en moins d’une seconde…) ? Ma réponse est oui, il y a une antinomie de structure, et cette antinomie me semble constitutive de votre travail commun. A mes yeux, l’une des réussites auxquelles vous devez le succès consiste précisément à avoir montré cette antinomie, et à l’avoir traitée sous la forme de la comédie : le moment vidéo (venu d’ailleurs et d’un autre temps, monté) venant à la fois désavouer et souligner le moment chorégraphique (ici et maintenant, effectué). C’est une comédie poétique, une réflexion sur l’art et la nature où l’art vient bousculer la nature en lui faisant un clin d’œil. Mais pour la bousculer, il faut la connaître et la réinstaller sans cesse : ce processus de transgression/obéissance n’est autre que celui de la fête – restauration et rafraîchissement de l’ordre par un désordre savant et malicieux. On est content de se retrouver sur ses pieds en sortant, et on se sent plus léger. Haut de la page


Sur la discussion qui a suivi (10)

Sophie Legrain, étudiante de M2, intervient principalement sur deux points. Elle souligne d'abord - en paraphrasant le titre d'un ouvrage de Deleuze -  l'aspect "Différence et répétition" de ces productions : on a le sentiment d'une différenciation poussée, et en même temps, au sein de cette complexification, d'une unité organique très forte qui ne gomme pas les différences, mais qui les articule. Elle revient aussi sur ce qu'on peut appeler le moment onirique : une part d'ombre est mise en lumière, quelque chose se passe qui produit un effet de révélation, qui fait apparaître ce qu'on ne savait pas ou ce qu'on n'osait pas s'avouer.
Anne Boissière a été également très sensible à cet aspect "unité dans la diversité", elle pense que la référence au conte merveilleux trouve ici sa pertinence, car le conte fait plus qu'un rêve, donnant malgré tout une unité narrative à ce qui sinon resterait disloqué, mais cette unité n'est pas une fusion.

Dominique Hervieu propose le concept d'instabilité pour donner forme à ce qui est ainsi ressenti, mais aussi au travail qui a été accompli. Elle rappelle que la composition de la Compagnie ne compte qu'un quart de danseurs dont la formation initiale est "hip-hop", les autres sont issus de la danse classique, de la danse africaine, de la capoeira, de la danse contemporaine. Au fond cette diversité n'est jamais juxtaposée. Elle prend comme exemple de point de rencontre et de transformation la musique de Rameau : musique déstabilisante pout tout le monde, qui invite à se remettre en question, à sortir de la fixité, mais qui donne identité à ce travail de perpétuelle "sortie de soi".
Plus tard, à la faveur d'une autre question sur la diversité culturelle, elle revient sur cette idée d'une articulation qui ne se contente pas d'une juxtaposition, mais qui s'efforce de pousser chaque élément, chaque formation d'origine, à son "hors de soi" . Elle donne l'exemple d'un travail de studio mettant en face-à-face danseur (ou danseuse) classique et danseur (ou danseuse) hip-hop ; elle décrit avec beaucoup de force le jeu à la fois de rivalité et de mimétisme qui accompagne sans cesse ce travail, elle dit comment ces défis et ces emprunts passent par une communication mais aussi par une opposition des énergies, par le contact, par les regards. L'effet qu'elle décrit est celui d'une appropriation de l'autre qui n'est pas une simple captation, mais qui débouche sur une réappropriation-transformation de soi-même. Par exemple, en lorgnant sur les pointes de la danseuse classique, la danseuse hip-hop s'en empare, et ce faisant, elle transforme son propre langage sans le renier : elle fait le travail que le poète fait sur la langue, il se la rend étrangère pour en révéler toute la puissance. C'est la raison aussi pour laquelle elle pense qu'il ne faut pas raisonner en termes de "genre" et d'étiquetage a priori (classique, hip hop, contemporain..), mais en termes de répertoire, d'oeuvres, et de mise en oeuvre.
Elle fait en outre un vibrant éloge de la virtuosité, qu'on a tendance à dénigrer un peu trop facilement. Etre virtuose, cela ne se réduit pas à une rhétorique extérieure, mais c'est aussi une morale, morale de l'excellence et de l'estime de soi qui passe par la "manière", qui se donne l'extériorité comme matière, qui relève le défi de soi et de la pesanteur des choses.

José Montalvo, à partir du modèle de l'onirisme, en reprenant le concept de métamorphose, propose un concentré de cette esthétique en disant que ce serait comme une fable de La Fontaine passée par Max Ernst et les surréalistes. C'est peut-être dans cette perspective que la tartine peut être un peu trop chargée ! Et, développant sur un autre plan  la thématique de l'instabilité, il la transpose en termes de temporalité.
Oui c'est vrai que des temporalités concurrentes se frottent l'une à l'autre dans ces spectacles, mais il faut les penser en termes de travail, au sens peut-être d'un travail du rêve mais à cette grosse différence près qu'il s'agit ici d'un travail en pleine lucidité, avec ses efforts, sa pénibilité, avec son moment de grâce. Le produit d'un tel travail est, à tout moment, celui d'un "hors temps". Ce hors temps peut se dire sous différents angles.
Hors temps de la scène, qui combine et qui frictionne celui de la performance et celui de l'enregistrement, qui est capable, rien que parce que "c'est sur la scène", de transfigurer le domestique en universel.
Hors temps de l'oeuvre (il prend l'exemple des Paladins) qui ne se fixe ni à une "modernisation" dont l'opéra de Rameau n'a que faire - comme s'il était insuffisant, comme s'il fallait le compléter ! - ni à une "archéologisation" qui le tirerait vers une reconstitution et le transformerait en pièce de musée (ça se regarde comme une curiosité, mais on n'est pas concerné). Non : il s'agit de faire, avec les moyens qui sont les nôtres, comme ils ont fait alors, c'est-à-dire des merveilles !
Hors temps enfin de la haute culture, et il prend cette image : un temps où vraiment Rembrandt et Picasso sont contemporains. Cette proposition est tout à fait sérieuse (j'applaudis intérieurement et je pense à l'exemple que donne Pascal : "ce serait une erreur de croire que la vérité a commencé d'être au temps qu'elle a commencé d'être connue"). Oui, lorsque nous pensons une idée vraie, nous avons le sentiment d'une fulgurance qui nous transporte hors temps, et José Montalvo nous rend attentifs au fait que l'ordre artistique produit fortement de tels effets de manière sensible en donnant "sa densité poétique à l'instant présent". Il développe alors une éblouissante relation entre illusion, artifice et vérité dont l'alchimie se résume ainsi : "L'illusion a pour fonction, par l'artifice, de produire des effets de vérité". Haut de la page

© Catherine Kintzler

Spectacles cités: Paradis, Babelle heureuse, Les Paladins, On danfe.
Voir sur un sujet voisin "Le baroque enlevé par la chorégraphie"
Site de la Compagnie Montalvo-Hervieu

Notes
(1)    Jean-Philippe Rameau. Splendeur et naufrage de l’esthétique du plaisir à l’âge classique, Paris : Minerve, 1988 (1re édition 1983).
(2)    Diderot, ?? (je n'ai pas retrouvé la référence ...)
(3)    Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, Premier soir.
(4)    Voir article de C. K. dans le numéro 219 de l'Avant-scène Opéra, repris dans le chap. 11 de Catherine Kintzler Théâtre et opéra à l'âge classique (Fayard, 2004).
(5)    Descartes, Principes de la philosophie, IV, 203 : « Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple, lorsqu’une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu’il est à un arbre de produire ses fruits. »
(6)    Homère, Odyssée, IX, 315-317.
(7)    Thèse soutenue en 2003 à Paris-IV.
(8)    Mallarmé, Le Tombeau d’Edgar Poe.
(9)    Frédéric Pouillaude, « D’une graphie qui ne dit rien : les ambiguïtés de la notation chorégraphique», Poétique n° 137, février 2004. Voir aussi « Vouloir l’involontaire et répéter l’irrépétable », Approche philosophique du geste dansé, A. Boissière et C. Kintzler éd., Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2006.
(10)   Je précise qu'il s'agit d'un simple résumé et d'une interprétation toute personnelle, qui sont loin de retracer la richesse du débat. Notamment, il a été également question du choix des couleurs, de la musique et du rythme, des transformations du langage chorégraphique, de la notation...

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Par Catherine Kintzler
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Communauté : Le spectacle vivant

De quoi la danse me délivre-t-elle?
Praxis, chorégraphie de Lionel Hoche
par Catherine Kintzler    (en ligne le 14 mars 2006)

Toute de virtuosité dans la maladresse de corps qui se cherchent, une pièce sur la tristesse de l'extrême jeunesse et le tourment des promesses qu'on n'est pas sûr de pouvoir tenir.

Pour commencer, ce sont des courses, des poursuites, une bousculade puérile entre les trois - faut-il dire danseurs ? non, pas encore. Car ils courent, marchent, trébuchent, se poussent, se frôlent, se frottent, se cognent comme de très jeunes adolescents qui n'ont pas encore trouvé leurs dimensions. Mais sur le mode ordinaire, celui de la marche, de la course, du trottinement, du trébuchement, du jeu: la prose ordinaire du mouvement ou, si l'on voulait comparer avec l'opéra, du récitatif. Je dis récitatif parce que celui-ci, à l'opéra, est l'ensemble des moments où la voix chantée signifie l'émission de la voix parlée. Ils bougent sur un plateau de danse quand même - donc par définition c'est de la danse - mais cette danse représente l'ensemble des bougés qui ne dansent pas. Des bougés gratuits cependant, où l'on bouge pour bouger, où l'on court pour courir, où l'on percute l'autre pour le plaisir, pour l'ennui, pour l'épreuve de la rencontre, pour voir où commencent les corps et où ils n'en finissent pas. Une presque danse.
L'espace qu'ils parcourent dans cette modalité inachevée, intermédiaire, est lui aussi inachevé, esquissé, pas entièrement investi (ils s'en tiennent au fond de scène) : comme s'il ne pouvait se livrer qu'à l'éclosion dansée.
Alors on attend que ça commence vraiment, la danse. Qu'on passe de la prose au vers, du récitatif à l'air, du mouvement gratuit bousculé couru marché au mouvement gratuit dansé : car même si ce dernier, en danse contemporaine, séjourne dans le premier, il ne le fait qu'à la manière de la prose romanesque investissant, reprenant, exaltant, désavouant et révélant la prose de tous les jours.
On attend que ça commence vraiment, comme si on attendait une éclosion, une libération de ces jeux adolescents : qu'ils grandissent, qu'ils se saisissent d'eux-mêmes, qu'il magnifient jusqu'à leur maladresse.

Alors oui, ça commence peu après. On voit tout de suite qu'on danse. La bienfaisante rupture qui tout à la fois apaise et remue le spectateur est là, comme toujours. L'espace est pris, entièrement. Alors, on va voir ce qu'on va voir ?
Seulement c'est pire.
Loin de les libérer, la danse en remet, elle les charge, elle les enfonce dans leur quête, dans leur ignorance de ce corps qu'ils ont et dont ils ne savent ni les dimensions, ni le volume, dont ils cherchent anxieusement les limites, les forces, les appuis, les épuisements, dont ils semblent étrangement à la fois virtuoses (ils font des choses inouïes, à bien y penser, des trucs qui me donneraient un lumbago pour des mois - à supposer même que j'y parvienne...) et prodigieusement encombrés. On oscille sans cesse entre trop d'habileté et trop d'inadéquation, c'est toujours à côté de la plaque, y compris et surtout dans les moments où l'extraordinaire maîtrise technique du danseur n'est employée que pour renvoyer à l'extrême malaise kinésique du personnage qu'il danse. Comme si leurs corps leur étaient donnés pour un essai, comme on essaie une voiture trop puissante, trop volumineuse, trop reluisante : on perd les pédales, on fait hurler le moteur et couiner les pneus, on fait des bosses et des éraflures. Je vérifie la pensée de Descartes : ce bon cavalier savait bien qu'on n'est pas dans son corps comme un pilote en son navire. Mon corps ça ne se conduit pas, ce qu'il faudrait c'est une véritable conduite intérieure. Phaéton conduisant le char du Soleil est grisé par cette magnifique voiture de sport et elle le submerge, elle prend le dessus. Mais ici, on ne va même pas jusqu'à l'accident, jusqu'à la superbe catastrophe. Non : on reste dans le registre du "pas encore", on n'a même pas droit à la vulgaire délivrance du tragique.

Deux garçons et une fille. Je passe sur les essais d'échange, les jeux de jalousie feinte, les couples aussitôt défaits que formés : toutes les figures imposées des anciennes pastorales compliquées et velléitaires. Est-ce une fratrie, les deux frères et la soeur ? est-ce un groupe de "salut les copains" ? Tourmentés par la différence des sexes qu'ils s'évertuent à effacer, mais qui est pourtant bien sensible dans l'échelle des maladresses. Pendant assez longtemps, sentant un décalage, j'ai cru que la danseuse était moins "dans le coup", moins en forme que les deux autres. Mais non, elle n'est pas mauvaise du tout, ce n'est pas cela : c'est que, étant déjà une femme, elle n'est pas si poignante dans la maladresse, elle est maladroite de ne pas pouvoir être aussi maladroite que les garçons. Elle n'a pas la sublimité de la maladresse et de l'encombrement, ayant déjà par moments atteint l'aisance de l'ajustement... Elle a déjà accepté son corps, ce qui est aussi une forme de tourment et d'ennui. Finalement on ne sait plus à quel saint se vouer, ni sur quel pied danser : être niais de son corps (je ne sais pas quoi en faire) comme les jeunes hommes, ou en être rebuté (je le connais par coeur) comme les jeunes filles ? A moins d'en être immensément ennuyé, comme les (toujours) jeunes dieux des deux sexes ?

Ils évoluent, un peu perdus et pourtant avec une sorte de souveraineté, dans ce qui me fait penser à un salon des années soixante - probablement parce que ce sont les années de ma propre adolescence -  meublé par le Jacques Tati de Mon oncle et livré aux "surboums" et aux jeux douteux, déserté exprès par les adultes trop sûrs d'eux, trop élégants, écoeurants d'aisance, détestables. La scène est balisée par des objets oblongs, parallélipidédiques, blancs, "clean", creux, éclairés de spots colorés, non identifiables ; un mobilier minimaliste rectiligne, tantôt boîte à juke-box, tantôt table, tantôt comptoir de bar auquel on s'accoude en se donnant des airs blasés, tantôt sofa, canapé, tantôt boîte pour jouer à cache-cache avec les autres et avec soi-même.
Par moments, un éclair, une échappée, une grâce, une immobilité heureuse : on voit ce qu'ils pourront être, mais ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne deviendront pas là sous nos yeux. Car la pièce se termine en se bouclant sur elle-même : retour (retombée ?) au récitatif du jeu d'enfant pas content de lui-même, disparaissant en fond de théâtre dans la bousculade, les courses gratuites et les jeux de mains. On a bien essayé d'en sortir, on a fait des choses dont on ne soupçonnait pas qu'on était capable, mais décidément ce n'est pas encore pour aujourd'hui. Cela viendra peut-être, mais nous ne serons pas là pour le voir. Praxis - transformation qu'on obtient par un travail sur soi-même - indiquée, nécessaire, désirée, mais non accomplie.
Une pièce sur la tristesse de l'extrême jeunesse et le tourment des promesses qu'on n'est pas sûr de pouvoir tenir. Ce n'est pas si facile d'avoir la vie devant soi.

© Catherine Kintzler, 2006

Vu au Centre national de la danse le 30 janvier 2006

Chorégraphie : Lionel Hoche
Conseil artistique : Germana Civera
Musique originale : "Scanner" Robin Rimbaud
Scénographie : Philippe Favier
Lumières : Lucy Carter
Costumes : Lazare Garcin
Danseurs : Diane Peltier, Lionel Hoche, Cédric Lequileuc

Site de la Compagnie Lionel Hoche


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Par Catherine Kintzler
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Montesquieu et la musique
par Catherine Kintzler         (en ligne le 18 février 06)

A la différence de bien de ses contemporains, Montesquieu ne s'est pas intéressé de façon particulière à la musique, même si les références à la musique ne sont ni rares ni anecdotiques ni insignifiantes dans son oeuvre. On peut justement voir là un témoin du rapport que les esprits éclairés entretenaient alors avec les questions musicales.

La référence à la musique ne saurait constituer un point d’éclairage décisif sur la pensée de Montesquieu, qui n’apporte pas d’élément nouveau en la matière. A la différence de nombre de ses contemporains (Fontenelle, Voltaire, le P. Castel, le président de Brosses), à la différence encore plus évidente de la génération qui lui succède et qui gravite autour de l’Encyclopédie (d’Alembert, Diderot, Rousseau, Grimm ou Jaucourt) Montesquieu ne s’est pas mêlé d’écrire pour le théâtre lyrique; il n’a pas débattu longuement des problèmes théoriques relatifs à la musique, il n’a pas vu non plus dans la musique un champ philosophique de premier ordre, et sauf quelques remarques brèves, il ne s’est pas engagé dans les querelles musicales qui pourtant firent grand bruit de son vivant - en particulier, la querelle entre lullystes et ramistes en 1733 ou plus tard la querelle des Bouffons en 1752, épisodes scandant une comparaison incessante entre musique italienne et musique française pendant toute cette période. Par ailleurs, même si quelques textes s’y rapportent, son séjour en Italie ne semble pas avoir été un événement déterminant dans son rapport à la musique, alors qu’il a été un moment important dans son appréciation des arts visuels et plastiques, comme l’a montré Jean Ehrard dans son Montesquieu critique d’art.
Ce serait plutôt l’inverse : du fait de sa place intellectuellement modeste, quoique quantitativement non négligeable, cette référence atteste de l’ordinaire du rapport des esprits éclairés aux questions musicales à l’époque, et elle montre que ces questions, loin d’être techniques ou régionales, avaient une portée générale qu’aucun esprit philosophique ne pouvait négliger et qui excède le champ que nous appelons aujourd’hui « esthétique ».
Quatre points de rencontre explicites entre Montesquieu et la musique méritent d’être signalés.

1° Certaines remarques relèvent d’un usage humaniste classique de la référence musicale, relatif à la fonction publique, politique, morale et idéologique de la musique chez les Anciens. (La bibliothèque de Montesquieu à La Brède contient le Dialogue sur la musique des anciens de l’abbé de Châteauneuf.) Au chapitre 8 du Livre IV de L’Esprit des lois, Montesquieu s’interroge sur l’importance de la musique comme institution politique chez les Grecs, attestée aussi bien par Platon que par Aristote. Il l’explique par la nécessité de donner aux citoyens une occupation tempérant l’éducation trop exclusivement guerrière qu’ils auraient reçue sans elle : la musique avait donc pour rôle d’ « adoucir les mœurs », et elle y est plus propre parce que, « de tous les plaisirs des sens, il n’y en a aucun qui corrompe moins l’âme ». Montesquieu reprend ici le thème des  pouvoirs moraux de la musique, thème qui s’insère alors dans la problématique générale de la querelle des Anciens et des Modernes. Il est utilisé par les partisans des Anciens dans leur éloge de l’enthousiasme et de l’inspiration poétique, et repris plus tard par Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues. On trouve une critique de cette thématique chez l’abbé Terrasson (Dissertation critique sur l'Iliade d'Homère, Paris: F. Fournier, 1715, IIIe partie, section 2, chap.1), qui préfigure les remarques ironiques de Hume au sujet de la survalorisation des ouvrages antiques, d’autant plus importante qu’on les connaît moins bien. Dans ses Commentaires sur quelques principales maximes de l’Esprit des lois, Voltaire remarque que le sens du terme « musique » était très large dans l’Antiquité.
On peut également ranger dans cette première catégorie la remarque figurant au chapitre 2 du livre XIV de L’Esprit des lois : la même musique a des effets différents sur des peuples vivant dans des climats opposés (ici Anglais et Italiens) – il s’agit toujours, non pas de considérer la musique en elle-même, mais d’en considérer l’effet et d’en situer la fonction sociale. Enfin le fragment 1050 des Pensées, reprenant la thématique du pouvoir de la musique chez les anciens, oppose une musique « imparfaite » mais qui émeut à une musique plus sophistiquée qui plaît sans émouvoir.

2° Au sujet de l’intérêt qu’a pu porter Montesquieu aux développements très importants de la théorie acoustique et musicale à son époque (ponctuée par les travaux de Joseph Sauveur en 1711 puis par l’œuvre théorique de Rameau entre 1722 et 1737, relayée en 1752 par les Eléments de musique de d’Alembert), nous n’avons pas trouvé de témoignage direct. Mais le catalogue de la bibliothèque de La Brède permet de s’en faire une idée : sur les six ouvrages classés sous la rubrique Musici, trois portent sur des questions théoriques, en particulier le Traité d’harmonie de Rameau (1722) qui n’a pu être acquis que du vivant de Montesquieu. Comme le font remarquer Louis Desgraves et Catherine Volpilhac-Auger dans l’introduction au Catalogue de la bibliothèque de Montesquieu, « c’est trop peu pour qu’on puisse conclure que Montesquieu s’intéressait à la théorie musicale, assez pour qu’on soit sûr qu’il n’y était pas indifférent. ».

3° Les remarques s’insérant dans les débats esthétiques musicaux, laconiques et dispersées, sont néanmoins précises et souvent très pénétrantes.
Son séjour en Italie permet à Montesquieu de se prononcer dans la comparaison alors continuelle entre musique italienne et musique française. Dans une lettre à Bonneval datée du 29 septembre 1728, il mentionne une soirée d’opéra à Milan. Si Montesquieu partage la réprobation générale des Français envers l’usage des castrats (Pensées 388 et 1141), il explique celle-ci par des raisons strictement esthétiques : ce sont des voix trop uniformes et qui n’ont d’autre fonction que l’adaptation à un type de chant. Par ailleurs, il avoue avoir été frappé par la séduction et la souplesse de la mélodie italienne : « la musique italienne se plie mieux que la française qui semble raide. C’est comme un lutteur plus agile. L’une entre dans l’oreille, l’autre la meut. ».
Le parallèle entre Lully et Rameau est également abordé (Pensées 1204 et 1209), avec une grande brièveté : Lully est comparé à Racine et Rameau à Corneille. « Lully fait de la musique comme un ange, Rameau fait de la musique comme un diable » : cette remarque est peut-être relative au débat provoqué par le premier opéra de Rameau Hippolyte et Aricie représenté en 1733 par l’Académie royale de musique (voir Mercure de France de mai 1734).

4° C’est au sujet de l’opéra, considéré comme ouvrage poétique c’est-à-dire comme théâtre, que Montesquieu montre le plus d’intérêt et développe davantage sa pensée. Deux passages, le fragment 119 des Pensées et le chapitre « Plaisir fondé sur la raison » de l’Essai sur le goût exposent les principes fondamentaux de l’opéra français.
Le fragment des Pensées aborde des questions de morphologie. Suivant l’argumentation naguère développée par Perrault (dans sa Critique d’Alceste en1674), Montesquieu souligne le caractère moderne du genre lyrique, il en relève la finalité enchanteresse (comme le faisait La Bruyère au § 47 «  Des ouvrages de l’esprit » dans Les Caractères) et rappelle que l’intrigue galante est principale dans la tragédie lyrique (comme l’avait aussi remarqué Boileau dans sa Satire X mais à des fins critiques) : c’est du reste à ses yeux la raison qui a permis à certains poètes de connaître un succès qui leur aurait été refusé par la tragédie de théâtre, vouée à un génie plus rude.
La fin du chapitre « Plaisir fondé sur la raison » de l’Essai sur le goût aborde une question plus spécifiquement philosophique s’agissant du fondement merveilleux propre à l’opéra français (par opposition à l’opéra italien qui recourt plus volontiers à une action historique). Montesquieu avoue sa préférence pour le premier et avance une argumentation qui prend pour nous la forme d’un paradoxe. En effet, jugée à l’aune de la vraisemblance ordinaire historique et naturelle, l’action merveilleuse propre à l’opéra est certes invraisemblable, mais outre que cela ne l’affranchit pas des lois générales de la vraisemblance transposées au domaine fabuleux, cette propriété merveilleuse assure elle-même une fonction de vraisemblance puisqu’elle permet de légitimer le recours à la musique, au chant et à la danse. Faire chanter César choque la vraisemblance, faire chanter Mercure ne la choque pas : «  A force de merveilleux, l’inconvénient du chant diminue ». Autrement dit, le merveilleux naturalise et justifie l’intervention de la musique. Mais ce qui est un paradoxe à nos yeux ne l’était nullement pour les contemporains, comme l’attestent de nombreux textes qui développent la rationalité et la régularité de rapport entre le merveilleux et le vraisemblable (notamment Mably, Dubos, Batteux - Marmontel en donnera une synthèse à l’article « Vraisemblance » du Supplément de l’Encyclopédie). Là encore, Montesquieu ne fait pas preuve de nouveauté, mais sa réflexion présente une version concentrée de tout un pan de la pensée classique. Montesquieu a pu assister aux représentations de l’Académie royale de musique durant ses séjours à Paris (notamment à la création des opéras majeurs de Rameau, Hippolyte en 1733, Les Indes galantes en 1735, Castor et Pollux en 1737 ou Dardanus en 1739). Il a également pu lire un grand nombre de poèmes écrits pour le théâtre lyrique : outre les œuvres de Quinault, le catalogue de la bibliothèque de La Brède contient 11 volumes du Recueil général des opéras représentés par l’Académie royale de musique depuis son établissement publié par Ballard de 1703 à 1745 (n°2105 du Catalogue), ainsi qu’une collection de poèmes d’opéra italiens (ibid. n° 1983) et français (ibid. n° 2106 et 3256).

A ces quatre occurrences, il convient enfin d’ajouter un élément curieux. On sait que LeTemple de Gnide fut imité en vers par plusieurs poètes après la mort de Montesquieu (notamment Léonard et Collardeau). Mais en 1741 l’Académie royale de musique représenta un acte de ballet mis en musique par Roy (l’un des rares musiciens cités par Montesquieu, voir Pensées 119) sur un poème dans le genre pastoral intitulé Le Temple de Gnide ou le prix de beauté, écrit par Bellis. Malgré sa brièveté (huit pages in 12) et son extrême pauvreté, ce poème est visiblement inspiré par la lecture de l’ouvrage de Montesquieu dont il reprend le personnage de Thémire et l’épisode du prix de beauté.


Références bibliographiques

1° Ouvrages de Montesquieu cités :
  • Correspondance (à Bonneval 29 sept. 1728), vol. I, Oxford : Voltaire foundation ; Napoli : Istituto italiano per gli studi filosofici ; Roma : Istituto della enciclopedia italiana, 1998.
  • L’Esprit des lois, IV, 8 ; XIV, 2.
  • Essai sur le goût, « Plaisir fondé sur la raison »
  • Mes Pensées. Spicilège, éd. L. Desgraves, Paris : R. Laffont, 1991.
  • Le Temple de Gnide.

2° Sources autres que les ouvrages de Montesquieu :
  • Batteux abbé Charles, Les Beaux-Arts réduits à un même principe, Paris: Durand, 1746 (Paris : Aux amateurs de livres, 1989).
  • Bellis, Le Temple de Gnide, pastorale représentée pour la première fois par l’Académie royale de musique le 31 octobre 1741, Paris : Ballard, 1742.
  • Boileau-Despréaux Nicolas, Satire X.
  • Châteauneuf abbé de, Dialogue sur la musique des anciens, Paris : Pissot, 1735.
  • Du Bos abbé Jean-Baptiste , Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, Paris: Mariette, 1719 (2e éd. Augmentée Paris: Pissot, 1733 ; Paris : ENSBA, 1993).
  • La Bruyère, Les Caractères.
  • Mably Gabriel Bonnot abbé de, Lettres à Madame la marquise de P*** sur l'opéra, Paris: Didot, 1741.
  • Marmontel Jean-François, article « Vraisemblance » du Supplément de l’Encyclopédie.
  • Perrault Charles, Critique de l'Opéra ou examen de la tragédie intitulée Alceste, Paris: Barbin, 1674 ; (éd. critique par B. Norman, Genève : Droz, 1994).
  • Recueil général des opera représentés à l'Académie Royale de Musique depuis son établissement, Paris: Ballard 1703-1745.
  • Terrasson abbé Jean, Dissertation critique sur l'Iliade d'Homère, Paris: F. Fournier, 1715.
  • Voltaire, Commentaires sur quelques principales maximes de l’Esprit des lois.

3° Etudes et commentaires :
  • Desgraves Louis, postface à l’Essai sur le goût, Paris : Payot-Rivages, 1993, p. 79-80.
    - Chronologie critique de la vie et des œuvres de Montesquieu, Paris : Champion, 1998.
  • Desgraves Louis et Volpilhac-Auger Catherine, avec la collaboration de Françoise Weil, Catalogue de la bibliothèque de Montesquieu à La Brède, Cahiers Montesquieu  n° 4, Naples : Liguori ; Paris : Universitas ; Oxford : Voltaire Foundation, 1999.
  • Ehrard Jean, Montesquieu critique d’art, Paris : PUF, 1965.
  • Shackelton Robert, « Montesquieu et les beaux-arts », Atti del quinto Congresso internazionale di lingue et letterature moderne, Firenze (1951), 1955, p. 249-253.

© Catherine Kintzler

Cet article est également publié ans le Dictionnaire électronique Montesquieu

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Par Catherine Kintzler
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Communauté : Le spectacle vivant

Un banquet sublime :
Le Festin
, chorégraphie de Claude Brumachon assisté de Benjamin Lamarche

par Catherine Kintzler (en ligne le 6 janvier 2006)

Pièce vue à Paris, Palais de la Porte Dorée le 5 janvier 2006

Une œuvre d’une puissance, d’une violence et d’une douceur inouïes. Elle oppose, unit et convertit tout à la fois les contraires, dans la grande tradition du sublime. On en sort exténué et ravi, à l’extrême de l’accablement et de l’exaltation.

Il ne faut heureusement pas croire ce que les chorégraphes disent quand ils parlent d'eux-mêmes (pas plus qu'il ne faut écouter les poètes, piètres lecteurs de leurs propres vers). Intituler « Le Festin » cette pièce grandiose qui coupe le souffle des spectateurs en essoufflant les danseurs, suggérer qu'elle réunirait des convives  « à dîner un soir de retrouvailles » pour leur offrir leur ration de « viscères  exposées », ce n'est pas seulement faire rentrer cette œuvre dans la banalité des conventions de la danse contemporaine, c'est l'abaisser, c'est la trahir en la réduisant au spectaculaire auquel elle ne consent jamais.

Car si l'oralité, la dévoration, la passion si tendre et si cruelle d'une incorporation inaccessible traversent cette pièce, si elles lui donnent son fil rouge, le rouge des costumes (slips, chaussettes, justaucorps, jupes longes et amples surplis), celui (peut-être) du petit chaperon rouge – « c'est pour mieux t'aimer, te manger, mon enfant... » - elles s'y déclinent énigmatiquement, dans toute leur ambiguïté et leur profondeur. Pour être insoutenable et atteindre à cette grandeur, il faut, comme nous l'ont appris les classiques, que la violence aille au-delà de la simple représentation naturelle. Alors que le « gore », les viscères et les flots de sang (on sait bien que c’est du ketchup) complaisamment étalés nous rassurent et ont quelque chose de comique, l'ambivalence des passions et autres mouvements ordinaires qui nous agitent, une fois révélée, nous inquiète.

Dix-sept danseurs. Drôle de nombre. Tantôt appariés, paires de même sexe, paires de sexe différent ; tantôt groupés par trois, par quatre ; une fois aussi agglomérés en un amas pathétique, s’élevant dérisoirement en pyramide dégoulinante vers un ciel qui n’existe qu’en leur effort. La combinatoire est subtile, elle s’essaie à toutes les figures, comme les danses anciennes. Mais toujours, un (ou plutôt une) de trop, esseulée. L’un, le singulier, toujours le solde atomique non fracassable du multiple ou du fusionnant : non, vous n’y arriverez pas, la borne de la peau reste infranchissable. Vos corps pourront vociférer tant et tant, ils ne déborderont pas, ils ne fusionneront pas. Vous aurez beau vous précipiter les uns sur les autres, vous percuter, vous embrasser tendrement et violemment, vous transpercer en vous caressant, vous approcher bouches bées, et puis essayer avec un autre, avec une autre, et tous ensemble. Les corps sont impénétrables. L’histoire que raconte Aristophane dans Le Banquet de Platon, c’est du pipeau : les deux moitiés qui croient se reconnaître et qui, ravies, se collent l’une à l’autre, ne fusionneront jamais. A moins de s’entre-dévorer, comme on craint que le fassent les amants furieux dépeints par Lucrèce. On n’est plus dans le liquide amniotique, la membrane est étanche. Ce malheur de l’infusionnel, du pas-tout, expose les corps à l’incertitude extrême et leur donne leur grandeur, leur humanité.

Ils évoluent dans une aire carrée très vaste, entourée de tables jointives où, justement, ne sont pas attablés les spectateurs assis derrière à quelque distance, quelques centimètres d’éloignement, quelques centimètres d’étrangeté. On n’est pas là pour se mettre les coudes sur la table, et partager un bon moment. C’est vrai que ça ressemble à un festin, mais on comprend très vite que les pesanteurs indécrottables et inévitables de la convivialité, de la participation obligée, de la sempiternelle fusion entre salle et scène nous seront épargnées. Cet allégement véritablement esthétique est tout autant moral : on est libéré, c’est-à-dire disponible pour l’essentiel, lequel est autrement inquiétant que le partage ordinaire. Délivré des rôles (c’est-à-dire des masques), privé du confort que donne le happening et ramené à la plus simple condition du spectateur, on comprend très vite que ce qui va se passer dépasse l’ordinaire. Pour être concerné, rien ne vaut le dénuement de l’immobilité, cloué à son siège.

Le son des talons de cette nombreuse compagnie faisant son entrée vaut initiation à l’extraordinaire. Il n’est pas anecdotique. On sait que danser, surtout danser à plusieurs, ça fait du bruit. Le bruit, c’est ce qui ramène à l’univers causal indiciel ordinaire (toc toc, on a frappé ?), c’est ce qui rompt la continuité esthétique. Brumachon n’est certes pas le premier à convertir le bruit du danseur en son émis par la danse, mais loin d’être des sons modélisés par quelque musique audible ou imaginée, les percussions des corps qui se jettent violemment sur les tables et qui s’y retournent comme des carpes (comme des crêpes) dans des « plats » retentissants qui épouvanteraient tout plongeur, les couinements des pieds sur le sol, les essoufflements, les hoquets, les haut-le-cœur sont transfigurés sans basculer ailleurs qu’en eux-mêmes : ils ont valeur constitutive. La danse devient le pôle sonore vers lequel tend la musique. Dommage que le choix de musiques trop fortes (je veux dire qu’on écoute trop) fasse parfois revenir mon oreille au confort habituel de la tyrannie musicale sur la danse.

Du reste, tout dans cette oeuvre est happé par la danse, tout, jusqu’à l’air qu’ils déplacent et que je reçois en pleine figure comme celui d’un très puissant véhicule – et pourtant, ceci est un corps humain, et non un camion – jusqu’à l’odeur qu’ils répandent, jusqu’à la goutte de sueur qu’ils ébrouent, jusqu’au halètement qui soulève les abdomens éperdus où cogne un diaphragme presque visible, jusqu’au grain de la peau si familier et pourtant si lointain, jusqu’à l’effleurement ou le coup qui m’atteignent d’autant plus qu’ils sont évités.

Ce que je vois tout près de moi, là sur la table des opérations qui me fait face à quelques centimètres, je peux le voir aussi là-bas, à l’autre angle de l’immense carré : je sais exactement ce que vit l’autre spectateur. Je vois la chose en même temps de près et de loin, je la vois aussi d’en bas et d’en haut, dans un espace qui n’a pas besoin de miroirs ni d’artifices pour être coprésent dans toutes ses dimensions. Toutes ces variations s’effectuent sans autre machine que la simple disposition naturelle des corps des uns et des autres : ni zoom, ni travelling, ni incrustation vidéo. Rien qui n’eût pu être mobilisé, aussi puissamment, aussi minutieusement, par un chorégraphe de la plus haute antiquité. C’est comme la loi de la chute des corps avant Galilée : c’était la même… sauf qu’on ne le savait pas. C’est le même corps, depuis toujours, ici et ailleurs (alors autant que ce soit ici : unité de lieu qui vaut pour tous les lieux), maintenant et autrefois (alors, autant que ce soit maintenant : unité de temps qui vaut pour tous les temps), sauf que j’ignorais cette puissance et cette faiblesse, cette brutalité et cette douceur, cette exultation et cette intimité, cette expansion et ce resserrement. Je ne les connaissais que dans une rassurante séparation : je les vois, je les éprouve ici et maintenant, dans la conversion immédiate qui les retourne et qui les constitue, comme l’avers et l’envers, comme le recto et le verso. Ils sont le même sans jamais pouvoir se rejoindre. Je n’oublierai jamais cette séquence poignante où les danseurs, suspendus sous la table avec des mouvements aquatiques, se noient, s’enfoncent, sont presque repêchés par les danseuses au-dessus d’eux, jusqu’au moment où les deux corps, collés l’un au-dessous l’autre au-dessus, croient se toucher. Mais la membrane de bois, organe de leur jonction, en est aussi l’obstacle.

Ce qui me frappe d’étonnement et de stupeur, c’est précisément cette friction qui n’est ni juxtaposition ni passage ou autre dialectisation qui la ferait rentrer dans l’ordre. Friction intraitable du près et du loin, de la caresse et de la blessure, de l’accéléré et du ralenti, du dissipatif et du concentré, du précipité et du suspendu, du nu et du vêtu, du hors d’haleine et de l’apnée, du saccadé et du lié, du bougé et de l’immobile, du plus menu (on peut danser en comptant ses orteils, en bougeant une paupière) et du plus ample, de l’horizontal et du vertical, de l’élan et de l’arrêté, du porté et du lâché, de l’aimantation et de la répulsion, du fracassement et du moelleux, de la tension et du repos, de la crampe et de l’apaisement, du pétri et de l’effleuré, du rituel et du sauvage. Friction qui dit aussi bien l’identité que l’altérité des termes mis en contact dans une effarante conversion. Une telle couture, monstrueuse et admirable, a jadis été nommée, elle s’appelle le sublime. On en sort exténué et ravi, dans le plus grand accablement et la plus grande exaltation. Rien à voir, décidément, avec un repas entre copains où l’on se retrouve pour ne pas se transformer. Dommage que « Le Banquet », comme titre, ce soit déjà pris…

©
Catherine Kintzler
-------------

Le Festin, création 2004. 

Coproduction : Centre chorégraphique national de Nantes, Maison de la Culture de Loire Atlantique, Grand Théâtre de Lorient. Avec le soutien du Centre national de la danse et de la Direction des musées de France.

Chorégraphie : Claude Brumachon. Assistant : Benjamin Lamarche
Interprètes : Grégory Alliot, Ioulina Angot-Plotnikova, Marc Barret, Damanio Bigi, Vincent Blanc, Claude Brumachon, Joan Crespo-March, Roxana Del Castillo, Alain El Sakhawi, Lise Fassier, Elisabetta Garreri, Julien Grosvalet, Benjamin Lamarche, Africa Manso Asensio, Jun Hee Park, Claire Richard, Lenka Vagnerova.
Lumières : Olivier Tessier
Bande son : Anthony Baizé

Décor : Jean-Jacques Brumachon, Atelier de la MCLA (François Corbal, Magid El Hassouni, Eric Terrien).
Régie technique : Laurent Fallot, Erwann Guillemot, Fabrice Peduzzi, Manfred Schäfer
Régie générale : Jean-Jacques Brumachon.

 Voir un article sur Icare, blog "Tadorne"

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Le théâtre classique et son opéra 

par Catherine Kintzler  (en ligne  1er janvier 2006)            version imprimable PDF 

 
Argument et plan de la leçon du 31 janvier 2006, Paris Cité de la musique  

 

L’opéra apparaît avant tout comme un théâtre accusé et désavoué. Cette accusation, qui est aussi une révélation ou une mise à nu, prend une forme exemplaire dans la France classique, et particulièrement à la lumière des relations entre les deux scènes tragiques, dramatique et lyrique. Probablement parce que la France de cette époque, ayant produit un très grand théâtre, n’a jamais pu se convertir à un opéra livré « clés en mains ». Elle ne s’est pas « mise à l’opéra », elle ne l’a pas adopté : elle n’a consenti à la scène lyrique qu’en produisant son opéra.

Car l’opéra du théâtre classique – l’opéra français merveilleux – c’est bien ce théâtre mis en pièces puis remonté dans une construction tellement impeccable qu’on en est soit effrayé et furieux, soit méchamment amusé. Mais ces deux formes d’aversion reposent sur une même question : et si le théâtre n’était que cela, que cette machine sans faille mais aussi sans profondeur ?

Les rapports entre les deux scènes tragiques de la France classique offrent peut-être le modèle le plus épuré des rapports entre théâtre et opéra. Ils ne se réduisent pas à une simple altérité, ce qui supposerait une pure juxtaposition. Ce qui les oppose en effet ne relève pas d’une extériorité. L’extériorité n’est pas entre les deux, mais elle est perversement introduite au sein même du théâtre par l’opéra. Cette introduction s’effectue au nom et en vertu même du théâtre, en application zélée de ses lois propres : l’opéra rend le théâtre étranger à lui-même en son propre sein. L’opéra exaspère le théâtre : il le met hors de lui.

La conférence illustrée d’exemples musicaux.

Catherine Kintzler, - Théâtre et opéra à l’âge classique. Une familière étrangeté, Paris : Fayard, 2004.
- Poétique de l’opéra français de Corneille à Rousseau, Paris : Minerve, 1991 (actuellement en réimpression, sortie prévue en mars 2006).


Plan du cours


Introduction. Pourquoi haïr l'opéra ?

I - Généalogie et morphologie

I a - Le théâtre, obstacle et moyen
- Singularité de l'opéra français
- Le coup d'éclat de la tragédie lyrique

I b - Une relation structurale en homologie
- Les deux tragédies
- Une esthétique de l'encombrement

II - Nature et place de la violence: ontologisation et cosmologisation

II a - L'ontologie de la violence et le dispositif dramatique
- Enigme poétique technique et énigme morale
- Un théâtre poétiquement correct

II b - La cosmologisation et le vraisemblable
- La violence et le comique : la naturalisation
- Le monde merveilleux et sa vraisemblance
- Une nature élargie par un théâtre déplacé

Conclusion : l'opéra invente le vraisemblable, le théâtre ose l'invraisemblable

Voir sur ce blog l'article d'Anne Boissière sur le livre de CK Théâtre et opéra à l'âge classique, une familière étrangeté (Fayard, 2004) et l'article de Pierre Macherey.

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Par Catherine Kintzler
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Communauté : Le spectacle vivant
Une heure nue couchée
au cadran de la montre

Sur la pièce chorégraphique Balk 00 : 49
de Cindy Van Acker (compagnie Greffe)
présentée au Festival Latitudes contemporaines à Lille

par Catherine Kintzler (en ligne 11 déc. 2005)

Un corps dépolarisé, rendu à son état  zéro par une déprogrammation programmée et une nudité fondamentale. Un temps qui dure sans jamais ennuyer, hanté par la station debout jamais atteinte.

C’est un corps de femme nu. Non je ne viens pas de faire une faute d’accord : il s’agit bien d’un corps nu, et non d’une femme nue. Couleur chair, partout : la nudité dans son antique fonction, qui est de délivrer la tête de la charge humaine et de faire basculer celle-ci sur tout le corps1, sur la peau. Délivrance du visage et de la tête – effacés, rendus quelconques - mais aussi, faut-il ajouter aujourd’hui, délivrance de l’obsession du sexe si souvent exposé, pathétiquement à la fois offert et raturé par tant de pièces contemporaines… C’est vrai qu’on commence à en avoir marre. Une petite culotte couleur chair : ce n’est pas nouveau, mais aujourd’hui, il fallait l’oser ! Il fallait cette petite pièce de peau rapportée exprès pour nous faire comprendre la nudité. En débarrassant le corps de ses polarités expressives et / ou pileuses, Cindy Van Acker lui rend son homogénéité et reporte l’attention sur sa totalité, sur tout ce qui va arriver à ce corps, dans ce corps et par lui. Un corps dépolarisé.

C’est pour ça aussi qu’il est couché. On en a vu d’autres des pièces où les danseurs sont par terre, tout le temps aplatis au sol. Même que c’est un topo de la danse contemporaine, même qu’on commence aussi à en avoir marre. Et ici, l’audace, encore une fois, ne consiste pas à faire autrement, elle consiste à rafraîchir la position couchée, à la montrer comme un moment neutre, le moment du toutes parts corporel : ce n’est pas une position, c’est un état zéro, totalement dépolarisé, où peuvent (peut-être) s’inscrire tous les possibles.

 

Car il finit par arriver quelque chose à ce corps nu, couché sur le dos. On n’en est pas très sûr, mais non, mais si, ça a bougé ? Pas un mouvement pourtant, mais ça bouge. Je m’en rends compte en prenant un repère, là, sur le sol, il y a eu déplacement, quelques centimètres. Il faut le dire à l’impersonnel : ça bouge, ça se déplace comme on dit « il pleut ». D’infimes translations, des tressaillements musculaires – bien sûr on a lu la notice de présentation : ce sont ces fameuses électrodes d’électrostimulation, comme celles que me met le kiné pour soigner mes rhumatismes. J’allais écrire mieux : électrosimulation, un involontaire simulé. Du mouvement, celui qui m’arrive, qui me tombe dessus, et non pas du geste. Un corps ramené à son moment nul, profondément et terriblement humain : aux antipodes de l’animalité, un corps déprogrammé. Il fallait oser le détour par la programmation extérieure, artificielle de ce déclenchement par électromachinchose, pour ramener, là encore, la pensée sur la vacuité, le degré zéro « le plus bas » mais aussi le plus fondateur de la liberté.

Alors ce qui arrive, c’est que ce corps bouge, se déplace et que ça dure longtemps, très longtemps. D’abord une série qui lui fait faire le tour du cadran, d’un fil collé en cercle à terre et relié par en haut à la source électrique. Le corps va finir par décoller le fil, puis se libérer de ce harnachement arachnéen et se retrouver, libre, dans l’espace du plateau lui aussi, finalement, débarrassé de ses repères, de tout ce qui pourrait faire point cardinal ou servir d’accroche, d’attache.

Et alors là on se dit, plein d’espoir : ça y est, il va se libérer, ça y est, on va passer du « ça bouge » au « je fais un geste ». Espoir cruellement encouragé : oui, l’espace est parcouru par ce corps délivré de son fil. Il est balayé, parcouru mais non pas balisé. Encouragé parfois, d’un redressement ; elle se met sur son séant… S’asseoir, c’est fou comme il faut réfléchir pour en arriver là. D’ailleurs c’est bien le conseil que me donne le docteur : il ne faut pas vous lever comme ça, d’un seul coup, asseyez-vous doucement, tranquillement, laissez la gravité vous quitter peu à peu.

Seulement le problème c’est qu’elle ne se lève pas. Et c’est au moment où je comprends qu’elle ne se lèvera jamais, que je découvre rétroactivement l’injonction muette que toute la pièce a sans cesse suscitée et sans cesse démentie : « debout ! ». C’est à ce moment que je comprends pourquoi le temps m’a duré, soixante dix minutes où j’ai senti le temps sans jamais m’ennuyer. Et ce moment, en se projetant vers l’instant d’après, inclut dans la chorégraphie celui où, sous les applaudissements, la danseuse revient, marchant, debout, montrant un corps - c’est pourtant le même, on le reconnaît à peine - repolarisé.

(Voir le commentaire substantiel de Philippe Guisgand)

1 – Thèse développée par Alain dans son Système des beaux-arts au sujet de la statuaire antique. Voir aussi sur ce blog l’article « Poséidon en marche ».

 

 

© Catherine Kintzler - date de mise en ligne : 11 déc. 05


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Par CK
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Annonce spéciale

Le 25 février à Beauvais (20h30, Théâtre du Beauvaisis) sera créée la dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.


Avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.

Eric Perré : Jean-Jacques Rousseau, Eric Péron : Jean d'Alembert.

Chorégraphie : Isabelle Dufau

Mise en scène et dramaturgie d'Eric Perré.


Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.

Cinq représentations auront lieu  : Beauvais 25 février, Méru 12 mai, Pont Saint- Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.

 

Télécharger l'affiche du 25 février en JPEG, en PDF.

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