Mais que fait donc Jean-Claude Malgoire à Tourcoing ?
Gluck, Orfeo ed Euridice, Atelier lyrique de Tourcoing (7 mai 07)
par Catherine Kintzler
En ligne le 21 mai 07

La question est vulgaire. La réponse ne l'est pas. Presque au bout d'une ligne de métro qui semble interminable se trouve un îlot hyperactif bourdonnant de culture où on se réforme les oreilles autant que l'esprit : c'est à Tourcoing, depuis 25 ans, et ça continue.

Durant les quinze années de mon séjour à Lille, je suis allée, je l'avoue, trop peu souvent à l'Atelier lyrique de Tourcoing, bien que je n'y aie vu que des spectacles de grande qualité (entre autres La Serva Padrona de Pergolèse, Pygmalion de Rameau, Hercule de Haendel, Le Viol de Lucrèce de Britten) et bien que Jean-Claude Malgoire, qui dirige cette institution depuis 25 ans, m'ait fait l'honneur d'une collaboration réciproque (1) et de son amitié.

Trop peu, sans doute. Il faut dire que, du centre de Lille et sans véhicule, ce ne sont pas moins de 20 stations de métro qu'il faut patiemment parcourir. Une longue traversée qui débouche sur une place nette, éventée, rutilante avec son ciel bleu lavé par la dernière averse, à la fois écrasée et exaltée par l'église Saint Christophe plantée au beau milieu. A 19h30 un lundi soir, c'est déjà vide ; les derniers passants se hâtent, prêts à dégainer le parapluie. Personne ne sait où se trouve le Théâtre municipal, et je me perds une fois de plus.

Prendre un verrre ? Inutile d'y penser. Attirée par un pimpant quartier commerçant piétonnier où tout est bien entendu fermé, j'en suis réduite à espérer une indication - pour les autos bien sûr - au prochain carrefour. Et c'est là qu'une oasis me tend sa lumière : un kebab odorant où de vrais citadins sont attardés ! Eux savent où est le Théâtre municipal, celui où on donne des opéras.
Je longe la rue Leverrier, luttant contre une averse cinglante. Au bout, l'Atelier lyrique, on ne peut pas se tromper : ça brille, ça bourdonne, ça s'embouteille d'autocars étincelants. Secouant mon K-way trempé, j'ai du mal à pénétrer la foule - étudiants et élèves agglutinés autour du professeur qui distribue les billets, ces essaims sont en effervescence, il règne une atmosphère de collège juste avant la distribution des prix.

La salle est archipleine, quelques "vieux" épars dans la ruche qui vibre. On donne l'Orfeo de Gluck. En plus, Malgoire et ses collaborateurs n'ont fait aucune concession : bien entendu ils ont choisi la version italienne (Vienne) de 1762, la moins glamour, la moins évidente, avec le rôle d'Orphée en contre-ténor, celle que Julie de Lespinasse n'aurait pas préférée (ni la version, ni la voix), alors que dire de ces adolescents... Franchement, il cherche la difficulté, il aime le risque, Malgoire, non ?

Les premières mesures de l'ouverture retentissent. Stupéfaction, surprise, ravissement, tout cela à la fois.
Doucement mais fermement bousculés hors de l'écoute encapsulée dispensée par le walkman, il est évident que nombre de ces jeunes auditeurs découvrent pour la première fois la propagation naturelle du son frotté et vibré, ici et maintenant, sous leur yeux, dans l'air de la salle, celui qu'ils respirent, et aussi celui qui porte tous les autres sons possibles et donc tous les bruits  perturbateurs.
Ils découvrent l'audition musicale comme milieu et agent sensible, celle qui n'a pas lieu dans l"ailleurs" absolu d'un studio clos, d'un écouteur isolant, d'une scène rock qui abolit toute autre sonorité, celle qui au contraire découpe un "ailleurs" paradoxal et toujours menacé sur le fond du monde sonore
commun. Ils découvrent pour l'oreille ce que Merleau-Ponty appelle le "sentant-sensible", ce que Hegel dit de l'art, qu'il est un sensible élevé à l'apparence - un sensible porté à son moment réflexif. Ils entendent pour la première fois ce son inouï et pourtant émis dans la condition ordinaire du sonore, aigre et doux à la fois, moelleux et sec, fortissimo et pianissimo sans potentiomètre..., à la merci d'un éternuement, d'un grincement de fauteuil, d'un claquage de porte, d'une erreur, d'un couac tellement imminent  - les cuivres sont placés sur la scène, exhibant leurs muscles et leur fragilité. Les voilà frappés par une révélation d'autant plus puissante que, irrécusable, elle ne mobilise aucune croyance, aucun arrière-monde.

"Taisez-vous mesdemoiselles" chuchote un auditeur dans un souffle qu'il veut à la fois puissant et discret, mais sûrement agacé. Elles bavardent bien sûr, se protégeant encore contre ce qu'elles n'entendent que trop bien, mais qu'elles commentent déjà, sur le seuil de ce qu'il faut bien appeler un état amoureux (ça tombe bien, c'est justement le sujet de l'opéra..). Cet ultime refuge va s'écrouler, fondre devant la souveraineté des voix : celles du choeur, faisant bientôt place à celles des solistes, Philippe Jarrousky, Olga Pitarch, Ingrid Perruche -  solistes d'autant plus étranges qu'ils sont si jeunes : mais oui, ça se fait toujours, et ça se fait bien, de chanter ailleurs que dans un micro, ne comptant que sur son propre souffle.

Ils sont choqués. Il est vrai que c'est choquant, c'est vrai que l'opéra a quelque chose d'excessif, d'impudique, exhibant cet organe vocal, l'exposant tout nu dans une majesté menacée, un sublime au bord du ridicule. Il est vrai que ces voix inouïes frôlent constamment ce qu'on ne peut pas, ce qu'on ne veut pas entendre ou ce qu'on n'entendrait que trop si elles n'osaient pas à la fois le dire et le masquer (2). Et la chorégraphie, loin de faire obstacle à ce dénuement comme il arrive parfois, vient au contraire le redoubler.

La déferlante de trouble m'atteint.
Pourtant venue voir un opéra que hélas je sais par coeur, anticipant sur un disque déjà entendu, prévenue au sujet de cette musique de Gluck que j'ai toujours trouvée un peu bêtasse, c'est cette fois moi qui, témoin d'une deuxième naissance auditive, si visible, effectue ma "réforme", celle que tout auditeur d'opéra souhaite et redoute à la fois (c'est quand même très fatigant). J'entends Gluck pour la première fois, je redécouvre à travers le très sobre et presque indigent dispositif où les metteurs en scène ont placé ces deux malheureux époux au prises l'un avec l'autre, que Eurydice, pas si bête, traîne tout simplement les pieds avant de sortir des Champs Elysées, sachant bien que là-haut, ce sont les affres de l'amour qui vont lui tomber dessus, et que ça ne va pas être marrant avec un mec aussi pressé qu'Orphée... et lui bien sûr il ne sait pas s'y prendre. Je le savais, mais je le découvre.

J'accomplis la réforme en même temps que mes jeunes voisins sortent de leur chrysalide auditive pour une renaissance. Moi aussi je sors d'une écoute narcotique à laquelle je me disposais paresseusement, une écoute narcotique sans doute plus "chic" mais tout aussi aliénante. J'accomplis la réforme autant par la vertu de ce que j'entends, si bien et si simplement chanté, que par celle d'une salle qui est en train de devenir un vrai public sous mes yeux, suspendant son souffle, souhaitant et craignant le moment où "ce sera fini".
D'ailleurs, ce moment venu, ils n'attendent pas que la dernière note s'abîme dans le silence pour applaudir. Sans doute n'ont-ils pas les usages : mais qui leur demande d'être des mélomanes, alors qu'ils sont à présent véritablement des auditeurs d'opéra ? En anticipant la fin d'une fraction de seconde, ne témoignent-ils pas de la fraîcheur d'une écoute dramatique ?
L'opéra s'achève dans un trépignement général, des hurlements de plaisir. Rien de religieux, rien de sacré : car c'est ici, maintenant, dans ce monde, dans ce bruit qui rend la musique à la fois nécessaire et impossible, par leurs propres oreilles, que s'est accompli non pas un miracle mais une opération qui tient au corps comme une nourriture et qui, comme une nourriture, se digère et s'évapore (car il faudra recommencer à chaque fois - je disais bien que c'est fatigant).

Après cela, qu'on ne demande plus ce que Jean-Claude Malgoire fait à Tourcoing, avec ses collaborateurs, la Grande Ecurie et la Chambre du roy, l'Ensemble vocal de l'Atelier lyrique : très quotidiennement, très ordinairement, dans une ambiance de fête scolaire, il y institue les oreilles en organes critiques et les sort de leurs narcotiques ambiants, ce qui est une manière de mettre les esprits debout.
C'est bien le même Jean-Claude Malgoire qui, lors d'un colloque que j'avais organisé naguère à Paris, avait déclaré : "Si vous êtes mélomane, n'écoutez pas Lulli ni Rameau !" Libérée par la baguette d'Emmanuel Olivier qui dirigeait ce soir-là, j'élargis la maxime : l'opéra (même mis en musique par Gluck-que-je-croyais-sirupeux) n'a jamais été fait pour bercer les oreilles, mais pour les déboucher.


(1) Entre autres en publiant à deux mains un choix de textes de Rameau (Musique raisonnée, Paris : Stock, 1980) et en m'ouvrant en 1994 les colonnes du numéro 15 des Cahiers de l'Atelier lurique de Tourcoing consacré justement à Orfeo de Gluck pour un article intitulé "Orphée, un mythe moderne".
(2) Comme l'ont montré les travaux de Michel Poizat, voir notamment L'Opéra ou le cri de l'ange : essai sur la jouissance de l'amateur d'opéra, Paris : Métailié, 2001 (2e éd.).

Catherine Kintzler, 2007

Christoph Willibald Gluck, Orfeo ed Euridice (1762), poème de Calzabigi.
Direction musicale : Jean-Claude Malgoire (2 et 4 mai) et Emmanuel Olivier (6 et 7 mai)
Mise en scène et chorégraphie : Roser Monttlo Guberna et Brigitte Seth
Orphée : Philippe Jaroussky
Eurydice : Ingrid Perruche
L'Amour : Olga Pitarch
Danseurs : Corinne Barbara, Eric Grondin, Philippe Lafeuille, Anne Laurent, Fabrizio Pazzaglia, Isabelle Teruel.
Ensemble vocal de l'Atelier lyrique de Tourcoing
La Grande Ecurie et la Chambre du Roy.

Accueil                     Sommaire
Publié dans : Musique, opéra, danse - Par Catherine Kintzler
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

Communauté : Le spectacle vivant
Sonia Gomez My madre y yo,
un drôle de numéro
par Catherine Kintzler
Spectacle vu au Centre national de la danse, 14 mai 2007
En ligne le 17 mai 07

Désopilant et féroce, parlé et dansé, le numéro (car c’est plus un numéro qu’une pièce chorégraphique) de Sonia Gomez vise au coeur, ou plutôt au ventre, pas celui de la concupiscence, non un ventre encore plus profond, plus fascinant et plus répugnant, plus collant : l'attache du cordon ombilical qu'on n'en finit pas de couper.


Elles sont deux sur la scène, la mère et la fille. Le pire c'est que ce sont vraiment la mère et la fille. Comment a-t-elle pu, comment a-t-elle osé nous amener cette dame qui joue à « faire vieille dame » en accentuant le blocage de ses gestes, et qui danse comme si elle était vraiment dans son salon, dans sa cuisine ?
Elle l'a fait et c'est ce qui qui fonde la force de ce spectacle mais qui en accuse aussi la limite. Cela fonctionne parce que c'est noué au plus profond de la relation particulière qui unit et déchire cette mère et cette fille, et que cette relation est paradigmatique de tout rapport entre mère et fille, à la fois mimétique et totalement en désaveu, à la fois de demande et de répulsion, de douceur et d'une violence qu'aucun fils n'oserait porter ainsi à la scène. Mais la limite est là aussi, précisément en ce point où la plus extrême particularité se transmue en universalité : le spectacle serait-il transposable à d'autres interprètes ? Non. C'est pourquoi je propose d'appeler ce spectacle non pas une pièce chorégraphique, ni même un morceau de théâtre dansé (car les scènes parlées y sont constitutives), mais un numéro.

Un numéro, comme au cirque. Qu'on ne voie ici aucune péjoration. J'appelle "numéro", sur le modèle du numéro de cirque, un spectacle ancré dans la particularité d'une union geste-interprète, ce geste-ci et cet interprète-là, non échangeables. La pièce chorégraphique, en revanche, même si elle est parfois liée à la particularité d'un geste ou d'une série de gestes, ne l'est pas par essence  - la "chorégraphie" étant par définition une écriture, il y a nécessairement un écart entre son existence idéale et sa réalisation scénique, laquelle peut s'offrir comme réalisation d’un concept. Quant au théâtre - je parle bien sûr du théâtre moderne depuis le XVIe siècle, il repose constitutivement sur l'écart toujours béant entre le texte et son effectuation. My madre y yo ne répond à aucun de ces critères : il faudrait, pour en modifier les interprètes, le texte ou les gestes, n'en reprendre que le thème général, et faire un remake complet qui déboucherait sur une autre oeuvre.
Et c'est justement cette particularité oxymorique qui fascine : elles sont émouvantes et férocement drôles parce qu'elles sont irréductiblement elles-mêmes et que cette irréductibilité a quelque chose d'impérieux qui nous renvoie notre propre filiation comme un boomerang.

Elles apparaissent d'abord en maillot de bain, dates de naissance imprimées au pochoir directement sur la peau dans le décolleté du dos. Maillot une pièce imprimée pour la mère exhibant majestueusement une chair blonde digne de Rubens qui déborde juste ce qu'il faut et en la voyant on n'a vraiment pas peur de vieillir. Maillot deux pièces minimal pour la fille fluette aux longs muscles de brune, bien assouplis - au fait, elle est chorégraphe et danseuse professionnelle ça se voit! Et ce qui devrait, au regard des critères glamour anorexiques actuellement en vigueur, la favoriser, accuse au contraire une inégalité criante : on n'a d'yeux que pour la vieille, tellement plus gracieuse, plus imposante, plus souveraine, l'autre a beau faire, se contorsionner et montrer tout son savoir-faire, elle ne fait pas encore le poids.

Oui on n'a d'yeux, d'abord, que pour la "vieille" et on se demande pendant toute la durée du numéro comment la jeune va pouvoir se libérer de cette aile qui, la protégeant, lui fait tant d’ombre. Car il est clair qu’elle veut cette liberté, comme il est tout aussi clair qu’elle ne la désire pas et que c’est compliqué, douloureux. Voilà ce que dit son corps, tantôt incrusté dans une vidéo de sommeil où elle passe en revue, nourrisson pubère, toutes les positions foetales, tantôt lancé dans d’éblouissantes démonstrations virtuoses, tantôt projeté en invitations à danser qui sont autant de coups qu’elle n’ose pas achever (mais vas-y donc !) et c’est elle qui reçoit en fait la fessée par une guitare que l’autre manie aussi facilement qu’un fort des halles soulève un cageot.

On passe par toutes les frivolités, les robes flon-flon couleur pastel à faire pâlir Elizabeth II et les jeans déjantés, la musique kitsch des salles de bal, Tina Turner et Kraftwerk, toutes les confidences, toutes les histoires dérisoires, drôles ou sordides ou tout cela à la fois, cuisine, bricolage, couture, chansons, jugements sommaires sur « les hommes » - les mâles, cette espèce si fragile, si facile à écorcher, qu’on doit tout lui pardonner.
On a même droit à l’égorgement d’un poulet (rassurez-vous, seulement en vidéo: « c’est plus propre » dit-elle – je sais assez d’espagnol pour avoir saisi cette superbe baffe assenée au public progressiste écolo bien pensant…), geste culinaire qui a quelque chose de sacrificiel. Ceux qui n’ont jamais assisté à une mise à mort pendant une corrida, ou qui n’ont jamais constaté l’étrange tendresse du chasseur envers « son » gibier s’offusqueront, et c’est fait exprès. Ainsi mon propre dégoût chichiteux me saute à la figure et me tend un miroir où je ne me reconnais que trop en sainte nitouche, la timorée qui parce qu’elle n’ose jamais rien se venge douceureusement sur tout ce qui pourrait être fort, beau, grand, généreux, saignant.
 
Et, après diverses secousses empreintes du même style drôle et violent, je sors de la salle dans un terrible et inconfortable état d’esprit, avec une nausée roborative : loin de commémorer une relation aseptisée, loin de me rappeler mon enfance, le numéro de Sonia Gomez m’y rappelle, me rappelle à ce rapport impossible et complexe fait d’exaltation et de culpabilité, qu’on n’arrive jamais à liquider sans frais.


Catherine Kintzler, 2007

Sonia Gomez/M.O.M./El Vivero
Mi madre y yo (2004)
Création et interprétation : Rosa Vicente Gargallo et Sonia Gomez Vicente
Musique : Beach Boys, Tina Turner, Jeanette, Nag Nag Nag, Kraftwerk, Plastikmen, Mysterymen
Texte : Sonia Gomez
Vidéo : Txalo Tolosa et Paula Vasquez

Voir le site du Centre national de la danse

Accueil                     Sommaire
Publié dans : Musique, opéra, danse - Par Catherine Kintzler
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

Communauté : musique classique
Rameau et le pouvoir de l'harmonie
Un précieux livre de Raphaëlle Legrand (1)
par Catherine Kintzler
En ligne le 12 avril 2007

Si l'on se contente de lire la 4e de couverture (2) de Rameau et le pouvoir de l'harmonie (Paris : Cité de la musique, 2007), on risquerait de le réduire à sa destination ouvertement didactique - qui n'est du reste pas la moindre de ses vertus. Même si elle dit des choses vraies, cette 4e, par son excessive modestie, trahit la main de l'auteur, le lecteur le plus mal placé ! En lectrice avertie - et bien que j'aie commis naguère un livre sur Rameau (3) -  je souhaite m'octroyer plus d'un paragraphe pour lui rendre ici justice.

En réalité, Raphaëlle Legrand a écrit un très beau petit livre, un objet intellectuel raffiné bien à la mesure de son sujet, un manuel au sens le plus élevé du terme : il fait tenir tout un pan d'intellectualité, d'histoire de la musique, d'histoire de la pensée, dans la main.

On sait que d'Alembert avait pris soin en 1752 de réexposer et de "rewriter" dans ses Eléments de musique les "principes de M. Rameau" - Eléments qu'il réédita en 1762 avec un Discours préliminaire qui reste à mon sens l'un des meilleurs textes d'épistémologie moderne - mais le problème est que, même sous la plume limpide de l'encyclopédiste, le lexique musical technique de l'époque nous fait parfois obstacle. Raphaëlle Legrand s'inscrit dans cette lignée prestigieuse de la réexposition raisonnée, mais le coup de chance, c'est qu'elle est notre contemporaine et qu'elle parle donc comme nous!

Cela fait qu'on trouve dans son livre exactement ce qu'on cherche (et qu'on ne trouve pas ailleurs) : l'explication lumineuse des principes de l'harmonie ramiste, avec en prime la mise à plat de toutes les formules et de tous les chiffrages, tout simplement (!) reclassifés en tableau, de sorte qu'un élève moyennement doué et moyennement savant en solfège élémentaire y retrouve ses intervalles et son vocabulaire.
Avec quel soulagement on considère, par exemple (et entre autres) le tableau des pages 50-51, où l'on voit que la "seconde superflüe" est tout simplement notre seconde augmentée et que la "fausse quinte" n'est autre que notre quinte diminuée.
Le tout parfaitement illustré d'exemples à deux vitesses. Les uns, fabriqués par l'auteur, véritables fictions scolaires où se révèle le professeur expérimenté, sont ramenés à la tonalité "zéro" de do majeur : on comprend tout ! Les autres, issus des ouvrages de Rameau lui-même, montrent "en grandeur réelle" la présence vivante des concepts  retravaillés par l'artiste. Je passe sur la mine d'informations : textes, citations parfaitement choisies, bibliographies...
Qu'on me permette juste un regret : l'existence et l'usage du silence comme valeur à la fois musicale et extra-musicale, comme ce qui entre dans la musique et ce qui la dément, aurait pu faire, dans cet ensemble, l'objet d'un petit paragraphe bien dans le ton à la fois décalé et lumineux du livre....

Mais le plus grand raffinement est dans l'audace de l'ouvrage, elle aussi parfaitement en analogie avec le sujet : au lieu de gommer les aspérités, les difficultés qui hérissent le parcours (et le poil) de ceux qui s'aventurent sur les traces de ce très rugueux personnage que fut Rameau, R. Legrand les rehausse et d'un obstacle fait un moyen.
Ainsi tout le livre est secrètement appuyé sur de superbes apories et des écarts qui, loin d'empêcher la compréhension, la servent et la nourrissent. Aporie entre deux activités créatrices, théorie et composition, science et art, grand écart entre la fin d'une esthétique qui lance avec Rameau son plus beau bouquet final et l'inauguration très féconde d'un nouveau cycle théorique.
On comprend à cette lumière contrastée pourquoi Rameau est lui-même, et même à ses propres yeux, un phénomène grinçant autant qu'enchanteur, un musicien qui produit des cercles d'amoureux initiés mais qui ne peut pas séduire les foules en quête d'émollients sirupeux... On comprend que son intelligibilité ne soit jamais tranquille. On comprend que se plonger dans son oeuvre musicale, aussi bien que dans son oeuvre théorique, n'est pas de tout repos. La musique, pas plus que la pensée, n'a rien à voir ici avec une drogue assoupissante et réconciliatrice. Le jour où on passera du Rameau en muzak dans les supermarchés n'est pas pour demain : il n'est pas de ceux qui consolent, mais de ceux qui agacent et stimulent. On respire !

J'y retrouve "mon" Rameau, hautain, insolent, herculéen, admirablement obstiné, méditatif, suractif et magnifiquement dissonant, magnifiquement silencieux, celui qui vous râpe les oreilles tout en vous enchantant, celui qui lut Descartes pour y apprendre à lire comme les bienheureux dont parle Alain, celui qui tint tête dans sa folie spéculative aux plus grands esprits de son siècle, celui qui écrivait une musique que parfois il était le seul à entendre.... Bref un de ces très grands musiciens pour qui la musique n'a pas pour fonction d'adoucir les moeurs.


Catherine Kintzler, 2007

1 - Paris : Cité de la musique, 2007
2 - "Célèbre pour son oeuvre musicale aussi complexe que sensible, Rameau en "artiste philosophe" du Siècle des Lumières, révolutionne la théorie de son art en imposant une nouvelle conception de l'harmonie. Il place la science des accords au centre de l'acte créateur, la fonde sur les principes naturels pou mieux en justifier la puissance et développe une véritable esthétique de la dissonance, propre à exprimer l'intensité des passions. A travers le dialogue entre le théoricien et le compositeur, c'est l'harmonie moderne que l'on voit prendre forme."
3 - Catherine Kintzler Jean-Philippe Rameau, splendeur et naufrage de l'esthétique du plaisir à l'âge classique, Paris : Minerve, 1988 (1re éd. Le Sycomore, 1983).

Accueil                     Sommaire
Publié dans : Musique, opéra, danse - Par Catherine Kintzler
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

Communauté : Le spectacle vivant
Présence de l’absence, une pièce à lacunes : Body Time,
conception Toméo Vergès

par Catherine Kintzler (1)
en ligne le 28 janvier 07

Une pièce fondée sur l’étrangeté du quotidien et dont l’absence, par la forte présence de phénomènes lacunaires, est à la fois l’objet et l’agent. Même si on n’a pas lu l’argument imprimé qui accompagne tout spectacle (2), on sait qu’il y est question de folie ordinaire et de l’irruption du disparu.


On se demande au début si ça va être du théâtre, du mime ou de la danse. Très accessoirisé, cet ensemble qu’on voit sur le plateau : une table de petit déjeuner oblongue assez chargée, une radio « à transistor » comme dans les années soixante, un écran de TV, des chaises. L’interprète pose du carrelage, apparemment, enfin non elle dépose des carreaux sur le sol. Un par un, obsessionnellement.
On a peur déjà de se retrouver devant la sempiternelle « installation » qui, voulant rivaliser avec l’ordinaire en le « transfigurant dans sa banalité », ne réussit qu’à casser les pieds du spectateur à force de vouloir ressembler à ce qu’il ne connaît que trop. Je me prépare à bâiller.
Mais non, dans ce morceau de scène lugubrement éclairé dont les contours sont brumeux, tout est à la fois quotidien et étrange, de cette inquiétante étrangeté qui, prenant racine dans le monde ordinaire, parvient à le faire basculer non pas dans un autre monde (ce serait rassurant si on était dans un Pays des merveilles ou des horreurs), mais à le trouer en son propre sein, à y faire son trou.

Trous, lacunes que ces mouvements qui commencent à agiter l’interprète, laquelle se métamorphose temporairement, subitement, tout aussi étrangement, en danseuse. Elle me retourne en pleine figure mon application bien élevée à détourner le regard de ces « dérangés » qui, sur le quai du métro, se livrent soudainement à une rafale de tics que je saisis clandestinement du coin de l’œil, avant de reprendre un aspect anodin dont je m’éloigne poliment en me demandant combien de temps ça va durer (ça va le reprendre…). Seulement la différence, c’est qu’ici mon regard ne sera pas épargné, rudement invité qu’il est à fixer l’abîme d’une ordinaire folie d’autant plus inquiétante que je ne sais ce que je dois redouter le plus, du moment où, « normale », l'interprète s’assoit, marche, s’immobilise, ou de celui où, hystérisée, elle entre en des convulsions qui rappellent diaboliquement le « s’asseoir », le « marcher », le « rester sans bouger »… ça irait mieux si seulement elles étaient totalement inouïes et invues, mais la danse survient comme un révélateur non pas de ce que je ne vois jamais, mais plutôt de ce que je ne tiens pas tellement à voir. Comme un phénomène lacunaire dont l’interprète est saisie, qu’elle cherche à expulser. Et quand elle revient à elle (mouvement ordinaire, la marche) c’est pire… La lacune fait son nid dans le quotidien et comme je ne dispose pas de la lâche liberté de m’en détourner, elle m’explose en pleine tronche – qui a dit qu’il fallait sortir le spectateur de son siège pour le promener ? Pour lui offrir le confortable abri de la bougeotte ?

Lacunaire aussi, la présence de deux hommes, furtive : des apparitions extraites de l’ombre par un éclairage constitutif de la pièce. Or, de même que l’ordinaire fait le nid de la folie, cette présence est une absence : non qu’elle renvoie, comme la lettre ou la photographie d’un défunt, à une absence - mais l’absence l’habite, s’y installe, la creuse ; elle a la forme de la présence. Ce qui se confirmera par la suite. Même et surtout si la présence de l’un devient continue, elle n’en est pas moins onirique et fluctuante. Son corps est comme celui d’un pantin, mais un pantin non mécanisé, très souple : néanmoins c’est quand même un pantin car on sait que ses mouvements sont déterminés par une extériorité, comme tirés par des fils. Or, autre lacune en forme de renversement, l’opposition des mouvements prend à rebrousse-poil l’idée qu’on se fait du « mécanique » et du « vivant ». Elle, bien présente en chair et en os, saccadée, traversée de convulsions, toute en force. Lui aquatique, ondulant, tout en douceur comme s’il était dans un fluide, « il baigne dans l’huile », jamais mannequin n’aura été si onctueux. Forte présence de l’absence dans cette antithétique renversée qui donne littéralement corps à l’archétype de l’inquiétant évoqué par Freud : et si l’animé était une chose ? et si les choses avaient une âme ?
Et voici qu’ils se rejoignent, deux fois, longuement, deux pas de deux - oui il faut dire les choses comme ça - les appuis d’un corps sur l’autre, la fluidité, et un moment où debout sur le carrelage ils prennent une douche caressante. Le second duo encore plus étonnant d’harmonie, de ralenti, de souplesse, d’accord. On rêve ? L’absence céderait-elle à sa forme habituelle ? ça va se transformer en mélo du souvenir des heureuses années qui ne reviendront plus ?

Au sortir de ce qu’on pourrait prendre pour un voyage dans la mémoire, elle se retrouve seule, démontée, sur une musique très « dansante » de rock. Peut-être plus accordée avec elle-même ? Un voyage thérapeutique, cathartique, dans le temps, on va respirer maintenant. Une heureuse et féroce déception m’évite ce happy end édifiant en faisant de la fin un moment incertain. Nous ne sombrerons pas dans l’optimisme. Le rideau est tiré, mais on comprend que « ce n’est pas fini », la musique nous imposant (c’est d’ailleurs son habitude que de s’imposer, et pendant toute la pièce elle a été chargée de cette fonction indiscrète - bien fait pour elle qui prétend toujours donner son âme à la danse), nous enjoignant, avec toute la vulgarité dont elle est capable, de rester dans la continuité du spectacle. Elle vient avec un micro, devant le rideau, annonçant par tous les pores de sa peau, par toutes les contorsions de son corps, par toutes les fissures de son visage, par toutes les éructations de son souffle, que « ça y est, elle va parler, elle va dire quelque chose ». Mais non, elle ne peut pas. Rien ne sort.


© Catherine Kintzler, 2007

Body Time, pièce pour trois interprètes, conception Toméo Vergès.
Avec Sandrine Maisonneuve, Alvaro Morell, Toméo Vergès
Spectacle vu à Villeneuve d’Ascq, La Rose des Vents, le 25 janvier 06.


Le spectacle sera donné en avril 2007 à Espaces pluriels Pau / Béarn


Notes [ Haut de la page ]
1 - Je remercie les étudiants de Lille-III qui, ayant suivi ce spectacle en janvier 06, ont ensuite rédigé un "rapport de stage" dont la lecture m'a permis d'amorcer quelques-uns des thèmes de cet article. Notamment : Lucie Coquelle, Guillaume Demaret, Arthur Fourcade, Laurent Morival.

2 - Toméo Vergès s’inspire du récit de l'auteur américain Don DeLillo Body Art, qui suit le parcours d'une femme dont le corps est à la fois support et instrument de son travail. Après la disparition de son mari, elle s'isole du monde et de la réalité, se verrouille dans ses pensées, dans ses obsessions.

Accueil                     Sommaire
Publié dans : Musique, opéra, danse - Par Catherine Kintzler
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Communauté : Le spectacle vivant
Sur quelques spectacles
de José Montalvo et Dominique Hervieu

par Catherine Kintzler         (en ligne le 1er avril 2006)

Demi-journée d'étude du 30 mars 2006 à l'Université de Lille-III. Sur les chorégraphies Paradis, Babelle heureuse et sur l'opéra Les Paladins.

Sommaire :


Présentation

Lorsque José Montalvo, au début de l'année 2004, prit contact avec moi pour un travail sur la comédie lyrique de Rameau Les Paladins, je n'avais aucune idée du travail de la Cie Montalvo-Hervieu qui pourtant avait remporté un grand succès international avec notamment Paradis.
Et peut-être que cette méconnaissance était heureuse, car j'ai abordé ce chantier sans avoir en tête les préjugés ordinaires qui accompagnent les productions proches du « hip-hop » et toutes les déclarations bien pensantes qu'on peut entendre et lire à ce sujet : la dynamique des banlieues, la mixité culturelle, la « danse des gamins » et autres idées reçues qui s'acharnent à momifier un art en l'assujettissant à ses origines et en le prenant par le bas (la thèse avouée étant : « c'est merveilleux ce que vous faites » et la thèse secrète : « surtout, restez comme vous êtes, là où vous êtes »).
Non ici, la bonne - ou plutôt, selon les préjugés dont je viens de parler, la mauvaise cause, celle de Rameau, des jardins à la française et de tout ce qu'il est de bon ton de dénigrer, était clairement affichée et simplement sous sa véritable nature : la cause du plaisir, celle du raffinement, celle de l'allégresse, celle d'une tradition (à ne pas confondre avec des racines) qui allie l'artificiel et le naturel, et qui ose montrer que la nature imite l'art. Sans compter que les préjugés dont j'ai parlé ne retiennent (pour l'abaisser) qu'une infime partie de la très riche gamme déployée par ces chorégraphes, metteurs en scènes, virtuoses de l'illusion comique et de l'incrustation-projection vidéo...

Alors il faut raconter et décrire les choses, et le sujet que je me suis donné n'est autre qu'une transposition théorique et rationnelle (attention, je n'ai pas dit raisonnable), de la narration-description avec laquelle je vais l'entremêler librement, à la manière d'une incrustation vidéo...

Je suis arrivée dans les méandres du Théâtre de Chaillot plongé dans la pénombre un soir de janvier 2004, reçue par José Montalvo dans un petit bureau très calme, feutré, presque clandestin. Il avait sur sa table mon vieux livre sur Rameau (1), usé, « fait » comme on fait une chaussure, cassé, bariolé de surlignages, hérissé de signets et d'annotations.
Et nous avons parlé de la « splendeur de l'esthétique du plaisir à l'âge classique » (mais pas tellement de son naufrage...), parlé de la connivence secrète qui unit la danse dite baroque et la gestique moderne, parlé de la gestique du joueur de flipper et de la « montre » du courtisan arpentant les jardins de Versailles et de Vaux-le-Vicomte, parlé du tapage de la musique « moderne », des feux d'artifices, de la machine de Marly, des Nuits de Sceaux données par la duchesse du Maine. Nous sommes convenus que si Rameau avait une console informatique aujourd'hui sous les doigts (on sait que son instrument initial était l'orgue, mais que, claquant la porte des églises, il s'en fut au théâtre), ce ne serait pas seulement une musique enivrante, des danses à couper le souffle et « qui dureront éternellement » (2) qu'il ordonnerait, mais, se mettant comme le tyran admirable qu'il était au pupitre de la régie, il en ferait jaillir aussi des lumières, des apparitions et des disparitions, tout ce qui fait les merveilles de la scène lyrique et qui se règle depuis « le derrière du théâtre de l'opéra » (3).
De son côté, José Montalvo m'a emmenée, en passant par la statuaire classique si étrange finalement avec son bestiaire, si leste et coquine avec ses nudités montrant complaisamment et insolemment leur derrière, dans le monde surprenant des contes de La Fontaine que j'avais oublié.

Oui bien sûr, Les Paladins, c'est d'abord un conte de La Fontaine (Le Petit chien qui secoue de l'argent et des pierreries). Mais il fallait aussi se souvenir du plus loufoque, du plus grotesque, du plus significatif conte de cette esthétique très méconnue : Les Amours de Psyché et de Cupidon. J'ai eu la chance de voir rafraîchie cette esthétique que j'aime tant mais que je ne connaissais que trop. Montalvo en ce soir d'hiver me l'a rendue étrange, et ce faisant il lui a rendu sa pleine énergie.
J'avais travaillé naguère (pour le livret d'un opéra qui n'a jamais vu le jour) sur ce conte où se succèdent les dieux, irrévérencieusement malmenés, les rires, les pleurs, les lieux désolés, les « déserts affreux » , les « campagnes riantes », les métamorphoses, dans une sorte de train fantôme dont on sort essoufflé et épanoui. Et j'avais presque oublié que ce train fantôme, cet enfilage de perles, c'est exactement comme un diaporama, principe de l'album animé que suivent aussi les opéras de l'époque - lamentations, imprécations, plaintes amoureuses, poignards ensanglantés, furies qui sortent des Enfers, danses et chœurs des démons, divertissements enchantés dans des îles lointaines, agitations soldatesques, ravages météorologiques, arcs-en-ciel et tonnerres. Rameau avait probablement une série de fiches pour chaque module... Et dans Les Paladins (comme il l'avait fait auparavant dans Platée) il sort le grand jeu, le jeu double, celui où il se pastiche lui-même et où il refait, à l'endroit, à l'envers, de côté, en long en large et surtout de travers toutes les figures imposées des grands genres - tragédie lyrique et pastorale héroïque (4)
Haut de la page

Alors, une fois revigoré le programme classique, à la fois intellectualiste et sensualiste, tous les ingrédients étaient présents pour un transfert en ce début de XXIe siècle, mutatis mutandis, avec en outre tous les moyens dont nous disposons. J'y courus, et j'y redécouvris l'un des principes fondamentaux de l'esthétique classique : l'art et la nature mêlés, l'art donnant des leçons de perfection à la nature: « car tout ce qui est artificiel est, avec cela, naturel » écrit Descartes dans les Principes de la philosophie (5).
Ici c'est bien un diaporama, un enfilage de perles rares, le ciel qui s'assombrit à toute vitesse, des palais ou des grottes qui apparaissent ou qui fondent, des démons qui se trémoussent et des zéphirs qui planent. Un diaporama féérique qui malmène un peu le spectateur. Et voilà les incrustations vidéo, les étagements scéniques, les rideaux dont on ne sait pas si on est devant ou derrière, les danseurs réels et virtuels, les intérieurs qui ressemblent à des extérieurs, les extérieurs qui se meublent de marqueterie, les sculptures sur feuillage, les cieux qui s'ouvrent mais qui, contrairement à un préjugé baroque tenace, ne sont nullement inaccessibles : qu'on me donne un trampoline et « ils réussissent à escalader les cieux » comme les géants homériques (6)... Non, non, c'est bien du classique, audacieux, glorieux, sublime, extrémiste, et non ce baroque minaudant et précieux qui n'arrive jamais à rien ni nulle part, qui n’en finit pas de déplier ses plis...

La visite du jardin était remise au goût, pas seulement celui du jour, mais à son goût acidulé et surprenant, qui suppose la mobilité et la vue cavalière : le jardin n'a rien à voir avec un paysage ou un tableau, et tout à voir avec une promenade où on se remue. Faire bouger le spectateur sans le sortir de son siège, tel est un des effets de cette technique « vidéastique » qui renoue, par une voie toute nouvelle, avec la visite du jardin, la déambulation dans un espace créé.
« Pour véritablement ouvrir les yeux sur le jardin classique, il ne suffit pas de le considérer de l’extérieur, mais il faut refaire de cet espace considéré un espace visité. Il faut cesser de voir les jardins comme des “ tableaux ” -ce qui les inscrit faussement et du reste impossiblement dans des arts de simple contemplation et ce qui explique pourquoi la philosophie esthétique postkantienne soutient que ce n’est pas véritablement un art – et il faut consentir à un art des jardins pensé comme manière de faire visant et produisant une distribution, ou encore un art de l’arrangement. Ce terme est à prendre au sérieux : l’arrangement pouvant désigner conjointement (et non pas concurremment) une action sur un objet en même temps qu’une convenance avec lui (en l’occurrence la nature), mais aussi un arrangement de et avec soi-même, une manière de faire qui est aussi une manière de vivre. La valeur esthétique du jardin est donc aussi une valeur éthique. Comparable aux arts des belles manières, à la chorégraphie, à la scénographie et à la dramaturgie bien plus qu’à la peinture ou à l’architecture, cet art de produire une disposition est inséparable de l’art de montrer cette même disposition. Aussi, et contrairement à l’idée répandue, ses “ règles ” ne sont pas des préceptes extérieurs imposés aux choses de la nature : ce sont bien plutôt celles qu’un art s’impose pour faire valoir un beau corps, une sorte de promotion de la nature que l’art réalise et achève, ce qui est aussi une manière d’imiter la nature en la faisant rivaliser avec l’art. Ainsi on parvient à l’idée d’une “ troisième nature ” et le jardin peut se comprendre comme un “ éclaircissement de métaphysique à l’aide d’images feintes ” ».
Ce que je viens de dire n'est autre qu'un extrait du commentaire que j'ai fait naguère sur le beau travail de Catherine Fricheau « La géométrie de la vie (l’art du jardin en France 1580-1730) » (7)
Le parallèle entre art et nature, principe qui remonte à l'idée d'un schème de production que l'art peut inventer et insérer au sein de la nature, mais aussi à côté d'elle et (pourquoi pas ?) en ses lieux et place, se voit ici ludiquement projeté en interversions d'images feintes et de « vrais » danseurs, qui jouent les uns avec les autres en prenant des appuis par collage, un peu comme sur l'album et dans les jouets d'assemblage que nous avions étant enfants, autrement dit par géométrie et par mécanique. Ce principe veut que si tous les effets de nature sont intelligibles par figure et mouvement, alors en faisant des machines par figure et mouvement nous faisons comme aurait pu faire la nature, à condition aussi d’entendre par là que nous produisons des merveilles, et de se souvenir que la machine reçoit sa pleine signification au théâtre plus qu’à l’atelier ou dans le cercle étroit des utilités où elle est souvent cantonnée. Ces montages dansés, où se rencontrent un tigre et un chimpanzé faisant le tour d'un danseur en escaladant et en redescendant le long de sa silhouette, peuvent aussi s'entendre comme une allusion plaisante à la contact-improvisation qui n'avait pas poussé l'inventivité jusqu'à rendre ainsi adjacents bêtes, machines, plantes et hommes... 
Haut de la page

Il fallut ensuite travailler, et venir dans le studio du CCN de Créteil pour y tenir des séances fleuve où, devant un petit combiné radio-CD qui crachotait l'enregistrement de la musique par les Arts florissants, nous avons passé en revue ce livret décousu exprès, lui aussi gouverné par un immense éclat de rire qui fait voler en éclats (mais des éclats bien reconnaissables) tous les ingrédients de la scène lyrique alors en vigueur et qui en recolle les morceaux de travers. Un conte de La Fontaine traité comme un irrévérencieux remake de Phèdre (le deuxième de la carrière de Rameau, il faut le souligner – avec Hippolyte et Aricie) avec l'inévitable scène de viol manqué, avec une furie « qui crie » et les rituelles déclarations infernales – « tremble, tu mourras ! », avec une bataille qu'il faut recommencer rien que pour faire du bruit, et des statues qui s'animent. Et bien entendu un finale d'une cruauté allègre avec son travesti en fausset, où on condamne l'autre à l'amour comme à mort « tu me suivras, tu m'aimeras », où on chante « en dépit des jaloux » et où les serments, yeux bandés, des futurs époux sonnent déjà faux - réminiscence musicale de la méchante et discordante scène finale de Platée : « je n'accuse que toi, que toi, que toi! ».

Lorsque, quelques mois plus tard, je me suis installée dans le fauteuil du spectateur au parterre du Théâtre du Châtelet, j'ai encore mieux compris pourquoi ce comique est entièrement sens dessus-dessous et toujours pris "de travers", pourquoi il me faisait tourner la tête. Et j'ai vu que cette danse virtuose, à la fois souple et saccadée, pleine d'arrêts, de chiquenaudes, avait quelque rapport avec les évolutions phrasées de la chorégraphie jadis notée par Feuillet : parce que la frivolité est quelque chose d'essentiel dans la vie, on s'y consacre à faire des figures... et à faire figure.

Je suis allée voir ensuite On danfe et je me suis jetée rétroactivement sur Paradis et Babelle heureuse. A présent qu'on ne vienne plus me dire « Dominique Hervieu a mis sur la scène la dynamique du hip-hop », en rameutant, la main sur le cœur, les poncifs sur les « jeunes en mal d'identité » dont on finirait par reconnaître enfin l'originalité. Non, d'abord ils ne sont pas mal du tout, ensuite ils ont fait école et nullement tribu, parce qu'ils ne sont pas restés là où on croit qu’ils étaient ni surtout semblables à l'idée qu'on s'en fait (ou même peut-être à celle qu'on voudraient qu'ils se fassent d'eux-mêmes) !
Tout au contraire : Dominique Hervieu n'a pas pris le hip-hop et la capoeira en les saupoudrant de néo-classique pour faire un brouet branché où s'exhiberaient les apaches des barrières pour épater les « bourges » du 16e. Elle les a rendus, ces danses et ces danseurs, étrangers à eux-mêmes en les hissant, par une savante alchimie, à leur point d'exotisme, à leur point de révélation, à leur dimension de haute culture - laquelle ne se révèle et ne s'acquiert que par la rupture avec soi et par l'exil. Elle a fait ce que doit faire tout poète avec une langue pour qu'elle soit une langue, faire en sorte qu'elle ne reste pas un idiome parlé par des idiots : « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » (8).
Les preuves ? Le hip-hop : macho, encodé, formatté, uniformisant ? Il est ici transfiguré, à la fois révélé et désavoué (révélé parce que désavoué) par des filles tenant la dragée haute, infiltré par des pointes, bousculé par un goût directement issu de Pécour et de Pierre Rameau (le maître à danser). Et surtout, je l'ai découvert enfin délivré de son « rôle social » et ramené à son statut libéral de danse contemporaine, celle qui s'adresse à tous les corps, toutes les morphologies, celle où on se rend vraiment compte que "danser, c'est bouger pour rien" - j'emprunte cette définition à Frédéric Pouillaude (9), c'est bouger comme on parle en faisant des vers - de préférence pour ne rien dire de ce qui se dit ordinairement - et que c'est ça qui est intéressant. Comme le mathématicien qui se demande fort inutilement ce qu'est un nombre comme le mécanicien qui construit une machine qui ne sert à rien, rien que pour voir. Comme le peintre qui peint de la peinture, celle « qui ne ressemble à rien ». Du reste les enfants ne disent pas « peindre », mais « peinturer ». C'est comme ça qu' "On danfe"...
Encore une preuve ? La musique de Rameau « à fond » sur les haut-parleurs du Théâtre de Chaillot et du Théâtre du Nord à Lille, des danses époustouflantes avec un public de 10 à 90 ans qui trépigne, qui exulte après chaque gavotte, menuet, loure, passepied, rigaudon, tambourin, passacaille, chaconne... (j'en passe) : merci, pour Rameau, pour la danse, pour les arts du corps engagé...
Haut de la page

Quelques questions

1° Il m'est arrivé par moments, dans Les Paladins, de trouver la « tartine trop beurrée ». Ne seriez-vous pas parfois victimes de votre propre inventivité - une tendance à en faire un peu trop, à en « mettre » partout, encouragée par la nature même de la danse que vous travaillez, et, il faut bien le dire, par la prodigalité de la musique de cette comédie...? Mais je dois avouer que je suis restée peut-être trop à cheval sur un principe qui veut que la mise en scène ne soit jamais un détournement de l'oreille, jamais un divertissement par rapport à l'événement musical et littéraire qui est au coeur de l'opéra. Un exemple, à la vérité unique : la scène 9 (ou 10 selon les versions) de l'Acte II où on n'a d'yeux que pour les petits cœurs-ballons enfilés en serpentin qui traversent la scène, puis pour le jeu de l’acteur-danseur se débattant avec un cœur suspendu par des élastiques sur son bas-ventre, scène où se joue pourtant une musique admirable qui m'a été gâchée par les rires bruyants des spectateurs.

2° Cette proximité avec le moment gratuit et mécanique ne risque-t-elle pas, comme autrefois, de donner naissance à des objets techniques, à un format de production qui deviendrait un nouvel académisme « à la manière de Montalvo-Hervieu » - je décris cette fois méchamment : contorsions sur la tête avec des baskets fluo, toupies en appui sur les poignets, claques sur les fesses avec regards de défi (ça c'est pour Hervieu), et (côté Montalvo) toiles blanches fendues d'où surgissent tantôt un lion qui s'essouffle à courir nulle part tantôt une poule géante poursuivant un danseur, projections vidéo où les statues de Vaux le Vicomte s'anamorphosent en nudités de chair, trampolines où s'ébattent les personnages de quelque Embarquement pour Cythère, dédales de buis taillés qui aboutissent à la station Créteil-Préfecture... ?

3° S’agissant du rapport entre « l’esthétique Montalvo-Hervieu » et celle de l’opéra, on doit avouer, sur l’exemple des Paladins, que « ça passe » parfaitement. « Ca passe » pour des raisons fondamentales que j’ai abordées dans l’exposé, et qui tiennent à une disposition esthétique générale - qui du reste est présente aussi bien chez les classiques que chez les « baroques » : le concours à tous les sens du terme entre nature et artifice, ainsi qu’un goût prononcé pour l’exhibition, pour le paraître, pour les « manières ».
C’est parfaitement approprié aussi pour des raisons particulières : Les Paladins c’est avant tout une comédie, et cette comédie est fondée d’une part sur des procédés de pastiche (comme dans Platée presque tous les lieux communs de la tragédie lyrique et de la pastorale héroïque sont retournés, dans un contresens systématique) et d’autre part sur des procédés de dislocation (et cette fois cela oppose Les Paladins à Platée en faisant des Paladins ce que j’ai appelé un opéra de non-sens). Ces procédés de dislocation sont très proches d’une esthétique de conte merveilleux : ils ne proposent pas un monde lié, mais un monde déchiré avec des trous, des lacunes, des hiatus, des coq-à-l’âne.
La différence entre l’esthétique du conte merveilleux et celle de l’opéra merveilleux est très simple : l’opéra est assujetti à une forme de vraisemblance, et le merveilleux y a sa propre vraisemblance, c’est le cas dans l’opéra français de l’époque des Paladins. Par exemple, un personnage fabuleux n’interviendra que dans le registre de ses attributions (Mercure en négociateur) ; un phénomène surnaturel observera des sortes de « lois » qui font de cette surnature une quasi-nature : causalité, temporalité, etc. Dans le conte merveilleux en revanche, du fait qu’il n’y a pas de représentation, ces contraintes tombent : on peut y admettre la disparition instantanée d’un palais par exemple, ou bien le passage d’une époque à une autre sans transition, ou encore la métamorphose instantanée d’un corps. Or vos propres procédés, vos choix esthétiques, vont du côté de la dislocation : votre « monde » (on peut parler du « monde de Montalvo-Hervieu ») n’est pas un monde au sens cosmologique, c’est un monde lacunaire, un monde de collages, un monde onirique dans lequel il n’y a ni haut ni bas, ni gauche ni droite, dans lequel il n’y a pas de physique à proprement parler (l’incrustation vidéo s’applique systématiquement à récuser les lois de la nature telle qu’elle est, mais aussi les lois de toute nature possible…), dans lequel le grand et le petit sont convertibles (comme dans Alice au pays des merveilles) instantanément. Ce serait intéressant de poser la question de la temporalité, en relation à la causalité, et de voir comment l’apparente intemporalité de la projection vidéo vient s’incruster sur la temporalité ineffaçable de la danse véritablement effectuée sous nos yeux par des danseurs in presentia.
Voici enfin la question - en fait ce sont deux questions liées au thème de la vraisemblance du merveilleux
a)    Le monde Montalvo-Hervieu n’est-il pas fixé, assujetti et limité à celui d’une esthétique du conte merveilleux ? Une autre manière de poser la question : ce monde convient très bien à un opéra comme Les Paladins, mais serait-il approprié pour un opéra assujetti aux lois du représentable « naturel », ou encore au théâtre ? N’êtes-vous pas enfermés dans la comédie « ébourriffante » ?
b)    N’y a-t-il pas une antinomie de structure entre le moment chorégraphique strict, lequel est nécessairement pris dans les lois de la nature (pesanteur, temporalité, identité et impénétrabilité des corps… tout ce qui est lié à la performance ici et maintenant) et le moment vidéastique projeté qui lui au contraire déjoue les lois de la nature (escalader le ciel, rencontrer une poule géante, se retrouver face à soi-même en x exemplaires, faire fondre un palais en moins d’une seconde…) ? Ma réponse est oui, il y a une antinomie de structure, et cette antinomie me semble constitutive de votre travail commun. A mes yeux, l’une des réussites auxquelles vous devez le succès consiste précisément à avoir montré cette antinomie, et à l’avoir traitée sous la forme de la comédie : le moment vidéo (venu d’ailleurs et d’un autre temps, monté) venant à la fois désavouer et souligner le moment chorégraphique (ici et maintenant, effectué). C’est une comédie poétique, une réflexion sur l’art et la nature où l’art vient bousculer la nature en lui faisant un clin d’œil. Mais pour la bousculer, il faut la connaître et la réinstaller sans cesse : ce processus de transgression/obéissance n’est autre que celui de la fête – restauration et rafraîchissement de l’ordre par un désordre savant et malicieux. On est content de se retrouver sur ses pieds en sortant, et on se sent plus léger.
Haut de la page


Sur la discussion qui a suivi (10)

Sophie Legrain, étudiante de M2, intervient principalement sur deux points. Elle souligne d'abord - en paraphrasant le titre d'un ouvrage de Deleuze -  l'aspect "Différence et répétition" de ces productions : on a le sentiment d'une différenciation poussée, et en même temps, au sein de cette complexification, d'une unité organique très forte qui ne gomme pas les différences, mais qui les articule. Elle revient aussi sur ce qu'on peut appeler le moment onirique : une part d'ombre est mise en lumière, quelque chose se passe qui produit un effet de révélation, qui fait apparaître ce qu'on ne savait pas ou ce qu'on n'osait pas s'avouer.
Anne Boissière a été également très sensible à cet aspect "unité dans la diversité", elle pense que la référence au conte merveilleux trouve ici sa pertinence, car le conte fait plus qu'un rêve, donnant malgré tout une unité narrative à ce qui sinon resterait disloqué, mais cette unité n'est pas une fusion.

Dominique Hervieu propose le concept d'instabilité pour donner forme à ce qui est ainsi ressenti, mais aussi au travail qui a été accompli. Elle rappelle que la composition de la Compagnie ne compte qu'un quart de danseurs dont la formation initiale est "hip-hop", les autres sont issus de la danse classique, de la danse africaine, de la capoeira, de la danse contemporaine. Au fond cette diversité n'est jamais juxtaposée. Elle prend comme exemple de point de rencontre et de transformation la musique de Rameau : musique déstabilisante pout tout le monde, qui invite à se remettre en question, à sortir de la fixité, mais qui donne identité à ce travail de perpétuelle "sortie de soi".
Plus tard, à la faveur d'une autre question sur la diversité culturelle, elle revient sur cette idée d'une articulation qui ne se contente pas d'une juxtaposition, mais qui s'efforce de pousser chaque élément, chaque formation d'origine, à son "hors de soi" . Elle donne l'exemple d'un travail de studio mettant en face-à-face danseur (ou danseuse) classique et danseur (ou danseuse) hip-hop ; elle décrit avec beaucoup de force le jeu à la fois de rivalité et de mimétisme qui accompagne sans cesse ce travail, elle dit comment ces défis et ces emprunts passent par une communication mais aussi par une opposition des énergies, par le contact, par les regards. L'effet qu'elle décrit est celui d'une appropriation de l'autre qui n'est pas une simple captation, mais qui débouche sur une réappropriation-transformation de soi-même. Par exemple, en lorgnant sur les pointes de la danseuse classique, la danseuse hip-hop s'en empare, et ce faisant, elle transforme son propre langage sans le renier : elle fait le travail que le poète fait sur la langue, il se la rend étrangère pour en révéler toute la puissance. C'est la raison aussi pour laquelle elle pense qu'il ne faut pas raisonner en termes de "genre" et d'étiquetage a priori (classique, hip hop, contemporain..), mais en termes de répertoire, d'oeuvres, et de mise en oeuvre.
Elle fait en outre un vibrant éloge de la virtuosité, qu'on a tendance à dénigrer un peu trop facilement. Etre virtuose, cela ne se réduit pas à une rhétorique extérieure, mais c'est aussi une morale, morale de l'excellence et de l'estime de soi qui passe par la "manière", qui se donne l'extériorité comme matière, qui relève le défi de soi et de la pesanteur des choses.

José Montalvo, à partir du modèle de l'onirisme, en reprenant le concept de métamorphose, propose un concentré de cette esthétique en disant que ce serait comme une fable de La Fontaine passée par Max Ernst et les surréalistes. C'est peut-être dans cette perspective que la tartine peut être un peu trop chargée ! Et, développant sur un autre plan  la thématique de l'instabilité, il la transpose en termes de temporalité.
Oui c'est vrai que des temporalités concurrentes se frottent l'une à l'autre dans ces spectacles, mais il faut les penser en termes de travail, au sens peut-être d'un travail du rêve mais à cette grosse différence près qu'il s'agit ici d'un travail en pleine lucidité, avec ses efforts, sa pénibilité, avec son moment de grâce. Le produit d'un tel travail est, à tout moment, celui d'un "hors temps". Ce hors temps peut se dire sous différents angles.
Hors temps de la scène, qui combine et qui frictionne celui de la performance et celui de l'enregistrement, qui est capable, rien que parce que "c'est sur la scène", de transfigurer le domestique en universel.
Hors temps de l'oeuvre (il prend l'exemple des Paladins) qui ne se fixe ni à une "modernisation" dont l'opéra de Rameau n'a que faire - comme s'il était insuffisant, comme s'il fallait le compléter ! - ni à une "archéologisation" qui le tirerait vers une reconstitution et le transformerait en pièce de musée (ça se regarde comme une curiosité, mais on n'est pas concerné). Non : il s'agit de faire, avec les moyens qui sont les nôtres, comme ils ont fait alors, c'est-à-dire des merveilles !
Hors temps enfin de la haute culture, et il prend cette image : un temps où vraiment Rembrandt et Picasso sont contemporains. Cette proposition est tout à fait sérieuse (j'applaudis intérieurement et je pense à l'exemple que donne Pascal : "ce serait une erreur de croire que la vérité a commencé d'être au temps qu'elle a commencé d'être connue"). Oui, lorsque nous pensons une idée vraie, nous avons le sentiment d'une fulgurance qui nous transporte hors temps, et José Montalvo nous rend attentifs au fait que l'ordre artistique produit fortement de tels effets de manière sensible en donnant "sa densité poétique à l'instant présent". Il développe alors une éblouissante relation entre illusion, artifice et vérité dont l'alchimie se résume ainsi : "L'illusion a pour fonction, par l'artifice, de produire des effets de vérité".
Haut de la page

© Catherine Kintzler

Spectacles cités: Paradis, Babelle heureuse, Les Paladins, On danfe.
Voir sur un sujet voisin "Le baroque enlevé par la chorégraphie"
Site de la Compagnie Montalvo-Hervieu

Notes
(1)    Jean-Philippe Rameau. Splendeur et naufrage de l’esthétique du plaisir à l’âge classique, Paris : Minerve, 1988 (1re édition 1983).
(2)    Diderot, ?? (je n'ai pas retrouvé la référence ...)
(3)    Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, Premier soir.
(4)    Voir article de C. K. dans le numéro 219 de l'Avant-scène Opéra, repris dans le chap. 11 de Catherine Kintzler Théâtre et opéra à l'âge classique (Fayard, 2004).
(5)    Descartes, Principes de la philosophie, IV, 203 : « Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple, lorsqu’une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu’il est à un arbre de produire ses fruits. »
(6)    Homère, Odyssée, IX, 315-317.
(7)    Thèse soutenue en 2003 à Paris-IV.
(8)    Mallarmé, Le Tombeau d’Edgar Poe.
(9)    Frédéric Pouillaude, « D’une graphie qui ne dit rien : les ambiguïtés de la notation chorégraphique», Poétique n° 137, février 2004. Voir aussi « Vouloir l’involontaire et répéter l’irrépétable », Approche philosophique du geste dansé, A. Boissière et C. Kintzler éd., Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2006.
(10)   Je précise qu'il s'agit d'un simple résumé et d'une interprétation toute personnelle, qui sont loin de retracer la richesse du débat. Notamment, il a été également question du choix des couleurs, de la musique et du rythme, des transformations du langage chorégraphique, de la notation...

Accueil                                Haut de la page                           Sommaire 
Publié dans : Musique, opéra, danse - Par Catherine Kintzler
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Communauté : Le spectacle vivant
De quoi la danse me délivre-t-elle?
Praxis, chorégraphie de Lionel Hoche
par Catherine Kintzler    (en ligne le 14 mars 2006)

Toute de virtuosité dans la maladresse de corps qui se cherchent, une pièce sur la tristesse de l'extrême jeunesse et le tourment des promesses qu'on n'est pas sûr de pouvoir tenir.


Pour commencer, ce sont des courses, des poursuites, une bousculade puérile entre les trois - faut-il dire danseurs ? non, pas encore. Car ils courent, marchent, trébuchent, se poussent, se frôlent, se frottent, se cognent comme de très jeunes adolescents qui n'ont pas encore trouvé leurs dimensions. Mais sur le mode ordinaire, celui de la marche, de la course, du trottinement, du trébuchement, du jeu: la prose ordinaire du mouvement ou, si l'on voulait comparer avec l'opéra, du récitatif. Je dis récitatif parce que celui-ci, à l'opéra, est l'ensemble des moments où la voix chantée signifie l'émission de la voix parlée. Ils bougent sur un plateau de danse quand même - donc par définition c'est de la danse - mais cette danse représente l'ensemble des bougés qui ne dansent pas. Des bougés gratuits cependant, où l'on bouge pour bouger, où l'on court pour courir, où l'on percute l'autre pour le plaisir, pour l'ennui, pour l'épreuve de la rencontre, pour voir où commencent les corps et où ils n'en finissent pas. Une presque danse.
L'espace qu'ils parcourent dans cette modalité inachevée, intermédiaire, est lui aussi inachevé, esquissé, pas entièrement investi (ils s'en tiennent au fond de scène) : comme s'il ne pouvait se livrer qu'à l'éclosion dansée.
Alors on attend que ça commence vraiment, la danse. Qu'on passe de la prose au vers, du récitatif à l'air, du mouvement gratuit bousculé couru marché au mouvement gratuit dansé : car même si ce dernier, en danse contemporaine, séjourne dans le premier, il ne le fait qu'à la manière de la prose romanesque investissant, reprenant, exaltant, désavouant et révélant la prose de tous les jours.
On attend que ça commence vraiment, comme si on attendait une éclosion, une libération de ces jeux adolescents : qu'ils grandissent, qu'ils se saisissent d'eux-mêmes, qu'il magnifient jusqu'à leur maladresse.

Alors oui, ça commence peu après. On voit tout de suite qu'on danse. La bienfaisante rupture qui tout à la fois apaise et remue le spectateur est là, comme toujours. L'espace est pris, entièrement. Alors, on va voir ce qu'on va voir ?
Seulement c'est pire.
Loin de les libérer, la danse en remet, elle les charge, elle les enfonce dans leur quête, dans leur ignorance de ce corps qu'ils ont et dont ils ne savent ni les dimensions, ni le volume, dont ils cherchent anxieusement les limites, les forces, les appuis, les épuisements, dont ils semblent étrangement à la fois virtuoses (ils font des choses inouïes, à bien y penser, des trucs qui me donneraient un lumbago pour des mois - à supposer même que j'y parvienne...) et prodigieusement encombrés. On oscille sans cesse entre trop d'habileté et trop d'inadéquation, c'est toujours à côté de la plaque, y compris et surtout dans les moments où l'extraordinaire maîtrise technique du danseur n'est employée que pour renvoyer à l'extrême malaise kinésique du personnage qu'il danse. Comme si leurs corps leur étaient donnés pour un essai, comme on essaie une voiture trop puissante, trop volumineuse, trop reluisante : on perd les pédales, on fait hurler le moteur et couiner les pneus, on fait des bosses et des éraflures. Je vérifie la pensée de Descartes : ce bon cavalier savait bien qu'on n'est pas dans son corps comme un pilote en son navire. Mon corps ça ne se conduit pas, ce qu'il faudrait c'est une véritable conduite intérieure. Phaéton conduisant le char du Soleil est grisé par cette magnifique voiture de sport et elle le submerge, elle prend le dessus. Mais ici, on ne va même pas jusqu'à l'accident, jusqu'à la superbe catastrophe. Non : on reste dans le registre du "pas encore", on n'a même pas droit à la vulgaire délivrance du tragique.

Deux garçons et une fille. Je passe sur les essais d'échange, les jeux de jalousie feinte, les couples aussitôt défaits que formés : toutes les figures imposées des anciennes pastorales compliquées et velléitaires. Est-ce une fratrie, les deux frères et la soeur ? est-ce un groupe de "salut les copains" ? Tourmentés par la différence des sexes qu'ils s'évertuent à effacer, mais qui est pourtant bien sensible dans l'échelle des maladresses. Pendant assez longtemps, sentant un décalage, j'ai cru que la danseuse était moins "dans le coup", moins en forme que les deux autres. Mais non, elle n'est pas mauvaise du tout, ce n'est pas cela : c'est que, étant déjà une femme, elle n'est pas si poignante dans la maladresse, elle est maladroite de ne pas pouvoir être aussi maladroite que les garçons. Elle n'a pas la sublimité de la maladresse et de l'encombrement, ayant déjà par moments atteint l'aisance de l'ajustement... Elle a déjà accepté son corps, ce qui est aussi une forme de tourment et d'ennui. Finalement on ne sait plus à quel saint se vouer, ni sur quel pied danser : être niais de son corps (je ne sais pas quoi en faire) comme les jeunes hommes, ou en être rebuté (je le connais par coeur) comme les jeunes filles ? A moins d'en être immensément ennuyé, comme les (toujours) jeunes dieux des deux sexes ?

Ils évoluent, un peu perdus et pourtant avec une sorte de souveraineté, dans ce qui me fait penser à un salon des années soixante - probablement parce que ce sont les années de ma propre adolescence -  meublé par le Jacques Tati de Mon oncle et livré aux "surboums" et aux jeux douteux, déserté exprès par les adultes trop sûrs d'eux, trop élégants, écoeurants d'aisance, détestables. La scène est balisée par des objets oblongs, parallélipidédiques, blancs, "clean", creux, éclairés de spots colorés, non identifiables ; un mobilier minimaliste rectiligne, tantôt boîte à juke-box, tantôt table, tantôt comptoir de bar auquel on s'accoude en se donnant des airs blasés, tantôt sofa, canapé, tantôt boîte pour jouer à cache-cache avec les autres et avec soi-même.
Par moments, un éclair, une échappée, une grâce, une immobilité heureuse : on voit ce qu'ils pourront être, mais ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne deviendront pas là sous nos yeux. Car la pièce se termine en se bouclant sur elle-même : retour (retombée ?) au récitatif du jeu d'enfant pas content de lui-même, disparaissant en fond de théâtre dans la bousculade, les courses gratuites et les jeux de mains. On a bien essayé d'en sortir, on a fait des choses dont on ne soupçonnait pas qu'on était capable, mais décidément ce n'est pas encore pour aujourd'hui. Cela viendra peut-être, mais nous ne serons pas là pour le voir. Praxis - transformation qu'on obtient par un travail sur soi-même - indiquée, nécessaire, désirée, mais non accomplie.
Une pièce sur la tristesse de l'extrême jeunesse et le tourment des promesses qu'on n'est pas sûr de pouvoir tenir. Ce n'est pas si facile d'avoir la vie devant soi.


© Catherine Kintzler, 2006

Vu au Centre national de la danse le 30 janvier 2006

Chorégraphie : Lionel Hoche
Conseil artistique : Germana Civera
Musique originale : "Scanner" Robin Rimbaud
Scénographie : Philippe Favier
Lumières : Lucy Carter
Costumes : Lazare Garcin
Danseurs : Diane Peltier, Lionel Hoche, Cédric Lequileuc

Site de la Compagnie Lionel Hoche


   Accueil                               Sommaire
Publié dans : Musique, opéra, danse - Par Catherine Kintzler
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

La revue

8 juillet 09: la revue contient 183 articles

Les plus récents

Liste complète des articles de la Revue

Choix de quelques anciens


Sommaire thématique

Tables générales


Recherche par mot-clé

Revue de presse
sur Qu'est-ce que la laïcité?


Et toujours :
Actualité du soutien à Robert Redeker : cliquer ici

Les annonces

Interventions CK
Varia
  • Inscription à la Lettre d'info : ne décochez pas l'option "recevoir la newsletter du blog" sinon vous ne recevrez rien du tout !
Formulaire de contact cliquer ici

Choses vues

Une édifiante présentation Power Point, intitulée Comparatif

Votre blog ?

W3C

  • Flux RSS des articles
Blog : People sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus